CEUX QU'ON NOMME LES BONS MARIAGES SONT SOUVENT LES MAUVAIS
Proposition à la Jean-Jacques, va-t-on dire, pur paradoxe. Cependant, si, comme nous l'avons dit dans- le précédent chapitre, le mariage est un état de vertus et de sacrifices réciproques, et qu'on n'y soit heureux qu'à ce prix, est-ce parmi les amans passionnés qu'on trouvera les héros capables de remplir ces conditions? Ils ressemblent trop aux gourmands, qui meurent tous d'indigestion.
Si, comme nous l'avons dit encore dans le chapitre précité, la peinture a de quoi s'exercer en nous montrant la force qui se soumet à la foiblesse, quel tableau, aussi vrai que moral, ne nous offriroit-elle pas en nous montrant deux amans unis du jour ou de la veille, électrisés de leurs propres regards, et ne vivant, pour ainsi dire, que d'une même âme ! et, deux ans après, les mêmes personnages ayant traversé le fleuve de l'oubli d'amour ! Alors, on verroit, je suppose, la femme lisant tristement un roman de tendresse pour se remémorer le délicieux temps passé ; et quels tristes souvenirs, que ceux des plaisirs qui causent nos peines actuelles! et l'homme, assis tranquillement près d'elle, réfléchissant sur son gros Plutarque enfumé, tous deux cherchant le bonheur fugitif qu'ils ne retrouvent plus en eux.
On nomme un bon mariage celui où les convenances sont respectées. Mais quand, du côté de la naissance, de la fortune et des perfections physiques et morales, Madame vaut bien Monsieur, et que Monsieur vaut Madame, lequel des deux voudra faire des sacrifices à l'autre ? Si vous avez vu une coquette se disputer de prétentions avec un fat, vous avez une idée des scènes journalières de ce pomponné ménage.
C'est bien pis si l'un l'emporte sur l'autre par quelques endroits! Tant que l'amour subsiste, les sacrifices mutuels sont doux : rien de plus naturel, puisque les deux ne font qu'un ; tant que lui est moi, et que moi est lui, il n'y a ni choix, ni partage à faire. Mais quand la conjonction cesse, on devient égoïste, chacun pour soi, et la communauté n'est plus que dans le contrat du notaire.
J'aime mieux que la fortune soit l'apport du mari que de la femme; comme chef de la communauté, il dispose de son bien ; la femme, désunie par le cœur, qui voit disposer du sien. doit être peu contente, même quand l'amour s'est changé en amitié raisonnée. Femme, écoutez bien ceci : l'homme est un tyran qui veut disposer de vous et de votre fortune, et ce qui ne lui appartient pas est ce qui le tente le plus : en cela il vous ressemble; il est insatiable dans ses désirs, parce que la nature lui dit qu'il est le plus fort. Si vous le faites céder par la force, ce n'est plus un homme, il n'est digne que de mépris. Cédez-lui donc tout ce que vous voulez posséder, il n'est point d'homme capable de résister longtemps à ce noble abandon. Ce sera par adresse, je le sais, que vous parviendrez à vos fins; qu'importe, elle fut toujours l'arme du foible contre la tyrannie du fort. Mais, direz-vous, si je n'ai plus d'empire sur lui, s'il est séduit, entraîné ailleurs, s'il m'abandonne, moi et mes enfans, s'il consume mon bien avec une rivale?... Alors, puisque le volage amour vous a séparés de corps, tâchez de vous séparer de biens, ou périssez sous la chaîne des époux malheureux, de ces couples nombreux que vous voyez chaque jour n être contens que lorsqu'ils sont loin l'un de l'autre, et qui ne se rapprochent que pour se disputer. Vous avez tous deux violé la nature en jurant d'être toujours ce que vous étiez dans un temps : imprudens ! payez votre parjure.
— Il ne faut donc jamais s'unir, ou braver les mœurs et la décence en s'unissant clandestinement? — Non, car le plus grand malheur est là ; c'est troquer la société tout entière pour un amant; et, femme, croyez-moi, nul homme ne vaut ce sacrifice.
Je crois donc qu'il ne faut épouser que son ami de cœur, l'ami de son âge, digne en tous points de ce titre respectable, qui deviendra suffisamment votre amant par les privautés sacramentales permises à lui seul ; et si quelque doux coquin veut lui ravir votre cœur, fuyez sans attendre, fuyez l'égoïste ravisseur du repos de votre vie.
Il en est des grandes tendresses et des amours romanesques comme de ces mets frians qu'on dévore, et dont on est étouffé l'instant d'après. Cela est trop bon respectivement à notre être tout au plus équivoque; il y a là trop d'épices, trop de substances qui emportent la pièce ; après quoi nous restons dupes pour nous être méconnus et nous avoir jeté l'encens au nez, à nous, chétives créatures qui marchons d'erreurs en erreurs ! Souvenons-nous, quelquefois, que les conséquences d'une inconséquence arrivent tôt ou tard, et que toujours le présent est gros de l'avenir.