‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 97 sur 97 · QUELLE DISTANCE DE L'HOMME A L'HOMME · texte numérisé non relu

QUELLE DISTANCE DE L'HOMME A L'HOMME

Elle est immense. On comprend à peine que celui qui mesure le ciel et la terre, qui conçoit Y Iliade, qui commande avec majesté du haut de son trône... sorte de la même souche que l'ignorant, 15 vil ivrogne qui ronfle sur un fumier.

En général, on ne trouve point de différence aussi forte entre l'animal et l'animal brut de la même espèce, que de l'homme à l'homme. L'espèce brute est peu corruptible par cela même qu'elle est imparfaite. On diroit qu'il est dans la nature deux systèmes de création : cependant, il n'y en a qu'un. L'homme plus complet se dégrade aisément parce que chez lui. ni en bien ni en mal, il n'est pas de point d'arrêt; il est marqué dans l'animal. L'homme des bois, s'il en est, en conservant son indépendance, ne jouit pas d'autant d'avantages que l'animal sauvage, parce que : i° l'homme né pour raisonner et perfectionner des qualités éminentes non développées, et, en même temps, placé dans* des situations où tout lui manque pour y parvenir, reste enseveli dans son ignorance; 2° s'il est à moitié civilisé, il parcourt mille erreurs que l'expérience seule peut un jour lui faire abjurer ; en attendant, il ne montre que bêtise dans ses prétentions, et qu'un amour-propre plus que ridicule. Il est

à peu près le même dans nos villes, mais il sait se contrefaire au point qu'il faut être habile pour le déchiffrer.

Passons là-dessus : son histoire infinie est dans tous les livres et dans tous les romans. Où l'homme est-il le plus heureux? Dans les forêts de bois ou dans celles de pierre? — Où il est né, dirons-nous, où l'habitude l'a fixé. Nul ne fut arraché des bois sans vouloir y retourner ; et nul ne quitta volontairement l'état social pour l'état sauvage, à moins d'être proscrit de ses semblables pour des crimes incivils. Comme Jean-Jacques, vivre dans les bois au milieu de Paris, ou dans la petite forêt de Montmorency, c'est n'être sauvage que d'imagination : cette reine complaisante de nos rêveries sut blanchir le noir et noircir le blanc à volonté du conteur, pour prouver ce qu'il avance. Disons plus : jamais l'imagination n'est plus brillante qu'au pays des chimères; la vérité l'effraye; son laconisme n'offre qu'un cercle étroit exempt de métaphores : tandis que l'univers suffit à peine à l'homme illimité dans ses élans imaginaires. Partout, hors la poésie, où l'on trouve une haute éloquence, des écarts pompeux, des comparaisons lointaines, on peut se dire : voyons le fond de la chose, décomposons, recomposons, employons de plusieurs manières l'analyse et la synthèse. C'est à l'opération que maints écrivains se proposent de faire des œuvres de Rousseau, et qu'ils n'effectuent jamais ; ceux qui ont essayé de combattre l'athlète, les effrayent, peut-être.

Quelle éno'rme différence, quel rapprochement peut-on faire entre le guerrier qui fait son devoir en brûlant des villes, en massacrant des hommes, et le bigot qui n'ose regarder en face une jolie femme pour éviter la tentation ? Et la pieuse bigotte qui n'ose, dans la crainte de se mettre en colère, écraser la puce qui lui pince la cuisse? Mettez ces gens-là ensemble; l'un fera pleurer l'autre à force de rire : et voilà le monde.

Et nous, gens de théâtre, faiseurs ou exécuteurs de pièces, que pensons-nous en recevant des applaudissemens et des couronnes lyriques, et sachant, en même temps, qu'on prie Dieu pour le salut de nos âmes dans les oratoires des dévotes?

Et ce musulman qui prend vingt femmes dont il ne sait que faire? N'est-il pas plus cochon que celui qu'il n'ose manger? Cet

anthropophage qui se fait de la chair avec sa chair? Et ce croyant à la métempsycose qui craint toujours d'avaler sa grand' mère ?. . . Et voilà le monde, mes bons amis, au milieu duquel il faut vivre ! Ajoutons encore ce ci-devant seigneur ruiné par l'effet d'une révolution, qui va manger les haricots de son fermier, aujourd'hui possesseur de sa terre. Et ce laquais devenu riche qui, par distraction et par ancienne habitude, grimpe derrière son carrosse en criant à son cocher : A V hôtel! (1)

Humilierons-nous l'humanité jusqu'à rapprocher l'honnête du coquin? Il le faut bien, puisqu'il n'y a que ces deux classes d'hommes dans le monde, avec des nuances infinies. Ne trouve-t-on pas au palais de justice un d'Aguesseau, un Malesherbe (2), dont les noms seuls inspirent le respect et plaisent, pour ainsi dire, à l'odorat comme l'arôme des plus douces plantes, et le procureur maudit qui passe sa détestable vie à i m prouver la vérité et sa conscience? Mais que dis-je? Il n'est plus de conscience dans l'âme d'un tel monstre; celui qui ose dire : « Votre cause est mauvaise, mais je tâcherai de la rendre bonne » a perdu toute pudeur.

Quelle distance entre le loyal négociant et le coureur de Bourse, dont le métier est de mentir à la journée pour faire hausser ou baisser les effets publics, selon le contenu de son portefeuille !

Quelle distance entre le respectable philanthrope et l'astucieux courtisan, qui change de mine et de ton vingt fois dans une heure pour s'attirer l'attention du maître ou de ses ministres ! Une considération vulgaire et de l'or, c'est où se bornent ses vœux ; il s'est fait esclave pour en acheter d'autres ; il flatte, pour à son tour être flatté. Que lui importe le mépris des hommes parfaitement honnêtes, ils sont en si petit nombre ! Ce sont des fous atrabilaires, dit-il, mais, reptile des cours, ne soulèvent-ils jamais ta poitrine oppressée, ces hommes qui dédaignent de

(1) Ce trait est vrai, à ce qu'on assure. Je puis le croire, puisque, dans les rues de Paris, j'ai rencontré mon ancien laquais dans un superbe cabriolet, lui me criant gare, à moi piétonnant dans la boue. (G.)

(a) Henri-François d'Aguesseau (1668-1751), procureur général au Parlement de Paris, où il se distingua par son inflexible probité et sa force de caractère, qualités rares dans son temps et dans son milieu. Sa rigidité de principes lui valut d'être plusieurs fois exilé. — Sur Malesherbes, voir tome I, page 358, et note.

t'honorer d'un regard ? Ce n'est pas tout. Le vil courtisan, toujours sans caractère déterminé, ce parfait caméléon change de batterie avec les circonstances ; tantôt blanc, tantôt noir, il affiche tour à tour l'étendard de tous les partis. Il rappelle cette farce où l'aubergiste de nos frontières changeoit d'enseigne dix fois dans le jour : le bonnet rouge pour les François, et la botte du général Binder pour les Allemands (i).

Enfin, quelle distance entre une femme et une femme! Entre celle qui d'un coup d'ceil captive les cœurs, et celle qui, possédant toutes les facultés sensuelles de son sexe, en dément le pouvoir par quelqu'imperfection physique ou morale. Triste effet de tout ce qui est fait pour séduire, pour être admiré, pour imposer et qui manque son but. N'atteignant point à la hauteur qu'il annonce, il reste écrasé, humilié. Ou d'autres objets moins intéressans sont vus sans désavantage, parce qu'ils n'ont pas montré de prétention. Quoi de plus pitoyable qu'un roi détrôné, traînant encore après soi un faste misérable qui rappelle sa puissance déchue? Quand on rencontre sur les grands chemins une charrette de héros et d'héroïnes qui portent encore les marques de la tragédie qu'ils ont jouée la veille, peut-on s'empêcher de rire?

Quelle triste sensation ne produit pas le bœuf aux cornes menaçantes, qui manque de force pour traîner sa masse (2)!

Et cet art divin, ce langage des anges, cette musique, je l'ai dit cent fois, combien n'est-elle pas déshonorée quand d'indignes exécutans la profanent, ou quand de plus indignes auditeurs l'entendent sans intérêt, quoique bonne et parfaitement exécutée? Il en est ainsi de tout ce qui doit imposer, et qui n'impose pas ou n'impose plus. La belle femme vieillie n'est plus que dans sa belle progéniture qui lui crie : « Telle tu fus. » La jeune et belle femme contrefaite, c'est la rose nouvelle que, dans sa rage, l'autan a dépouillée. Avilie par une dégoûtante servitude, c'est la fleur qui croît sur un fumier; dans sa première jeunesse, c'est

(1) Je ne sais si je n'ai pas déjà rapporté ce trait, qui fit rire tout Paris dans un temps où il y avoit bien du mérite à pouvoir rire. (G.)

(2) Piron étoit peut-être l'homme qui avoit le plus ce qu'on appelle de l'esprit argent comptant. Dans une société, une jeune demoiselle lui demande quelle différence il y a entre un taureau et un bœuf; sur-le-champ, il répond : « Mademoiselle, le taureau est le père du veau, et le bœuf n'est que son oncle. » (G.)

(tout poëte l'a dit) le bouton de la fleur printanière qui chaque jour, et de plus en plus, s'épanouit aux premiers rayons de l'aurore.

Quel doux pressentiment elle inspire au cœur de l'homme qu'elle attire, et qui est, en même temps, retenu par le respect qu'inspire sa jeunesse !

Quelle innocence,

Quelle candeur !

C'est le désir dans sa naissance, C'est le plaisir dans sa fleur (i).

C'est alors que l'homme éprouve le bonheur de l'espérance, qui, par son charme virginal, surpasse la possession réelle. Oui, le désir non chimérique est une jouissance double : désirée, puis obtenue; et (nature est bonne) si on ne l'obtient pas, le désir reste.

En finissant ce paragraphe, disons donc qu'on peut observer certaines choses sous deux faces bien différentes. Par exemple, on peut dire sans paradoxe et sans exagération : oh ! l'ennuyeuse ou délicieuse chose que la musique ; oh ! l'horrible ou adorable chose qu'une femme.

A l'âge où je suis parvenu, j'ai la force et le bonheur de vivre au milieu des désirs, non satisfaits ; cette douce compagnie vaut mieux (personne n'en doute) que celle des regrets. Habitué à se vaincre, on vit dans l'abondance ; cette espèce d'avarice est permise aux vieillards, ils n'en devroient pas connoître d'autre. C'est toujours trop tard que les vieux arrivent à ce genre d'économie; cependant, il n'est plus temps d'épargner quand on a dépensé tout son avoir. Le corps du vieil homme continent n'est jamais qu'une besace, à la vérité, mais elle est de bonne étoffe ; et, outre le plaisir de vivre sans de grandes douleurs, il a le bonheur de mourir de même ; il n'est pas suicidé, c'est la nature qui le tue.

1 1 n'est qu'une manière de bien terminer sa vie étant en pleine santé, c'est de mourir d'un coup de canon bien appliqué (2)

(1) Ces vers sont de l'Ami de la maison de Marmontel. (G.)

(2) « Vous n'êtes pas dégoûté », disoit M. de Vilpatour à un de ses officiers d'artillerief qui désiroit mourir ainsi. (G.) — Grétry veut parler ici du général Taboureau de Villepatour (1719-1781), qui fit la guerre d'Italie et celle d'Allemagne, et a laissé des Mémoires sur ses campagnes.

ou par le tonnerre (i) ; mais se détruire chaque jour par partie de plaisir, c'est métier de dupe : il y a là cent de perte contre un de gain: cent soupirs de détresse future pour chaque instant de jouissance.

En remontant vers la simple nature, comme nous avons fait ci-devant pour l'homme, quelle distance, dira-t-on, entre la charmante femme de nos villes, la petite maîtresse, et la femme sauvage ou à peu près! Je crois cependant qu'ici, tout homme galant suspendra son jugement ; et que, forcé de choisir, il ne préfère la nature à l'art, ne fût-ce que par inconstance et par l'attrait de la nouveauté. Mais il y a plus : nous avons déjà remarqué que dans ce qui concerne la reproduction des êtres, la nature brise les entraves que leur opposent les préjugés, pour courir impérieusement à son but. Quel être est plus propre à remplir ses vues, dans ce cas, que la jeune et belle sauvage, qui dans sa native innocence ne croit pas devoir soustraire aux yeux de l'homme les charmes les plus parfaits de son sexe, dont elle ignore la puissance? Qu'on interroge ceux qui ont habité les colonies, qui ont fréquenté les négresses, les mulâtresses et même des femmes créoles, blanches de distinction, ils diront que le sentiment d'amour est chez elles comme de dix à un pour nos femmes du continent. Un peu d'art et de pudeur sont nécessaires, dira-t-on, dans le mystère reprocréatif. Oh ! ne cherchons pas à modifier la nature dans son temple et debout sur son trône ; nous sommes ses sujets depuis la vie jusqu'après la mort ; nous lui obéissons en croyant la régenter ; quand elle fait tout par et pour elle, c'est par impudeur que nous croyons qu'elle a tout fait pour nous.

Que l'homme est vain lorsque, assis sur le haut d'une montagne, il contemple ce beau soleil qui se lève exprès chaque jour pour l'éclairer ! Hélas ! pour éclairer quoi ? Son ignorance. Où le sentiment de l'amour est-il plus complet, plus parfait que dans cette jeune sauvage abandonnée qui, perçant l'air de ses

(1) A la suite d'une conversation sur l'électricité et les paratonnerres, un homme qui revoit souvent sur les moyens de mourir sans douleurs prolongées", et qui portoit ses idées jusque sur les criminels qu'on exécute, disoit qu'en les foudroyant dans la place publique et dans un temps d'orage, cette mort seroit douce pour eux, et effrayante pour le peuple spectateur. (G.) — Encore un progrès de la science moderne : l'électrocution, dont Grétry eut la prescience.

cris, ne suit-elle pas à la nage le vaisseau de son amant fugitif? Homme plus atroce que le cannibale ! N'y avoit-il pas la moindre place à fond de cale pour cette amante désolée? Avec quelle ardeur, dans la tempête, dans le naufrage, dans la famine, ne l'eusses-tu pas vue te secourir, te porter à travers les flots, te donner sa chair pour te nourrir! Et tu la vois, monstre, fendre inutilement les vagues pour arriver à ton navire ! Pour comble de barbarie, que ne décharges-tu tes poudres d'airain sur cette victime qui te suit en palpitant d'amour? Qu'il est donc inexorable, le Dieu qui donne la sensibilité!

Quoi, celle qui donna si héroïquement sa vie pour suivre celui qu'elle adore, est repoussée cruellement, si elle n'est plus aimée ! Ne soyons pas étonnés que les femmes du monde employent tant de coquetterie en amour; c'est l'art d'entretenir le feu sacré que nous voulons sans cesse éteindre. Femmes, je vous l'ai dit et vous le répète : n'aimez pas trop exclusivement, ou si c'est ainsi que vous aimez, retenez dans votre âme la louange que méritent les plus rares perfections de votre amant. Ne soyez pas à lui d'un abandon total ; pour son bonheur, conservez-lui des désirs en lui soustrayant une part de ce qu'il sollicite avec le plus d'ardeur. L'itinéraire du voyage à Cythère sera bref, si votre amant vous conduit ; c'est donc à vous d'en prolonger le cours par des stations fréquentes auxquelles vous saurez donner un prix qui rehaussera de plus en plus le but du voyage : croyez, en un mot, qu'une femme n'est abandonnée que parce qu'elle s'est d'avance abandonnée. Mais une jeune sauvage, c'est l'amour même ; elle aime exclusivement, elle adore, ou déteste celui qui veut s'emparer de son cœur, qu'elle a donné sans art comme sans restriction. En amour comme en toutes choses, la nature est si vaste !

Femmes, n'oubliez jamais que pour nous tout est faveur, si le don est fait avec discernement et en temps utile ; qu'il est en votre puissance une gradation de faveurs qui pour nous sont toutes grandes dans le principe, mais qui s'oblitèrent l'une par l'autre, de manière que l'antécédante reste toujours effacée par celle qui la suit. Ne négligez donc rien. Voyez le naturaliste qui parcourt les bois, les champs, les montagnes; pas un brin d'herbe, pas un caillou ne lui échappent; chaque objet est un

compendium nécessaire pour former un tout collectif. Ainsi que lui, ne dédaignez rien dans vos courses amoureuses. Ecoutez l'amant qui a perdu l'objet de ses amours : ici, dit-il, elle m'offrit une fleur, une fleur des champs, un bleuet qui me combla de joie; ici elle me sourit avec toutes les grâces de l'enchantement, sous cet arbre nous nous assîmes ; ô terre fortunée ! là j'entendis le premier soupir amoureux s'exhaler doucement de son âme, et ce fut pour moi la semence du bonheur; ici je fus... — Arrête, malheureux! lui eût crié Diderot. Prolonge ta route. Si tu dis . « Ici je fus heureux », tu n'as plus rien à dire. »

Dans ses Confessions, Jean-Jacques n'est attachant que parce que le lecteur prévoit que c'est d'un amour sans fin et sans espoir dont il nous entretient. Les amans savent très bien (et chacun fut amant), ils savent, dis-je, que l'allure philosophique ne séduit pas la jeune femme. L'amour-propre a pu donner une des plus belles courtisanes de la Grèce à Diogène, mais non pas l'amour même. Jean-Jacques introduit dans mon verger la blonde et la brune imaginaires dont il se repaît comme un écolier en amour, car tel il étoit. Une femme réelle, une jeune et aimable femme survient ; la fiction disparaît; il l'adore, la tête lui en tourne; madame s'amuse de la philosophie, qu'elle foule à ses pieds; le feu dont elle pénètre l'austère citoyen n'est qu'un essai de ses charmes dont elle use pour, à son retour, captiver son amant absent.

Le pauvre Jean-Jacques, jouet d'un enfant (mais cet enfant est un dieu, c'est l'amour), paye un long tribut de souffrances, dont il dit lui-même n'espérer aucun soulagement. Voilà de quelle manière il nous fait partager ses peines ; s'il eût dit, s'il eût pu dire : « Enfin je fus heureux, » on ne reliroit pas avec autant d'attache l'itinéraire de son infortuné voyage vers l'île de Cythère, où il n'aborda jamais avec la seule femme qu'il eût véritablement aimée.

Singulière passion que celle qui court sans cesse à sa perte; qui rencontre le malheur de l'inconstance dans le bonheur de la possession, qui n'existe qu'autant qu'elle est retenue, et déplore son malheureux sort! Cependant, tel est l'amour.

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