‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 8 sur 84 · TROIS EN UN · texte numérisé non relu

TROIS EN UN

Si l'on plaçoit une gravure à cet endroit de mon livre, elle devroit représenter un homme nu, armé d'un bâton noueux, combattant un homme superbement vêtu et décoré, se défendant avec son épée. Entre eux deux, et sur un plan un peu éloigné, on verroit la sagesse sous la forme de Minerve qui, le bras tendu, interposeroit son autorité.

Le chapitre V du premier volume de cet ouvrage porte : Nécessité de revenir à un. Cette proposition intéressante avoit besoin d'être développée, c'est pourquoi nous y revenons. Nécessité de revenir à un, disons-nous, et cependant aucun être dans la nature n'est formé d'une seule substance, ce qui présuppose l'impossibilité de l'unité dans les causes et les effets physiques et moraux d'aucun individu. Dieu est un, sans doute, et, comme tel, il est éternel, parfait, tout-puissant, sans mélange ni contrariété de principes. Les bêtes, comme nous l'avons déjà dit, sont abandonnées à leur instinct, mais l'homme se montre

sous trois grands rapports : bon, mauvais ou médiocre; voilà pourquoi ce chapitre porte l'intitulé Ti-ois en un. I/homme social combat pour pouvoir vivre avec d'autres hommes. Le sage décide.

Le nombre trois semble être le plus parfait des nombres. Omne trinum perfectum. Numéro deus impare gaudet, ont dit nos anciens. Deux, c'est déjà contestation. Trois décide; en se rangeant d'un côté ou de lautre, il établit une majorité. S'il ne décide pas, ajournons.

C'est avec prudence qu'il faut combattre l'instinct rebelle : la folie a ses instans; attendons; la réflexion aura son tour. L'instinct crie dans l'homme naturel; l'homme policé dissimule; le sage observe et agit. L'homme naturel fait tout pour lui ; l'homme social, tout pour les autres en apparence, mais pour lui; le sage aime l'ordre général. Les besoins sont la source des vices et des vertus. Le premier homme se satisfait de plein droit; le second cherche à se satisfaire sans violer ou en violant les loix; le troisième résiste par vertu : pour lui, se priver, c'est jouir. L'amour-propre est si puissant, même dans l'homme perfectionné, que celui-ci est plus heureux en se privant qu'en possédant : par efïort vertueux, il parvient à se persuader que se priver, c'est jouir.

Trois en un n'est qu'un. L'homme physique, c'est l'enfance absorbée dans ses passions, c'est l'homme sociétaire; rendu aux vertus, c'est l'âge mûr ou celui de la sagesse. I" la nature; II" l'homme civilisé; IIF la sagesse.

Les besoins, avons-nous dit, sont la source des vices et des vertus. Les besoins font naître les désirs, mauvais ou bons, et les désirs multipliés augmentent les besoins. L'habitude de la

joLiissancc les chausse en passion ou en dégoût. Souvent aussi, l'on désire ardemment un objet qu'on ne connoit pas et qu'on cesse d'aimer en le connoissant mieux. Notre premier désir pour une chose est modéré, parce que nous n'en avons pas joui. Si nous désirons plusieurs fois une même chose sans l'obtenir, dans les âmes foibles (et c'est le i^rand nombre) le désir s'atfoiblit parce que, chez elles, l'espérance diminue par la peine d'un désir qui leur semble inutile. Dans les âmes fortes, au contraire, les désirs augmentent par la contrariété. L'amour-propre s'en mêle. Le désir est double. L'homme sage rejette les désirs qui ne sont pas adoptés par sa raison.

Il faut distinguer les désirs provenant du physique ou du moral, ou de tous les deux. Les désirs physiques sont un besoin réel, une attraction entre choses qui s'attirent : c'est l'instinct le plus général de la nature, avec lequel elle semble avoir tout fait. L'harmonie entre les substances ou entre les sons a plus de rapports qu'on ne croit. Voyez le chapitre VIII de ce volume : Unité de création. Les désirs moraux sont souvent factices : par exemple, personne ne veut de cette fille pauvre et mal vêtue ; elle hérite, devient brillante, chacun la désire.

Les désirs souvent répétés pour un objet qu'on n'obtient pas engendrent aussi la haine envers cet objet : les passions haineuses ont cette source. C'est ici que la philosophie morale consiste à modérer les désirs nuisibles au désireur comme à l'objet désiré. Nos désirs sont bons, médiocres ou mauvais : utiles, inutiles ou nuisibles. Bons, suivons-les ; inutiles ou mauvais, rejetons-les. Notre premier jugement sur nos désirs est presque toujours bon ; le second provient d'une nature contrainte ou factice; le troisième n'appartient guère qu'aux passions, souvent trompeuses. Je ne dis point qu'il ne faille pas analyser ses désirs ; mais, en ceci, le jugement doit précéder l'analyse ; l'examen

doit être subordonne au \(uu de la conscience. — Kl si noire conscience nous trompe ? — Nous irompons noire conscience, elle ne nous trompe jamais (i).

(i) Tout n'est pas dit sur ce chapitre. Trois en un se rapporte à beaucoup d'objets; ce titre a des ramifications infinies, sur lesquelles nous reviendrons probablement plusieurs fois encore, (G.)

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