‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 107 sur 205 · CCLXXXVII · texte numérisé non relu

CCLXXXVII

Nous avons grand tort de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu, ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre ou comme une énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

REFLEXIONS ET MAXIMES. 3»l

GGLXXXVIII.

Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes, en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment euxmêmes; comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses, pour avoir le mérité de les dénouer, sont des charlatans de morale.

GGLXXXIX.

Il n'y a point de contradictions dans la nature.

CGXG.

Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soimême? Et pourquoi voulons-nous que l' amour-propre1 soit toujours un vice?

GGXGI.

S'il y a un amour de nous-mêmes naturellement officieux et compatissant, et un autre amour- propre sans humanité, sans équité, sans bornes, sans raison, faut-il les confondre?

CGXGII.

Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par la raison, que s'ensuivrait-il ? Pourquoi, si on nous loue avec justice de nos sentiments, ne nous

t. Pourquoi voulons-nous que l'amour-propre, etc. Amour-propra employé encore pour amour de soi. S.

louerait-on pas encore de notre raison? Est-elle moins nôtre que la volonté?

GCXGIII.

On suppose que ceux qui servent la vertu par relie xion, la trahiraient pour le vice utile. Oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable.

CGXGIV.

Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur de l'homme, si l'intérêt propre y domine. J'ose dire que cela est non-seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre, ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.

GGXGV.

Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite.

CGXGVI.

J'ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient fait une vertu incompatible avec la nature de l'homme; et qu'après l'avoir ainsi feinte, ils aient prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination; ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire, puisqu'ils l'ont créé : mais la véritable vertu, celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom, parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions, celle qui est l'ouvrage de la nature, non le leur, et qui consiste principalement dans la bonté et

la vigueur de l'âme, celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie et subsistera à jamais avec des caractères ineffaçables.

GGXGVII.

Le corps a ses grâces, l'esprit ses talents. Le cœur n'aurait-il que des vices? et l'homme, capable de raison, serait-il incapable de vertu?

GGXGVIII.

Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison. 0 mes amis! qu'est-ce donc que la vertu ?

CGXGIX.

Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tâché de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ?

CGC.

Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides, et que leurs auteurs ne sont pas sincères, c'est que, faibles échos les uns des autres, ils n'oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentiments. Ainsi, non-seulement dans la morale, mais en quelque sujet que ce puisse être, presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité, excitent contre eux la colère et les préventions du public.

ceci

Il n'y a guère d'esprits qui soient capables d'embrasser à la fois toutes les faces de chaque sujet : et c'est là, à ce qu'il me semble, la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les États redoutables.

CCGll

Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très-assurément les moins parfaits. Les lois, qui sont la plus belle invention de la raison, n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.

GCGIII.

Quelle est quelquefois la faiblesse et l'inconséquence des hommes ! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères, qui règne cependant encore dans le peuple, la plus nombreuse partie de la nation; et nous méprisons en même temps les belles-lettres et la culture de l'esprit, le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

GCCIV.

Le plaisir et l'ostentation l'emportent dans le cœur des grands sur l'intérêt. Nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.

Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus ni es mêmes vices.

C'est à notre cœur à régler le rang de nos intérêts, et à notre raison de les conduire.

La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion.

CCCVIÏÏ.

Nul n'est ambitieux par raison, ni vicieux par défaut d'esprit.

Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts; et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche, mais pendant l'énorme puissance de cette famille, non après. Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

CCGX.

Le commerce est l'école de la tromperie.

GGCXI.

A voir comme en usent les hommes, on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires

du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d' autrui à nos périls et fortunes, et où l'heureux dépouille en tout honneur le plus malheureux ou le moins habile. -

CGGXII.

C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire, et forcés néanmoins de s'entr'aider contre leur inclination ou leur dessein.

CGCXIII.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

' GCCXIV.

Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que l'on peut faire du bien, on est à même de faire des dupes. Un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne .

L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre

nos passions, quoi qu'il en puisse être : et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

CGCXVII.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres, que de leur raison1.

CGCXVÏII.

La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières. Tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

CGGXIX.

Il est aisé de tromper les plus habiles, en leur proposant des choses qui passent leur esprit et qui intéressent leur cœur.

CCGXX.

Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes.

Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de

1 . Var. Nous avons plus de foi à la coutume et à la tradition de nos pères ^u*à notre raison.

tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts l.

L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonna ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or je n'ai plus le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs

GCGXXIII.

La foi est la consolation des misérables, et la terreur des heureux.

CGGXXIV.

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs, ni nous consoler de ses peines.

CGGXXV.

Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés, se regardait peutêtre comme un philosophe.

GGGXXVI.

Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu'on ne s'attache à aucune, il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de

1 . Var. Quand je vois qu'un homme d'esprit, dans le plus éclairé de tous les siècles, n'ose se mettre à table si on est treize, il n'y a plus d'erreur, ni ancienne ni moderne, qui m'étoni?<? '

lous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu'ils choisissent une opinion, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose; vous verrez qu'ils n'y sont pas .moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui, n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d' autrui, et qui, méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire estimer.

CCGXXVII.

Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux? je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois ; c'est parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s'en cache, soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu'il veut le paraître.

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