CCCXXXVIII
La plupart des grandes affaires se traitent par écrit; il ne suffit donc pas de savoir parler : tous les intérêts subalternes, les engagements, les plaisirs, les devoirs de la vie civile, demandent qu'on sache parler; c'est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d'unir l'une et l'autre éloquence : mais nulle ne peut s'acquérir, si d'abord on ne sait penser; et on ne sait guère penser, si l'on n'a des principes fixes et puisés dans la vérité. Tout confirme notre maxime : Vétude du vrai la première, l'éloquence après.
Pensées diverses.
CCGXXXIX.
C'est un mauvais parti pour une femme que d'être coquette. Il est rare que celles de ce caractère allument de grandes passions; et ce n'est pas à cause qu'elles sont légères, comme on croit communément, mais Darce que personne ne veut être dupe. La vertu nous
fait mépriser la fausseté, et l'amour-propre nous la fait haïr.
CGGXL.
Est-ce force dans les hommes d'avoir des passions, ou insuffisance et faiblesse? Est-ce grandeur d'être exempt de passions, ou médiocrité de génie? Ou tout est-il mêlé de faiblesse et de force, de grandeur et de
petitesse?
GCGXLI.
Qui est plus nécessaire au maintien d'une société
d'hommes faibles, et que leur faiblesse a unis, la douceur ou l'austérité? Il faut employer l'une et l'autre. Que la loi soit sévère et les hommes indulgents.
cccxm.
La sévérité dans les lois est humanité pour les peuples; dans les hommes, elle est la marque d'un génie étroit et cruel. Il n'y a que la nécessité qui puisse la rendre innocente.
CCGXLIII.
Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe : la loi ne saurait égaler ' les hommes malgré la nature 2.
1 . La loi ne saurait égaler les hommes, pour les rendre égaux. Il faut égaliser. S.
2. Suivant l'article III des Droits de l'homme, dans la Constitution française de £795, l'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous: soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse, elle n'admet aucune distinction dû
GCCXLIV.
S'il n'y avait de domination légitime que celle qui s'exerce avec justice, nous ne devrions rien aux mauvai rois.
. r • CCGXLV.
Comptez rarement sur l'estime et sur la confiance d'un homme qui entre dans tous vos intérêts, s'il ne vous parle aussitôt des siens.
Nous haïssons les dévots qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, et se piquent souvent eux-mêmes de choses encore plus méprisables.
CGGXLV1I.
C'est par la conviction manifeste de notre incapacité1 que le hasard dispose si universellement et si
naissance, aucune hérédité de pouvoirs • mais l'article V dit que la propriété est le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, dtt fruit de son travail et de son industrie. Ces deux droits ne sont pas toujours faciles à concilier, et l'homme né sans propriété et sans industrie se croira difficilement l'égal du riche héritier et de l'homme industrieux, même aux yeux de la loi, puisqu'elle tst chargée de protéger la propriété et l'industrie. (Note de M. de Fortia.)
i. C'est par la conviction manifeste de notre incapacité que le hasard dispose, etc. C< tte pensée est obscure ; l'auteur veut dire, je crois, que c'est la conviction que nous avons de notre incapacité qui nous fait abandonner tant de choses au hasard. Il n'y a rien de plui rare dans le monde, dit-il ensuite, que les grands talents et que le mérite des emplois : le mérite des emplois est une ellipse forcée. L'auteur ajoute : la fortune est plus partiale qu'elle n'est injuste, c'est-à-dire qu'entre des concurrents sans moyens, elle n'est pas injuste en refusant un emploi à tel qui ne le mérite pas, mais partiale en l'accordant à tel autre qui ne le mérite pas davantage. S.
406 VAUVENARGUESv " ;
absolument de tout. Il n'y a rien de plus rare dans le monde que les grands talents et que le mérite des emplois : la fortune est plus partiale qu'elle n'est injuste.
cccxLvm.
Le mystère dont on enveloppe ses desseins marque quelquefois plus de faiblesse que d'indiscrétion, et souvent nous fait plus de tort.
Ceux qui font des métiers infâmes, comme les voleurs, les femmes perdues, s'honorent de leurs crimes, et regardent les honnêtes gens comme des dupes. La plupart des hommes, dans le fond du cœur, méprisent la vertu, peu la gloire.
CCGL.
La Fontaine était persuadé ', comme il le dit, que l'apologue était un art divin. Jamais peut-être de véritablement grands hommes ne se sont amusés à tourner des fables.
i. La Fontaine était persuadé, etc. On ne voit pas quelle est la liaison des deux parties de cette maxime : ce qui la rend très^obscure. En disant que jamais de véritablement grands hommes ne se sont amusés à tourner des fables, veut-il dire que c'est un art d'instinct, d'inspiration ? Mais cela pourrait se dire de beaucoup d'autres genres de talents poétiques. Faut-il le prendre dans un sens défavorable ? On a peine à le concevoir, d'après les éloges qu'il donne à La Fontaine dans ses Fragments sur les poètes. On voit plus vivement encore , dans ses Lettres à Voltaire, l'admiration que lui inspirait le talent de La Fontaine, qu'il a même défendu contre Voltaire. Au reste, cette maxime est du nombre de cellss qu'il avait retranchées dans la seconde édition; et il voulait probablement la supprimer ou l'éclaircir S.
GGGLI.
Une mauvaise préface allonge considérablement un mauvais livre; mais ce qui est bien pensé est bien pensé, et ce qui est bien écrit est bien écrit.
CCGLII.
Ce sont les ouvrages médiocres qu'il faut abréger. Je n'ai jamais vu de préface ennuyeuse à la tête d'un bon livre.
GCCLIII.
Toute hauteur1 affectée est puérile; si elle se fonde sur des titres supposés, elle est ridicule; et si ces titres sont frivoles, elle est basse : le caractère de la vraie hauteur est d'être toujours à sa place.
GCGLIV.
Nous n'attendons pas d'un malade qu'il ait l'enjouement de la santé et la même force de corps; s'il conserve même sa raison jusqu'à la fin, nous nous en étonnons; et s'il fait paraître quelque fermeté, nous disons qu'il y a de l'affectation dans cette mort : tant cela est rare et difficile. Cependant, s'il arrive qu'un autre homme démente en mourant, ou la fermeté, ou les principes qu'il a professés pendant sa vie; si dans l'élat du monde le plus faible, il donne quelque marque
I. Toute hauteur, etc. Je crois qu'orgueil est ici le mot propre. Hauteur,, pris à l'absolu, ne peut s'entendre dans un sens favorable. S.
408 VAUVENARGCES :
de faiblesse ô aveugle malice de l'esprit humain.
Il n'y a pas de contradictions si manifestes que l'envie n'assemble pour nuire.
On n'est pas appelé à la conduite des grandes affaires, ni aux sciences, ni aux beaux-arts, ni à la vertu, quand on n'aime pas ces choses pour elles-mêmes, indépendamment de la considération qu'elles attirent. On les cultiverait donc inutilement dans ces dispositions : ni l'esprit ni la vanité ne peuvent donner le génie.
CCGLVI.
Les femmes ne peuvent comprendre qu'il y ait des hommes désintéressés à leur égard.
CGCLVII.
Il n'est pas libre à un homme qui vit dans le monde de n'être pas galant.
CGCLVI1I.
Quels que soient ordinairement les avantages de la jeunesse, un jeune homme n'est pas bien venu auprès des femmes jusqu'à ce qu'elles en aient fait un fat.
GGCLIX.
Il est plaisant qu'on ait fait une loi de la pudeur aux femmes, qui n'estiment dans les hommes que l'effronterie.
On ne loue point une femme ni un auteur médiocre comme eux-mêmes se louent.
Une femme qui croit se bien mettre ne soupçonne pas, dit un auteur, que son ajustement deviendra un jour aussi ridicule que la coiffure de Catherine de Médicis. Toutes les modes dont nous sommes prévenus vieilliront peut-être avant nous, et même le bon ton.
Il y a peu de choses que nous sachions bien.
CCGLXIII.
Si on n'écrit point parce qu'on pense, il est inutile de penser pour écrire.
CGGLXIV.
Tout ce qu'on n'a pensé que pour les autres est ordinairement peu naturel.
GGGLXV.
La clarté est la bonne foi des philosophes.
CGGLXVI.
La netteté est le vernis des maîtres.
GCGLXVII.
La netteté épargne les longueurs, et sert de preuves aux idées l.
CGGLXVIII.
La marque d'une expression propre est que, même dans les équivoques, on ne puisse lui donner qu'un sens.
CGGLXIX.
Il semble que la raison, qui se communique aisément et se perfectionne quelquefois, devrait perdre d'autant plus vite tout son lustre et le mérite de la nouveauté : cependant les ouvrages des grands hommes, copiés avec tant de soin par d'autres mains, conservent, malgré le temps, un caractère toujours original : car il n'appartient pas aux autres hommes de concevoir et d'exprimer aussi parfaitement les choses qu'ils savent le mieux. C'est cette manière de concevoir, si vive et si parfaite, qui distingue dans tous les genres le génie, et grj fait que les idées les plus simples et les plus connues ne peuvent vieillir.
GCGLXX.
Les grands philosophes sont les génies de la raison.
CCGLXXI.
Pour savoir si une pensée est nouvelle, il n'y a qu'à l'exprimer bien simplement.