‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 23 sur 205 · XCVI · texte numérisé non relu

XCVI

Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien.

XGVII.

On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement étoient deux choses différentes : le jugement n'est que la grandeur de la lumière de l'esprit. Cette lumière pénètre le fond des choses ; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer, et aperçoit celles qui semblent imperc3ptibles. Ainsi il faut demeu*

1 . Var. On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à nous connoître nous-mêmes, qu'en eut ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avoit guéri de l'opinion d'être riche (iôfiS—

rer d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit tous les effets qu'on attribue au jugement1.

* XGVIII.

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.

XGIX.

La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates 2.

La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses d'une manière agréable8.

Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à notre esprit, qu'il ne les pourroit faire avec beaucoup d'art4.

1. Var. Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit ; son étendue est la mesure de sa lumière, sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses, son discernement les compare et les distingue, sa justesse ne •voit que ce qu'il faut voir, sa droiture les prend toujours par le bon biais, sa délicatesse aperçoit celles qui paroissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont; si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel» toyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantage! dont nous venons de parler (1665 — n° 107).

î. Var. La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours det choses honnêtes et délicates (1665— n° 99).

3. Var. La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit, par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont le plus capable* de plaire aux autres (1665— n° 410).

4. Var. Il y a des jolies choses que l'esprit ne cherche point, et

L'esprit est toujours la dupe du cœur.

cm.

Tous ceux qui connoissent leur esprit ne connoisent pa': leur cœur *.

Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. Il y en a qu'il laut voir de près pour en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné *.

Celui-là n'est pas raisonnable, à qui le hasard fait trouver la raison; mais celui qui la connoît, qui la discerne, et qui la goûte.

Pour bien savoir le* choses, il en faut savoir le détail; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.

C'est une espèce de coquetterie, de faire remarquer q l'on n'en fait jamais.

qu'il trouve toutes achevées eu lui-même; il semble qu'elles y soient cachées comme l'or et les diamants dans le sein de la terre (lfiô5 — li« III).

1 . Var. Bien des gens connoissent leur esprit, qui ne connoissent pas leur *«ur (1665— n° 113).

i. Var. Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme tes utatues; il y eu a etc. (1665 — n° 114).

L'esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur.

GIX.

La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la vieillesse conserve les siens par l'accoutumance >

GX.

On ne donne rien si libéralement que ses conseils h

Plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr.

GXII.

Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant, comme ceux du visage.

GXIH.

Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de dé» licieux.

GXIV.

On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis et trahi par ses amis, et l'on est souvent satisfait de l'être par soi-même.

11 est aussi facile de se tromper soi-même sans s en

i. Var. Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus \olontiers à uo ami que celui de lui donner conseil (1665 — n° 1 i 7).

apercevoir, qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.

CXYI.

Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celui qui en demande paroît avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les siens, et à le rendre garant de sa conduite; et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus souvent, dans les conseils qu'il donne, que son propre intérêt ou sa gloire1.

GXVII.

La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend; et l'on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

GXVIII.

L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.

1 . Var. Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner : l'un paroit avec un* déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et son dessein le plus souvent est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un «èle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses propres in* lérêts, des règles de conseiller ; de sorte que son conseil lui est bien plu» propre qc'à celui qui le reçoit (i 665— n° 1 1 8).

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