‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 70 sur 205 · Rousseau (Jean-Baptiste). B · texte numérisé non relu

Rousseau (Jean-Baptiste). B

2. Pierre Corneille, dans ses tragédies, a emprunté quelques traits de ta Pharsale de Lucain et des trahies de Sénèque. B.

jugement, etc. Mais parce que nul homme ne peut les rassembler toutes, chacune de ces qualités a prétendu s'approprier exclusivement le nom générique : d'où sont nées des disputes très frivoles; car, au fond, il importe peu que ce soit la vivacité ou la justesse, ou telle autre partie de l'esprit qui emporte l'honneur de ce titre. Le nom ne peut rien pour les choses. La question n'est pas de savoir si c'est à l'imagination ou au bon sens qu'appartient le terme d'esprit. Le vrai intérêt, c'est de voir laquelle de ces qualités, ou des autres que j'ai nommées, doit nous inspirer plus d'estime. Il n'y en a aucune qui n'ait son utilité, et j'ose dire son agrément. Il ne serait peut-être pas difficile de juger s'il y en a de plus utiles, ou de plus aimables, ou de plus grandes les unes que les autres. Mais les hommes sont incapables de convenir entre eux du prix des moindres choses. La différence de leurs intérêts et de leurs lumières maintiendra éternellement la diversité de leurs opinions et la contrariété de leurs maximes. -

Du caractère.

Tout ce qui forme l'esprit et le cœur est compris dans le caractère ' . Le génie n'exprime que la convenance de certaines qualités 2; mais les contrariétés les plus bi-

1. Tout ce qui forme, etc. Il faut, je pense, ce qui compose; mais la maxime n'est pas claire et ne peut être juste. M.

î. Le génie n'upnrwe, etc. Le génie est l'aptitude à exceller dans ur ut. V.

210 VAUVENARGULS.

zarres entrent dans le môme caractère, et le constituent.

On dit d'un homme qu'il n'a point de caractère, lorsque les traits de son âme sont faibles, légers, changeants ' ; mais cela même fait un caractère a, et l'on s'entend bien là-dessus.

Les inégalités du caractère influent sur l'esprit; un homme est pénétrant, ou pesant, ou aimable, selon son humeur.

On confond souvent dans le caractère les qualités de l'âme et celles de l'esprit. Un homme est doux et facile, on le trouve insinuant; il a l'humeur vive et légère, on dit qu'il a l'esprit vif; il est distrait et rêveur, on croit qu'il a l'esprit lent et peu d'imagination. Le monde ne juge des choses que par leur écorce; c'est une chose qu'on dit tous les jours, mais que l'on ne sent pas assez. Quelques réflexions, en passant, sur les caractères les plus généraux nous y feront faire attention.

Du sérieux.

Un des caractères les plus généraux, c'est le sérieux; mais combien de choses différentes n'a-t-il pas, et

1 . On dit d'un homme qu'il n'a point de caractère lorsque les traits de son âme, etc. Vauvenargues emploie ici figurément le mot de traits dans le même sens où on l'emploie en parlant des traits du visage : c'est comme s'il disait, la physionomie de son âme. On dit fort bien que tel caractère a une physionomie particulière. Ceux dont parle Vauvenargues n'ont qu'une physionomie peu marquée et qui change à chaque instant. S.

2. Cela même fait un caractère, etc. Voltaire a ajouté de sa main, à U marge, comme un renvoi, avant le mot caractère, le mot pauvre. Un [pauvre) caractère. S.

combien de caractères sont compris dans celui-ci! On est sérieux par tempérament, par trop ou trop peu de passions, trop ou trop peu d'idées; par timidité, par habitude, et par mille autres raisons.

L'extérieur ] distingue tous ces divers caractères aux yeux d'un homme attentif.

Le sérieux d'un esprit tranquille porte un air doux et serein.

Le sérieux des passions ardentes est sauvage, sombre et allumé.

Le sérieux d'une âme abattue donne un extérieur languissant.

Le sérieux d'un homme stérile paraît froid, lâche et oisif.

Le sérieux de la gravité prend un air concerté comme elle.

Le sérieux de la distraction porte des dehors singuliers.

Le sérieux d'un homme timide n'a presque jamais do maintien.

Personne ne rejette en gros ces vérités; mais, faute de principes bien liés et bien conçus, la plupart des hommes sont, dans, lo détail et dans leurs applications particulières, opposés les uns aux autres et à euxmêmes; ils font voir la nécessité indispensable de bien manier les principes les plus familiers, et de les mettre

I. Depuis ces mots : L'extérieur distingue, jusqu'à ceux-ci : n'a presqiu jamais de maintien, l'édition de Voltaire est marquée d'une accolade atec ew mots de sa main : très- bien. S.

tous ensemble sous un point de vue qui en découvre la fécondité et la liaison.

Du sang-froid.

Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les pensées d'un esprit ardent, et le rend insensible aux autres choses.

Le véritable sang-froid vient d'un sang doux, tempéré, et peu fertile en esprits. S'il coule avec trop de lenteur, il peut rendre l'esprit pesant; mais lorqu'il est reçu par des organes faciles et bien conformés, la justesse, la réflexion, et une singularité aimable souvent l'accompagnent; nul esprit n'est plus désirable.

On parle encore d'un autre sang-froid que donne la force d'esprit, soutenue par l'expérience et de longues réflexions; sans doute c'est là la plus rare.

De la présence d'esprit.

La présence d'esprit se pourrait définir une aptitude à profiter des occasions pour parler ou pour agir. C'est un avantage qui a manqué souvent aux hommes les plus éclairés, qui demande un esprit facile, un sangfroid modéré, l'usage des affaires, et, selon les différentes occurrences, divers avantages : de la mémoire et de la sagacité dans la dispute, de la sécurité dans les

périls, et dans le monde, cette liberté de cœur qui nous rend attentifs à tout ce qui s'y passe, et nous tient en «Hat de profiter de tout, etc '.

De la distraction.

Il y a une distraction assez semblable aux rêves du sommeil, qui est lorsque nos pensées flottent et se suivent d'elles-mêmes sans force et sans direction. Le mouvement des esprits se ralentit peu à peu; ils errent à l'aventure sur les traces du cerveau 2, et réveillent des idées sans suite et sans vérité; enfin les organes se ferment; nous ne formons plus que des songes, et c'est là proprement rêver les yeux ouverts.

Cette sorte de distraction est bien différente de celle où jette la méditation. L'âme obsédée dans la méditation d'un objet qui fixe sa vue et la remplit tout entière, agit beaucoup dans ce repos. C'est un état tout opposé; cependant elle y tombe ensuite, épuisée par ses réflexions.

De l'esprit du jeu.

C'est une manière de génie 3 que l'esprit du je*i,

i. Tout cet article est marqué d'une accolade dans l'édition de Voltaire, avec ces mots : bon, très-bon. S.

2. Sur les traces du cerveau, etc. Sur les traces imprimées dans le cerreau. S.

3. C'est une manière de génie, etc. Manière, expression négligée et nia.' assortie. J'aimerais mieux sorte ou espèce. M.

214 VAUVENARGDES.

puisqu'il dépend également de l'âme et de l'intelligence. Un homme que la perte trouble ou intimide, [ue le gain rend trop hasardeux, un homme avare, ne »nt pas plus faits pour jouer que ceux qui ne peuvent Ktleindre à l'esprit de combinaison. Il faut donc un îertain degré de lumière et de sentiment, l'art des comdinaisons, le goût du jeu, et l'amour mesuré du gain. On s'étonne à tort que des sots possèdent ce faible avantage. L'habitude et l'amour du jeu, qui tournent toute leur application et leur mémoire de ce seul côté, suppléent l'esprit qui leur manque.

LITEE DEUXIEME

Des passions.

Toutes les passions roulent sur le plaisir et la douleur, comme dit M. Locke1 : c'en est l'essence et le fonds.

Nous éprouvons en naissant ces deux états : le plaisir, parce qu'il est naturellement attaché à être; la douleur, parce qu'elle tient à être imparfaitement2.

i. Locke (Jean), mort en 1704, auteur de l'Essai sur l'entendement humain, ouvrage excellent, traduit en français par Coste, en 1729. F.

t. Nous éprouvons, etc. Je ne sais si on peut dire éprouver un état. On érnouve une impression qui passe. Être imparfaitement n'explique pas ce que c'est qu'erre douloureusement. M. — Le plaisir n'est pas naturellement attaché à être, car on existe souvent sans plaisir ni douleur. C'r* imparfait tement donnerait plutôt l'idée du désir que d« la douleur. S.

Si notre existence était parfaite, nous ne connaîtrions que le plaisir. Étant imparfaite, nous devons connaître le plaisir et la douleur : or, c'est de l'expérience de ces deux contraires que nous tirons l'idée du bien et du mal.

Mais comme le plaisir et la douleur ne viennent pas à tous les hommes par les mêmes choses, ils attachent à divers objets l'idée du bien et du mal, chacun selon son expérience, ses passions, ses opinions, etc.

Il n'y a cependant que deux organes de nos biens et de nos maux : les sens et la réflexion.

Les impressions qui viennent par les sens sont immédiates et ne peuvent se définir; on n'en connaît pas les ressorts : elles sont l'effet du rapport qui est entre les choses et nous; mais ce rapport secret ne nous est pas connu.

Les passions qui viennent par l'organe de la réflexion sont moins ignorées. Elles ont leur principe dans l'amour de l'être ou de la perfection de l'être, ou dans le sentiment de son imperfection et de son dépérissement.

Nous tirons de l'expérience de notre être une idée de grandeur, de plaisir, de puissance , que nous voik drions toujours augmenter : nous prenons dans Fin*? perfection de notre être une idée de petitesse, de sujé tion, de misère, que nous tâchons d'étouffer : voilà toutes nos passions.

Il y a des hommes en qui le sentiment de l'être est plus fort que celui de leur imperfection; de là l'enjouement, la douceur, la modération des désirs.

Il y en a d'autres en qui le sentiment de leur imperfection est plus vif que celui de l'être ; de là l'inquiétude, la mélancolie, etc.

De ces deux sentiments unis, c'est-à-dire celui de nos forces et celui de notre misère, naissent les plus grandes passions; parce que le sentiment de nos misères nous pousse à sortir de nous-mêmes , et que le sentiment de nos ressources nous y encourage et nous porte par l'espérance1. Mais ceux qui ne sentent que leur misère sans leur force, ne se passionnent jamais autant, car ils n'osent rien espérer; ni ceux qui ne sentent que leur force sans leur impuissance , car ils ont trop peu à désirer : ainsi il faut un mélange de courage et de faiblesse , de tristesse et de présomption. Or, cela dépend de la chaleur du sang et des esprits ; et la réflexion qui modère les velléités des gens froids encourage l'ardeur des autres, en leur fournissant des ressources qui nourrissent leurs illusions : d'où vient que les passions des hommes d'un esprit profond sont plus opiniâtres et plus invincibles, car ils ne sont pas obligés de s'en distraire comme le reste des hommes, par épuisement de pensée; mais leurs réflexions, au contraire, sont un entretien éternel à leurs désirs, qui les échauffe; et cela explique encore pourquoi ceux qu> pensent peu, ou qui ne sauraient penser longtemps de suite sur la même chose, n'ont que l'inconstance en partage.

1. Nous porte par l'espérance, etc. ]1 me semble qu'il faudrait nous y porte (à sortir de nous-mêmes). Autrement porte serait employé ici d'une M' nière qui n'est pas commune. M.

De la gaieté, de la joie, de la mélancolie

Le premier degré du sentiment agréable de notre existence est la gaieté ; la joie est un sentiment plus pénétrant. Les hommes enjoués n'étant pas d'ordinaire si ardents que le reste des hommes, ils ne sont peut-être pas capables des plus vives joies ; mais les grandes joies durent peu , et laissent notre âme épuisée.

La gaieté, plus proportionnée à notre faiblessse que la joie, nous rend confiants et hardis, donne un être et un intérêt aux choses les moins importantes, fait que nous nous plaisons par instinct en nous-mêmes, dans nos possessions, nos entours, notre esprit, notre suffisance, malgré d'assez grandes misères.

Cette intime satisfaction nous conduit quelquefois à nous estimer nous-mêmes, par de très-frivoles endroits; il me semble que les personnes enjouées sont ordinairement un peu plus vaines que les autres.

D'autre part, les mélancoliques sont ardents, timides, inquiets, et ne se sauvent, la plupart, de la vanité, que par l'ambition et l'orgueil.

De l'amour-propre et de l'amour de nous-mêmes.

L'amour est une complaisance dans l'objet aimé. Aimer une chose, c'est se complaire dans sa possession,

sa grâce, son accroissement; craindre sa privation, ses déchéances, etc.

Plusieurs philosophes rapportent généralement à i' amour-propre toute sorte d'attachements. Ils prétendent qu'on s'approprie tout ce que l'on aime, qu'on n'y cherche que son plaisir et sa propre satisfaction, qu'on se met soi-même avant tout; jusque-là qu'ils nient que celui qui donne sa vie pour un autre, le préfère à soi. Ils passent le but en ce point : car si l'objet de notre amour nous est plus cher sans l'être, que l'être sans l'objet de notre amour, il paraît que c'est notre amour qui est notre passion dominante, et non notre individu propre; puisque tout nous échappe avec la vie, le bien que nous nous étions approprié par notre amour, comme notre être véritable. Ils répondent que la passion nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie et celle de l'objet aimé ; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre : au moins ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous paraît plus considérable que celle que nous abandonnons. Or, dès que nous nous regardons comme la moindre partie dans le tout, c'est une préférence manifeste de l'objet aimé. On peut dire la même chose d'un homme qui , volontairement et de sang-froid, meurt pour la gloire : la vie imaginaire qu'il achète au prix de son être réel est une préférence bien incontestable de la gloire, et qui justifie la distinction que quelques écrivains ont mise avec sagesse entre l'amour-propre et l'amour de nous-mêmes. Ceuxci conviennent tien que l'amour de nous-mêmes entre

dans toutes nos passions ; mais ils distinguent cet amour de l'autre. Avec l'amour de nous-mêmes, disentils, on peut chercher hors de soi son bonheur; on peut s'aimer hors de soi davantage que son existence propre i ; on n'est point à soi-même son unique objet. L'amour-propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bien-être 2; il est à lui-même son seul objet et sa seule fin : de sorte qu'au lieu que les passions qui viennent de l'amour de nous-mêmes, nous donnent aux choses, l'amour-propre veut que les choses se donnent à nous, et se fait le centre de tout.

Rien ne caractérise donc l'amour-propre, comme la complaisance qu'on a dans soi-même et les choses qu'on s'approprie.

L'orgueil est un effet de cette complaisance. Gomme on n'estime généralement les choses qu'autant qu'elles plaisent , et que nous nous plaisons si souvent à nous* mêmes devant toutes choses, de là ces comparaison?

i . On peut s'aimer hors de soi davantage que son existence propre. Cela n'est pas correct. Davantage est un adverbe de comparaison, mais qui s'emploie absolument, sans être suivi de la conjonction que. Lorsque cette conjonction est nécessaire, il faut substituer plus à davantage. Il y a dans I'ouvraae de Yauvenargues plusieurs autres incorrections que nous n'avons pas cru devoir relever; nous remarquons celle-ci, parce que d'assez bons écrivains ont eommis la même faute. S.

2. L'amour -propre, au contraire, subordonne tout à ses commodités et à son bien-être. Cette manière de distinguer Vamour de nous-mêmes de l'amour-propre paraît plus subtile que jusle; et ce que Vauvenargues applique ici à l'amour-propre serait plutôt le caractère de ce qu'on entend par le mot égoïsme. Ce qu'on exprime communément par le mot à' amour-propre c'est l'antOur des choses qui nous sont propres, la complaisance pour nos qualités ou nos avwtages personnels, plutôt que l'attention au bien-être de uotro persoane. S.

toujours injustes qu'on fait de soi-même à autrui et qui fondent tout notre orgueil.

Mais les prétendus avantages pour lesquels nous nous estimons étant grandement variés, nous les désignons parles noms que nous leur avons rendus propres. L'orgueil qui vient d'une confiance aveugle dans nos forces, nous l'avons nommé présomption; celui qui s'attache à de petites choses, vanité; celui qui est courageux, fierté.

Tout ce qu'on ressent de plaisir en s'appropriant quelque chose, richesse, agrément, héritage, etc., et ce qu'on éprouve de peine par la perte des mêmes biens, ou la crainte de quelque mal, la peur, le dépit, la colère, tout cela vient de l'amour-propre.

L' amour-propre se mêle à presque tous nos sentiments, ou du moins l'amour de nous-mêmes; mais pour prévenir l'embarras que feraient naître les disputes qu'on a sur ces termes, j'use d'expressions synonymes, qui me semblent moins équivoques. Ainsi, je rapporte tous nos sentiments à celui de nos perfections et de notre imperfection : ces deux grands principes nous portent de concert à aimer, estimer, conserver, agrandir et défendre du mal notre frêle existence. C'est la source de tous nos plaisirs et déplaisirs, et la cause féconde des passions qui viennent par l'organe de la réflexion.

Tâchons d'approfondir les principales; nous suivrons plus aisément la trace des petites, qui ne sont que des dépendances et des branches de celles-ci.

De l'ambition.

L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est aucune part si sensible que dans l'ambition1; mais il ne faut pas confondre tous les ambitieux. Les uns attachent la grandeur solide à l'autorité des emplois; les autres aux grandes richesses; les autres au faste des titres, etc.; plusieurs vont à leur but sans nul choix des moyens; quelques-uns par de grandes choses, et d'autres par les plus petites : ainsi telle ambition est vice ; telle, vertu; telle, vigueur d'esprit; telle, égarement et bassesse, etc.

Toutes les passions prennent le tour de notre caractère. Nous avons vu ailleurs que l'âme influait beaucoup sur l'esprit; l'esprit influe aussi sur l'âme. C'est de lame que viennent tous les sentiments; mais c'est par les organes de l'esprit que passent les objets qui les excitent. Selon les couleurs qu'il leur donne, selon qu'il les pénètre, qu'il les embellit, qu'il les déguise, l'âme les rebute ou s'y attache. Quand donc même on ignorerait que tous les hommes ne sont pas égaux par le cœur, il suffît de savoir qu'ils envisagent les choses selon leurs lumières, peut-être encore plus inégales, pour comprendre la différence qui distingue les passions mêmes qu'on désigne du même nom. Si différemment

\. L'instinct qui nous porte à nous agrandir n'est aucune part si seniible que dans l'ambition. Aucune part pour nulle part, expression négligée. S.

partagés par l'esprit et les sentiments, ils s'attachent au même objet sans aller au même intérêt1; et cela a'est pas seulement vrai des ambitieux, mais aussi de toute passion.

De l'amour du monde.

Que de choses sont comprises dans l'amour du monde! le libertinage, le désir de plaire, l'envie de primer, etc. : l'amour du sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés2.

Le génie et l'activité portent les hommes à la vertu et à la gloire : les petits talents, la paresse, le goût des plaisirs, la gaieté et la vanité les fixent aux petites choses; mais en tout c'est le même instinct; et l'amour du monde renferme de vives semences de presque toutes les passions.

Sur l'amour de la gloire.

La gloire nous donne sur les cœurs une autorité naturelle qui nous touche sans doute autant que nulle

I* Ils s'attachent au même objet sans aller au même intérêt. C'ést-à-dire s«ns voir de même l'objet où ils s'attachent, et sans y être portés par le même jitérêt. Deux hommes veulent la même place, l'un pour l'argent et l'autre pour le crédit. Dcar amants recherchent la même femme, l'un pour ss, figure, et l'autre pour son esprit, etc. S.

2. L'amour du sensible et du grand ne sont nulle part si mêlés. C'està-dire, je crois, selon la manière de voir de Vauvenargues, les penchants physiques et les sentiments moraux. D'autant que, dans la première éditiou, il ajoutait : je parle d'un grand, mesuré à l'esprit et au cœuf qu'il touché. Dans tous les cas, cela n'est pas clair. S.

de nos sensations, et nous étourdit plus sur nos misères qu'une vaine dissipation : elle est donc réelle en tous sens.

Ceux qui parlent de son néant inévitable soutiendraient peut-être avec peine le mépris ouvert d'un seul homme. Le vide des grandes passions est rempli par le grand nombre des petites : les contempteurs de la gloire se piquent de bien danser, ou de quelque misère encore plus basse. Ils sont si aveugles qu'ils ne sentent pas que c'est la gloire qu'ils cherchent si curieusement, et si vains qu'ils osent la mettre dans les choses les plus frivoles. La gloire, disent-ils, n'est ni vertu ni mérite; ils raisonnent bien en cela : elle n'est que leur récompense; mais elle nous excite donc au travail et à la vertu, et nous rend souvent estimables afin de nous faire estimer.

Tout est très-abject dans les hommes, la vertu, la gloire, la vie : mais les plus petits ont des proportions reconnues. Le chêne est un grand arbre près du cerisier; ainsi les hommes à l'égard les uns des autres. ' Quelles sont les vertus et les inclinations de ceux qui méprisent la gloire? L'ont-ils méritée?

De l'amour des sciences et des lettres.

La passion de la gloire et la passion des sciences se ressemblent dans leur principe; car elles viennent Tune et l'ai/tre du sentiment de notre vide et de notre

224 VACVENARGUES.

imperfection. Mais l'une voudrait se former comme un nouvel être hors de nous, et l'autre s'attache à étendre et à cultiver notre tonds. Ainsi la passion de la gloire veut nous agrandir au dehors, et celle des sciences au dedans.

On ne peut avoir l'âme grande, ou lesprit un peu pénétrant, sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traits de la belle nature; les sciences, à la vérité. Les arts et les sciences embrassent tout ce qu'il y a dans la pensée de noble et d'utile; de sorte qu'il ne reste à ceux qui les rejettent que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné, etc.

La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu l ; c'est-à-dire comme une chose qu'ils ne peuvent ni connaître, ni pratiquer, ni aimer.

Personne néanmoins n'ignore que les bons livres sont l'essence des meilleurs esprits, le précis de leurs connaissances et le fruit de leurs longues veilles. L'étude d'une vie entière s'y peut recueillir dans quelques heures; c'est un grand secours.

Deux inconvénients sont a craindre dans cette passion : le mauvais choix et l'excès. Quant au mauvais choix, il est probable que ceux qui s'attachent à des connaissances peu utiles ne seraient pas propres am autres; mais l'excès se peut corriger.

1 . La plupart des hommes honorent les lettres comme la religion et la vertu. Il faut comme ils honorent. On avait copié cette pensée dans VEncyclopédie, sans en citer l'auteur. Les journalistes de Trévoux, qui avaient fort loué l'ouvrage de Vauvenargues lorsqu'il parut, firent un crime de cette maxime aux encyclopédistes. M.

Si nous étions sages, nous nous bornerions à un petit nombre de connaissances, afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous les rendre familières et de les réduire en pratique : la plus longue et la plus laborieuse théorie n'éclaire qu'imparfaitement. Un homme qui n'aurait jamais dansé posséderait inutilement les règles de la danse; il en est sans doute de même des métiers d'esprit ».

Je dirai bien plus : rarement l'étude est utile, lorsqu'elle n'est pas accompagnée du commerce du monde. Il ne faut pas séparer ces deux choses : l'une nous apprend à penser, l'autre à agir; l'une à parler, l'autre à écrire; l'une à disposer nos actions, l'autre à les rendre faciles.

L'usage du monde nous donne encore de penser naturellement, et l'habitude des sciences, de penser profondément.

Par une suite naturelle de ces vérités, ceux qui sont privés de l'un et l'autre avantage par leur condition, fournissent une preuve incontestable de l'indigence na turelle de l'esprit humain. Un vigneron, un couvreur, resserrés dans un petit cercle d'idées très-communes, connaissent à peine les plus grossiers usages de la raison, et n'exercent leur jugement, supposé qu'ils en aient reçu de la nature, que sur des objets très-palpables. Je sais bien que l'éducation ne peut suppléer le génie; je n'ignore pas que les dons de la nature valent

, î. Tl en est sans doute de même des métiers d'esprit. Il faudrait, ce iwu ocmble, des métiers de l'esprit. M.

mieux que les dons de l'art 1 : cependait l'art est nécessaire pour faire fleurir les talents. Un beau naturel négligé ne porte jamais de fruits mûrs.

Peut-on regarder comme un bien un génie à peu près stérile? Que servent à un grand seigneur les domaines qu'il laisse en friche ? Est-il riche de ces champs incultes?

De l'avarice.

Ceux qui n'aiment l'argent que pour la dépense ne sont pas véritablement avares. L'avarice est une extrême défiance des événements, qui cherche à s'assurer contre les instabilités de la fortune par une excessive prévoyance, et manifeste cet instinct avide qui nous sollicite d'accroître, d'étayer, d'affermir notre être. Basse et déplorable manie, qui n'exige ni connaissance, ni vigueur d'esprit, ni jeunesse, et qui prend par cette raison, dans la défaillance des sens, la place des autres passions.

De la passion du jeu.

Quoique j'aie dit que l'avarice naît d'une défiance ridicule des événements de la fortune, et qu'il semble

I. Jî n'ignore pas que les dons de la nature valent mieux que les don» de l'art. Je ne sais si l'on peut dire les dons de l'art comme les dons de la nature. La nature donne, dote, doue; l'art ne fait rien de tout cela : il vend «t ne donne pas, et l'on achète ses biens avec l'étude et le travail. M.

que l'amour du jeu vienne au contraire d'une ridicule confiance aux mêmes événements, je ne laisse pas de croire qu'il y a des joueurs avares et qui ne sont confiants qu'au jeu : encore ont-ils, comme on dit, un jeu timide et serré.

Des commencements souvent heureux remplissent l'esprit des joueurs de l'idée d'un gain très-rapide qui paraît toujours sous leurs mains : cela détermine.

Par combien de motifs d'ailleurs n'est-on pas porté à jouer? par cupidité, par amour du faste, par goût des plaisirs, etc. Il suffit donc d'aimer quelqu'une de ces choses pour aimer le jeu; c'est une ressource pour les acquérir, hasardeuse à la vérité, mais propre à toute sorte d'hommes, pauvres, riches, faibles, malades, jeunes et vieux, ignorants et savants, sots et habiles, etc. : aussi n'y a-t-il point de passion plus commune que celle-ci.

De la passion des exercices.

Il y a dans la passion des exercices un plaisir pour les sens et un plaisir pour l'âme. Les sens sont flattés d'agir, de galoper un cheval ', d'entendre un bruit de chasse dans une forêt; l'âme jouit de la justesse de ses sens, de la force et de l'adresse de son corps, etc. Aux yeux d'un philosophe qui médite dans son cabinet, cette gloire est bien puérile; mais, dans l'ébranlement de

1. Les sens sont flattés d'agir, de galoper un cheval. Négligé. Le» seui fte galopent pas ua cheval. M.

228 VAUYENARGUES.

l'exercice, on ne scrute pas tant les choses. En approfondissant les hommes, on rencontre des vérités humiliantes, mais incontestables.

Vous voyez l'âme d'un pécheur qui se détache en quelque sorte de son corps pour suivre un poisson sous les eaux, et le pousser au piège que sa main lui tend. Qui croirait qu'elle s'applaudit de la défaite du faible animal, et triomphe au fond du filet? Toutefois rien n'est si sensible.

Un grand, à la chasse, aime mieux tuer un sanglier qu'une hirondelle : par quelle raison? Tous la voient.

De l'amour paternel

L'amour paternel ne diffère pas de l' amour-propre. Un enfant ne subsiste que par ses parents, dépend d'eux, vient d'eux, leur doit tout; ils n'ont rien qui leur soit si propre.

Aussi un père ne sépare point l'idée d'un fils de la sienne, à moins que le fils n'affaiblisse cette idée de propriété par quelque contradiction ; mais plus un père s'irrite de cette contradiction, plus il s'afflige, plus i, prouve ce que je dis.

De l'amour filial et fraternel.

Comme les enfants n'ont nul droit sur la volonté de leurs pères, la leur étant au contraire toujours corn-

battue, cela leur fait sentir qu'ils sont de, êtres à part, et ne peut pas leur inspirer de l'amour-piopre, parçeque la propriété ne saurait être du côté de la dépendance : cela est visible. C'est par cette raison que la tendresse des enfants n'est pas aussi vive que celle des tfires; mais les lois ont pourvu à cet inconvénient. Elles jont un garant au père contre l'ingratitude des entants, comme la nature est aux enfants un otage assuré contre l'abus des lois. Il était juste d'assurer à la vieillesse les secours qu'elle avait prêtés à la faiblesse de l'enfance.

La reconnaissance prévient, dans les entants bien nés, ce que le devoir leur impose. Il est dans la saine nature d'aimer ceux qui nous aiment et nous protègent; 3t l'habitude d'une juste dépendance en fait perdre le sentiment : mais il suffit d'être homme pour être bon père; et si l'on n'est homme de bien, il est rare qu'on soit bon fils.

Du reste, qu'on mette à la place de ce que je dis la sympathie ou le sang, et qu'on me fasse entendre pourquoi le sang ne parle pas autant dans les enfants que dans les pères; pourquoi la sympathie périt quand la soumission diminue; pourquoi des frères souvent se haïssent sur des fondements si légers, etc.

Mais quel est donc le nœud de l'amitié des frères? Une fortune, un nom commun, même naissance et même éducation, quelquefois même caractère; enfin l'habitude de se regarder comme appartenant les uns aux autres, et comme n'ayant qu'un seul être. Voilà ce qui fait que l'on s'aime, voilà l'amour-propre; mais trouvez le moyen de séparer des frères d'intérêt, l'amitié

lui survit à peine; l'amour-propre qui en était le fonds se porte vers d'autres objets.

De l'amour qu'on a pour les bêtes.

Il peut entrer quelque chose qui flatte les sens dans le goût qu'on nourrit pour certains animaux, quand ils nous appartiennent. J'ai toujours pensé qu'il s'y mêle de l' amour-propre : rien n'est si ridicule à dire, et je suis fâché qu'il soit vrai1; mais nous sommes si vides, que, s'il offre à nous la moindre ombre de propriété, nous nous y attachons aussitôt. Nous prêtons à un perroquet des pensées et des sentiments; nous nous figurons qu'il nous aime, qu'il nous craint, qu'il sent nos faveurs, etc. Ainsi nous aimons l'avantage que nous nous accordons sur lui. Quel empire! mais c'est là l'homme.

De l'amitié

C'est l'insuffisance de notre être qui fait naître l'amitié et c'est l'insuffisance de l'amitié même qui la fait périr.

Est-on seul, on sent sa misère, on sent qu'on a besoin d'appui; on cherche un fauteur de ses goûts, un com-

1. Rien n'est si ridicule à dire, et je suis fâché qu'il soit vrai. C'est la seconde fois qu'on relève cette façon de parler, qu'il soit vrai, pour que cela toit vrai ; c'est une faute. S.

pagnon de ses plaisirs et de ses peines; on veut un homme dont on puisse posséder le cœur et la pensée. Alors l'amitié paraît être ce qu'il y a de plus doux au monde. A-t-on ce qu'on a souhaité, on change bientôt de pensée.

Lorsqu'on voit de loin quelque bien, il fixe d'abord nos désirs; et lorsqu'on y parvient, on en sent le néant. Notre âme, dont il arrêtait la vue dans l'éloignement, ne saurait s'y reposer quand elle voit au delà : ainsi l'amitié, qui de loin bornait toutes nos prétentions, cesse de les borner de près ; elle ne remplit pas le vide qu'elle avait promis de remplir; elle nous laisse des besoins qui nous distraient et nous portent vers d'autres biens.

Alors on se néglige, on devient difficile, on exige bientôt comme un tribut les complaisances qu'on avait d'abord reçues comme un don. C'est le caractère des hommes de s'approprier peu à peu jusqu'aux grâces dont ils jouissent; une longue possession les accoutume naturellement à regarder les choses qu'ils possèdent comme à eux; ainsi l'habitude les persuade qu'ils ont un droit naturel sur la volonté de leurs amis1. Ils voudraient s'en former un titre pour les gouverner; lorsque ces prétentions sont réciproques, comme on voit souvent 2, l'amour-propre s'irrite et crie des deux côtés, produit de l'aigreur, des froideurs, et d'amères explications, etc

1. L'habitude les persuade qu'ils ont un droit naturel sur la volonté de leurs amis. Il faut, je crois, leur persuade. S.

2. Lorsque ces prétentions sont réciproques, comme on voit souvent, l'amour-propre s'irrite. Il faudrait comme on le voit souvent. S.

On se trouve aussi quelquefois mutuellement des défauts qu'on s'était cachés; ou l'on tombe dans des passions qui dégoûtent de l'amitié, comme les maladies violentes dégoûtent des plus doux plaisirs.

Ainsi les hommes les plus extrêmes ne sont pas les plus capables d'une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux, dont l'âme modérée connaît la vertu; car elle soulage leur cœur oppressé sous le mystère et sous ie poids du secret, détend leur esprit, l'élargit, les rend plus confiants et plus vifs, se mêle à leurs amusements, à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux : c'est l'âme de toute leur vie.

Les jeunes gens sont aussi très-sensibles et très-confiants ; mais la vivacité de leurs passions les distrait et les rend volages. La sensibilité et la confiance sont usées dans les vieillards; mais le besoin les rapproche, et la raison est leur lien : les uns aiment plus tendrement, les autres plus solidement.

Le devoir de l'amitié s'étend plus loin qu'on ne croit : nous suivons notre ami dans ses disgrâces; mais, dans ses faiblesses, nous l'abandonnons : c'est être plus faible que lui.

Quiconque se cache, obligé d'avouer les défauts des siens, fait voir sa bassesse1. Êtes-vous exempt de ces vices, déclarez-vous donc hautement; prenez sous votre

1. Quiconque se cache, obligé d'avouer les défauts des siens, fait voir sa bassesse. Toute cette pensée est mal exprimée et obseme. Quiconque ot cache d'avoir des amis dont il est obligé d'avouer les défa Us, fait voir «a bassesse. Je crois que c'est ainsi qu'il faut l'expliquer. M.

protection la faiblesse des malheureux; vous ne risquez rien en cela : mais il n'y a que les grandes âmes qui osent se montrer ainsi. Les faibles se désavouent les uns les autres, se sacrifient lâchement aux jugements souvent injustes du public; ils n'ont pas de quoi résister, etc.

Do l'amour

Il entre ordinairement beaucoup de sympathie dans 1 amour, c'est-à-dire, une inclination dont les sens forment le nœud; mais, quoiqu'ils en forment le nœud, ils n'en sont pas toujours l'intérêt principal; il n'est pas impossible qu'il y ait un amour exempt de grossièreté.

Les mêmes passions sont bien différentes dans les hommes. Le même objet peut leur plaire par des endroits opposés. Je suppose que plusieurs hommes s'attachent à la même femme : les uns l'aiment pour son esprit, les autres pour sa vertu, les autres pour ses défauts, etc.; et il se peut faire encore que tous l' aiment pour des choses qu'elle n'a pas, comme lorsque l'on aime une femme légère que l'on croit solide. N'importe; on s'attache à l'idée qu'on se plaît à s'en figurer; ce n'est même que cette idée que l'on aime, ce n'est pas la femme légère: ainsi l'objet des passions. n'est pasce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière dont on envisage cet objet. Or j'ai dit qu'il était possible que l'on cherchât dans l'amour quelque chose de plus que l'intérêt de nos sens. Voici ce qui me le fait

croire. Je vois tous les jours clans le monde qu'un homme environné de femmes auxquelles il n'a jamais parlé, comme à la messe, au sermon, ne se décide pas toujours pour celle qui est la plus jolie, et qui même lui paraît telle. Quelle est la raison de cela? c'est que chaque beauté exprime un caractère tout particulier; et celui qui entre le plus dans le nôtre, nous le préférons. C'est donc le caractère qui nous détermine quelquefois; c'est donc l'âme que nous cherchons : on ne peut me nier cela. Donc tout ce qui s'offre à nos sens ne nous plaît alors que comme une image de ce qui se cache h leur vue; donc nous n'aimons alors les qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir, et avec subordination aux qualités insensibles dont elles sont l'expression; donc il est au moins vrai que l'âme est ce qui nous touche le plus. Or ce n'est pas aux sens que l'âme est agréable, mais à l'esprit; ainsi l'intérêt de l'esprit devient l'intérêt principal, et si celui des sens lui était opposé, nous le lui sacrifierions. On n'a donc qu'à nous persuader qu'il lui est vraiment opposé, qu'il est une tache pour l'âme : voilà l'amour pur.

Amour cependant véritable, qu'on ne saurait confondre avec l'amitié : car, dans l'amitié, c'est l'esprit qui est l'organe du sentiment; ici ce sont les sens. Et comme les idées qui viennent par les sens sont infiniment plus puissantes que les vues de la réflexion, ce qu'elles inspirent est passion. L'amitié ne va pas si loin; et malgré tout cela, je ne décide pas; je le laisse à ceux qui ont blanchi sur ces importantes questions.

DE L'ESPRIT HUMAIN. tZb

De la physionomie.

La physionomie est l'expression du caractère et celle du tempérament. Une sotte physionomie est celle qui n'exprime que la complexion, comme un tempérament robuste, etc.; mais il ne faut jamais juger sur la physionomie : car il y a tant de traits mâles sur le visage et dans le maintien des hommes, que cela peut souvent confondre ; sans parler des accidents qui défigurent les ♦raits naturels, et qui empêchent que l'âme ne s'y manifeste, comme la petite vérole, la maigreur, etc.

On pourrait conjecturer plutôt sur le caractère des hommes, par l'agrément qu'ils attachent à de certaines figures qui répondent à leurs passions; mais encore s'y tromperait-on1.

De la pitié

La pitié n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'amour2; je ne pense pas qu'elle ait besoin d'être

1 . On pourrait conjecturer plutôt sur le caractère des hommes, par l'agrément qu'ils attachent à de certaines figures qui répondent à leurs passions. Cette phrase est obscure et négligée ; il faudrait, ce me semble, conjecturer du caractère. M.

2. La pitié n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'amour. Vauvenargues entend ici par amour toute disposition qui nous porte vers un objet, comme il entend par haine toute disposition qui nous en éloigne. Autrement il serait impossible d'expliquer le chapitre suivant, où il dit qu' il y a peu dt passions où il n'entre de l'amour ou de la haine, que le mépris est un tentiment mêlé de haine et d'orgueil. S.

236 VAUVENARGDES.

excitée par un retour sur nous-mêmes, comme on le croit. Pourquoi la misère ne pourrait-elle sur notre cœur ce que fait la vue d'une plaie sur nos sens? N'y a-t-il pas des choses qui affectent immédiatement l'esprit? L'impression dps nouveautés ne prévient-elle pas toujours nos réflexions? Notre âme est-elle incapable d'un sentiment désintéressé?

De la liaine

La haine est une déplaisance dans l'objet haï '. C'est une tristesse qui nous donne, pour la cause qui l'excite, me secrète aversion : on appelle cette tristesse jalousie, lorsqu'elle est un effet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu'un. Quand il se joint à cette jalousie de la haine, une volonté de vengeance dissimulée par faiblesse, c'est envie.

Il y a peu de passions où il n'entre de l'amour ou de la haine. La colère n'est qu'une aversion subite et violente, enflammée d'un désir aveugle de vengeance; l'indignation, un sentiment de colère et de mépris; le mépris, un sentiment mêlé de haine et d'orgueil ; l'antipathie, une haine violente et qui ne raisonne pas.

1 La haine est une déplaisance dans l'objet haï. C'est plutôt l'effet de "ette déplaisance. Il faudrait, ce semble, la haine naitdu déplaisir que nous cause, etc. M.

Je crois, comme je l'ai dit plus haut, que Vauvenargues prend plutôt ici la (mine pour ce sentiment même de déplaisance qui nous éloigne d'un objet. Cette expression n'est pas usitée er ce sens; cependant je crois bien que c't'*l celui Qu'il lui donne. S.

Il entre aussi de l'aversion dans le dégoût; il n'est pas une simple privation comme l'indifférence; et la mélancolie, qui n'est communément qu'un dégoût universel sans espérance, tient encore beaucoup de la haine.

A l'égard des passions qui viennent de l'amour, j'en ai déjà parlé ailleurs; je me contente donc de répéter ici que tous les sentiments que le désir allume sont mêlés d'amour ou de haine.

De l'estime, du respect, et du mépris

L'estime est un aveu intérieur du mérite de quelque chose; le respect est le sentiment de la supériorité d'autrui.

Il n'y a pas d'amour sans estime; j'en ai dit la raison. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé, et les hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui leur plaisent, peu s'en faut qu'ils ne règlent leur estime sur le degré d'agrément que les objets ont pour eux. Et s'il est vrai que chacun s'estime personnellement plus que tout autre, c'est, ainsi que je l'ai déjà dit, parce qu'il n'y a rien qui nous plaise ordinairement tant que nous-mêmes.

Ainsi, non-seulement on s'estime avant tout, mais On estime encore toutes les choses que l'on aime, comme la chasse, la musique, les chevaux, etc.; et ceux qui méprisent leurs propres passions ne le font

que par réflexion, et par un effort de î iison : rar Vinslinct les porte au contraire.

Par une suite naturelle du même principe, la haira rabaisse ceux qui en sont l'objet, avec le même soin que l'amour les relève. II est impossible aux hommes de se persuader que ce qui les blesse n'ait pas quelque grand défaut; c'est un jugement confus que l'esprit porte en lui-même, comme il en use au contraire en aimant1.

Et si la réflexion contrarie cet instinct, car il y a des qualités qu'on est convenu d'estimer, et d'autres de mépriser, alors cette contradiction ne fait qu'irriter la passion; et plutôt que de céder aux traits de la vérité, elle en détourne les yeux. Ainsi elle dépouille son objet de ses qualités naturelles, pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant. Ensuite elle se livre témérairement et sans scrupule à ses préventions insensées.

Il n'y a presque point d'homme dont le jugement soit supérieur à ses passions. Il faut donc bien prendre garde, lorsqu'on veut se faire estimer, à ne pas se faire haïr, mais tâcher au contraire de se présenter par des endroits agréables ; parce que les hommes penchent à juger du prix des choses par le plaisir qu'elles leur font.

Il y en a à la vérité qu'on peut surprendre par une conduite opposée, en paraissant au dehors plus péné*--

1. C'est un jugement confus que l'esprit porte en lui-même, comme il en use au contraire en aimant. Au contraire, pour d'une manière con~ fo'fftre; espressioa négligée. S.

tré de soi-même qu'on n'est au dedans1; celte confiance extérieure les persuade et les maitrise.

Mais il est un moyen plus noble de gagner l'estime des hommes : c'est de leur faire souhaiter la nôtre par un vrai mérite, et ensuite d'être modeste et de s'accommoder à eux. Quand on a véritablement les qualités qui emportent l'estime du monde, il n'y a plus qu'à les rendre, populaires pour leur concilier l'amour, et lorsque l'amour les adopte, il en fait élever le prix. Mais pour les petites finesses qu'on emploie en vue de surprendre ou de conserver les suffrages ; attendre les autres, se faire valoir, réveiller par des froideurs étudiées ou des amitiés ménagées le goût inconstant du public ; c'est la ressource des hommes superficiels qui craignent d'être approfondis; il faut leur laisser ces misères, dont ils ont besoin avec leur mérite spécieux.

Mais c'est trop s'arrêter aux choses; tâchons d'abréger ces principes par de courtes définitions.

Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien met en nous 2, et l'inquiétude un désir sans objet.

L'ennui vient du sentiment de notre vide; la paresse naît d'impuissance 8; la langueur est un témoi-

1. Il y en a, à la vérité, qu'on peut surprendre par une conduite op posée, en paraissant au dehors plus pénétré de soi-même qu'on n'est au dedans. Comme on dit d'un homme qu't7 est plein de lui; expression elliptique. Qu'on n'est au dedans; il faudrait qu'on ne l'est. S.

2. Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien met en nous. Far le goût du bien, il faut entendre l'amour du bien-être. S.

I. L'ennui vient du sentiment de notre vide; la paresse nctt d'impuit-

gnage de notre faiblesse, et la tristesse, de notre misère.

L'espérance est le sentiment d'un bien prochain, e. la reconnaissance, celui d'un bienfait.

Le regret consiste dans le sentiment de quelque perte ; le repentir , dans celui d'une faute ; le remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiment1.

La timidité peut être la crainte du blâme, la honte en est la conviction.

La raillerie naît d'un mépris content.

La surprise est un ébranlement soudain à la vue d'une nouveauté.

L'étonnement est une surprise longue et accablante; l'admiration, une surprise pleine de respect.

sance. Qu'est-ce que noire vide? La paresse suppose, au contraire, le pouvoir d'agir combiné avec l'inaction. M.

L'auteur entend ici par notre vide ce qu'il entend ailleurs par l'insuffisance de notre être, c'est-à-dire l'impossibilité où nous sommes de trouver en nousmêmes de quoi suffire à notre bonheur. Par impuissance, il entend, je creis, impuissance de l'âme, l'impossibilité où elle est de sclir de sa langueur. S. 1. Le regret consiste dans le sentiment de quelque perte; le repentir daiu celui d'une faute; le remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiment. Ce n'est pas, à ce qu'il semble, la différence de la faute et du crime, qui constitue celle du repentir et du remords. On peut expier ses crimes par le repentir, et sentir le remords d'une faute. Si le repeniir est moins cruel, c'est qu'il suppose le retour, et une résolution de ne plus retomber, qui console toujours. Le remords peut exister avec la résolution de 8f rendre encore coupable. Heureux, si je puis, dit Malhan dans Athalie,

A force d'attentats perdre tous mes remords. C'est ainsi que les scélérats les perdent. Il n'y a point pour eux de repentir.

Dieu fit du repentir la vertu des mortels.

Heureusement le remord,; peut naître sans la crainte du châtiment; mais ce n'est guère que pour lei premiers crimes. S.

La plupart de ces sentiments ne sont pas trop composés, et n'affectent pas aussi durablement nos âmes que les grandes passions, l'amour, l'ambition, l'avarice, etc. Le peu que je viens de dire à cette occasion répandra une sorte de lumière sur ceux dont je me réserve de parler ailleurs.

De l'amour des objets sensibles.

Il serait impertinent de dire que l'amour des choses sensibles, comme l'harmonie, les saveurs, etc., n'est qu'un effet de l' amour-propre , du désir de nous agrandir, etc., etc. Cependant tout cela s'y mêle quelquefois. Il y a des musiciens, des peintres, qui n'aiment chacun dans leur art que l'expression des grandeurs, et qui ne cultivent leurs talents que pour la gloire : ainsi d'une infinité d'autres.

Les hommes que les sens dominent ne sont pas ordinairement si sujets aux passions sérieuses, l'ambition, l'amour de la gloire, etc. Les objets sensibles les amusent et les amollissent ; et s'ils ont les autres passions, ils ne les ont pas aussi vives.

On peut dire la même chose des hommes enjoués ; parce que, ayant une manière d'exister assez heureuse, ils n'en cherchent pas une autre avec ardeur. Trop de choses les distraient ou les préoccupent.

On pourrait entrer là-dessus, et sur tous les sujets que j'ai traités, dans des détails intéressants. Mais mon dessein n'est pas de sortir des principes, quelqu

242 VAUVENARGXJES.

sécherese qui les accompagne : ils sont l'objet unique de tout mon discours; et je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de donner plus d'application à cet ouvrage \

XLIÏ.

Des passions en général.

Les passions s'opposent aux passions et peuvent servir de contre-poids; mais la passion dominante ne pp.ut se conduire que par son propre intérêt, vrai ou imaginaire, parce qu'elle règne despotiquement sur la volonté, sans laquelle rien ne se peut.

Je regarde humainement les choses, et j'ajoute dans cet esprit : Toute nourriture n'est pas propre à tous les corps, tous objets ne sont, pas suffisants pour toucher certaines âmes. Ceux qui croient les hommes souverains arbitres de leurs sentiments, ne connaissent pas la nature; qu'on obtienne qu'un sourd s'amuse des sons enchanteurs de Murer; qu'on demande à une joueuse qui fait une grosse partie , qu'elle ait la complaisance et la sagesse de s'y ennuyer : nulle art ne le peut.

Les sages se trompent encore en offrant la paix auy passions ; les passions lui sont ennemies 2. Ils vantent

1 . Je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de donner plus d'application à cet ouvrage. Donner plus d'application, mauvaise expression, pour dire développer davantage des principes par des applications; ce qui précède prouve que c'est là le sens. S.

2. Les passions lui sont ennemies . C'est un latinisme : gens inimica mihU ©a dit ennemi de quelqu'un, et non ememi à quelqu'un. S.

DE L'ESPRIT HUMAIN, 24a

la modération à ceux qui sont nés pour l'action et pour une vie agitée ; qu'importe à un homme malade la dé licatesse d'un festin qui le dégoûte?

Nous ne connaissons pas les défauts de notre àme; mais quand nous pourrions les connaître, nous voudrions rarement les vaincre.

Nos passions ne sont pas distinctes de nous-mêmes ; il y en a qui sont tout le fondement et toute la substance de notre âme. Le plus faible de tous les êtres voudrait-il périr pour se voir remplacé par le plus sage?

Qu'on me donne un esprit plus juste, plus aimable, plus pénétrant, j'accepte avec joie tous ces dons, mais si l'on m'ôte encore l'âme qui doit en jouir, ces présents ne sont plus pour moi.

Cela ne dispense personne de combattre ses habitudes, et ne doit inspirer aux hommes ni abattement ni tristesse. Dieu peut tout; la vertu sincère n'abandonne pas ses amants; les vices même d'un homme bien né peuvent se tourner à sa gloire.

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