‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 86 sur 205 · SUR QUELQUES OUVRAGES DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SUR QUELQUES OUVRAGES DE VOLTAIRE

Après avoir parlé de Rousseau et des plus grands poètes du siècle passé, je crois que ce peut être ici la

I. Cet article a été imprimé pour la première fois dans l'édition de 1806. Il e9t tiré des manuscrits de l'auteur, mort plus de trente ans avant Voltaire. F.

place de dire quelque chose des ouvrages d'un homme qui honore notre siècle, et qui n'est ni moins grand ni moins célèbre que tous ceux qui l'ont précédé, quoique sa gloire, plus près de nos yeux, soit plus exposée à l'envie.

Il ne m'appartient pas de faire une critique raisonnée de tous ses écrits, qui passent de bien loin mes connaissances et la faible étendue de mes lumières ; ce soin me convient d'autant moins, qu'une infinité d'hommes plus instruits que moi ont déjà fixé les idées qu'on doit en avoir. Ainsi je ne parlerai pas de la Henriade, qui, malgré les défauts qu'on lui impute, et ceux qui y sont en effet, passe néanmoins, sans contestation, pour le plus grand ouvrage de ce siècle, et le seul poëme, en ce genre, de notre nation.

Je dirai peu de chose encore de ses tragédies : comme il n'y en aucune qu'on ne joue au moins une fois chaque année, tous ceux qui ont quelque étincelle de bon goût peuvent y remarquer d'eux-mêmes le caractère original de l'auteur, les grandes pensées qui y régnent, les morceaux éclatants de poésie qui les embellissent, la manière forte dont les passions y sont ordinairement traitées, et les traits hardis et sublimes dont elles sont pleines.

Je ne m'arrêterai donc pas à faire remarquer dans Mahomet cette expression grande et tragique du genrt terrible, qu'on croyait épuisée par l'auteur d' Electre l. Je ne parlerai pas de la tendresse répandue dans

{. Il faut bien se garder de confondre cette tragédie avec l'Electre. dû firébillon; il s'agit de Y Electre de Voltaire, imprimée sous le nom d'Oreste, B.

Zaïre, ni du caractère théâtral des passions violentes d'Hérode1, ni de la singulière et noble nouveauté à'Alzire, ni des éloquentes harangues qu'on voit dans la Morû de César, ni enfin de tant d'autres pièces, toutes différentes, qui font admirer le génie et la fécondité de leur auteur.

Mais parce que la tragédie de Mérope me paraît en core mieux écrite, plus touchante et plus naturelle que les autres, je n'hésiterai pas à lui donner la préférence. J'admire les grands caractères qui y sont décrits, le vrai qui règne dans les sentiments et les expressions , la simplicité sublime, et tout à fait nouvelle sur notre théâtre, du rôle d'Égisthe; la tendresse impétueuse de Mérope , ses discours coupés , véhéments et tantôt remplis de violence, tantôt de hauteur. Je ne suis pas assez tranquille à une pièce qui produit de si grands mouvements, pour examiner si les règles et les vraisemblances sévères n'y sont pas blessées. La pièce me serre le cœur dès le commencement, et me mène jusqu'à la catastrophe, sans me laisser la liberté de respirer.

S'il y a donc quelqu'un qui prétende que la conduite de l'ouvrage est peu régulière, et qui pense qu'en général M. de Voltaire n'est pas heureux dans la fiction ou dans le tissu de ses pièces ; sans entrer dans cette question, trop longue à discuter, je me contenterai de lui répondre que ce même défaut dont on accuse M. de Voltaire a été reproché très-justement

t. Dans la tragédie de Marianne. B,

à plusieurs pièces excellentes, sans leur faire tort. Les dénoûments de Molière sont peu estimés, et le Misanthrope, qui est le chef-d'œuvre de la comédie est une comédie sans action. Mais c'est le privilège des hommes comme Molière et M. de Voltaire d'être admirables malgré leurs défauts, et souvent dans leurs défauts mêmes.

La manière dont quelques personnes, d'ailleurs éclairées, parlent aujourd'hui de la poésie , me surprend beaucoup. Ce n'est pas, disent-ils, la beauté des vers et des images qui caractérise le poëte, ce sont les pensées mâles et hardies; ce n'est pas l'expression du sentiment et de l'harmonie, c'est l'invention. Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de leur siècle ; car assurément l'invention , la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient point.

Reprenons Mérope. Ce que j'admire encore dans celte tragédie, c'est que les personnages y disent toujours ce qu'ils doivent dire, et sont grands sans affectation. Il faut lire la seconde scène du second acte pour comprendre ce que je dis. Qu'on me permette d'en citer la fin, quoiqu'on pût trouver dans la même pièce de plus beaux endroits.

ÉGYSTHE,

Un vain désir de gloire a saisi mes esprits. On me parlait souvent des troubles de Messène, Des malheurs dont le ciel avait frappé la reine, Surtout de ses vertus, dignes d'un autre prix: Je me sentais ému par ces tristes récits.

De l'Élide en secret dédaignant la mollesse, J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse, Servir sous vos drapeaux, et vous offrir mon bras : Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas. Ce faux instinct de gloire égara mon courage .: A mes parents, flétris sous les rides de l'âge, J'ai de mes jeunes ans dérobé le secours : C'est ma première faute; elle a troublé mes jours. Le ciel m'en a puni; le ciel inexorable M'a conduit dans le piège et m'a rendu coupable.

Page 1