‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 91 sur 205 · OFFICIER AD RÉGIMEKT DU ROI · texte numérisé non relu

OFFICIER AD RÉGIMEKT DU ROI

Ainsi donc j'étais destiné à survivre à notre amitié, Hippolyte, quand j'espérais qu'elle adoucirait tous les maux et tous les ennuis de ma vie jusqu'à mon dernier

grande a l'esprit le plus éclairé; et toutefois il serait difficile de justifier cette préférence. Fénelon a plus de facilité et d'abondance ; l'auteur des Caractères, plus de précision et plus de force ; le premier, d'une imagination plus riante et plus féconde ; le second, d'un génie plus véhément : l'un sachant rendre les plus grandes choses familières et sensibles sans les abaisser ; l'autre sachant ennoblir les plus petites sans les déguiser : celui-là plus humain; celuici plus austère : l'un plus tendre pour la vertu; l'autre plus implacable au vice : l'un et l'autre moins pénétrants et moins profonds que les hommes que j'ai nommés, mais inimitables dans la clarté et dans la netteté de leurs idée»; enfin originaux, créateurs dans leur genre, et modèles très-accomplis. »

i. Cet ouvrage, où Vauvenargues fait l'éloge de son camarade et de son ami, est celui dont l'auteur faisait le plus de cas. Il ne cessait de le retouches, et la copie qui en reste est celle que lui-même, avant sa mort, donna au prdiident de Saint-Vincent, qui la fît remettre à M. de Fortia.

Paul-Hippolyte-Emmanuel de Seytres, fils aîné de Joseph de Seytres, marquis de Caumont, académicien correspondant honoraire de l'Académie dei Inscriptions et Belles-Lettres de Paris, et académicien de celle de Marseille, et d'Elisabeth de Donis, naquit le 13 août 1724. Il entra dans le régiment d'infanterie du roi, et s'étant trouvé à l'invasion de la Bohème, il y périt au mois d'avril 1742. Il n'avait pas encore dix-huit ans, et il est peut-être sans exemple qu'à cet âge un jeune homme ait eu le bonheur d'acquérir uu arai «i digne de faire son éloge. C'est ce dont va juger le lecteur.

soupir. Au moment où mon cœur, plein de sécurité, mettait une aveugle confiance dans ta force et dans ta jeunesse, et s'abandonnait à sa joie, ô douleur! une main puissante éteignait dans ton sang la source de la vie. La mort se glissait dans ton cœur, et tu la portais dans le sein. Terrible, elle sort tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent : tu tombes à la fleur de tes ans sous ses véritables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable, et ma voix, qui s'était formée à de si charmants entretiens, n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte. O mânes chéris, ombre aimable, victime innocente du sort, reçois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommages! Réveille-toi, cendre immortelle 1 sois sensible aux gémissements d'une si sincère douleur!

Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion : comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent; et leur mort ne touche personne. Elle est attendue, désirée, ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur sont le plus proches. Tout ce qui les environne, ou les hait, ou les méprise, ouïes envie, ou les craint; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné. Les indifférents même osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Apres avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours n'a pas dû subir cette loi. Sa vertu timide et modeste n'irritait pas

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encore l'envie : il n'avait que dix-huit ans. Naturellement plein de grâce, les traits ingénus, l'air ouvert, la physionomie noble et sage, le regard doux et pénétrant, on ne le voyait pas avec indifférence. D'abord ?on aimable extérieur prévenait tous les cœurs pour lui, et quand on était a portée de connaître son caractère, alors il fallait adorer la beauté de son naturel.

11 n'avait jamais méprisé personne, ni envié, ni haï. Hors même de quelques plaisanteries qui ne tombaient que sur le ridicule, on ne l'avait jamais ouï parler mal de qui que ce soit. Il entrait aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâme le plus, et qui semblent les plus bizarres; elles ne le surprenaient point. Il en pénétrait le principe; il trouvait dans ses réflexions des vues pour les justifier : marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas; et il était en effet d'un jugement si ferme et si hardi, que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations, ne pouvaient pas l'entraîner, quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse : si modeste d'ailleurs, et si exempt d'amour-propre, qu'il ne pouvait souffrir les plus justes louanges, ni même qu'on parlât de lui; et si haut dans un autre sens, que les avantages les plus respectés ne pouvaient pas l'éblouir. Ni l'âge, ni les dignités, ni la réputation, ni les richesses, ne lui imposaient : ces choses, qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens, n'assujettissaient pas le sien. Il était naturellement et sans effort au niveau d'elles.

Qui pourrait expliquer le caractère de son ambition* qui était tout à la fois si modeste et si fière? Qui pourrait définir son amour pour le bien du monde? Qui aurait l'art de le peindre au milieu des plaisirs? Il était né ardent; son imagination le portait toujours au delà des amusements de son âge, et n'était jamais satisfaite : tantôt on remarquait en lui quelque chose de dégagé, et comme au-dessus du plaisir, dans les chaînes du plaisir même; tantôt il semblait qu'épuisé, desséché par son propre feu, son âme abattue languissait de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif; et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des choses le trouvaient alors indolent. Mais au lieu que les autres hommes paraissent au-dessous des choses qu'ils négligent, lui paraissait au-dessus; il méprisait les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avait rien de faible ni de lent; on y aurait remarqué plutôt quelque chose de vif et de fier. Du reste, il avait un instinct secret et admirable pour juger sainement des choses et saisir le vrai dans l'instant. On aurait dit que, dans toutes ses vues, il ne passait jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des hommes; mais que la vérité, sans cette gradation, se faisait sentir tout entière, et d'une manière immédiate, à son cœur et à son esprit : de sorte que la justesse de ce sentiment, dans laquelle il s'arrêtait, le faisait quelquefois paraître trop froid pour le raisonnement, où il ne trouvait pas toujours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de raison, prouvait sa sagacité. Il ne pouvait s'assujettir à expliquer par

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des paroles et par des retours fatigants ce qu'il concevait d'un coup d'œil. Enfin, pour finir ce discours par les qualités de son cœur, il était vrai, généreux, pitoyable, et capable de la plus sûre et de la plus tendre amitié; d'un si beau naturel d'ailleurs, qu'il n'avait jamais rien à cacher à personne, ne connaissant aucune de ces petitesses (haines, jalousies, vanités) que l'on dérobe au monde avec tant de mystère, et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des amitiés faibles, élevé, confiant, ingénu, propre à détromper les gens vains, chargés du secret accablant de leurs faiblesses, en leur faisant sentir le prix d'une naïveté modeste; en un mot, né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre celte haute modération qu'on n'a pas encore définie, qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie, ni froideur de tempérament, ni effort de raisonnement, mais un instinct supérieur aux chimères qui tiennent le monde enchanté : on ne verra jamais dans le même sujet tant de qualités réunies. Oh ! que cette idée est cruelle, après une mort si sou daine 1 Ah! du moins, s'il avait connu toute mon amitié pour luil si je pouvais encore lui parler un moment! s'il pouvait voir couler ces larmes!... Mais il n'entendra plus ma voix. La mort a fermé son oreille, ses yeux ne s'ouvriront plus : il n'est plus. 0 triste parole! Malheureux jeune homme, quel bras t'a précipité au tombeau, du sein enchanteur des plai- .sirs? Tu croissais au milieu des fleurs et des songes de l'espérance; tu croissais 0 funeste

guerre1! ô climat redoutable2! ô rigoureux hiver8! ô terru qui contiens la cendre de tes conquérants étonnés! Tombeaux, monuments effroyables des faveurs perfides du sort! voyage fatal! murs sanglants! Tu ne sortiras pas du champ de la victoire 4, glorieuse victime : la mort l'a traîné dans un piège affreux; tu respires un air infecté; l'ombre du trépas t'environne. Pleure, malheureuse patrie, pleure sur tes tristes trophées; Tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldats, et tu t'applaudis de ta gloire. Pleure, dis-je, verse des larmes, pousse de lamentables cris : à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront tes champs fortunés. Avec quels périls! j'en frémis. Ils fuient.5. La faim, le désordre, marchent sur leurs traces furtives; la nuit enveloppe leurs pas, et la mort les suit en silence. Vous dites : Est-ce là cette armée qui semait l'effroi devant elle? Vous voyez; la fortune change : elle craint à son tour; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges. Elle marche sans s'arrêter. Les ma-

1. La guerre de {741, entreprise pour la succession de l'empereur Charles VI, contre l'archiduchesse Marie-Thérèse, sa fille aînée. F.

2. Il y a plus de six degrés de différence entre le climat de Prague et celui d'Avignon, où le jeune Caumont était né. F.

3. Le froid de l'hiver de 1 74 1 à 1 742 fut le plus grand qui eût été éprouvé depuis 1709. On en trouvera la description dans les mémoires de l'Académie des sciences pour 1742. F.

4. Prague avait été prise d'assaut, le 28 novembre 1741, par le duc de Bavière, à la tète d'une partie des troupes françaises et bavaroises; et c'est à Prague que mourut Hippolyte. F.

5. La nuit du Ifi au 17 décembre 1742, le maréchal de Belle-lsle sortit fle Prague avec l'armée française, et se rendit àÉgra le 26. Le 2 janvier 1743, la garnisse française, qu'il avait laissée dans Prague, en sortit après une capitulation honorable. B.

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Iadies, la faim, la fatigue excessive, accablent nos jeunes soldats. Misérables! on les voit étendus sur la neige, inhumainement délaissés. Des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers moments. La terre est leur lit redcutable.

0 chère patrie! quoi! mes yeux te revoient après tant d'horreurs ! En quel temps, en quelle détresse, en quel déplorable appareil! 0 triste retour! ô revers! Fortuné Lorrain ' , nos disgrâces ont passé ta cruelle attente : la mort a servi ta colère. Les tombeaux regorgent de sang. N'en sois pas plus fier : la fortune n'a pas mis à tes pieds nos drapeaux victorieux; l'univers les a vus sur tes murs ébranlés triompher de ta folle rage. Tu n'as pas vaincu; tu t'abuses. Une main plus puissante a détruit nos armées. Écoute la voix qui te crie : Je t'ai chassé du trône et du lit impérial, où tu te flattais de t' asseoir. J'élève et je brise les sceptres; j'assemble et détruis les nations; je donne à mon gré

t . François -Etienne , fils aîné du duc Léopold et d'Élisabeth-Charlotte d'Orléans, né le 8 décembre 1703, fut reconnu duc de Lorraine, après la mort de son père, le 27 mars 1729 ; il était alors à Vienne, d'où il arriva en Lorraine le 9 novembre de la même année. L'an 1736, le 12 février, il épousa, à Vienne, Marie-Thérèse, archiduchesse, fille aînée de l'empereur Charles VI, et le 13 décembre suivant, il ratifia les conventions de l'empereur et du roi de France, portant que Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, serait mis dès lors en possession des duchés de Bar et de Lorraine, pour être, après lui, réunis à la couronne de France. Après la mort de l'empereur, en 1741, il fut déclaré co-régent de tous les États autrichiens; l'archiduchesse son épouse s'était fait couronner reine de Hongrie, le 25 juin df cette même année. Mais Charles-Albert, duc de Bavière, avait été reconnu roi de Bohème, le 19 décembre, et il fut élu empereur le 24 janvier 1742 Ce ne fut que le 1 1 mai 1 743, que la reine de Hongrie fut couronnée à Prague reine de Bohême; et son mari ne devint empereur qu'après la mort du uc de Bavière. B.

la victoire, le trépas. le trône et les fers. Mortel, tout est né sous ma loi.

0 Dieu! vous l'avez fait paraître. Vous avez dissipé nos armées innombrables, vous avez moissonné l'espoir de nos maisons. Hélas! de quels coups vous frappez les têtes les plus innocentes! Aimable Hippolyte, aucun vice n'infectait encore ta jeunesse. Tes années croissaient sans reproche, et l'aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant. La candeur et la vérité régnaient dans tes sages discours avec l'enjouement et les grâces. La tristesse déconcertée s'enfuyait au son de ta voix; les désirs inquiets s'apaisaient. Modéré jusque dans la guerre, ton esprit ne perdait jamais sa douceur et son agrément. Tu le sais, province éloignée, Moravie, héâtre funeste de nos marches laborieuses; tu sais avec quelle patience il portait ces courses mortelles. Son visage toujours serein effaçait l'éclat de tes neiges, et réjouissait tes cabanes. Oh! puissions-nous toujours sous tes rustiques toits!... Mais le repos succède à nos longues fatigues. Prague nous reçoit. Ses remparts semblent assurer notre vie comme notre tranquillité. 0 cher Hippolyte! la mort t'avait préparé cette embûche. A l'instant elle se déclare, tu péris; la fleur de tes jours sèche comme l'herbe des champs; je veux te parler, je rencontre tes regards mourants qui me troublent. Je bégaye, et force ma langue. Tu ne m'entends plus; une voix plus puissante et plus importune parle à ton oreille effrayée. Le temps presse, la mort t'appelle, la mort te demande et t'attire. Hàte-toi, dit-elle, hâte-toi; ta jeunesse m'irrite, et ta beauté me blesse; ne fais point

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de vœux mutiles : je me ris des larmes des faibles, et j'ai soif du sang innocent : tombe, passe, exhale ta vie. — Quoi, sitôt ! Quoi, dans ses beaux jours et dans la primeur de son âge ! Dieu vivant, vous le livrez donc à l' affreuse main qui l'opprime; vous le délaissez sans pitié. Tant de dons et tant d'agréments qui environnaient sa jeunesse, ce mortel abandon... 0 voile fatal! Dieu terrible! véritablement tu te plais dans un redoutable secret. Qui l'eût cru, mon cher Hippolyte, qui l'eût cru? Le ciel semblait prendre un soin paternel de tes jours; et soudain le ciel te condamne, et tu meurs sans qu'aucun effort te puisse arrêter dans ta chute. Tu meurs! ô rigueur lamentable ! Hippolyte... cher Hippolyte, est-ce toi que je vois dans ces tristes débris?... Restes mutilés de la mort, quel spectacle affreux vous m'offrez!... Où fuirai-je? Je vois partout des lambeaux flétris et sanglants, un tombeau qui marche à mes yeux, des flambeaux et des funérailles. Gesse de m'effrayer de ces noires images, chère ombre, je n'ai pas trahi la foi que je dois à ta cendre. Je t'aimais vivant, je te pleure au tombeau. Ta vie comblait mes vœux, et ta perte m'accable. Mon deuil et mes regrets peuvent-ils avoir des limites, lorsque ton malheur n'en a point ? Va, je porte au fond de mon cœur une loi plus juste et plus tendre. Ta vertu méritait un attachement éternel; je lui dois d'éternelles larmes, et j'en verserai des torrents.

Homme insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète, tu t'attaches, tu te détaches, tu t'affliges, tu te consoles; ta faihlesse partout éclate. Mais connais du

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moins ce principe : qui s'est consolé n'aime plus; et qui n'aime plus, tu le sais, est léger, ingrat, infidèle, et d'une imagination faible, qui périt avec son objet. On dit : dans la mort, nul remède. Conclus : nulle consolation à qui aime au delà de la mort. Suppose un moment en toi-même : Ce que j'ai de plus cher au monde est dans un péril imminent. Une longue absence le cache. Je ne puis ni le secourir, ni le joindre; et je me console, et je m'abandonne au plaisir avec une barbare ardeur I Faible image, vaine expression! nul péril n'égale la mort, nulle absence ne la figure. 0 cœurs durs! vous ne sentez pas la force de ces vérités. Les charmes d'une amitié pure ne vous touchent que faiblement. Vous n'aimez, vous ne regardez que les choses qui ont de l'éclat. Pourquoi donc, mon cher Hippolyte, n'admiraient-ils pas ta vertu dans un âge encore si tendre? Que peuvent-ils voir de plus rare? Ils veulent des actions brillantes qui puissent forcer leur estime : eh! n'avais-tu pas le génie qui enfante ces nobles actions? Mon enfant, ta grande jeunesse leur cachait des dons si précoces. Leurs sens n'allaient pas jusqu'à toi. La raison et le cœur de la plupart des hommes se forment tard. Ils ne peuvent, parmi les grâces d'une si riante jeunesse, admettre un sérieux si profond : ils croient cet accord impossible. Ainsi ils ne t'ont point rendu justice; ils ne peuvent plus te la rendre. Moi-même, pardonne, ombre °imable, tes vertus et tes agréments peut-être ne m'ont pas trouvé toujours équitable et sensible. Pardonne un excès d'amitié qui mêlait à mes sentiments des délicatesses injustes. Oh! comme elles se sont promptement

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dissipées! Quand la mort a levé le voile qu'elles avai enf mis sur mes yeux, je t'ai vu tel que ma tendresse voulait que tu fusses dans ta vie. Mais pardonne encore une fois; car tu n'as jamais pu douter du fond de moi1 attachement. Je t'aimais même avant de pouvoir te co ilnaître. Je n'ai jamais aimé que toi. Tes inclinations généreuses étaient chères à mon enfance; avant de t' avoir jamais vu, mon imagination séduite m'en faisait l'aimable peinture. Cent fois elle m'a présenté les grâces de ton caractère, ta beauté, ta pudeur, ta facile bonté. J'ignorais ton nom et ta vie, et mon cœur t'admirait, te parlait, te voyait, te cherchait dans la solitude. Tu ne m'as connu qu'un moment; et lorsque nous nous sommes connus, j'avais rendu mille fois en secret un hommage mystérieux à tes vertus. Hélas 1 un bonheur plus réel paraissait avoir pris la place de l'erreur de mes premiers vœux. Je croyais posséder l'objet d'une si touchante illusion, et je l'ai perdu pour toujours.

Qu'êtes-vous devenue, ombre digne des cieux? mes regrets vont-ils jusqu'à vous?... Je frissonne... 0 profond abîme! ô douleur! ô mort! ô tombeau! voile obscur, nuit impénétrable, mystères de l'éternité ! Qui pourra calmer l'inquiétude et la crainte qui me dévorent? Qui me révélera les conseils de la mort? O terre ! crains-tu de violer le secret affreux de tes antres? Tu te *ais, tu prêtes l'oreille; tu caches ton sanglant larcin. Chaque instant augmente ma peine ; mon trouble interroge la nuit, et la nuit ne peut l'éclaircir; j'implore les cieux, ils se taisent. Les enfers sont sourds à ma voix: toute la mture est muette; l'univers effrayé repose.

Ouvrez-vous, tombeaux redoutables. Mânes solitaires, parlez, parlez. Quel silence indomptable! 0 triste abandon! ô terreur! Quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite? O Être éternel et caché, daigne dissiper les alarmes où mon âme infirme est olongée. Le secret de tes jugements glace mes timides esprits. Voilé dans le fond de ton être, tu fais les destins et les temps, et la vie et la mort, et la crainte et la joie, et l'espoir trompeur et crédule. Tu règnes sur les éléments et sur les enfers révoltés; l'air frappé frémit à ta voix : redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir.

Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier celles qui ont été dites.

L'esprit de l'homme est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu'il ne peut lier.

Lorsqu'une pensée est trop faible 'pour porter une expression simple, c'est la marque pour la rejeter1.

La clarté orne les pensées profondes.

L'obscurité est le royaume de l'erreur.

i. Une pensée qui porte une expression est hardi et beau. C'est la mai'' que, expression négligée. M.

Il n'y aurait point d'erreurs qui ne périssent d'ellesmêmes, rendues clairement1.

Ce qui fait souvent le mécompte d'un écrivain, c'est qu'il croit rendre les choses telles qu'il les aperçoit ou qu'il les sent.

On proscrirait moins de pensées d'un ouvrage, si on les concevait comme l'auteur.

Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une profonde découverte, et que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons souvent que c'est une vérité qui court les rues.

Il est rare qu'on approfondisse la pensée d'un autre; de sorte que s'il arrive dans la suite qu'on fasse la même réflexion, on se persuade aisément qu'elle es* nouvelle, tant elle offre de circonstances et de dépen dances qu'on avait laissées échapper.

1. Il n'y aurait point d'erreurs, etc. L'auteur veut parler des erreurs de raisonnement, de spéculation; cette maxime ne peut s'appliquer aux erreur ♦U fait. L'expression est trop générale. S.

Si une pensée ou un ouvrage n'intéressent que peu de personnes, peu en parleront.

C'est un grand signe de médiocrité de louer toujours modérément.

Les fortunes promptes en tout genre sont les moins solides, parce qu'il est rare qu'elles soient l'ouvrage du mérite. Les fruits mûrs, mais laborieux, de la prudence sont toujours tardifs.

L'espérance anime le sage et leurre le présomptueux et l'indolent, qui se reposent inconsidérément sur ses promesses.

Beaucoup de défiances et d'espérances raisonnables sont trompées.

L'ambition ardente exile les plaisirs dès la jeunesse pour gouverner seule.

La prospérité fait peu d'amis.

xvni.

Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment : comme les chaleurs de l'été sont emportées par un jour d'orage.

Le courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison.

La raison et la liberté sont incompatibles avec la faiblesse.

La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude.

La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer.

Les prospérités des mauvais rois sont fatales aux peuples.

Il n'est pas donné à la raison de réparer tous les vices de la nature.

Avant d'attaquer un abus, il faut voir si on peut ruiner ses fondements.

Les abus inévitables sont des lois de la nature.

Nous n'avons pas droit de rendre misérables ceux que nous ne pouvons rendre bons.

On ne peut être juste si on n'est pas humain l.

Quelques auteurs traitent la morale comme on traite la nouvelle architecture, où l'on cherche avant toutes choses la commodité.

Il est fort différent de rendre la vertu facile pour l'établir, ou de lui égaler le vice pour la détruire.

Nos erreurs et nos divisions dans la morale viennent quelquefois de ce que nous considérons les hommes comme s'ils pouvaient être tout à fait vicieux ou tout à fait bons.

1 . On ne peut être, etc. Il y a pourtant des exemples d'hommes durs qui

sont justes. M.

Voltaire a dit:

Qui n'est que juste est dur, qui n'est que sage est triste

[ÉpUre L au roi de Prutê$.)

Il n'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit faux matière d'erreur.

Les générations des opinions sont conformes à celles des hommes, bonnes et vicieuses tour à tour.

Nous ne connaissons pas l'attrait des violentes agitations. Ceux que nous plaignons de leurs embarras méprisent notre repos.

Personne ne veut être plaint de ses erreurs.

Les orages de la jeunesse sont environnés de joura brillants.

Les jeunes gens connaissent plutôt l'amour que la beauté.

Les femmes et les jeunes gens ne séparent point leur estime de leurs goûts. .

La coutume fait tout, jusqu'en amour.

Il y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincèies : cela a toujours été ainsi. Mais les hommes se piquent d'être constants ou indifférents, selon la mode, qui excède toujours la nature.

La raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte1.

Le secret des moindres plaisirs de la nature passe la raison.

C'est une preuve de petitesse d'esprit, lorsqu'on dibtingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable. Les grandes âmes aiment naturellement ce qui est digne de leur estime2.

L'estime s'use comme l'amour8.

Quand on sent qu'on n'a pas de quoi se faire estimer de quelqu'un, on est bien près de le haïr.

i. Var. La raison rougit des inclinations de la u&îure, parce qtiVlle n' j/as de quoi connaître la perfection de ses plaisirs.

2. Yar. C'est une preuve d'esprit et de mauvais goût, lorsqu'on ilivitinga icujours ce qui est estimable de ce qui est aimable; rien n'est si aimable q, la vertu pour les cœurs bien faits.

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