CCLXXXII
Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaieté, de santé, de force, etc.; et ce peu qu'ils ont en partage, ils ne le possèdent point à leur volonté, ni dans le besoin, ni dans tous les âges.
GGLXXXIII
C'est une maxime inventée par l'envie et trop légèrement adoptée par les philosophes, qu'il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer, lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre témoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.
CCLXXXIV L'envie ne saurait se cacher. Elle accuse et juge sans
preuves; elle grossit les défauts; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes; son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant. Elle est aveugle, emportée, insensée,
brutale. ^
CGLXXXV
Il faut exciter dans les hommes les sentiments de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits, ne s'attatachent qu'à relever les ridicules et les faiblesses de l'humanité, sans distinctions ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugements du public qu'ils ne dépravent ses inclinations.
GCLXXXVI
Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus beaux génies, il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raye du tableau des hommes illustres,
GCLXXXVII
Nous avons grand toit de penser que quelque défaut que ce soit puisse exclure toute vertu ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre ou comme une énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.
CGLXXXVIII Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention
des hommes, en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment euxmêmes, comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses, pour avoir le mérite de les dénouer, sont des charlatans de morale.
CCLXXXIX n n'y a point de contradictions dans la nature.
GCXC
Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soimême? Et pourquoi voulons-nous que l'amour-proprei soit toujours un vice?
CCXGI
S'il y a un amour de nous-mêmes naturellement officieux et compatissant, et un autre amour-propre sans humanité, sans équité, sans bornes, sans raison, faut-il les confondre?
GGXCII
Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par la raison, que s'ensuivrait-il? Pourquoi, si on nous loue avec justice de nos sentiments, ne nous louerait-on pas encore de notre raison? Estelle moins nôtre que la volonté?
1, Pourquoi voiiUmt-noui que V amour-propre, etc. Amour-propre employé encore pour amour de toi. S.
GCXCIII
On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion, la trahiraient pour le vice utile. Oui, si le vice pouvait être tel aux yeux d'un esprit raisonnable.
GCXGIV
H y a des semences de bonté et de justice dans le cœur de l'homme, si l'intérêt propre y domine. J'ose dire que cela est non seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amour-propre ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.
CCXGV
Celui qui recherche la gloire par la vertu ne demande que ce qu'il mérite.
CGXGVI
J'ai toujours trouvé ridicule que les philosophes aient fait une vertu incompatible avec la nature de l'homme; et qu'après l'avoir ainsi feinte, ils aient prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination; ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire, puisqu'ils l'ont créé : mais la véritable vertu, celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom, parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions, celle qui est l'ouvrage de la nature, non le leur, et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l'âme, celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie et subsistera à jamais avec des caractères ineffaçables.
Le corps a ses grâces, l'esprit ses talents. Le cœur n'aurait-il que des vices? et l'homme, capable de raison, serait-il incapable de vertu?