CXXXVIII
On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en point parler.
Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paroissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les
1. VûT. Dans l'édition de 1666, qui est celle où cette réflexion a para pour la première fois, on lit des excellents originaux, au lieu de des méchants originaux.
2. VoT. Quand la vanité ne fait point parler on n'a pas envie de dire grand' chose rl665 — n» 139).
plus coiiiplaisaiîls se coiitenlent do uiuiiLrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation,
*GXL
Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.
GXLI
Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer et nous sommes si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise compagnie^
Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits, au contraire, ont le don de beaucoup parler et de ne rien dire.
*GXLIII
C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par l'estime de leur mérite; et nous voulons nous
1. Var. On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer et l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise compagnie (ICfiâ — u" HS).
DK LA ROCHEFOUCAULD 27
attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons^
GXLIV
On n'aime point à louer et on ne loue jamais personne sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la reçoit : l'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contre-coup, en ceux que nous louons, des défauts que nous n'osons découvrir d'une autre sorte.
On ne loue d'ordinaire que pour être loué.
Peu de gens sont assez sages pour préférer le blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit.
Il y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent.
Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois".
1. Var. C'est j'iutôt par l'estime de nos sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres que par leur mérite ; et nous nous louons, en effet, lorsqu'il lemble que nous leur donnonâ des louanges (1665 — d9 146).
2. Far. La modestie qui semble refuser les louanges n'est en efff-t qu'un ilf-sir d'ea avoir de [jlns délicates (ICCÔ — n" 147.
Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre vertu et celles que l'on donne à l'esprit, à la valeur et à la beauté, contribuent à les augmenteri.