‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 60 sur 135 · AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVIS AU LECTEUR

DE LKDITIO.N PF. 1605

Voici un portrait du cœur de Fhomme que je donne au public, sous le nom de Réflexions ou Maximes morales, n court fortune de ne plaire pas à tout le monde, parce qu'on trouvera peut-être qu'il ressemble trop et qu'il ne flatte pas assez. Il y a apparence que l'intention du peintre n'a jamais été de faire paroître cet ouvrage et qu'il seroit encore renfermé dans son cabinet, si une méchante copie, qui en a couru et qui a passé même depuis quelque temps en Hollande, n'avoit obligé un de ses amis de m'en donner une autre, qu'il dit être tout à fait conforme à l'original ; mais, toute correcte qu'elle est, possible n'évitera-t-elle pas la censure de certaines personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se mêle de péné'rer dans le fond de leur cœur et qui croient être en droit d'empêcher que les autres les connoissent, parce qu'elles ne veulent pas se connoître elles-mêmes. Il est vrai que, comme ces Maximes sont remplies de ces sortes de vérités dont l'orgueil humain ne se peut accommoder, il est presque impossible qu'il ne se soulève contre elles et qu'elles ne s'attirent des censeurs. Aussi, est-ce pour eux que je mets ici une Lettre que l'on m'a donnée et qui a été faite depuis que le manuscrit a paru et dans le temps que chacun se mêloit d'en dire son avis; elle m'a semblé assez propre pour répondre aux principales difficultés que l'on peut opposer aux Réflexions et pour expliquer les sentiments de leur auteur : elle suffit pour faire voir que ce qu'elles contiennent n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et que celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison

de croire qu'il ne pouvoit s'égarer eu suivant de si bons guides et qu'il lui étoit permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé; mais, si le respect qui leur est dû n'est pas capable de retenir le chagrin des critiques, s'ils ne font point de scrupule de condamner l'opinion de ces grands hommes en condamnant ce Uvre, je prie le lecteur de ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son esprit au premier mouvement de son cœur et de donner ordre, s'il est possible, que l'amour-propre ne se mêle point dans le jugement qu'il en fera : car, s'il le consulte, il ne faut pas s'attendre qu'il puisse être favorable à ces Maximes ; comme elles traitent l'amour-propre de corrupteur de la raison, il ne manquera pas de prévenir l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette prévention ne les justifie et se persuader qu'il n'y a rien de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur et la subtilité que l'on témoignera pour les combattre. En effet, il sera difficile de faire croire à tout homme de bon sens que l'on les condamne par d'autre motif que par celui de l'intérêt caché, de l'orgueil et de l'amour-propre. En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces Maximes qui le regarde en particulier et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles paroissent générales. Après cela, je lui réponds qu'il sera le premier à y souscrire et qu'il croira qu'elles font encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j'avois à dire sur cet écrit en général : pour ce qui est de la méthode que l'on y eût pu observer, je crois qu'il eût été à désirer que chaque Maxime eût eu un titre du sujet qu'elle traite et qu'elles eussent été mises dans un plus grand ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser entièrement celui de la copie qu'on m'a donnée, et comme il y a plusieurs ^Maximes sur une même matière, ceux à qui j'en ai demandé avis ont jugé qu'il étoit plus expédient de faire une Table à laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une même chose.

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