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L'intérêt est l'âme de l'amour-propre : de sorte que comme le corps privé de son âme est sans vue, sans ouïe, sans connoissance, sans sentiment et sans mouvement, de même l'amour-propre séparé, s'il le faut dire, ainsi de son intérêt, ne voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus: de là, vient qu'un même homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là, vient le soudain assoupissement et cette mort que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires; delà, vient leur prompte résurrection lorsque, dans notre narration, nous y mêlons quelque chose qui les regarde : de sorte que nous voyons, dans nos conversations et dans nos traités, que dans un même moment un homme perd connoissance et revient à
1. Nous avons indiqué les numéros des Muximes aaiciuelles les Pensées de ce Supplément peuvent sei-vir de variantes.
soi, selon que son propre intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire.
(Lettre à madame de Sablé, manusc, folio 211.)
Ce qui fait tant crier contre les maximes qui découvrent le cœur de l'homme est que l'on craint d'y être découvert (Maxime 103).
(Manusc, folio 310.)
L'espérance et la crainte sont inséparables (Maxime 168).
(Lettre à madame de Sablé, manusc, folio 222.)
Il est assez ordinaire de hasarder sa vie pour empêcher d'être déshonoré; mais quand cela est fait on en est assez content pour ne se mettre pas d'ordinaire fort en peine du succès de l'entreprise que l'on veut faire réussir; et il est certain que ceux qui s'exposent et font autant qu'il est nécessaire pour prendre une place que l'on attaque, ou pour conquérir une province, ont plus de mérite, sont meilleurs officiers et ont de plus grandes et plus utiles vues que ceux qui s'exposent seulement pour mettre leur honneur à couvert; il est fort commun de trouver des gens de la dernière espèce et fort rare d'en trouver de l'autre (Maxime 219).
(Lettre à M. Esprit, manusc, folio 173.)
Le goût change, mais l'inclination ne change point (Maxime 252).
(Lettre à madame de Sablé, manusc, folio 223.)
SECOND SUPPLÉMENT 109
Le pouvoir que des personnes que nous aimons ont sur nous, est presque toujours plus grand que celui que nous avons nous-mêmes (Maxime 259.)
(Lettre à madame de Sablé, manusc, folio 211.)
Ce qui fait croire si facilement que les autres ont des défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce que l'on souhaite (Maxime 397.)
{Lettre à madame de Sablé, manusc, folio 223.)
Je sais bien que le bon sens et le bon esprit ennuient à tous les âges, mais les goûts n'y mènent pas toujours, et ce qui seroit bien en un temps ne seroit pas bien en un autre. Ce qui me fait croire que peu de gens savent être vieux (Maxime 423).
(Lettre à madame de Sablé, manusc., folio 202.)
Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît un bien de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie (Maxime 494).
(Manusc, folio 310.)
Il me semble que voilà jusqu'où la philosophie d'un
110 PENSÉES t)E LA ROCHEFOUCAULD
laquais méritoit d'aller; je crois que toute gaieté en cet état-là est bien suspecte^ (Maxime 504).
(Lettre à madame de Sablé, manusc, folio 161.)
1. La Rochefoucauld cite, daus la 504« Maiime, le trait d'un laquais qui dansa sur l'échafaud où il allait être roué.
Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être humble.
Le travail du corps délivre des peines de l'esprit et c'est ce qui rend les pauvres heureux.
Les véritables mortifications sont celles qui ne sont point connues; la vanité rend les autres faciles.
L'humilité est l'autel sur lequel Dieu veut qu'on lui offre des sacrifices.
Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux; rien ne peut rendre un fol content; c'est pourquoi presque tous les hommes sont misérables.
1. Les cinquante Maximes suivantes sont tirées de la sixième édition des Pensées de Lii liochejoucuuhl, publiée chez, Claude Barbinenl69S, plus de douze ans après la mort de l'auteur, arrivée le 17 mai 1680. Jîlles sont reproduites ici pour la première fois. (Note de la troisième édition de Lefèvre, juin 184't.)
Nous nous tourmentons moins pour devenir heureux que pour faire croire que nous le sommes.
Il est bien plus aisé d'éteindre un premier désir que de satisfaire tous ceux qui le suivent.
La sagesse est à l'âme ce que la santé est pour le 3orps.
Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps ni le repos d'esprit, on achète toujours trop cher tous les biens qu'ils peuvent faire.
Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner quel est le bonheur de celui qui la possède.
Un véritable ami est le plus grand de tous les biens et celui de tous qu'on songe le moins à acquérir.
Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement est fini.
La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre; à mesure que l'amour croît la prudence diminue.
Il est quelquefois agréable à un mari d'avoir une femme jalouse; il entend toujours parier de ce qu'il aime,
Qu'une femme est à plaindre lorsqu'elle a tout ensemble de l'amour et de la vertu !
Le sage trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à vaincre.
Il est plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres.
Le bonheur ou le malheur vont d'ordinaire à ceux qui ont le plus de l'un ou de l'autre.
L'accent et le caractère du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur comme dans le langage.
La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés que le hasard fait découvrir.
Une honnête femme est un trésor caché; celui qui l'a trouvée fait bien de ne s'en pas vanter.
La plupart des femmes ne pleurent pas tant la perte d'un amant, pour montrer qu'elles ont aimé, que pour paroître dignes d'être aimées.
Il y a bien d'honnêtes femmes qui sont lasses de leur métier.
Si l'on croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle on est souvent trompé.
La violence qu'on se fait pour être fidèle ne vaut guère mieux qu'une infidélité.
Il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la jalousie qui méritent qu'on en ait pour elles.
La jalousie naît toujours avec l'amour, mais elle ne meurt pas toujours avec lui.
Quand nous aimons trop, il est malaisé de reconnoître si l'on cesse de nous aimer.
On sait assez qu'on ne doit guère parler de sa femme, mais on ne sait pas assez qu'on ne doit guère parler de soi.
Les occasions nous font connoître aux autres et à nous-mêmes.
Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux qui sont de notre avis.
Nous ne louons d'ordinaire de bon cœur que ceux qui nous admirent.
On ne se blâme que pour être loué.
Les petits esprits sont blessés des plus petites choses.
Il y a de certains défauts qui, étant bien mis dans un certain jour, plaisent plus que la perfection même.
Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui nous font des finesses, c'est qu'ils croient être plus habiles que nous.
On s'ennuie presque toujours avec ceux que l'on ennuie.
Les violences qu'on nous fait nous font quelquefois moins de peine que celles que nous nous faisons à nous-mêmes.
Il n'est jamais si difficile de bien parler que quand on a honte de se taire.
Les fautes sont toujours pardonnables quand on a la force de les avouer.
Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de ne pas aller au but, c'est de le passer.
On donne des conseils, mais on ne donne point la sagesse d'en profiter.
Quand notre mérite baisse, notre goût diminue aussi.
La fortune fait paroître nos vertus et nos vices comme la lumière fait paroître les objets.
Nos actions sont comme des bouts-rimés que chacun tourne comme il lui plaît.
Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de croire qu'on est aimé.
Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font.
Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a que de feindre ceux que l'on n'a pas.