M"« Pauline de Menlan, depuis M"» Guizot
2. Mélanget de littérature, de Suard, 1. 1, p. 309. Paris, 1803.
i5â Notice sur la Vie Et les ouvrages
leurs faiblesses pour leur apprendre à excuser celles des autres. « Je crois, a dit Voltaire, que les pensées de ce « jeune militaire seraient aussi utiles à un homme du « monde fait pour la société que celles du héros de « Port-Royal pouvaient l'être à un solitaire qui ne « cherche que de nouvelles raisons pour haïr et mépri- « ser le genre humain. »
Vraisemblablement, un peu d'humeur contre Pascal s'est mêlée à son amitié pour Vauvenargues quand il a écrit ce jugement, peut-être exagéré, mais non dépourvu de vérité sous certains rapports. Pascal semble un être d'une autre nature, qui observe les hommes du haut de son génie et les considère d'une manière générale qui apprend plus à les connaître qu'à les conduire. Vauvenargues, plus près d'eux par ses sentiments, en les instruisant par des maximes, cherche à les diriger par des applications particulières. Pascal éclaire la route, Vauvenargues indique le sentier qu'il faut suivre ; les maximes de Pascal sont plus en observations, celles de Vauvenargues plus en préceptes.
« C'est une erreur dans les grands, dit-il, de croire « qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs « paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent à « peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte « approprié par l'espérance. »
« Le fruit du travail est le plus doux plaisir. »
« Il faut permelLre aux hommes d'être un peu incon- « séquents afin qu'ils puissent retourner à la raison « quand ils l'ont quittée et à la vertu quand ils l'ont « trahie. »
« La plus fausse de loulcs les philosophies est celle « qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embar- « ras des passions, leur conseille l'oisiveté. »
On a observé que le sentiment encourageant qui a dicté la doctrine de Vauvenargues et la manière en quelque sorte paternelle dont il la présente, semblent
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le rapprocher beaucoup plus des philosophes anciens que des modernes. La Rochefoucauld humilie l'homme par une fausse théorie; Pascal l'afflige et l'efîraye du tableau de ses misères ; La Bruyère l'amuse de ses propres travers; Vauvenargues le console et lui apprend à s'estimer.
Un écrivain anonyme qui a publié* un jugement sur Vauvenargues, plein de finesse et de justesse, et donL j'ai déjà emprunté quelques idées, me fournira encore un passage qui vient à l'appui de mes observations. « Presque tous les anciens, dit-il, ont écrit sur la morale, « mais, chez eux elle est toujours en préceptes, en sen- « tences concernant les devoirs des hommes plutôt « qu'en observations sur leurs vices; ils s'attachent à « rassembler des exemples de vertus plutôt qu'à tracer « des caractères odieux ou ridicules. On peut remar- « quer la même chose dans les écrits des sages indiens « et en général des philosophes de tous les pays où la « philosophie a été chargée d'enseigner aux hommes les « devoirs de la morale usuelle. Parmi nous, la religion « clirétienne se chargeant de cette fonction respectable, « la pliilosoplîie a dû changer le but de ses études, son « application et son langage; elle n'avait plus à nous « instruire de nos devoirs, mais elle pouvait nous éclai- « rer sur ce qui en rendait la pratique plus difficile. Les « premiers philosophes étaient les précepteurs du genre « numain; ceux-ci en ont été les censeurs : ils se sont « appliqués à démêler nos faiblesses au lieu de diriger « nos passions; ils ont surveillé, épié tous nos mouve- « ments; ils ont porté la lumière partout; par eux toute «^illusion a été détruite; mais Vauvenargues en avait « conservé une, c'était l'amour de la gloire. »
Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon qu'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux à détruire
1. M"e Pauline de Meulan (M™' Guizot), dam ses Esmis de liuirature et de murale, p. 52.
OU qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui inspirer? Tant de force, perdue quelquefois à surmonter les passions, ne serait-elle pas mieux employée à diriger les passions vers un but salutaire ? Vauvenargues pensait comme Scnèque, qu'apprendre la vertu, c'est désapprendre le vice. Jeune, sensible, plein d^ énergie, d'élévation, d'ardeur pour tout ce qui est beau et bon, il a porté touLc la chaleur de son âme dans des recherches philosophiques où d'autres n'ont porté que les lumières de leur esprit, blessés par le spectacle du mal et trop aisément découragés par l'expérience. Les conseils des vieillards, dit-il quelque part, sont comme le soleil d'hiver : ils éclairent sans échauffer.
Vauvenargues, voyant arriver le terme de sa vie et privé de tout ce qui aurait pu embellir cette vie qu'il avait consacrée à la vertu, n'écrivait que pour faire sentir le charme et les avantages de la vertu.
« L'utilité de la vertu, dit-il, est si manifeste que les « méchants la pratiquent par intérêt. »
« Rien n'est si utile que la réputation et rien ne « donne la réputation si sûrement que le mérite. »
( Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne peut « le faire; et s'il n'aide à notre fortune, il soutient notre " adversité. Mais pourquoi séparer les choses que la « raison même a unies? Pourquoi distinguer la vraie « gloire du mérite qui en est la source et dont elle est « la preuve? »
Et celui qui écrivait ces réflexions n'avait pu, avec un mérite si rare, parvenir à la fortune ni même à la gloire, qui l'eût consolé de tout. Mais séparant, pour ainsi dire, sa cause de la considération générale de l'humanité, il ne croyait pas que sa destinée particulière fût d'un poids digne d'être mis dans la balance où il pesait les biens et les maux de la condition humaine.
Ceux qui l'ont connu rendent témoignage de cette paix constante, de cette indulgente bonté, de cette jus-
tice de cœur et de cette justesse d'esprit qui formèrent son caractère et que n'altérèrent jamais ses continuelles souffrances. Je l'ai vu toujours, dit Voltaire^, le plus infortuné des hommes et le plus tranquille.
C'était à Paris, où il passa les trois dernières années de sa vie, qu'il s'était lié avec Voltaire de cette affection tendre et profonde qui en fit la plus douce consolation. Voltaire, alors âgé de plus de cinquante ans, environné des hommages de l'Europe entière, qu'il remplissait de son nom, éprouvait pour ce jeune mourant une amitié mêlée de respect.
Marmontel, qui dut à Voltaire la connaissance de Vauvenargues, donne une idée intéressante du charme de son commerce et de ses entretiens. « En le lisant, « dit Marmontel-, je crois encore l'entendre et je ne « sais si sa conversation n'avait pas même quelque « chose de plus animé, de plus délicat que ses divins « écrits.»
« Il écrit ailleurs^ : « Vauvenargues connaissait le « monde et ne le méprisait point. Ami des hommes, il « mettait le vice au rang des malheurs et la pitié tenait « dans son cœur la place de l'indignation et de la « haine. Jamais l'art et la politique n'ont eu sur les « esprits autant d'empire que lui en donnaient la bonté « de son naturel et la douceur de son éloquence. Il « avait toujours raison et personne n'en était humilié. « L'affabilité de l'ami faisait oublier en lui la supério- « rite du maître.
L'indulgente vertu nous parlait par sa bouche.
« Doux, sensible, compatissant, il tenait nos âmes « dans ses mains. Une sérénité inaltérable dérobait « ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour soutenir
1. Éloge funf^bre des offlciers morts dans la guerre de 1741.