‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld, précédées d'une noticeChapitre 115 sur 144 · CCXV1I · texte numérisé non relu

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Je n'approuve point la maxime qui veut qu'un hon nêtc homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie : car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins et h leurs talents naturels, et enfin elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très-médiocre; et au contraire, des esprits très-vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie.

La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use .sur les choses les plus agréables, et varie comme notre humeur.

II y a peut-être autant de vérités parmi les hommes

que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux, que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus; car la philosophie a ses modes comme les habits, la musique et l'architecture, etc. \

CGXX.

Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à abandonner et à embrasser son contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire : et. c'est ce qui fait en partie que les

1 . Var. La philosophie a ses modes comme l'architecture, les habits, h danse, etc. L'homme est maintenant en disgrâce chez les philosophes, et c'eut à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus.

plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.

Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.

CGXXIL

Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue; les peuples en ont toujours souffert, et ils l'ont toujours respectée.

GGXXIII.

Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.

Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État; ce n'est pas h donner la mort, mais à la braver.

GGXXV.

Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'i n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix.

GGXXVI.

La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières

fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.

CGXXVII.

Il est faux, que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.

GGXXVItl

Qu'on tempère comme on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.

CGXXIX.

On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.

GCXXX.

La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition, qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs idées : et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes,

GGXXXI.

Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires*

Les sujets font leur cour avec bien plus de goût que les princes ne la reçoivent \ Il est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.

CGXXXIII.

Nous croyons négliger la gloire par pure paresse, tandis que nous prenons des peines infinies pour le plus petit intérêt.

GCXXXIV.

Nous aimons quelquefois jusqu'aux louanges que nous ne croyons pas sincères 2.

Il faut de grandes ressources dans l'esprit et dans le cœur pour goûter la sincérité lorsqu'elle blesse, ou pour la pratiquer sans qu'elle offense. Peu de gens ont assez de fonds pour souffrir la vérité et pour la dire.

CGXXXVL

Il y a des hommes qui, sans y penser 3, se forment une idée de leur figure, qu'ils empruntent du sentiment

1. Goût veut dire ici le plaisir qu'on éprouve à satisfaire un penchant. Faire avec goût, dans ce sens, est se porter de cœur, d'inclination, à une action quelconque : c'est le con amore des Italiens. L'expression n'est peut- Ctre pas bien exacte; mais il est difficile de la remplacer. S.

2. Var. Les hommes sont si sensibles à la flatterie, que, lors même qu'il.v pensent que c'est flatterie, ils ne laissent pas d'en être les dupes.

3. Il y a des hommes qui, sans y penser, etc* Comment se forme-t-o* une idée de soi sans y penser? J'aimerais nreui sans s'en apercevoir. M.

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qui les domine; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau1.

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