‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld, précédées d'une noticeChapitre 72 sur 144 · Lettre de Marmontel à madame d'Espagnac · texte numérisé non relu

Lettre de Marmontel à madame d'Espagnac

a. Note de VÉpître dédicatoire de Denys le tyran.

Ce n'était point là le spectacle que Sénèque regarde comme digne des regards de la Divinité : l'homme de bien iuttant contre le malheur. Vauvenargues n'avait point à lutter : son âme était plus forte que le mal.

« Ce n'était que par un excès de vertu, dit Voltaire, que « Vauvenargues n'était point malheureux, parce que cette « vertu ne lui coûtait point d'effort. » Un sentiment vif et profond des joies que donne la vertu le soutenait et le consolait ; et il ne concevait pas qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs.

« On ne peut être dupe de la vertu, écrivait-il; ceux « qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret plaisir, et « souffrent à s'en détourner. Quoi qu'on fasse aussi pour « la gloire, jamais ce travail n'est perdu, s'il tend à nous ce en rendre digne. » Cette réflexion révèle le secret de toute sa vie.

Un sentiment de lui-même, aussi noble que modeste, a pu dicter cette autre pensée : « On doit se consoler de « n'avoir pas les grands talents, comme on se console de « n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de « l'un et de l'autre par le cœur. »

Avec une élévation d'âme si naturelle et en même temps une raison si supérieure, Vauvenargues devait être bien éloigné de goûter un certain scepticisme d'opinion qui commençait à se répandre de son temps, que les imaginations exaltées prenaient pour de l'indépendance, et qui ne prouvait, dans ceux qui le professaient, que l'ignorance des véritables routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvait « ces maximes qui, nous présentant toutes choses « comme incertaines, nous laissent les maîtres absolus « de nos actions; ces maximes qui anéantissent le mérite a de la vertu, et, n'admettant parmi les hommes que des « apparences, égalent le bien et le mal; ces maximes, « qui avilissent la gloire comme la plus insensée des « vanités, qui justifient l'intérêt, la bassesse e\ une bru- « taie indolence, »

« Comment Vauvenargues, s'écrie Voltaire, avait-il pris « un essor si haut dans le siècle des petitesses? » Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant des lumières de son siècle, n'en avait point adopté l'esprit, cet esprit du monde, si vain dans son fond, dit-il lui-même, par lequel il reprocha à de grands écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant au désir de plaire et à une vaine popularité la rectitude de leur jugement et la conscience même de leurs opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propre expérience combien cette complaisance qu'il blâme est souvent nécessaire au succès des meilleurs ouvrages. L' Introduction à la connaissance de V esprit humain parul en 1746, et n'eut qu'un succès obscur. Un ouvrage sérieux, quelque mérite qui le recommande, s'il paraît sans nom d'auteur, s'il n'est annoncé par aucun parti, ni favorisé par aucune circonstance particulière, ne peut attirer que faiblement l'attention publique.

Des hommes qui ont vécu dans le monde, vu la cour, occupé des places importantes, obtenu quelque considération, imaginent difficilement qu'en morale et en philosophie pratique ils puissent jamais avoir besoin d'apprendre quelque chose. Cette partie des connaissances humaines devient pour eux un objet de spéculation, un amusement de l'esprit qui ne leur naraît digne d'occuper leur esprit qu'autant qu'elle leur offre quelques idées un peu singulières, qu'ils puissent trouver leur compte à attaquer ou à défendre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature obtienne, en paraissant, un succès à peu près général; mais un ouvrage de morale ou de philosophie ne peut faire d'abord qu'une faible sensation: il faut que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez l'attention pour lui susciter des adversaires et des défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appui du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement, il sera lu, estimé et loué par quelques bons esprits; mais ce n'est que par une communication lente et presque

insensible que l'opinion des bons esprits devient celle du public. Tous les hommes éclairés qui ont parlé de Vauvenargues l'ont regardé comme un esprit d'un ordre supérieur, observateur profond et écrivain éloquent, qui avait observé la nature sous de nouvelles faces, et donné à la morale un caractère plus touchant qu'on ne l'avait fait encore. Us furent frappés surtout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit sous toutes sortes de formes dans ses ouvrages, et qui en dicte tous les résultats. La gloire et la vertu, voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme pour élever ses pensées et diriger ses actions, les deux sources de son bonheur, qu'il regarde comme inséparables.

Vauvenargues ne concevait pas que le vice pût jamais être bon à quelque chose; contre l'opinion de quelques écrivains, qui pensent qu'il y a des vices attachés à la nature, et par cette raison inévitables, des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents.

(f On a demandé si la plupart des vices ne concourent v pas au bien public, comme les plus pures vertus. Qui « ferait fleurir le commerce, sans la vanité, l'avarice, etc.? « Mais si nous n'avions pas de vices , nous n'aurions pas « ces passions à satisfaire, et nous ferions par devoir ce « qu'on fait par ambition, par orgueil, par avarice. Il « est donc ridicule de ne pas sentir que le vice seul

k nous empêche d'être heureux par la vertu et lors-

« que les vices vont au bien, c'est qu'ils sont mêlés de « quelques vertus, de patience, de tempérance, de cou- « rage. »

« Le vice n'obtient point d'hommage réel. Si Cromwell a n'eût été prudent, ferme, laborieux, libéral, autant qu'il « était ambitieux et remuant, ni sa gloire, ni sa fortune « n'auraient couronné ses projets; car ce n'est pas à ses « défauts que les hommes se sont rendus, mais à la supé- .( riorité de son génie. »

« Il faut de la sincérité et de la droiture, même pour

DE VAUVE NARGUE S. 177

« séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque e intérêt général étaient fidèles aux particuliers. Leur « habileté consistait à captiver les esprits par des avanie tages réels.... Aussi, les grands orateurs, s'il m'est « permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas « d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, p par une dissimulation continuelle et par un langage f purement ingénieux. S'ils cherchent à faire illusion sur « quelque point principal, ce n'est qu'à force de sincérité « et de vérités de détail ; car le mensonge est faible par « lui-même. »

Les arts du style, les mouvements même de l'éloquence ne valent pas ce ton simple d'une raison puissante, vouée à la défense des plus nobles sentiments. Mais la supériorité même de raison soutenue par cette persuasion intime qui ajoute une force invincible à la raison, donne au style de Vauvenargues un charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux qui cherchent à en imposer par un langage purement ingénieux.

« La clarté orne les pensées profondes. »

Cette maxime de Vauvenargues paraît être le résultat de ses sentiments comme de ses observations. Dans la plupart de ses pensées, la force de l'expression tient à celle de la vérité. Le philosophe a frappé si juste au but, que, pour donner à son idée le plus grand effet, il lui suffit de la faire bien comprendre. Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. L'exemple est toujours plus frappant que la réflexion.

« Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre. »

« La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de « ses motifs. »

« Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi mauvaise* « que nos volontés. »

« Il n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne persuade a aux hommes. »

178 NOTICE SUR LA VIE ET LhS OUVRAGES

« La servitude avilit l'homme au point de s'en taire a aimer. »

Dans les écrits où notre philosophe donne à ses réflexions plus de développements, on retrouve encore ce môme caractère de style, naturel dans l'expression, fort seulement par les combinaisons de la pensée, vif de raisonnement; touchant de conviction, animé moins par les images qui, comme le dit Vauvenargues lui-même, embellissent la raison, que par le sentiment qui la persuade ; et ce sentiment, trop énergique en lui pour se perdre en déclamation, trop vrai pour se déguiser par l'emphase, se manifeste souvent par des tours hardis, rapides, inusités, que la vraie éloquence ne cherche pas, mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même éloquents que parce qu'ils échappent à une âme profondément pénétrée de son objet.

Quoique l'imagination ne soit pas le caractère dominant du style de Vauvenargues, elle s'y montre de temps en temps, et toujours sous des formes aimables et riantes. Son esprit était sérieux , mais son âme était jeune : c'était comme on aime à vingt ans qu'il aimait la bonté, la gloire, la vertu; et son imagination, sensible aux beautés de la nature, en prêtait à ses objets chéris les plus douces et les plus vives couleurs. L'éclat de la jeunesse se peint à ses yeux dans les jours brillants de l'été; la grâce des premiers jours du printemps est l'image sous laquelle se présente à lui une vertu naissante.

« Les feux de l'aurore, selon lui, ne sont pas si doux « que les premiers regards de la gloire. »

11 dit ailleurs :

« Les regards affables ornent le visage des rois. »

Cette image rappelle un vers de la Jérusalem du Tasse ; 2'est lorsque le poëte peint l'ange Gabriel revêtant une forme humaine pour se montrer à Godefroy :

Tra giovane e fanciullo età confine Prese, ed ornà di raggi il biondo crine.

€ 11 prit les traits de l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance, et orna dv a rayons sa blonde chevelure. »

Quelquefois aussi, malgré la pente sérieuse des idées de Vauvenargues, ses tournures prennent, par les rapprochements que fait son esprit, une originalité piquante.

« Le sot est comme le peuple, il se croit riche de peu. »?

« Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient « n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un « argument contre les poulets sacrés, se regardait peut- * être comme un philosophe. »

Cette observation trouverait bien des applications dan* les temps modernes. Nous avons vu beaucoup de philo- [ sophes de cette force. J'ai connu un abbé de La Chapelle, bon géomètre, et qui avait été jusqu'à quarante ans trèsbon chrétien. « Je n'avais jamais réfléchi sur la religion, « disait-il un jour à d'Alembert; mais j'ai lu la Lettre de a Thrasybuîe et le Testament de Jean Mcslier; cela m'a fait w faire des réflexions, et je me suis fait esprit fort. »

Après avoir fait remarquer les qualités intéressantes qui distinguent le style de Vauvenargues , nous devons convenir que ces qualités sont quelquefois ternies par des termes impropres et plus souvent par des tournures incorrectes. Il n'avait aucun principe de grammaire; il écrivait pour ainsi dire d'instinct, et ne devait son talent qu'à un goût naturel, formé par la lecture réfléchie de nos bons écrivains.

Vauvenargues, après avoir langui plusieurs années dans un état de souffrance sans remède , qu'il supportait sam se plaindre, voyait sa fin prochaine comme inévitable; il en parlait peu, et s'y préparait sans aucune apparence d'inquiétude et d'effroi. Il mourut en 1747, entouré de quelques amis distingués par leur esprit et leur caractère, qui n'avaient pas cessé de lui donner des preuves du plus tendre dévouement. Il les étonnait autant par le calme inaltérable de son âme que par les ressources inépuisa-

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