Réflexions sur la réduction de la rente, et sur l'état du crédit
Jjes progrès du crédit ayant porté la rente au-dessus du pair, le ministère, éclairé par l'exemple d'un pays voisin, a cru le moment favorable pour réduire l'intérêt de la dette publique. Son projet consistait à obtenir cette réduction ou des créanciers eux-mêmes, ou d'autres créanciers moins exigeants , qu'il aurait substitués aux premiers, par le moyen d'un nouvel emprunt. Il fallait, pour cette grande opération, le concours des banquiers français et européens; le gouvernement leur a fait un appel ; je me suis empressé d'y répondre, et je l'ai fait parce que j'ai cru l'opé-
ration légale, équitable, éminemment utile à la France , et tout-à-fait honorable pour ceux qui la seconderaient de leur concours.
Un simple coup d'œil jeté sur l'étendue du pays suffisait pour convaincre tout esprit juste de l'urgence de la mesure proposée. On voit en effet quelques places de commerce et quelques provinces qui ont participé au mouvement industriel de notre époque , et où les capitaux abondent et se donnent au prix le plus modique; mais tout le reste du sol, livré à l'ignorance, à la routine, à l'indigence, est dévoré par l'usure, et se trouve fort en arrière de la France qu'on peut appeler civilisée. Pour rendre générale la révolution opérée s$r quelques points, la réduction de la rente était un moyen puissant. Elle devait faire baisser l'intérêt dans nos provinces, y porter des capitaux, et, avec le secours des capitaux , y pratiquer des moyens de communication , y faire naître des établissements industriels, y réveiller le travail, et mettre
en valeur toute la population et toute la surface de la France. Elle devait en outre nous procurer le moyen de produire à un prix infiniment moindre , et par conséquent de nous présenter avec bien plus d'avantages dans le$ marchés des deux mondes.
En considérant l'état de nos finances, la mesure proposée avait encore beaucoup d'autres avantages : elle achevait notre système de crédit en y ajoutant le système des réductions; elle diminuait ce prix exorbitant que nous donnons aux capitaux étrangers , à peine payés à 3 v chez eux, et k 5 chez nous ; elle limitait le crédit sans l'attaquer , l'asseyait sur de meilleures bases, celles de la confiance au lieu du haut prix,, et obligeait les capitaux à exiger plus de conduite de la part dp gouvernement, en recevant moins d'intérêt. En la considérant enfin sous le rapport politique, elle assurait la paix de l'Eprope, en interdisant toute guerre à la France pendant plusieurs années. Elle offrait donc utilité générale et relative; elle était
un véritable progrès pour la civilisation française, un pas fait dans la carrière où les Anglais ont devancé le monde , et où les peuples doivent les suivre, et trouver la prospérité, les lumières et la liberté.
Tout le monde n'en a pas jugé ainsi. On a imputé à cette mesure de graves inconvénients , et aux yeux de beaucoup d'hommes , c'en était un bien grave que le ministère duquel elle émanait. Pour moi, je ne puis être de cet avis. Peu importe le système d'un ministère, quand il s'agit du bien matériel du pays. Il faut s'y prêter avec empressement, ce bien fut-il incomplet , fut-il mélangé de quelque mal! J'ai toujours regardé le bien matériel comme le moins problématique, comme le plus à notre portée , comme le moins traversé par les gouvernements; et j'ai toujours pensé que lorsque tous les autres nous étaient presque impossibles, il fallait nous replier sur celui-là. On ne peut donner la liberté à un pays? qu'on lui donne la fortune, qui le rendra bientôt plus
éclairé, meilleur et libre. Les gouvernements l'accepteront toujours, par l'appât de la richesse, et seront bientôt surpris en voyant que tout développement des hommes, quel qu'il soit , conduit à leur affranchissement.
Tels sont les principes d'après lesquels j'ai toujours agi. Le système de crédit m'avait paru l'un des grands perfectionnements du mécanisme social, et je me suis efforcé de contribuer à son établissement, sans songer s'il servait une cause, une opinion, ou un ministère ; il servait le pays, et c'était assez pour moi. La France toujours vive, toujours prompte, le repoussa d'abord ; mais avec son heureuse facilité à saisir tout ce qui est vrai, elle y est revenue bientôt , et aujourd'hui elle en admire la puissance et les heureux effets.
La réduction de la . rente complément de ce système , est repoussée à son tour , comme l'avait été le système lui-même. Qu'importe?
il faut bien souffrir l'opposition contre ce qui n'est pas connu encore. Avec un peu de per-
( io) sévérance et de courage à contrarier l'opinion , on l'aura bientôt ramenée. Le moment de la première humeur est passé ; les intérêts se calment ; un intervalle nous est laissé entre les deux sessions pour nous entendre sur ce grave sujet ; et c'est un devoir pour tous ceux qui ont un avis, de l'émettre et d'en donner les motifs. Je m'en suis formé un , non pas sans doute exempt d'erreur, mais fondé sur une expérience de quarante années; et quoique j'aie toujours gardé le silence sur les questions politiques , j'ai pensé que je devais fournir mon tribut d'observations sur des questions qui ont fait l'occupation de toute ma vie. Je vais donc présenter quelques réflexions sur le système de crédit , et sur la réduction qui en était la suite. Je tâcherai d'être bref; mais la partie économique du gouvernement est devenue assez importante aujourd'hui , pour qu'on veuille bien lui consacrer quelques moments.
Je n'ai pas besoin de dire que mon projet