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Réflexions sur le problème polonais

La grande guerre a causé une transformation profonde dans les relations intérieures et extérieures des grands États européens. Du jour au lendemain, les guerres intestines des partis s'apaisèrent, les diseussions sociales furent remises à une époque plus propice.

A mesure que les affaires intérieures qui pendant de longues années de paix, avaient formé le principal objet de l'intérêt général, étaient reléguées au second plan, on voyait disparaître l'indifférence hautaine des grandes nations envers les intérêts des petits peuples. 11 n'y a plus de peuples insignifiants; chaque peuple mérite l'attention, chaque peuple est un ami précieux ou un ennemi dangereux ou du moins peut le devenir d'un moment à l'autre.

Les petits États, dont les destinées étaient plus indif-

férentes aux yeux d'un Bourgeois français, anglais ou allemand que les affaires de sa paroisse ou de sa commune, ou que les élections au conseil municipal de sa ville, se dressent maintenant aux yeux du monde, se révélant comme des puissances redoutables. Le système d'alliances et de contre-alliances créa un certain équilibre de forces entre les deux camps européens composés de grandes puissances et c'est peut-être l'épée d'un petit peuple, tirée à un moment décisif, qui fera pencher la balance.

Et voici que le monde entier observe anxieusement l'attitude de la Bulgarie, de la Grèce, de la Roumanie.

La grande guerre fait des merveilles. Non seulement les petits États, mais aussi les nations spoliées, privées de leur propre gouvernement, recouvrent dans l'attention du monde leur place, perdue depuis longtemps. Leurs dominateurs eux-mêmes proclament leur nom solennellement, car au moment où les nations se livrent un combat mortel, chaque tort commis et non réparé devient non seulement un remords, mais aussi une menace et un péril pour la nation coupable. La guerre sonne le réveil de la conscience des peuples, provoqué par l'instinct de conservation; on redoute l'effet des crimes qu'on commettait jusqu'ici impunément, et on jure de les réparer. Ce repentir est même parfois sincère.

Ainsi se révèle une connexion intime, une dépendance réciproque entre les destinées des nations; on constate sans difficulté l'influence profonde de l'attitude des peuples réduits à une impuissance apparente, sur la marche des affaires internationales. C'est le droit et le devoir de ces peuples, dont la voix fut oubliée, étouffée durant de longues années, d'éclairer maintenant l'humanité sur leur misère, leurs souffrances et leurs vœux. C'est un devoir envers eux-mêmes et envers les autres nations. Elles doivent les écouter non seulement par altruisme, mais aussi et surtout dans leur intérêt bien compris et par prévoyance pour l'avenir le plus proche.

A l'époque de paix, la parole était aux peuples libres, heureux et riches. Plongés dans leur bonheur, ils oubliaient les malheurs des autres, les torts et les griefs qui étaient la cause latente d'une catastrophe inéluctable et soudaine. Qu'ils élèvent donc maintenant leurs voix, tous ceux dont la souffrance était, même à leur insu, la mine qui sapait sourdement l'édifice artificiel de la paix fondée sur l'injustice. Que leur voix devienne un avertissement pour les peuples, afin qu'ils comprennent que si, cette fois encore, l'appel à l'humanité reste sans écho, la paix à venir ne pourra être qu'incertaine

et précaire.

Des guerres iniques créèrent en Europe un ordre politique admettant toutes les injustices. C'est cet ordre

politique qui admit que des fragments de nations libres et puissantes soient séparées de leur patrie et soumis à une domination étrangère, telle l'Alsace-Lorraine. C'est encore grâce au même ordre politique que fut perpétré le crime monstrueux du démembrement de la Pologne — grand peuple libre rayé du nombre des nations.

Il est hors de doute que pendant de longues années la question de l'Alsace-Lorraine, séparée brutalement de la nation-mère, maintint l'Europe entière dans un état de fièvre constante. Et il faudrait être bien myope pour ne pas s'apercevoir combien fragile, illusoire et honteux, est un état de choses basé sur le démembrement et la suppression d'une grande nation tout entière.

Des esprits justes et clairvoyants ont depuis longtemps reconnu cette vérité. Michelet l'exprimait éloquemment dans son admirable livre sur la Pologne.

«L'Europe n'est point un assemblage fortuit, une simple juxtaposition de peuples — dit-il — c'est un grand instrument harmonique, une lyre, dont chaque nationalité est une corde et représente un ton... En ôter une seule, c'est altérer tout l'ensemble, rendre impossible, dissonnante ou muette cette gamme des nations. »

« Il n'y a que des fous furieux, des enfants destructeurs qui puissent oser mettre la main sur l'instrument sacré, œuvre du temps, de Dieu, de la nécessité des choses, attenter à ces cordes, concevoir la pensée impie d'en détruire une, de briser à jamais la sublime harmonie calculée par la Providence. »

Puis, passant à la Pologne en particulier, il démontre

les suites funestes que ses partages eurent pour l'Europe :

« L'ignorance, la préoccupation excessive de ce qui est près de nous, la profonde attention qu'on donne à des objets minimes, en négligeant toute grande chose, ont seules empêché jusqu'ici d'observer les conséquences effroyables qu'a eues le meurtre de la Pologne, la suppression de la France du Nord. »

« On en a caché une partie à force de mensonges. C'est un fait prodigieux et pour humilier à jamais l'esprit humain, que le monde des lumières et de la civilisation ait pu, depuis un demi-siècle, se laisser tromper là-dessus. »

« Exemple mémorable de ce que peuvent les arts de la pensée, la littérature et la presse, habilement séduites et corrompues, pour éteindre la lumière même, enténébrer le jour, si bien que le monde aveugle en vienne à ne plus voir le soleil à midi. »

Est-il vraiment possible de croire à un équilibre politique stable, tant qu'une grande nation de vingt-cinq millions d'âmes occupant le centre de l'Europe reste enchaînée, torturée ? La paix européenne, conclue sur la tombe d'une nation, enfermée dans un ou deux ou trois cercueils, ne peut être qu'un armistice.

Si l'on y laisse subsister la servitude ou bien cette demi-liberté qui n'est, d'ordinaire, qu'une étape vers

un asservissement plus complet, quelles en seront les suites inévitables ? Condamner une nation à une extermination lente mais sûre, c'est la réduire au désespoir et y créer fatalement un foyer de troubles.

La nation polonaise désire ardemment devenir un élément d'ordre et de progrès, un foyer de travail pacifique et de collaboration féconde à l'œuvre de la civilisation. Si la paix future lui apporte le décret d'une lente agonie, elle sera réduite à lier ses espérances à une nouvelle catastrophe.

Est-ce faire œuvre pacifique et prudente que de laisser subsister de pareilles anomalies politiques et de pareilles entraves à la libre marche de la vie européenne ?

On rencontre toutefois l'assertion qu'il serait prématuré de soulever maintenant dans la presse européenne la question polonaise dans toute son étendue. Les Polonais connaissent depuis longtemps ce terme « prématuré », ils savent très bien le sens exact de cet euphémisme. Pendant de longues années leurs dominateurs se servaient de ce mot, mélange de cruauté et d'ironie, pour répondre aux réclamations polonaises les plus justes. Le mot est bien commode, il remplace et permet d'éviter spirituellement le refus direct, parfois gênant; il permet de ne pas en alléguer les motifs; il diffère tout simplement la résolution jusqu'à un terme indéfini, ad calendas grœcas.

Mais voici que de grands événements ont mis un terme aux tergiversations et :iux ajournements. Il serait vraiment prématuré de fixer aujourd'hui le détail de la future organisation de la Pologne, mais le moment est venu de se déclarer franchement en matière du principe à suivre et des bases générales à adopter. L'heure y est propice; sinon qu'on nous dise quand viendra enfin le moment de la discussion ? Après la guerre, ce seront les pourparlers et les préliminaires de la paix; la discussion des questions vitales paraîtra inopportune, susceptible de troubler et de gâter le jeu subtil des diplomates. Puis viendra la conclusion de la paix et tous les discours seront jugés hors de propos ou superflus. Il serait donc préférable que ceux qui, sous le prétexte de prématurité, cachent leur répugnance à traiter le problème polonais, se rendent compte de la vraie signification de leur silence.

Les détracteurs de la Pologne.

Le droit d'une grande nation à la liberté et à l'indépendance est indéniable. Il l'est à un tel point que toute contestation des droits de la Pologne à une vie libre et indépendante paraît impossible. Les sceptiques auront beau attirer l'attention sur la difficulté d'arracher toutes les parties de la Pologne à la domination étrangère et proposer un compromis entre l'idéal et la dure réalité, — la légitimité et l'équité des aspirations polonaises n'en seront point ébranlées. Après un siècle de luttes nationales en Europe, qui ont amené graduellement l'affranchissement de la Belgique, de l'Italie, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Grèce, de la Serbie, du Monténégro, de la Bulgarie, il serait difficile de contester le bon droit des Polonais à revendiquer le même sort pour leur patrie.

Cependant on constate encore maintenant une tendance à mettre en doute la capacité de cette nation de se gouverner par elle-même — doute qui tend consciemment ou inconsciemment à justifier la domination étrangère qui pèse sur la Pologne.

Cette tendance, nous l'avons rencontrée, hélas! même chez des écrivains renommés, appartenant à une nation justement Hère de ses libertés et de la glorieuse résistance qu'elle a toujours opposée à tout ce qui pouvait y porter atteinte. Ces laits, il est vrai, restent isolés parmi les manifestations de sympathie pour la cause polonaise : mais ils n'en sont pas moins significatifs et même contagieux, puisque nous avons retrouvé ailleurs, ça et là, des fragments de pensées, puisées dans les articles mentionnés.

Si un auteur, après avoir inscrit en tête de son travail « La renaissance de la Pologne », voue la plus grande partie de son ouvrage à la description des plus sombres pages du passé polonais, on ne peut pas se faire d'illusion sur sa disposition d'esprit : il regrette de voir la nation au bout de sa captivité et au seuil de sa délivrance, il voudrait remettre au tombeau le Lazare ressuscité. Quelques phrases banales de bienveillance, accompagnées de reproches intempestifs et de conseils de soumission à la force ne peuvent que souligner l'impression générale.

Nous avons parcouru avec un sentiment d'inquiétude et de douloureuse curiosité des pages blessantes pour notre nation, nous appréhendions d'y trouver des arguments nouveaux et irréfutables, des accusations sévères et accablantes. Notre déception fut à la fois un soulagement et une consolation. Il n'est pas facile de trouver des arguments sérieux et convaincants pour ébranler le droit naturel d'une grande nation à la liberté. On en

est réduit à répéter de vieilles tirades composées au XVIIIe siècle, à l'époque de Frédéric II et de Catherine II. En lisant ces platitudes usées sur l'incurable anarchie polonaise, sur le manque d'esprit politique de cette nation, on croirait avoir devant soi, l'originalité en moins, une copie des lettres du vieux Fritz à Voltaire ou de ses pamphlets rimes, retardée d'un siècle et

demi.

Les auteurs qui répètent des lieux communs sur l'anarchie polonaise ne se rendent sans doute pas suffisamment compte à quelle source ils puisent leurs accusations, et quelle est la filiation de leurs boutades. Qu'ils lisent le récent livre français sur la Pologne écrit par MM. Marius-Ary Leblond ; qu'ils prennent connaissance du phénomène que l'auteur appelle « L'organisation de la calomnie » contre la Pologne et qu'il attribue principalement au libelliste royal de Prusse. Le phénomène est bien simple. Les trois États complices ressentaient le besoin de justifier en quelque sorte le crime du partage. En appliquant la vieille maxime machiavélique et en renversant seulement l'ordre chronologique des fonctions, ils ont d'abord détruit la Pologne et puis ils se sont mis à l'avilir; après avoir détruit l'État, ils se sont mis à avilir la nation afin de la détruire à son tour.

Michelet stigmatisa ce procédé selon sa valeur : « En ces profondes ténèbres qu'ils avaient faites, les meur-

triers sont venus et ils ont bravement juré sur le corps de la victime : Il n'y a pas eu de Pologne : elle » n'existait pas... Nous n'avons tué que le néant. i

« Puis, voyant la stupéfaction de l'Europe, son silence et que plusieurs semblaient les croire, ils ont ajouté froidement : « Du reste, existât-elle, elle a mérité de > périr... S'il y a eu une Pologne, c'était une puissance » du moyen âge, un État rétrograde, voué aux institu- » tions aristocratiques... »

« Un mot donc, un seul mot aux menteurs patentés, aux calomniateurs gagés... »

Ce mot se multiplie chez Michelet en une suite de pages éloquentes. Armé de son érudition et de ses études approfondies, Michelet développe, expose la réfutation brillante de ces calomnies. Et ce n'est certes pas la présomption qui lui fait dire :

« Nous l'avons cherchée (la vérité) avidement, longuement, laborieusement, avec une ferveur véritablement religieuse. Nulle lecture, nulle étude ne nous a coûté pour l'atteindre. »

Sont-ils nombreux de nos jours les écrivains qui montrent un pareil souci d'études laborieuses sur la Pologne ?

D'abord, il ne faut pas oublier que la période de l'histoire polonaise d'où l'on peut extraire des faits et des

symptômes d'anarchie gouvernementale fut relativement courte. Elle commence à la moitié du XVIIe siècle et ne dure pas plus d'une centaine d'années. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle se dessine déjà nettement le courant réformateur, qui n'a pas abouti au salut de l'État, car la réforme principale du gouvernement fut rendue vaine par l'intervention étrangère.

Jusqu'à la mort de Ladislas IV Waza (1648), malgré l'affaiblissement déjà sensible du pouvoir royal, la Pologne était un État puissant qui tenait en respect les nations voisines; elle était certainement l'État le plus fort de l'Europe orientale. Ce n'est qu'après la mort de ce souverain que se manifestèrent les symptômes visibles de l'affaiblissement de l'État; mais il serait exagéré de caractériser la seconde moitié du XVIIe siècle comme une époque d'anarchie pure et simple. La Pologne a témoigné à ce moment-là d'une vitalité étonnante, en combattant pendant le règne de Jean-Casimir (1648- 1668) toute une série de puissantes coalitions visant au démembrement du pays et composées de Cosaques, de Tartares, de Moscovites, de Suédois, de Hongrois et de l'électeur de Brandebourg. Elle sortit de ces luttes terribles, affaiblie et diminuée de territoire, mais grandie par son héroïsme et ayant sauvegardé son indépendance.

Pendant les deux règnes suivants, de Michel Wisniowiecki et de Jean Sobieski, malgré l'affaiblissement croissant de l'organisme gouvernemental à l'intérieur, la Pologne se couvrit d'une gloire immortelle en combattant plusieurs fois une formidable invasion turque et en

sauvant l'Europe occidentale de ce péril (1683). La mort de Sobieski est suivie du règne de deux rois saxons, Auguste II et Auguste III (1696-1763) et c'est cette époque de déclin visible à l'intérieur comme à l'extérieur qui a fourni surtout un thème aux dissertations sur l'anarchie de la Pologne.

En fixant le regard sur cette époque, en généralisant son caractère anarchique et en l'attribuant à l'histoire polonaise en général, on a le tort d'oublier la longue et brillante époque de son épanouissement et de sa floraison. Le XVe et le XVIe siècle en Pologne offrent un tableau imposant de puissance, de développement des sciences, des arts et des libertés politiques.

Tout le monde connaît le nom du grand astronome polonais Kopernik. Ce ne fut pas un simple hasard que l'apparition de ce grand savant en Pologne; Kopernik était le plus illustre mais non l'unique représentant des mathématiques et de l'astronomie en Pologne à l'époque de l'humanisme. Il était élève de l'Université de Gracovie et du célèbre professeur polonais Adalbert de Brudzewo, auteur d'un travail magistral : Commentarius in theoriam planetarum. En outre, la Pologne de l'Humanisme et de la Réformation abonde en personnalités éminentes et en esprits remarquables, tels que les hommes d'État Olesnicki, Tarnowski, Zamoyski, l'historien Dlugosz, les théoriciens du droit public Ostrorog, Modrzewski, les poètes Kochanowski, Klonowiez, Janicki, Szymonowicz.

A cette époque brillante de son histoire la Pologne sut

résoudre avec une grande habileté et un génie remarquable le plus difficile des problèmes politiques : elle concilia l'élément de puissance et d'expansion territoriale avec le principe de liberté politique et civique. La Pologne, après son union avec la Lithuanie, la Prusse et la Courlande, occupait une immense étendue de 850,000 kilomètres carrés, égalant les territoires réunis de la France et de l'Angleterre. Extrêmement jaloux de leur liberté et de leur égalité, les Polonais introduisirent systématiquement ces principes dans tous les domaines publics.

En 1430, ils obtiennent la garantie légale de la liberté personnelle (Neminem captivabimus, nisi iure victum) devançant ainsi de deux siècles et demi l'Acte de YHabeas Corpus, et de plus de trois siècles et demi la Déclaration des droits de l'homme de 1789 en France. Pendant la seconde moitié du XVe siècle ils établissent peu à peu le régime parlementaire et en 1573 ils instituent le régime républicain avec les apparences de royauté éligible et non pas dynastique. Les libertés polonaises exercèrent un puissant attrait sur les peuples voisins et c'est par une union volontaire et spontanée que se produisit l'agrandissement de l'État polonais. En 1386, la Pologne s'unit avec la Lithuanie par le fait d'un mariage dynastique, en 1413 cette union prend la forme légale de l'union dynastique régulière et en 1569 de l'union réelle éternelle de deux peuples, liés par des institutions communes. En 1454, les terres prussiennes se soumettent à la suprématie polonaise pour échap-

per au péril teuton; en 1561, la Courlande suit la même voie, en fuyant la domination moscovite.

Le problème de concilier la force de l'État avec le principe de la liberté individuelle du citoyen développée au maximum n'était pas aussi facile à résoudre au XVIe siècle que de nos jours. De tous les États européens, l'Angleterre seule sut atteindre ce résultat après 1689; les autres nations résolurent ce problème peu à peu au XIXe siècle, la France après 1789. Et ce ne fut qu'à force de luttes sanglantes et qu'après de longues oscillations et de rudes secousses, après bien des détours et des reculs.

La Pologne, éprise de liberté et inexpérimentée dans le système parlementaire, comme toutes les nations de cette époque, ouvrait de nouvelles voies. Elle jalonnait la première ce chemin de la liberté, sa faiblesse était issue de nobles aspirations. Est-il étonnant que son jeune organisme ait succombé à cette tâche glorieuse, mais combien périlleuse! Ce nœud gordien, la Pologne le dénouait parmi des luttes ininterrompues contre des ennemis extérieurs. Elle servait à l'Europe occidentale de rempart contre l'invasion des barbares. Elle arrêtait de son corps l'invasion des Tartares, elle formait une digue contre la vague turque.

Laissons la parole à Michelet pour apprécier ce rôle glorieux de la Pologne :

<r. L'Europe, oublieuse, distraite, semble ne plus savoir le suprême danger qu'elle courut aux derniers temps du moyen âge et qui l'en préserva. »

« L'invasion des Turcs, bien autrement sérieuse que celle des Tartares en Europe, n'était point un déluge d'un jour, qui inonde, ravage et s'écoule. Ces barbares, nullement barbares à la guerre, se présentaient en masses fortes, solides; parmi des nuées de cavalerie s'avançaient leurs redoutables janissaires, la première infanterie du monde. Leur victoire était très probable. »

« La Pologne se mit devant l'Europe avec la Hongrie et les Slaves, les Roumains du Danube; elle sauva l'humanité. »

« Pendant que l'Europe oisive jasait, disputait sur la Grâce, se perdait en subtilités, ces gardiens héroïques la couvraient de leurs lances. Pour que les femmes de France et d'Allemagne filassent tranquillement leur quenouille et les hommes leur théologie, il fallait que le Polonais, le Hongrois, toute leur vie en sentinelle, à deux pas des barbares, veillassent, le sabre en main. Malheur s'ils s'endormaient, leur corps restait au poste, leur tête s'en allait au camp turc. »

Et les auteurs contemporains en traçant le tableau de la Pologne moderne savent aussi rendre justice à la Pologne d'autrefois.

« La Pologne dut se maintenir tout le temps sous les armes — disent Marius-Ary Leblond — tandis que les autres avaient le loisir d'évoluer : par la nécessité historique elle reste jusque bien après le moyen âge une

nation chevaleresque de paladins ayant si vaillamment veillé en face de l'Orient barbare et anti-chrétien qu'elle pouvait, dans une noble présomption, compter sur le respect de l'Europe et qu'elle devait garder l'individualisme des guerriers héroïques. Certes, il est coupable, il est d'une criminelle ingratitude d'imputer en faute à la Pologne son « anarchie » : elle est le premier martyr de la démocratie européenne. Nous lui devons, avec notre vénération pour sa carrière de dévouement magnifique et pathétique, une éternelle reconnaissance pour le sacrifice fastueux qui l'a conduite à la misère. »

Les auteurs étrangers décrivant l'anarchie polonaise du XVIIIe siècle, puisent pour la plupart les faits qu'ils racontent et leurs arguments dans Rulhière, auteur de L'histoire de l'anarchie de la Pologne, grand travail en quatre volumes. Et voici comment les siècles glorieux de l'histoire polonaise sont appréciés par cet investigateur minutieux, cet observateur compétent et sévère du passé, cet esprit qui s'aiguisa à retracer la progression de l'anarchie en Pologne au XVIIIe siècle.

« Dans tous les autres États de l'Europe, le pouvoir des souverains n'avait cessé de s'accroître. Les nations européennes, à peine délivrées de la tyrannie féodale, commençaient partout à craindre d'être tombées sous le joug d'un seul maître... A cette époque, dans l'année 1573, les seuls Polonais, par la mort de leur roi et la

vacance du trône, rentrèrent paisiblement dans tous leurs droits. Eux seuls, dans l'Europe entière, sans troubles, sans effusion de sang et par de tranquilles délibérations, réformèrent à leur gré le gouvernement... »

La liberté civique s'unissait à la tolérance dans les affaires de religion. « Ce pays, dit Rulhière, que nous avons vu dévaster de nos jours, sous le prétexte de la religion, est le premier Etat en Europe qui ait donné l'exemple de la tolérance. Les mosquées s'y élevèrent entre les églises et les synagogues. La république n'eut point de sujets plus fidèles que les Tartares mahométans établis sous sa protection; et des juifs firent valoir toutes les terres de cette noblesse, plus adonnée aux factions qu'à l'économie. La Pologne, à qui sa constitution ne permit jamais d'être conquérante, ne dut même qu'à cette tolérance son agrandissement et l'adjonction de tous les pays voisins. »

« La Russie rouge n'en devint une province que sous la condition expresse de conserver le christianisme qu'elle avait reçu de Constantinople. Léopol, capitale de cette province, a toujours été le siège de trois évêques, un Grec, un Arménien et un Latin; et on ne s'informait jamais dans laquelle des trois cathédrales tout homme, qui consentait à vivre sujet et sans entrer en partage des fonctions de la souveraineté, allait recevoir la communion. »

« La Lithuanie, encore païenne quand elle reçut librement la civilisation et les lois des Polonais, ne tarda pas à se convertir au christianisme... Enfin, quand la

Réforme déchira tant d'Etats, la Pologne, sans proscrire l'ancienne religion, reçut dans son sein les deux sectes nouvelles. »

« En 1573, quand la Pologne donna une nouvelle sanction à son gouvernement, la tolérance fut érigée en loi générale et positive... Henri de Valois, célèbre par ses victoires sur les calvinistes de France, fut pourtant élu roi par cette même Diète; mais les ambassadeurs qui vinrent lui présenter cette couronne apportèrent en France la tolérance et la paix; et ce prince, teint du sang de ses concitoyens, vint jurer en Pologne, sur les autels de l'Église romaine, de n'être plus persécuteur...

« Au milieu de l'Europe agitée, la République était florissante et tranquille, pleine de grands hommes d'État et de grands courages, pacifique à la fois et guerrière... »

Or, en flétrissant du nom d'anarchie l'ancien système politique de la Pologne, on commet une grave faute historique : on prend les symptômes d'une période relativement courte pour le caractère général de toute l'histoire de la Pologne; on passe sous silence toute une longue période brillante de son histoire; on méconnaît les immenses services rendus par cette nation à l'humanité. C'est une première faute, mais il en est encore d'autres, et nous allons les examiner.

ba Pologne et les autres nations.

La seconde faute qu'on commet en exagérant les défauts de l'ancienne Pologne, c'est qu'on oublie de la mettre en parallèle avec les autres nations. On perd de vue les autres peuples; on ne voit que la Pologne et ses vices démesurés, outrés.

N'est-ce pas chose notoire qu'en Allemagne l'anarchie a sévi durant des siècles ? « L'Allemagne s'ouvre au moyen âge terre-lige d'anarchie, d'une anarchie sans excuses puisqu'elle ne résulte point de l'élaboration d'une démocratie, mais seulement des disputes entre tyranneaux et bandes », dit avec raison un auteur moderne.

« Leurs compétitions entretiennent la confusion universelle, dit de ces tyranneaux un historien (Ernest Denis). Ils ne connaissent d'autre maître que l'intérêt. Perfidies, dureté, égoïsme, mépris des lois humaines et divines..., génération réaliste et violente, avide de gains et prête à les payer par toutes les compromissions. »

Si l'on cite toujours la Pologne comme un type

d'anarchie, c'est que cet État a cessé d'exister. Les nations plus fortunées, qui gardèrent leur indépendance, parvinrent à faire oublier leurs défauts d'autrefois.

Si la Pologne traversait au XVIIIe siècle une époque de décadence momentanée due à l'affaiblissement du pouvoir gouvernemental, d'autres pays passaient alors par une période de décadence politique et sociale, due à la dégénérescence de l'ancien régime, aux extravagances de l'absolutisme, aux abus du favoritisme, aux excès des camarillas de la cour. Les suites de ces monstruosités de l'époque furent funestes à l'état social, économique et moral des pays. Si l'on se mettait aujourd'hui à examiner les vices et les calamités de la France sous la Régence, sous Louis XV, sous Louis XVI et si l'on voulait juger d'après ces époques-là de la capacité politique de la France moderne, ne s'exposerait-on pas à la raillerie de tous les gens raisonnables ?

Pour tracer un parallèle avec la Pologne, lisons ce que disent là-dessus les historiens français.

Sous la Régence : « Le cynisme devint un moyen de parvenir, l'effronterie tint lieu du mérite, le libertinage et la fraude furent érigés en profession reconnue. > (Martin. Les premières années de Louis XV.)

Et plus tard, sous Louis XV, n'y eut-il pas une certaine anarchie, laquelle n'avait point comme excuse d'être issue d'une extrême liberté ?

« Le peuple, écrasé par l'impôt, profondément ignorant et malheureux, dans son désespoir admet toutes les fables : que les grands, par méchanceté, jettent les

oo

farines à la Seine; que le roi, pour réparer ses organes usés, fait enlever les petits enfants et prend des bains de sang humain. Tout représentant de l'autorité devient suspect et ennemi. Tout révolté semble un chef légitime. Dès 1752 se forment, aux environs de Paris, des bandes de cinquante à soixante vagabonds armés en guerre. Déserteurs, gens sans aveu, contrebandiers ou faux-solniers, réfractaires de toute sorte, vivent de fraudes et de rapines, livrent bataille à la maréchaussée, aux soldats du guet, aux douaniers. En 1754, Mandrin recrute une troupe de 150 hommes disciplinés, attaque des villes telles que Beaune et Autun, y ouvre les prisons, y pille les caisses publiques, y vend ses marchandises. Il faut envoyer contre lui une petite armée de 2000 hommes et on ne le prend que par trahison. » (P. Foncin. Louis XV.)

Et à la veille de la révolution la dissolution de l'État est visible, les désordres formidables. Songeons seulement aux finances sous Galonné. « Il pensa que pour se préparer de l'argent il fallait du crédit; que pour avoir du crédit il fallait feindre la richesse; et que pour avoir l'air d'être riche, il fallait dépenser beaucoup. » (P. Foncin.)

La France n'était même pas alors une nation dans le vrai sens du mot, elle n'était, selon Mirabeau, qu'une « agrégation inconstituée de peuples désunis ».

« Un homme qui n'a jamais passé pour un détracteur de la vieille monarchie, Malouet disait : Le pays souffre des vices d'un gouvernement arbitraire dans lequel la

modération du prince n'empêche pas l'influence tyrannique de l'autorité. Tous les fléaux qu'entraîne à leur suite l'ivresse du pouvoir et l'orgueil de l'ignorance ont accablé la nation. » (E. Champion. La France en 1780.)

La misère générale indignait Arthur Young : « Quel terrible fardeau pour la conscience des grands que ces millions d'êtres industrieux livrés à la faim par les exécrables maximes du despotisme et de la féodalité !... Un Anglais qui n'a pas quitté son pays ne peut se figurer l'aspect de la plupart des paysannes françaises; il révèle, outre une vie dure et pénible, la fatigue plus douloureuse encore d'enfanter une nouvelle génération d'esclaves. »

« Des hordes de vagabonds, mendiant, erraient dans les campagnes, menaçaient de pillage et d'incendie si on ne les hébergeait et ne les nourrissait... A Paris même, pas de sécurité publique. » (E. Champion.)

Puis vint la Grande Révolution. On sait assez quelle horreur, quelle épouvante et quelle indignation elle provoqua dans toutes les monarchies. La France en devint synonyme de foyer de contagion politique et morale; les souverains, les ministres, les généraux juraient d'en finir avec ce nid de peste politique. Il y avait des moments où le péril semblait imminent. Après la trahison de Dumouriez, en avril 1793, la situation était désespérée. Mayence capitula, puis Valenciennes.

« Cinq armées étrangères entraient sur le territoire français, et en même temps la guerre civile sévissait partout à l'intérieur. La Vendée, soulevée, ouvrait aux émigrés et aux Anglais le chemin du centre de la France... La conférence qui s'était tenue à Anvers au lendemain de la trahison de Dumouriez ne laissait aucun doute sur les intentions des coalisés... Lord Auckland déclara que l'Angleterre avait la prétention de « réduire la France à un véritable néant politique »... La combinaison qui prévalut à la cour de Vienne consistait à attribuer à l'Autriche la Flandre française, l'Artois et la Picardie... Les diplomates prussiens désiraient garder pour leur souverain l'Alsace et la Lorraine. La Russie acceptait d'avance tous les projets de partages, sûre de trouver d'amples dédommagements en Pologne. Le ministre russe Markof disait à Cobenzl : « Emparez-vous des provinces françaises qui sont à votre convenance; que l'Espagne, la Sardaigne s'agrandissent de leur côté, l'Angleterre aussi ne s'oubliera pas... » (H. Vast. La guerre montagnarde.)

La France fut pourtant sauvée et la cause principale de son salut fut la division des puissances. Cette division, la France la devait à un autre drame qui se jouait simultanément à l'est de l'Europe. La Russie et la Prusse, profitant de la grande conflagration occidentale, préparèrent le deuxième partage de la Pologne, qui fut bientôt suivi à son tour de l'insurrection polonaise contre les envahisseurs; Cette diversion fut le salut de la France. Le premier effet de ce second partage, opéré

sans la participation de l'Autriche, fut le dissentiment qui en résulta entre cette puissance et la Prusse. « L'Autriche refusait de reconnaître les acquisitions de la Prusse en Pologne; la Prusse, pour l'y contraindre, évita d'engager ses troupes aux Pays-Bas, de concert avec des troupes impériales. » (H. Vast.)

La Russie avait trop à faire en Pologne et ne pouvait pas offrir d'appui militaire aux coalisés.

Ainsi, par une coïncidence d'événements, tragique pour la Pologne, salutaire pour la France, la Pologne perdit, par suite du bouleversement de la France, l'appui probable de son alliée naturelle de l'ouest; son partage fut consommé en pleine sécurité; en même temps, la catastrophe polonaise créa une puissante diversion au profit de la France. L'énergie indomptable de la Convention fit le reste et la France fut sauvée.

Mais supposons que la catastrophe polonaise fût arrivée plus tôt ou plus tard, que les coalisés eussent pu engager en 1793 toutes leurs forces contre la France et que cette dernière eût été vraiment démembrée, il est facile de deviner avec quelle éloquence, quelle abondance d'arguments et quelle force de conviction les publicistes volontaires et mercenaires des États coalisés auraient tenté de prouver alors que la France était indigne d'exister comme État! On l'aurait qualifiée d'État incapable d'avoir une existence indépendante, oscillant toujours entre le farouche despotisme et l'anarchie effrénée; on l'aurait flétrie comme étant le foyer de principes subversifs, de régicide, d'athéisme.

Il est même superflu d'avoir recours à cette fiction historique pour s'en convaincre; il suffit de prendre connaissance des pamphlets contre-révolutionnaires qui circulaient, presque dans toutes les langues, pendant la Grande Révolution, ainsi qu'à l'époque de la grande réaction européenne, au temps de Metternich.

Et pour apprécier toute la valeur des accusations qu'on lançait contre la Pologne dans les pays copartageants, il suffit d'examiner l'état de ces derniers au XVIIIe siècle. Ils traversaient la période du despotisme le plus dur, de la servitude des paysans, de la décadence des hautes classes de la société, du régime des courtisans et des favoris. L'ordre qui y régnait était mécanique, maintenu par la férule et n'excluait point une profonde et réelle anarchie dans les relations sociales à l'intérieur.

Les trois quarts de la Pologne sont échus à la Russie; le tableau de cet État sous les héritiers de Pierre-le- Grand est bien sombre. C'est le régime des femmes et de leurs favoris : c'est Menchikofî sous Catherine Ire, Biren sous Anna Joannovna, Lynar sous la régente brunswickoise, Lestocq, Rasoumovski, Chouvaloff sous Elisabeth. Leur rôle s'accrut encore sous le règne de Catherine II. « Après les Orloff et Potemkine, le favoritisme russe est devenu comme une institution. » (A. Rambaud.)

Et quelles créatures que ces favoris! Voici un exem-

pie typique, quoiqu'il y en eut de plus scandaleux. En 1730 Anna Joannovna monte au trône. « De Mittau l'impératrice se hâta de faire venir son favori en titre, un palefrenier de Courlande, Ernest Bùhren ou Biren... Il était très grand, bel homme, sans instruction, sans éducation, n'aimant que les chevaux; un superbe laquais. Au moral aussi méchant et vindicatif que sa maîtresse... » (A. Rambaud.)

Où est donc cette stabilité du pouvoir monarchique, cet ordre qu'on pourrait opposer à l'anarchie de la Pologne, à l'élection désordonnée de ses rois ?

« La Russie, de plus en plus, apparaît à l'Europe comme un pays d'aventures, où tout peut arriver, où tous les régimes sont instables : tant de révolutions depuis la tentative oligarchique de 1730 jusqu'au meurtre de Paul Ier en 1801. L'oukase de Pierre-le-Grand (1721), qui soumit l'ordre de succession à l'arbitraire du souverain régnant, fut pour beaucoup dans ces catastrophes. » (Rambaud.)

On souligne volontiers le relâchement des mœurs dans la haute société polonaise, on dénonce la culture polonaise comme étant en décadence au XVIIIe siècle. Mais sous quelles influences tomba cette ancienne culture occidentale après les partages ?

« Le gouvernement russe, depuis Pierre-le-Grand, s'était donné la plupart des institutions administratives et militaires de l'Occident. Les hautes classes s'étaient résignées à porter le costume européen; mais les culottes courtes, les souliers à boucles, les perruques poudrées

n'avaient presque rien changé au naturel primitif. La Russie, même dans ses hautes classes, restait un peuple asiatique. Les courtisans russes ne seraient pas dépaysés à la cour du Grand-Mogol : même cupidité, même insolence dans la prospérité, même bassesse dans la disgrâce, même atrocité dans les vengeances.» (A. Ramhaud.)

On accusait la République polonaise d'avoir livré les paysans au pouvoir arbitraire des seigneurs, d'avoir monopolisé tous les droits et tous les avantages au profit de la noblesse. Et quel sort leur est échu après les partages ?

« Dans les rapports entre propriétaires et serfs (en Russie au XVIIIe siècle) ce n'est qu'oppression, abus effroyable de l'autorité domaniale, prodigalité de mauvais traitements et de supplices. » (Rambaud.) L'oukase de 1767 défend aux paysans de porter plainte contre leurs maîtres. « Dans le règlement rédigé par le comte Roumiantsof, et qui faisait loi sur ses domaines, on punit de 5000 coups de bâton tout esclave qui sera entré dans la chambre des maîtres pendant qu'ils dorment.» (Rambaud.) La fameuse Daria Saltykoff, la Saltychikha, infligeait des supplices inouïs à ses serfs. « Quand elle est lasse de les frapper à coups de fouet, de knout, de bâton, de fer à repasser, de tous les objets qui lui tombent sous la main, elle les fait fouetter par les palefreniers. » Gela dura sept ans; elle s'enorgueillissait de son impunité. Une enquête fut ouverte. « Le nombre de victimes mortes sous les coups ou de faim dans une prison ou

parce qu'elles furent exposées nues par les nuits d'hiver, était difficile à établir; on a donné le chiffre de 138... Le pope enterrait silencieusement les cadavres mutilés.» (Rambaud.)

Et dans les deux autres États copartageants, l'Autriche et la Prusse, gouvernés par un absolutisme soitdisant éclairé, nous trouvons, il est vrai, au XVIIIe siècle, plus d'instruction et plus d'urbanité qu'en Russie, moins de ces excès de despotisme, moins de ces abus à l'orientale; mais nous y constatons en tout cas un régime intérieur extrêmement dur et arbitraire, des relations sociales basées sur le privilège et l'injustice, le pouvoir seigneurial exécuté avec une rigidité méthodique et impitoyable.

En Prusse, dans ce pays d'où viendront les Kulturtrâger de la Pologne démembrée, c'est dans la première moitié du XVIIIe siècle le régime despotique et rude de Frédéric-Guillaume Ier, où le roi donne l'exemple de la brutalité en accompagnant de coups de canne les mauvais traitements qu'il inflige à son entourage, en s'amusant d'une façon vulgaire au Tabackskollegium. A la fin du siècle, à l'époque où vivait ce malheureux Poniatovski dont les aventures galantes restent un sujet de persiflage jusqu'à nos jours, la cour et les hautes sphères de la Prusse offrent un tableau frappant de l'extrême relâchement des mœurs. Un grand désordre règne dans les affaires de l'État. « Les scandales

dont le roi donna l'exemple indignèrent ses sujets >, dit l'historien. La cour de Berlin devint, suivant l'expression de Mirabeau, un noble tripot, et le pays « fut livré en proie à des prêtres, à des visionnaires et des filles». «On publiait une foule de pamphlets dirigés contre le souverain et contre son entourage, en même temps qu'on attaquait la mauvaise administration des finances, les vices de la perception des impôts, l'état déplorable des voies de communication, l'accroissement inique des privilèges de la noblesse. » Le sort des paysans reste misérable. Frédéric II supprime le servage et les corvées sur ses domaines, sans oser imposer cette suppression aux seigneurs.

En Autriche, la situation des paysans était aussi fort triste. Joseph II abolit le servage dans ses domaines, mais il ne trouva pas d'imitateurs. En Autriche, selon l'historien, à la veille de la Grande Révolution française, « partout les paysans sont soumis à une foule de charges, de corvées, de vexations; on déclare communément qu'ils ne sont pas assez cultivés pour s'appartenir à eux-mêmes ».

Et à l'époque où on se répandait en invectives contre les désordres polonais, quel était l'état de l'empire allemand? C'était celui d'une désagrégation complète. « La désagrégation de l'Allemagne eût été d'autant plus facile que les princes étaient divisés entre eux, défiants les uns envers les autres, indifférents à l'égard de l'empereur, insensibles à l'honneur de leur nom, dit l'historien. Au désarroi politique de l'Allemagne correspond une pro-

— si —

fonde décadence économique : l'industrie ne fait aucun progrès; le pays manque de routes, de canaux, de moyens de communication. »

Les Etats secondaires redoutaient par-dessus tout le progrès de l'unité politique de l'Allemagne. « Ils étaient toujours prêts à invoquer les puissances étrangères, garantes des traités de Westphalie. »

Millier écrivait dans une brochure : « Sans lois ni

justice, sans garantie contre des charges arbitrairement

imposées, sans union, ni esprit national, voilà le status

qno de notre nation. »

Pour déterminer les destinées futures de la France, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Italie pourrait-on prendre en considération l'état moral et politique de ces nations au XVIIIe siècle ? Est-ce que l'esprit public ou l'état social d'une nation forme quelque chose d'immuable, de perpétuel ? Rien moins que cela. Jetons un coup d'oeil sur l'évolution des nations européennes dans les temps modernes.

L'Allemagne du temps du Saint-Empire et même la Confédération germanique fondée par le Congrès de Vienne ne fournissait-elle pas ce lieu commun si souvent répété jadis, à savoir que les Allemands sont un peuple né pour la philosophie, la poésie, la paisible vie bourgeoise et le particularisme politique, un peuple incapable de créer l'unité nationale et de fonder un puissant État ? Voici l'invocation pathétique qu'adressait à

l'Allemagne un célèbre écrivain français vers la moitié du XIXe siècle : « Donne-moi tes vieux vices d'esprit, opposés, et que tu trouves moyen d'unir à la fois : scolastique et rêverie. Donne-moi la somnolence de tes bourgeois filistins. Donne-moi ta foi aux livres... » Ce n'était qu'une vingtaine d'années avant Sadowa. L'Allemagne de Robert Blum, Varnhagen von Ense, Ruge, Welcker, Waldeck, Gagern, est devenue l'Allemagne de Bismarck, Treitschke, Bernhardi. Quantum mutatus ab illo !

Et l'Italie ? Ne la croyait-on pas atteinte d'impuissance politique, vouée aux dissensions, émiettée pour toujours ? N'était-elle pas « une expression géographique » au commencement du XIXe siècle. Le même auteur l'apostrophe en ces termes : « Italie, donne-moi tes vieilles discordes, ton esprit d'isolement et d'orgueil local... »

Et la Russie de la première moitié du XIXe siècle, la Russie de Nicolas Ier n'était-elle pas aux yeux de l'Occident un gouvernement sans nation, une formidable machine de conquête au dehors, d'oppression à l'intérieur, une force aveugle et inanimée ? « La Russie ne compte pour rien en Russie, jugeait Michelet. Il n'y a pas de nation, il y a un bureau et un fouet; le bureau c'est l'Allemand, le fouet c'est le Cosaque. » On ne pourrait plus appliquer cet aphorisme cruel à la Russie d'aujourd'hui et de demain.

Il y eut aussi dans le continent européen dominé par l'absolutisme des époques où l'on considérait l'An-

gleterre avec ses luttes électorales et parlementaires, avec le désordre apparent et prétendu de son régime, comme un pays en décadence. C'était encore le cas à l'époque de la réaction européenne après la révolution de juillet. Lisez les mémoires de Metternich, sa correspondance avec les ambassadeurs à l'époque de la réforme électorale en Angleterre.

Mais faut-il chercher si loin dans le passé ? N'avonsnous pas entendu pendant plusieurs années des voix déplorant la prétendue décadence de la France, la représentant comme un pays déchiré par la lutte des partis, rongée par le cosmopolitisme, la fièvre d'or et l'indifierentisme moral; il y avait tout récemment encore des cassandres qui prophétisaient la dissolution de cet État en cas de guerre. Qu'étaient toutes ces prophéties, sinon de ridicules illusions, des erreurs foncières ou des vœux malveillants ?

Il y a néanmoins des gens qui, pour faire le tableau de la Pologne de demain, évoquent l'ancienne république du temps de la guerre de Sept-Ans, et fondent leur appréciation de la cause polonaise sur des opinions surannées, opinions du reste en grande partie erronées et ne correspondant même pas à la réalité d'il y a cinquante ans. Malgré la fausseté de cette méthode, les auteurs qui l'emploient prétendent être des historiens sérieux, des juges sévères mais justes et même des amis de la Pologne. Que Dieu nous préserve de tels amis et nous viendrons bien nous-mêmes à bout de nos ennemis !

Les partages et leurs conséquences

pour la nation polonaise.

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le courant réformateur se dessinait de plus en plus nettement; il visait à l'affermissement du pouvoir, à l'institution de la monarchie héréditaire, au règlement des finances, à l'augmentation des troupes. Les puissances voisines prirent la ferme résolution de s'opposer par tous les moyens de la force et de l'intrigue aux tentatives réformatrices. Le traité de Pétersbourg, conclu le 11 avril 1764 entre Catherine II et Frédéric II, contenait des articles secrets où les deux souverains garantissaient la constitution polonaise, c'est-à-dire où ils juraient de maintenir le système d'anarchie. Le premier partage de 1772 créa une solidarité entre les trois États complices. Frédéric II écrivait le 9 avril 1772 au prince Henri : « Cela réunira les trois religions grecque, catholique et calviniste (c'està-dire la Russie, l'Autriche et la Prusse) , car nous communions d'un même corps eucharistique qui est la Pologne, et si ce n'est pas pour le bien de nos âmes, ce sera sûrement un grand objet pour le bien de nos États. »

Et le prince Henri répondait : « Si tout cela conduit à une alliance durable des trois puissances, cetti' alliance fera la loi à l'Europe. »

Les puissances occidentales assistaient à ce partage, les unes indifférentes, les autres impuissantes.

« Choiseul a plus contribué que personne aux infortunes qui accablèrent la Pologne », dit l'historien français (A. Rambaud). « Un mot de Choiseul eût encouragé l'Autriche, empêché Frédéric de signer le traité de 1764, réfréné l'audace de la tsarine. Ce mot, il ne le dit pas. »

Le roi d'Angleterre George III, en répondant le 27 octobre 1772 à la lettre du dernier roi polonais, ne trouva que ces paroles de vaine compassion : « Je crains que ces malheurs soient arrivés au point de ne pouvoir être redressés que par la main du Tout -Puissant et je ne vois pas d'autre intervention qui puisse y remédier... La justice doit être le guide invariable des souverains... Mais si malheureusement des intérêts temporels l'emportent quelquefois sur elle, il faut espérer qu'elle reprendra toujours sa place dans des conjonctures plus favorables. »

Et la vertueuse Marie-Thérèse participait aussi à ces spoliations avec des apparences d'affliction; elle « prenait en pleurant », mais n'en prenait pas moins et s'efforçait de prendre le plus possible.

Ce fut un spectacle sans exemple que celui des puissances absolutistes, avec leur despotisme dur, leur mépris pour la liberté individuelle et les droits du peuple,

leur aversion contre toute tentative d'opposition et de libre discussion, jouant le rôle de défenseurs des libertés polonaises.

Voici le tableau de cette tragicomédie peint par Michelet :

« C'est un regard d'intérêt d'abord, une attention de bon voisinage, l'inquiétude fraternelle que donnent à la Russie les dissensions de la Pologne.

» Et elle aime tant cette Pologne, qu'elle ne peut souffrir qu'aucun Polonais soit opprimé par les autres. Philosophe, enthousiaste de la tolérance, elle s'intéresse particulièrement aux dissidents; elle vient au secours de la liberté religieuse.

» C'est le premier moyen de dissolution, la première opération de la Russie sur la Pologne.

» Ce n'est pas tout, l'impératrice ne protège pas moins les Polonais, fidèles à leurs anciennes lois barbares, à leur vieille anarchie.

» C'est le second moyen de dissolution. » Admiratrice de l'antique constitution de la Pologne, elle ne souffrira pas que le pays se transforme, ni que le gouvernement y prenne aucune force...

» La troisième opération, plus hardie, n'est plus seulement politique, mais sociale. Dès 1794, au temps de Kosciuszko, la Russie n'entre en Pologne que pour assurer le bien-être des innocents habitants des campagnes. Elle pousse le cri de Spartacus, l'appel aux guerres serviles; c'est le premier essai du système appliqué par l'Autriche en 1846, dans les massacres de Galicie. >

En 1788, la célèbre « Diète de quatre ans i se réunit à Varsovie. Elle fit une grande tentative de réformer l'État; le principal résultat de la réforme fut la constitution du 3 mai 1791. Cette constitution, qui pouvait sauver la Pologne, venait trop tard ; ses voisins étaient trop vigilants pour permettre à l'État, qu'ils considéraient déjà depuis des années comme leur proie, de s'affermir et de se régénérer. « Tandis que la constitution française de 1791 a pour but de retirer à la royauté des pouvoirs excessifs, la constitution polonaise de 1791 se propose de lui restituer ses prérogatives essentielles, dit l'historien français (A. Rambaud). L'une mettait fin à l'absolutisme, l'autre à l'anarchie... La constitution polonaise, qui admet deux chambres, est, en tant que constitution monarchique parlementaire, supérieure à la nôtre. Elle accorde au roi plus de prérogatives que la constitution de France... C'est pourtant cette constitution polonaise que Catherine II va dénoncer à l'Europe comme l'œuvre de révolutionnaires jacobins... »

Les patriotes polonais concevaient bien le danger qui menaçait leur patrie. Le roi de Prusse joua d'abord le rôle de Ponce-Pilate; voici sa lettre du 15 mars 1791 au comte Goltz, son ministre en Pologne : «Je ne puis vous donner assez à connaître mon étonnement de ce qu'un bruit sur le partage de la Pologne a pu y parvenir, et

plus encore de ce que, quand il m'attribue de pareilles; vues, on ait pu y ajouter la moindre croyance. Ma volonté est que vous garantissiez sur-le-champ, en mon nom, la fourberie et la fausseté d'une pareille nouvelle^ et que partout et dans toutes les occasions vous déclariez d'une manière positive et solennelle que c'est un bruit uniquement inventé par la méchanceté, pour semer la discorde entre la Diète et moi. J'affirme hardiment que non seulement il n'a été question en aucune manière d'un nouveau partage de la Pologne, mais que je serai moi-même le premier à m'y opposer. »

La catastrophe approchait à grands pas. Le 18 mai 1792 la Russie déclarait la guerre à la Pologne et 100,000 Russes envahissaient la Lithuanie. « La liberté et l'indépendance de la sérénissime République de Pologne ont dans tous les temps excité l'attention et l'intérêt de tous ses voisins. » Ainsi commençait la déclaration. « S. M. l'impératrice qui, à ce titre, joint celui de ses engagements formels et positifs avec la République, s'est encore plus particulièrement attachée à veiller à la conservation intacte de ces deux attributs précieux de l'existence politique de ce royaume. »

Et puis, passant à la constitution du 3 mai 1791, laquelle, comme nous l'avons vu, abolit l'anarchie, le document prétendait que cette constitution « renversait de fond en comble l'édifice du gouvernement à l'ombre duquel la République a fleuri et prospéré tant de siècles ».

« Ce jour (3 mai 1791) la vit disparaître, et sur ses

ruines s'éleva une monarchie qui ne laisse pas même aux Polonais le vain simulacre de cette liberté et de ces prérogatives dont ils se sont toujours montrés si jaloux. Le trône, d'électif qu'il était, est déclaré héréditaire; et cette loi que la sagesse de leurs ancêtres avait dictée et qui défend, du vivant d'un roi, de s'occuper du choix d'un successeur, a été violée aussi audacieusement que toutes celles qui garantissaient la consistance permanente de la République. »

On voit bien que l'impératrice-autocrate, à la veille du second partage, était une admiratrice plus fervente des libertés polonaises que J.-J. Rousseau et Mably qui les considéraient comme un peu excessives.

Bientôt suivit le second partage de la Pologne. Et à la veille du troisième partage, le 2 décembre 1794, l'impératrice, répondant à la lettre désespérée du dernier roi de Pologne, écrivait : « Le sort de la Pologne, tel que Votre Majesté me le dépeint, est une suite des maximes destructives de chaque ordre et de toutes les institutions sociales que les Polonais ont puisées dans l'exemple d'un peuple abandonné à tous les égarements (c'est-à-dire de la France). Toutes mes sollicitudes, toutes mes peines ont été payées d'ingratitude, de haine et de trahison. »

On ajoutait ainsi une cruelle raillerie aux coups mortels portés à l'État.

Les souffrances de la Pologne, qui commencèrent aux

partages et qui durent jusqu'à nos jours, sont sans analogues dans l'histoire moderne des peuples civilisés. Un auteur français pouvait dire avec raison qu'en comparaison des Polonais, Silvio Pellico n'avait pas souffert. La division de la nation par trois États dominateurs est en lui-même un malheur immense; en outre le sort des Polonais sous les trois sceptres fut déplorable, sauf certaines époques d'allégement partiel, comme au royaume de Pologne en 1815-1830 et en 1861-1863, en Galicie depuis 1867 et, jusqu'à un certain point, en Prusse, de 1840 à 1848.

Après avoir détruit l'État polonais, les trois puissances firent tous leurs efforts pour anéantir la nation et l'âme polonaises. La volonté des Polonais de garder leur nationalité, leur résistance à la dénationalisation fut désormais un péché mortel. On traita cette résistance d'intrigue polonaise, de polonisme, comme si le phénomène de la vitalité nationale était quelque chose d'artificiel et de coupable.

Chaque fois que les liens politiques entre les États souverains se resserraient, le sort de la Pologne devenait extrêmement dur. L'époque la plus pénible pour la nation polonaise, dans ses trois parties, fut celle qui suivit le traité de Miïnchengrsetz, conclu en 1833, et par lequel les trois États complices s'obligèrent réciproquement à étouffer conjointement toute tentative des Polonais ayant pour but le recouvrement de leurs droits nationaux. Bientôt, en 1835, ce fut la célèbre entrevue des souverains à Kalisz, accompagnée d'une grande

revue de troupes russes et prussiennes et de fêtes solennelles, scellant la fraternité des deux armées. Te fut après ces fêtes, en passant par Varsovie, que le tsar Nicolas Ier prononça, le 16 octobre 1835, un discours devant la députation de Varsovie, venue pour lui présenter ses humbles hommages. « Si vous vous obstinez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de Pologne indépendante et de toutes ces chimères, dit-il, vous ne pouvez qu'attirer sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je vous déclare qu'à la moindre émeute, je ferai foudroyer la ville, je détruirai Varsovie, et certes ce ne sera pas moi qui la rebâtirai. » Ces paroles, prononcées en pleine paix, étaient bien conformes au régime impitoyable de l'époque.

Dans cette Pologne partagée et opprimée, on s'efforça d'extirper la nationalité; l'éducation publique fut l'instrument principal de cette dénationalisation. Dès les premières années d'études, on inculquait à la jeunesse cette pensée que tout ce qui est vertu, honneur, héroïsme chez les autres nations est crime, trahison ou folie chez les Polonais. On traitait d'anarchie, de révolution, d'esprit subversif, les tendances nationales les plus naturelles.

Un Polonais à l'école prussienne était obligé d'apprendre et de réciter les exploits d'un Frédéric II, spoliateur de sa patrie, d'admirer le courage patriotique dans le Befreiungskrieg de 1813, de faire l'éloge de Scharnhorst, de Gneisenau, de Bliicher et, plus tard, de Moltke et de Bismarck. Dans la Pologne russe il appre-

nait par cœur les événements glorieux du règne de Catherine II, les faits d'armes de Souvaroff, de Paskievitch ou de Skobeleff, il lisait des pages d'histoire exprimant le juste orgueil national russe de l'abolissement du joug des Tartares, ou des luttes ultérieures contre les envahisseurs de la Russie.

Dans les écoles autrichiennes, on lui enseignait une admiration analogue pour l'histoire de la glorieuse maison de Habsbourg, pour Eugène de Savoie, pour Marie- Thérèse, pour Radetzky.

Mais en même temps — sauf dans les époques de liberté relative dont j'ai parlé plus haut — on passait sous silence l'histoire héroïque et tragique des luttes polonaises pour l'indépendance, et si l'on en parlait, on traitait ces luttes de folie ou de haute trahison. Quels pouvaient être les sentiments d'un Polonais entendant traiter ses héros nationaux, tels que Kosciuszko, Jasinski, Kniaziewicz, Dombrowski, Prondzynski, Bem, Dembinski, de rebelles, d'aventuriers ou de fous !

On appelait renégats, dans les États respectifs, tous ceux qui renonçaient à servir leur patrie et embrassaient la cause d'une nation ennemie. Mais en même temps les Polonais étaient témoins d'un phénomène très fréquent; notamment que ceux d'entre eux qui renonçaient à leur nationalité, parfois à leur religion, et qui servaient la cause des dominateurs, parvenaient aux charges supérieures; ils étaient ostensiblement favorisés au détriment de ceux qui restaient fidèles à leur patrie.

Ainsi, on leur apprenait à mépriser tout ce qui était l'expression la plus noble de l'âme nationale, on tentait d'arracher de cette âme ce qu'elle possédait de plus sacré : le patriotisme. Leurs rêves séculaires étaient insensés, leurs vœux criminels.

Le patriotisme est pourtant le lien social le plus élémentaire; en arrachant ce sentiment de l'âme humaine, on rend l'homme égoïste, on lui enlève la conscience de ses devoirs sociaux, on le pousse vers une véritable anarchie de l'esprit. Les puissances copartageantes, en se répandant en plaintes hypocrites sur l'anarchie polonaise, faisaient tout pour la développer et s'ils n'y ont pas réussi, c'est uniquement grâce à la résistance invincible qu'opposa la nation à toutes les tentatives de la désorganiser et de la corrompre.

L'action désorganisatrice des gouvernements s'étendait dans tous les domaines de la vie publique et privée en Pologne.

La Pologne cessa d'être un État au moment même où elle abordait la voie de la grande réforme sociale. La loi du 18 avril 1791 soustrait les citadins à la juridiction nobiliaire, leur ouvre la voie aux fonctions publiques, facilite l'anoblissement des roturiers. La constitution du 3 mai 1791, ce testament politique et social de la République, trace un vaste plan de réforme, crée une grosse brèche dans l'ancien système fondé sur l'om-

nipotence de la noblesse, fait un grand pas vers l'égalité de tous les citoyens. Elle tend à remplacer le pouvoir patrimonial par des conventions entre propriétaires et paysans, obligatoires pour les deux parties contractantes; elle proclame solennellement que la classe des cultivateurs du sol « constitue la force principale de la République ». L'ordonnance universelle du généralissime Thadée Kosciuszko du 7 mai 1794 poussa la réforme plus loin; le paysan fut désormais un citoyen, jouissant de la protection des lois générales, libre de sa personne; les droits des propriétaires fonciers furent considérablement restreints, leur pouvoir réfréné par l'intervention de l'État, intervention réglementée et précisée minutieusement par cette ordonnance.

Mais c'était là le chant du cygne. L'État fut supprimé et la nation passa sous le joug étranger sans être parvenue à la grande réconciliation des propriétaires fonciers et des paysans, ces deux classes principales de la société polonaise, pour la plupart agricole. Les États dominateurs surent profiter de la rancune sociale latente, inévitable dans les relations rurales fondées sur le servage; ils envenimaient cette rancune, pour pouvoir jeter, le moment venu, une classe contre l'autre.

L'Autriche, après les partages de la Pologne, fut la plus habile et la plus persévérante dans cette politique de divide et impera, exercée, d'ailleurs, aussi par les deux autres États, mais avec moins de succès. Le régime autrichien en Pologne, changé assez radicale-

ment depuis 1867, fut funeste dans ses méthodes et dans ses effets depuis les partages jusqu'à cette date. La bureaucratie, bornée et insolente, recrutée en majeure partie des rebuts de la société allemande et tchèque, semait dans les couches inférieures de la nation la haine des hautes classes, révoltait des serfs contre des seigneurs, des ouvriers contre des maîtres, s'ingérait dans les relations entre enfants et parents », dit l'éminent historien. « Des starostes des cercles (préfets) et autres fonctionnaires d'État traitaient injurieusement des propriétaires fonciers, leur imposant d'immenses amendes pour des crimes purement inventés... » Le comble de ces menées fut la jacquerie, préparée par les autorités de la Galicie de 1846.

En même temps on étouffait sur les terres polonaises toute propagande et tout mouvement d'esprit portant l'empreinte démocratique. Ce n'est qu'à l'époque de la grande émigration polonaise, qui suivit l'échec de l'insurrection de 1830-31, et qui se dirigea d'abord vers la France, que les Polonais purent répandre leurs idées démocratiques. Ils fondèrent en 1832 la Société démocratique ayant pour devise « Par le peuple libre à la Pologne libre ». Toutes les tentatives d'établir un gouvernement national en Pologne après 1831 débutaient toujours par un décret d'affranchissement des paysans et d'abolition de tous les privilèges sociaux. Tel fut le manifeste du Gouvernement national de Cracovie du 22 février 1846 et celui de Varsovie du 22 janvier 1863. Ces proclamations reflétaient sans aucun doute la vraie

disposition d'une grande majorité de la nation. Ce qui n'empêcha pas les gouvernements dominateurs, après l'abolition du servage, de répandre, par leurs agents dans la population rurale polonaise, l'opinion que les classes éclairées de la Pologne désiraient le retour de l'ancienne servitude des paysans, et qu'au cas de la restauration de la Pologne, elles en profiteraient pour la rétablir.

Voici un tableau tout récent de cette action désorganisatrice, décrit par la plume d'un auteur français :

« La Prusse et la Russie ont tout entrepris pour lui {c'est-à-dire, à la Pologne) faire perdre ses qualités morales, la décourager, la corrompre, l'énerver. Elles ne se contentent point de punir la fidélité aux traditions politiques et religieuses, de détourner du respect des parents, de diviser les classes, les lois agraires maintenant les servitudes sur les terres de la noblesse pour prolonger la division entre elle et paysans, les employés de l'État fomentant perpétuellement les zizanies. Elles pourchassent les laborieux, en flattant les paresseux, elles confisquent l'épargne, elles veulent abrutir l'individu, elles terrorisent la famille, la société. » (M. A.

Leblond) .

Passons à un autre domaine de cette action désorganisatrice. Sauf dans les périodes d'autonomie que nous avons indiquées, les Polonais ont été jusqu'ici ex-

clus dans leur propre patrie, de l'exercice des fonctions publiques. Tous les emplois d'État étaient réservés aux ressortissants de la nation dominatrice. D'abord on éli mina les Polonais des hautes situations, puis on passa aux emplois moins importants, et enfin on leur enleva en Prusse et en Russie toutes les fonctions, même celles de facteurs, d'employés de chemins de fer et d'huissiers des bureaux d'État. Il existe, en outre, toute une série de lois exceptionnelles frappant la nationalité polonaise. Laissons de côté l'iniquité politique et morale de cet ordre de choses; arrêtons-nous seulement à la question de l'influence qu'un tel régime pouvait exercer sur le caractère national du peuple opprimé.

D'abord il est évident qu'une population ne peut se pénétrer du respect des lois en vigueur, qu'à condition de les voir justes et égales pour tous. Rien n'exaspère et ne démoralise une population autant que les privilèges basés sur la caste, la nationalité, la confession. C'est là un axiome de psychologie politique.

Il est, en outre, hors de doute que la participation à la gestion des affaires publiques, législatives, judiciaires, administratives, municipales, constitue pour toutes les classes de la société une école permanente d'ordre et de discipline. Or, en excluant les Polonais des fonctions publiques, on les mettait dans un état d'infériorité humiliante. On faisait tout pour tuer chez eux le sens de la légalité, pour rendre exécrable aux yeux de la nation ce pouvoir dont elle n'est que l'objet sans pouvoir en être un élément constitutif.

Enfin, le mépris de la légalité et le dédain de la population, traits caractéristiques de la bureaucratie établie dans un pays traité longtemps en province conquise,, n'étaient pas de nature à faire naître le sentiment de l'ordre dans la population. Et si la nation polonaise n'est pas devenue un peuple sans principes, sans morale, sans esprit d'ordre et de légalité, elle ne le doit qu'à sa grande force vitale, à l'esprit social et et à l'esprit de solidarité qui lui sont innés. Si les Polonais ne sont pas devenus anarchistes sous la domination et l'oppression étrangères, bien propices pourtant à engendrer l'anarchie, c'est qu'ils ne l'étaient ni par leur nature ni par leurs traditions historiques. Les théoriciens de l'anarchisme constatent ce trait caractéristique que la Pologne est la nation où on rencontre le moins d'anarchistes. Anatole Leroy-Beaulieu a noté que fort peu de nihilistes étaient d'origine polonaise. Et voici l'opinion des Français qui visitèrent le royaume de Pologne il y a quelques années et qui y arrivèrent pénétrés de la fameuse légende sur l'anarchie dans le caractère polonais : « Anarchie... Le public a horreur de l'anarchie dont vous menacent quelques révolutionnaires mal armés : ici c'est une anarchie autrement redoutable, non pas une anarchie qui dissocie mais qui asphyxie en faisant le vide, honteuse sans excuse, administrativement criminelle, une anarchie organisée par les bureaux, dont les effets se font donc sentir partout et sans éclat, une anarchie instituée en système de gouvernement : c'est le nihilisme d'État. » (Marius-Ary Leblond.)

Mais comment concilier celle horreur de l'anarchie chez le Polonais moderne avec la légende de celte anarchie dont aurait été imbue jadis la nation polonaise? Il faut réduire cette légende à ses justes proportions. Des auteurs étrangers qui décrivent l'État polonais au déclin de son existence, à l'époque de l'extrême faiblesse de son gouvernement, constatent que l'affaiblissement de l'État ne fut point suivi de la dissolution des mœurs, de la société, de la famille. La société reste intacte; seul, le pouvoir exécutif lui a manqué.

Rulhière, qui jugea sévèrement l'incapacité du gouvernement polonais au XVIIIe siècle, reconnaît pourtant à la nation de grandes vertus civiques et de solides qualités : « Malgré les malheurs dont nous entreprenons le récit, il y a encore quelque plaisir à considérer par quel respect des coutumes antiques, par quel sentiment profond et durable de l'égalité primitive entre tous les citoyens, s'est maintenu depuis plus de mille ans ce gouvernement des premiers Européens, dans un pays où se sont introduites successivement une religion plus sainte, une civilisation plus perfectionnée, des mœurs plus polies et plus corrompues et des relations plus étendues et plus dangereuses avec les nations voisines... On vit toujours parmi eux, au milieu des fureurs de parti, une facilité de conciliation inconcevable pour tout autre peuple; les querelles les plus tumultueuses se dissipent en menaces; tout est en armes, et tout s'apaise et se réconcilie... »

Et en décrivant la plus triste époque de la Pologne, le

règne d'Auguste III, contemporain de Louis XV, Rulhière dit :

« Ce qui peut à peine se comprendre, c'est que dans une pareille anarchie, elle (la Pologne) paraissait heureuse et tranquille. La sûreté régnait dans les villes; les voyageurs pouvaient, sans rien craindre, traverser les forêts les plus solitaires et les routes les plus fréquentées. Jamais on n'entendait parler d'aucun crime, et rien peut-être ne fait plus honneur à la nature humaine et ne confirmerait mieux l'opinion philosophique que l'homme est naturellement bon. Toutes les haines de religion semblaient assoupies. On ne vit nulle part se produire aucun zèle fanatique. Plus d'injures, plus de ressentiment... »

La faiblesse du gouvernement, l'extrême décentralisation du pouvoir, ces défauts, qui ont, il est vrai, amené et facilité les partages, ont en quelque sorte contribué à la future renaissance de la nation. Michelet comprit bien ce phénomène : « C'est ce qui rendit le partage si facile : la Russie était un gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans gouvernement. Celle-ci était restée à peu près au point des États de XVIe siècle, avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur son territoire. Cette vie n'étant pas centralisée, en tuant ce qu'elle avait de central, on n'a rien tué du tout. »

Cette force immanente de la société polonaise est restée indemne, ce qui permit à la nation de maintenir et même de consolider son existence durant la longue

et douloureuse période de son assujettissement, où, selon le mot très juste de Rulhière, « cette république exposée à tous les désordres de son anarchie ressentit encore toutes les agitations d'un despotisme étranger. »

La Pologne et ses dominateurs.

Les trois puissances co-partageantes se rendaient parfaitement compte que pour justifier l'oppression de la nation au XIXe siècle, il fallait trouver autre chose que le rappel incessant des prétendus vices nationaux de la Pologne du XVIIIe siècle. Il aurait été trop inique d'imputer aux générations nées après les partages les errements de leurs aïeux. Il fallait donc trouver des prétextes de date plus récente. On inventa alors une argumentation aussi souple qu'injustifiée. On prétendit que les gouvernements dominateurs étaient pleins de bienveillance envers cette malheureuse nation, mais que, par ses exigences démesurées et par ses continuelles insurrections armées, elle compromettait et aggravait elle-même sa situation. Tout récemment, nous avons nous-même trouvé l'écho de ces insinuations chez un auteur français jouissant, paraît-il, du renom d'historien. Cet écrivain n'a pas hésité à affirmer que le gouvernement russe accorda plusieurs fois l'auto-

nomie aux Polonais, mais que ceux-ci par leur insatiabilité, et en aspirant à une complète indépendance, compromirent tout à chaque reprise.

Mais même si cela était vrai, ces aspirations n'auraient-elles pas été légitimes et naturelles ? Les avantages obtenus ne s'appliquant qu'à une partie de leur ancien territoire, les Polonais n'auraient-ils pas été justifiés dans leur désir de les voir s'étendre à tous les tronçons de leur patrie morcelée ?

Et n'est-il pas étonnant aussi qu'un auteur étranger, n'ayant que des notions très superficielles sur la Pologne s'arroge le droit de faire des admonestations à la nation entière, et de lui en vouloir de ce qu'elle n'ait pas abandonné ses aspirations innées et sacrées à l'indépendance ?

Quant à ceux qui formulent ce genre de reproches, s'ils veulent prouver que le peuple polonais ne se rendait jamais compte de ce qui était réalisable à un moment donné, ils altèrent sciemment la vérité historique. Il est faux de dire que ce peuple repoussait sans due considération toutes les concessions que lui faisaient les États dominateurs. Il est injuste de représenter cette nation comme intransigeante et irréconciliable par parti-pris. Nous en avons une preuve suffisante dans l'attitude des Polonais de la Galicie autrichienne pendant le demi-siècle de son existence autonome. Ils apprécièrent les avantages qui leur furent accordés et devinrent dans la monarchie un élément d'ordre, de loyauté et de travail pacifique, sans renon-

cer toutefois aux revendications sacrées et séculaires de la nation.

Cependant, dans les deux autres États copartageants, on créait un cercle vicieux pour les Polonais; on les oppressait et on les exaspérait par des vexations sans nombre, fomentant ainsi un mécontentement général, et ensuite on se servait des manifestations de ce mécontentement pour justifier de nouvelles mesures vexatoires.

Les vicissitudes des Polonais sous la triple domination leur ont donné la triste conviction que le sort de la nation ne dépendait presque point de son attitude et que, sous le terrible joug du régime oppresseur, même en témoignant d'une adaptabilité et d'une docilité excessives, ils ne pouvaient rien faire pour l'amélioration de leur sort. Les gouvernements dominateurs s'inspiraient-ils de l'esprit d'oppression, ou, selon les circonstances, recouraient-ils aux concessions, ils le faisaient toujours selon leurs propres vues, et surtout sous l'influence de leur politique étrangère, sans le moindre souci de la disposition antérieure de la nation polonaise et de ses sentiments. Pour mieux apprécier la justesse de cette assertion, il faut examiner brièvement la situation sous les trois gouvernements.

En Prusse, il n'est que trop clair que le système d'extermination, appliqué aux Polonais, ne fui pas causé par leurs tentatives insurrectionnelles. On y répétait, il est vrai, parfois des phrases stéréotypées sur i l'intrigue polonaise », mais il était évident (pie le péché originel de la nation consistait en sa vitalité: on lui en voulait de ne point vouloir mourir. La loyauté de la population n'empêchait point le gouvernement de décréter des mesures d'exception et d'aggraver l'intensité de l'oppression. Cette loyauté servait même au gouvernement, en quelque mesure, d'encouragement. En voici un exemple. Le 18 mars 1867, les Polonais protestèrent contre leur incorporation dans la Confédération germanique du Nord. Bismarck leur reprocha leur ingratitude, en rappelant que « malgré les encouragements qu'ils recevaient, malgré les insurrections qui éclataient tous les quinze ans dans les autres tronçons de leur patrie, les Polonais sous la domination prussienne ne se laissèrent pas gagner en grand nombre aux idées insurrectionnelles ».

Il en tira la conclusion que les Polonais sujets prussiens étaient satisfaits de leur sort, se servant ainsi de leur loyauté à leur détriment.

Enfin, ces derniers temps, on cessa de prétendre que les mesures oppressives étaient une réaction gouvernementale contre les menées subversives des Polonais. On devint plus sincère et on se contenta de motiver les mesures d'extermination en évoquant le fantôme du péril polonais, causé par les qualités précieu-

ses de la nation, par sa vitalité, sa vaillance, sa persévérance.

Le système prussien appliqué en Pologne n'est que trop connu dans tout le monde civilisé. La proscription de la langue polonaise jusque dans l'enseignement primaire et dans les prières scolaires, la loi sur l'expropriation forcée des terres appartenant aux Polonais, l'action des pangermanistes, les vexations de toute sorte ont acquis une notoriété trop étendue et trop éclatante pour qu'il soit nécessaire d'y revenir encore une fois.

Il n'est pas difficile de constater que la situation des Polonais en Autriche n'était pas en relation avec leur attitude envers le gouvernement. Cette attitude était, après les partages, parfaitement loyale, mais cela n'empêchait point le gouvernement d'exercer contre les Polonais un système plein de malveillance et de vexations. Le changement de politique était, en une certaine mesure, le résultat du mouvement constitutionnel et décentralisateur qui se dessina nettement après les défaites de 1859 et 1866. Il était dû au revirement dans la politique étrangère de la monarchie, revirement qui se produisit après la renonciation forcée aux terres italiennes, et après son écartement complet de la Confédération germanique. Les Polonais surent saisir le moment favorable et en profiter pour le bien de la nation, mais leur attitude était plutôt une consé-

quence qu'une cause du changement dans la politique du gouvernement. En tout cas, leurs déclarations loyales ne purent trouver un écho et produire l'effet désiré que dans l'atmosphère et sous l'impression des grands événements de la politique générale.

La situation des Polonais sous le sceptre russe demande une attention particulière. D'abord, parce que actuellement en Europe occidentale, en France surtout, on réduit souvent la question polonaise au problème de l'amélioration des rapports entre la Russie et la Pologne.

Ensuite, c'est à la Russie que sont échues après les partages les parties de la Pologne les plus importantes aussi bien au point de vue de l'étendue du territoire qu'à celui du nombre de la population et de la richesse des ressources naturelles. C'est là que se trouvait après les partages le centre de gravité de la nation, et c'est là que se décidèrent plusieurs fois, par la force des armes, les destinées de la Pologne.

Enfin, en Pologne russe, il y eut deux courtes périodes de concessions, suivies chaque fois de plus longues périodes d'oppression. Et il n'est pas sans intérêt d'examiner les véritables causes de ces revirements.

Mettons de côté l'époque qui suivit immédiatement les partages et qui fut une époque de russification

vigoureuse, jusqu'à l'avènement au trône d'Alexandre Ier, qui amena un certain relâchement. Commençons par le Congrès de Vienne, qui réunit le Royaume de Pologne à la Russie. Les deux périodes de concessions dont nous avons fait mention furent les époques de 1815 à 1830 et 1861 à 1863; les périodes de répressions qui les suivirent durèrent : la première de 1831 à 1861, la seconde de 1863 jusqu'à nos jours.

Les répressions exercées durant ces deux époques furent parfois représentées par les oppresseurs comme une conséquence nécessaire des insurrections polonaises de 1830 et 1863. Nous ne discuterons pas ici la question de savoir si ces représailles atroces étaient un moyen bien choisi pour acquérir l'attachement de la population et pour préserver l'État de nouvelles insurrections. Nous constaterons qu'on ne se bornait jamais à étouffer l'insurrection à main armée et d'une façon sanglante, et à supprimer des libertés politiques, redoutables aux yeux du gouvernement despotique. Le gouvernement se vouait chaque fois à un travail systématique d'oppression et de russification graduelle et progressive. Il était visible que le but du système était non seulement d'établir le pouvoir russe en Pologne, mais aussi d'affaiblir, de dégrader et de désorganiser la nation, d'introduire l'élément russe, la langue russe, l'esprit russe dans toutes les branches de la vie publique, et d'enfermer la vie polonaise dans le cercle étroit des relations de famille et des rapports strictement privés.

Durant toute l'époque de 1831 à 1861, l'attitude de la population polonaise fut parfaitement loyale. En 1846 une insurrection nationale éclata dans la République de Cracovie et en Pologne autrichienne; elle n'eut point de répercussion dans le Royaume de Pologne. En 1848, le mouvement révolutionnaire emporta presque tous les peuples; il trouva un écho en Pologne autrichienne et en Pologne prussienne, où un soulèvement sérieux éclata; la Pologne russe resta tranquille. Pendant la guerre de Crimée, les puissances occidentales comptaient sur un mouvement insurrectionnel en Pologne; les temps y étaient extrêmement propices. Le gros de l'armée russe étant accaparé par la terrible lutte, l'Autriche prit une attitude menaçante; la tranquillité du Royaume de Pologne ne fut point troublée. La police, extrêmement vigilante, sévissant contre la moindre apparence de menées subversives, ne put découvrir durant toute cette période que quelques complots insignifiants, auxquels participaient une poignée de jeunes gens. Et pourtant cette attitude de la nation n'améliora pas son sort. Le successeur de Nicolas Ier, Alexandre II, vint à Varsovie et prononça son fameux discours du 23 mai 1856, où les mots « point de rêveries » furent répétés deux fois, suivis d'une admonition sévère : « Le bonheur de la Pologne dépend de son entière fusion avec les peuples de mon empire. Ce que mon père a fait est donc bien fait : je le maintiendrai. »

Les réformes de 1861-62 étaient issues d'un ensem-

blc de circonstances, ayant trait à la politique étrangère, et furent accordées précisément à une époque, t)ù des troubles graves et des manifestations antigouvernementales éclatèrent au Royaume de Pologne.

La parfaite loyauté de la nation polonaise pendant le demi-siècle qui s'écoula dès 1863 ne put pas arrêter la marche progressive et incessante des mesures russificatrices et l'introduction de lois d'exception. Au contraire, on prétendait que les plaintes polonaises n'étaient que le produit de l'imagination de quelques têtes chaudes, tandis que les masses étaient visiblement contentes de leur sort.

Les époques de réaction et de répressions étaient donc empreintes d'un caractère stable, prémédité, ainsi que d'un implacable esprit de suite. Ce ne fut point le cas pour les périodes de concessions (1815-30 et 1861-63) qui eurent toujours jusqu'à présent quelque chose de temporaire, de précaire et de fragile.

Ce qui caractérise ces deux périodes, et surtout la première, la plus importante au point de vue de sa durée et de l'étendue des concessions accordées, c'est que l'amélioration du sort des Polonais fut due chaque fois aux contingences de la politique extérieure. Il se trouvait toujours une puissance étrangère qui cherchait à gagner les sympathies des Polonais, et dont la protection pouvait être une menace directe ou indi-

recte contre la Russie. Pour parer à ce coup, la Russie s'appropriait la méthode de son adversaire et cherchait à le devancer. Il se produisait alors une surenchère de concessions et de promesses; mais leur réalisation était toujours au-dessous des espérances provoquées.

Cette origine extrinsèque et passagère des concessions, basée sur une rivalité temporaire avec un adversaire extérieur, était une des principales causes de la fragilité de la combinaison politique qui en résultait. La réalisation des promesses, prodiguées à l'heure du danger, outrepassait parfois le pouvoir de ceux qui les avaient données. Les Polonais avaient une tendance naturelle à prendre ces promesses au sérieux dans toute leur étendue, le parti opposé, au contraire, les réduisait au minimum et remettait la réalisation du reste à une époque indéfinie et qui n'arrivait jamais.

Ce qui était encore plus grave, c'est qu'il y avait en Russie des éléments qui considéraient comme une faute politique impardonnable, sinon les promesses mêmes, du moins leur réalisation, et qui faisaient leur possible pour l'entraver et pour amener la ruine de l'œuvre réconciliatrice.

D'où conflit fatal, inévitable.

Il faut rechercher les origines de la constitution, octroyée au Royaume de Pologne en 1815, dans la rivalité entre Alexandre Ier et Napoléon Ier.

Après Friedland et Tilsit, Napoléon créa le duché de Varsovie, qu'il considérait comme l'avant-garde de sa puissance à l'est. Alexandre redoutait cette création limitrophe de son pays, et attribuait à Napoléon le dessein de reconstituer l'ancienne Pologne aux dépens des immenses provinces polonaises enlevées par Catherine. Alexandre demandait incessamment à Napoléon des garanties rassurantes à ce sujet, il exigeait la signature d'un traité, dont la première phrase aurait été : «Le Royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» Dans cette forme trop catégorique et générale, la stipulation paraissait inacceptable à Napoléon; les pourparlers touchant ce traité durèrent longtemps, ne pouvant aboutir à aucun résultat.

En 1809 éclata la guerre entre Napoléon et l'Autriche. La Russie, en sa qualité d'alliée de Napoléon, faisait cette campagne à contre-cœur, les vraies sympathies des sphères gouvernementales allant à l'Autriche; ce ne fut de la part de la Russie qu'un simulacre de guerre. Laissons ici la parole à l'éminent historien français :

« En 1809, pendant la guerre d'Autriche, quand l'armée du prince Galitzine, après de longues tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué l'avis suivant : si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui ren-

dant ses anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste. » (A. Vandal.)

Le général Galitzine accepta cette offre, la jugeant très favorable et profitable à la Russie, et expédia immédiatement une lettre à l'empereur Alexandre le 16 juin 1809. Il appuyait les propositions polonaises du raisonnement que voici :

« Sans entrer dans des raisonnements politiques à perte de vue, il me semble, à moi, qu'il n'y aurait pas de raison de décliner une dignité qui nous est offerte par tout un peuple à l'unanimité. D'autant plus que par ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en somme, bien que sous une forme différente, une province russe... Ce royaume serait formé de toute la ci-devant Pologne, à l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des gouvernements de Kief et de Podolie. »

A la date du 27 juin 1809, le comte Roumiantsoff donnait, par ordre de l'empereur, la réponse suivante au prince Galitzine :

« Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalité, S. M. l'empereur, n'en ambitionnant pas l'éclat, a porté son attention particulière sur les conséquences que cette acquisition aurait pour la Russie. »

Les conséquences seraient plutôt nuisibles à la Russie, concluait l'auteur de la lettre. Il examinait cette question et la résumait en quelques points. D'abord,

Je rétablissement du royaume de Pologne pourrait entraîner la rétrocession par la Russie de ci-devant provinces polonaises et la séparation totale de la Pologne.

Puis, les liens entre des pays de différente origine ne sauraient être solides et durables. Enfin « la conséquence évidente et immédiate du rétablissement du royaume de Pologne et de sa réunion à l'empire de Russie serait que l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement intéressées à se soutenir mutuellement, se trouverait entièrement dissoute. »

« Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majesté, se contentant de la part qui lui est échue de la ci-devant Pologne, préfère voir ce pays dans son état actuel et ne juge pas conforme aux intérêts de l'empire la réunion de la Pologne dans son étendue d'autrefois... »

On pourrait présumer que le général reçut l'ordre de renseigner les Polonais sur les vraies dispositions du gouvernement russe. Loin de là, car voici la continuation de l'instruction :

« Néanmoins, dans l'état conjectural où se trouve actuellement l'Europe, Sa Majesté est d'avis que d'un côté, prenant en considération les représentations de Votre Excellence, on pourrait, en flattant les Polonais de l'espoir du rétablissement de leur patrie, les maintenir dans le calme et l'obéissance, tandis que d'un autre côté ils pourraient s'adresser à Napoléon pour lui demander la constitution d'un État particulier, composé du duché de Varsovie et de la Galicie, ce

qui nous serait extrêmement préjudiciable. En conséquence, S. M. l'empereur autorise Votre Excellence, après avoir acquis la certitude que les magnats varsoviens et galiciens ont le désir droit et ferme de se soumettre au sceptre de Sa Majesté, de leur insinuer sous main, que s'ils ont réellement l'intention de former du duché de Varsovie et des principautés galiciennes un État particulier sous le nom de royaume de Pologne, en en confiant le sceptre ad œternum à S. M. l'empereur et à ses successeurs, vous êtes presque certain qu'un acte pareil et une proposition de leur part ne resteront pas sans succès, et que vous, de votre côté, vous prendriez sur vous dans cette affaire le rôle d'un zélé solliciteur. »

« En donnant ces promesses aux Polonais — dit l'historien français — Alexandre faisait tous les efforts possibles pour obtenir de Napoléon la signature du traité dont la première phrase, désirée par le tsar, devait être : Le Royaume de Pologne ne sera jamais rétabli. »

Napoléon ne consentit pas à laisser cette phrase dans le traité. Les relations entre les deux empereurs devinrent tendues. La Pologne était l'atout dans ce jeu. Alexandre Ier entama des pourparlers avec le prince Adam Czartoryski, en faisant de larges promesses aux Polonais. Dans sa lettre du 12 février 1811 l'empereur

esquissait un vaste plan d'une Pologne reconstituée (la Dvina, la Bérésina et le Dnieper formant ses frontières à l'est). Cet État serait doté d'une constitution libérale, aurait son gouvernement, son administration, son armée nationales; son union avec la Russie serait purement personnelle, dynastique.

Au Congrès de Vienne, Alexandre demandait la réunion de tous les territoires polonais à la Russie. Les autres États, excepté la Prusse, redoutaient un agrandissement aussi considérable de la puissance russe. L'Angleterre, la France et l'Autriche plaidaient le retour aux limites désignées par les partages de la Pologne, ou bien sa reconstitution en un État indépendant.

« Si le devoir moral exige que la position des Polonais soit améliorée d'une façon aussi décisive que le rétablissement de la monarchie — écrivait lord Castlereagh à l'empereur Alexandre, le 14 octobre 1814 — que cette œuvre soit entreprise d'après un principe large et libéral, en en faisant de nouveau une nation indépendante, au lieu d'en faire de plus des deux tiers un instrument militaire formidable entre les mains d'une unique puissance. >

Le différend fut réglé par un compromis. La Russie reçut, en plus de ses anciennes acquisitions, une partie du grand-duché de Varsovie, qui, sous le titre de Royaume de Pologne, fut uni à elle par sa constitution. Ce fut un nouveau partage de la Pologne, le sixième. Les Polonais subirent une cruelle désillusion. Le royaume de Pologne ainsi créé, était, selon le mot

amer du vieux héros polonais Kosciuszko, « une petite portion du territoire, emphatiquement décorée du nom de royaume de Pologne ».

Pour mieux comprendre les événements ultérieurs et surtout la révolution polonaise de 1830, il ne faut pas oublier que cette « petite portion » n'était considérée par les Polonais que comme le noyau de leur future patrie; ils avaient la ferme espérance qu'Alexandre Ier unirait au Royaume les vastes terres enlevées par Catherine II et incorporées à l'empire dont elles formèrent désormais les provinces occidentales.

L'empereur ne négligeait rien pour nourrir ces espérances. Un des articles de l'acte final du Congrès de Vienne statuait que « S. M. Impériale se réserve de donner à cet État, jouissant d'une administration distincte, l'extension intérieure qu'elle jugera convenable » ; Alexandre Ier disait ouvertement que cette extension visait les terres polonaises incorporées à la Russie lors du démembrement de la Pologne.

En inaugurant la première Diète à Varsovie en 1818, le tsar annonçait : « Les résultats de vos travaux m'apprendront si, fidèle à mes résolutions, je puis étendre ce que j'ai déjà fait pour vous. » A sa clôture : « Vous avez justifié mon attente », dit-il, en l'invitant à « avancer à grands pas vers le but honorable » .

A l'ouverture de la seconde Diète, en 1820, il prononça ces graves paroles : « Encore quelques pas dirigés par la sagesse et la modération, marqués par la con-

fiance et la droiture, et vous toucherez au but de vos espérances et des miennes. »

A la clôture de la troisième Diète, en 1825, il prononça des paroles non moins significatives.

Aucune de ces promesses ne fut accompagnée de faits. Alexandre mourut en 1825; quant à Nicolas Ier, il manifesta toujours une répugnance évidente pour la réalisation des promesses de son prédécesseur.

Les Polonais acquirent la conviction qu'il fallait abandonner définitivement les espérances nourries et encouragées pendant des années. Telle fut la cause principale de la révolution de 1830.

Pourquoi Alexandre n'a-t-il pas réalisé ses promesses ? Le caractère hésitant de ce monarque et son besoin de plaire aux hommes, comme aux peuples, ne sont ici que d'une importance secondaire. Ce sont les faits d'une portée générale, laissant une empreinte permanente dans les rapports entre le gouvernement et les gouvernés, qu'il nous faut considérer ici. Il est hors de doute qu'un puissant courant politique s'opposait en Russie aux velléités polonaises d'Alexandre Ier. Le tsar concevait bien ce fait; il dit une fois, pendant un de ses séjours en Pologne, dans une conversation privée : « Il faut escamoter aux Russes la Pologne. » Avait-il vraiment la ferme volonté de réaliser son vaste plan polonais, ou non; c'est une question qui n'intéresse que sa psychologie intime.

Mais afin d'apprécier avec justesse les relations russo-polonaises, il ne faut pas perdre de vue le fait significatif, que l'annonce même des desseins impériaux suffit à susciter une opposition qui venait de deux camps en apparence opposés : la bureaucratie et les sociétés révolutionnaires secrètes. L'attitude de ces dernières est des plus caractéristiques. Après la mort du tsar, leurs tendances libérales aboutirent à la révolution des Décabristes. De son vivant, ces mêmes organisations étaient le foyer d'un mécontentement latent, provoqué surtout par son plan de reconstituer la Pologne dans ses anciennes frontières.

Beaucoup plus grave semblait à l'empereur l'opposition que rencontrait sa politique polonaise dans la haute bureaucratie elle-même. Le régime constitutionnel, en Pologne, lui était suspect, parce que redoutable pour la Russie autocrate. A plus forte raison, le bruit d'une extension des frontières du royaume de Pologne provoquait dans ce milieu une véritable panique.

Ces mêmes personnages, qui subissaient sans murmurer le despotisme dans ses manifestations les plus outrées, osaient élever leurs voix contre la politique polonaise de l'empereur, en faisant un appel frondeur de la volonté impériale à la haute raison d'État.

Le fils de Paul Ier se sentait sérieusement menacé par cette opposition généralement sournoise, mais qui se manifestait parfois ouvertement. Après le renversement de la puissance napoléonienne, déjà pendant le Congrès de Vienne, des bureaucrates russes osèrent lui faire

des remontrances. Us exprimèrent la conviction que la reconstitution de la Pologne était incompatible avec les intérêts vitaux de la Russie. Des mémoires rédigés dans ce sens furent présentés à l'empereur par Lanskoï, président du gouvernement provisoire en Pologne, par le général Tchernycheff, par le diplomate Pozzo di Borgo. « La destruction de la Pologne comme puissance politique, résume l'histoire politique de la Russie presque tout entière », raisonnait ce dernier : « La conquête de la Pologne a été faite principalement dans le dessein de multiplier les rapports entre la nation russe et le reste de l'Europe, en vue de satisfaire l'orgueil de cette première, ses passions et ses intérêts. » L'historien Karamsine, quelques années après le Congrès de Vienne, présenta au tsar un mémorandum, rédigé en termes énergiques. Il y soutenait la thèse que le souverain n'a pas le droit de reconstituer la Pologne qui, par le fait d'avoir été incorporée par ses prédécesseurs à la Russie, en forme une partie intégrante et inaliénable.

Les porte-paroles de la haute administration n'osaient pas encore demander ouvertement la russification du Royaume, tel que l'avait défini le traité de Vienne. Ce qu'ils redoutaient, c'était la reconstitution de la Pologne dans ses anciennes frontières, y compris les provinces situées à l'est du Royaume (Lithuanie, Podolie, Volhynie, Ukraine).

La bureaucratie regardait d'un œil fort peu bienveillant les libertés constitutionnelles de la Pologne, qui présentaient un contraste trop frappant avec le régime russe.

En vertu de la constitution de 1815, toutes les fonctions publiques du Royaume étaient réservées aux Polonais. Cependant un Russe, Novosiltzoff, confident de l'empereur, parvint à s'approprier un poste très important et, de ce fait, fut en mesure de jouer un rôle funeste dans les destinées du pays. D'autre part, le grand-duc Constantin, généralissime de l'armée polonaise, usurpant un pouvoir quasi-dictatorial, exaspérait la population par la façon dont il en abusait. L'autorité suprême tolérait, et parfois même soutenait de véritables abus de pouvoir.

Novosiltzoff, à force d'intrigues, Constantin par ses violences, provoquèrent l'insurrection de 1830, dans laquelle sombra l'édifice constitutionnel, élaboré quinze

ans auparavant.

Il fallut attendre jusqu'en 1861-63 (sous Alexandre II) pour qu'un courant favorable aux revendications polonaises se fasse sentir une seconde fois. Le revirement dans l'attitude du gouvernement à l'égard des Polonais était dû de nouveau à des considérations de politique étrangère qui cette fois s'accordaient avec les tendances du mouvement réformateur en Russie. Il en résulta une courte période de concessions nationales, beaucoup plus restreintes que celles de 1815.

Les défaites de Crimée discréditèrent aux yeux des Russes eux-mêmes le système despotique et réactionnaire de Nicolas Ier. Quand alors un vaste programme de réformes intérieures fut élaboré, la Pologne ne fut

pas appelée à participer à ces avantages et son sort n'en fut pas amélioré. Ce n'est que dans une période plus avancée du règne d'Alexandre II qu'un revirement dans les relations extérieures attira l'attention du gouvernement russe sur les affaires polonaises.

Un autre résultat de la guerre de Crimée fut une vive rancune contre l'Autriche, qui, sauvée par la Russie en 1849, « étonna le monde par son ingratitude » en 1854. Cette haine devint le pivot de la politique étrangère de la Russie pendant les années qui suivirent.

Cependant, cette rancune ne se traduisit pas tout d'abord par des actes; la Russie « se recueillait », selon l'expression de Gortchakoff.

Peu à peu, les événements ultérieurs obligèrent le gouvernement russe à modifier son attitude vis-à-vis des Polonais. Nous voulons parler de la politique napoléonienne basée sur le principe des nationalités; du revirement dans la politique intérieure de l'Autriche après sa défaite en Italie en 1859, et du retentissement de ces événements dans les relations russo-polonaises.

La campagne de 1859 pour l'affranchissement de l'Italie marqua l'apogée du système napoléonien. La Russie offrait alors un spectacle tout à fait paradoxal. Ce gouvernement russificateur semblait sympathiser avec le réveil des nationalités à l'étranger; cet État absolutiste prenait parti pour la cause des révolutionnaires italiens dans leur lutte contre la domination autrichienne. Alexandre II s'inspirait de la politique de Napoléon III, comme jadis Alexandre Ier de celle de Na-

poléon Ier. En suivant la voie tracée par son oncle, Napoléon III se servait du principe des nationalités pour rehausser le prestige et la puissance de la France. Le tsar cherchait à employer le même moyen pour rehausser le prestige de la Russie fort éprouvé après la guerre de Crimée.

Un fait important précipita sa décision. Après sa défaite de 1859, l'Autriche abandonna son système de centralisation à outrance, d'absolutisme et de germanisation. Un décret impérial, publié en octobre 1860, inaugura une évolution vers le fédéralisme. Bien que cette évolution fût suivie presque aussitôt d'une puissante réaction centraliste, les pays autrichiens, en vertu de lettres patentes de février 1861, furent dotés d'une autonomie provinciale. Une ère nouvelle s'ouvrait ainsi devant les Polonais, sujets autrichiens.

Le principe des nationalités, proclamé par le vainqueur de Solférino et de Magenta, donna une nouvelle impulsion aux revendications polonaises sous le sceptre russe. Au surplus, leur situation présentait désormais un contraste frappant avec celle de leurs frères en Autriche. Malgré l'avènement d'un nouveau souverain, qui coïncida avec l'inauguration de réformes intérieures en Russie, le régime de terreur et d'oppression, triste héritage du règne précédent, pesait sur la Pologne. Des symptômes significatifs d'une fermentation nationale se manifestèrent dans le royaume de Pologne. De graves troubles éclatèrent à Varsovie. Ce n'était pas une émeute de la populace urbaine qu'on étouffe par la

force des armes, c'était un mouvement vaste et profond qui emporta toutes les classes; un enthousiasme patriotique avec une empreinte religieuse s'empara de la population polonaise. (Cf. Une nation en deuil, par Charles de Montalembert, 1861.)

A Pétersbourg, ces manifestations patriotiques causèrent un grand embarras. Il était extrêmement inopportun de donner au monde le spectacle d'une Russie au seuil de sa rénovation politique et sévissant en même temps contre les Polonais. Ce contraste aurait été d'autant plus frappant que les protestations polonaises ne s'exprimaient que par des hymnes patriotiques et religieux, chantés dans les églises.

Le gouvernement accorda quelques concessions, insuffisantes et imparfaites, qui éveillèrent des espérances sans les satisfaire. On choisit la tactique la plus inconséquente : celle de tergiversations et d'hésitations. Tantôt le gouvernement renonçait à l'ancien régime, tantôt il y revenait; concessions et mesures de répressions, ordres et contre-ordres se suivaient et se contrariaient. La population perdait peu à peu patience. Le calme et la faculté de discernement et de juste appréciation de la voie à suivre dans la politique nationale s'en allaient peu à peu.

La principale cause de ces hésitations funestes était une résistance sournoise, ou même apparente, que la phalange des bureaucrates russes opposait aux tentatives de réformes. Les Moukhanoff, les Soukhosanet, les Gerstenzweig, les Lùders jouaient pendant l'époque

1861-1863 un rôle analogue à celui de Novosiltzoff en 1815-1830.

En 1862, on se décide enfin à entrer dans la voie des concessions. Le gouvernement commit une grave faute, en confiant le pouvoir civil à un homme extrêmement impopulaire dans le pays et qui bravait l'opinion publique, en lui témoignant ouvertement son mépris. Pendant une année et demie de tergiversations de la part du gouvernement, le parti intransigeant des « rouges », qui professait une méfiance complète envers le gouvernement et qui n'était au commencement qu'en minorité, acquit beaucoup de prestige aux yeux de la population. Le chef du pouvoir civil, voulant annihiler leur influence, ne trouva pas de meilleur moyen que de faire décréter l'enrôlement forcé et immédiat dans l'armée russe de tous les gens désignés comme « rouges » sur une liste précédemment préparée. Cette mesure irrationnelle, illégale et provocatrice fut exécutée avec une précipitation et une brutalité préméditées. Il aurait été difficile de trouver un moyen plus efficace pour déclancher la révolution. Cette révolution fut étouffée avec une extrême cruauté et amena la ruine de l'autonomie du royaume. Les événements auraient pu prendre une toute autre tournure, si les réformes avaient été données un an auparavant, si le gouvernement avait manifesté d'emblée la ferme volonté de les réaliser et de les maintenir sans tergiversations.

Un demi-siècle après cet effondrement tragique du dernier essai de reconstitution de l'édifice autonome, nous voici au seuil d'une tentative analogue. Celle-ci, d'une bien plus vaste envergure, comprend en outre une extension territoriale s'étendant virtuellement à toutes les anciennes provinces polonaises, même à celles qui sont aujourd'hui en dehors de la domination russe. La nation, qui y est directement intéressée, a le droit et le devoir d'examiner sérieusement la situation. Il serait puéril et dangereux de traiter ce grave problème d'une façon superficielle et de ne pas aborder le fond de la question, par crainte de froisser des susceptibilités. Au contraire, il faut prévoir les obstacles à surmonter et mettre en relief toutes les difficultés à vaincre. Il ne s'agit pas de créer des manifestations passagères d'enthousiasme, mais de préparer et de rendre possible une transformation de l'état de choses existant.

Quoiqu'il soit prématuré d'entrer dans les détails des rapports futurs, on peut dire maintenant d'une façon générale qu'une « réconciliation » suppose la reconstitution des droits nationaux, le retour à la justice et au respect de l'individualité politique d'une grande nation. Depuis le commencement de la guerre, l'affirmation que la Pologne unifiée recouvrera une existence libre et autonome est devenue un truisme proclamé avec emphase par des hommes d'État et des écrivains de tous les pays. Quant à la nation polonaise, il est évident que le but suprême de ses aspirations séculaires ne peut être autre chose que la réunion de toutes ses par-

ties en une existence libre et indépendante. Ceci n'est possible que dans un État séparé ou uni à un autre État sous la condition expresse de sauvegarder réciproquement leur indépendance intérieure.

Un autre arrangement, tel qu'une autonomie locale et restreinte, sous un gouvernement étranger, ne serait qu'une solution partielle et palliative du problème national. Elle déterminerait un modus vivendi, préférable au statu quo actuel, sans résoudre définitivement la question dans toute son étendue.

Mais alors, afin que cette solution partielle ait pour effet une amélioration du régime en vigueur, il faudrait que cette autonomie soit réelle et non pas illusoire.

Or l'autonomie, même restreinte, d'un pays suppose d'abord une administration et une législation distinctes, dans le domaine assez vaste des affaires intérieures du pays.

Puis, l'autonomie nationale des terres polonaises, quelles que soient son étendue et sa compétence vis-àvis de l'État, signifierait en tout cas le retour à la polonisation de la vie publique dans tous ses domaines, à l'instar de la Galicie autrichienne, qui ne possède, du reste, qu'une autonomie assez étroite et insuffisante, au point de vue de Ja compétence des autorités locales et de leur rôle vis-à-vis du gouvernement central.

Ce serait donc le contraire du régime actuellement en vigueur dans le Royaume de Pologne.

Cela ne se réduirait pas, certes, à des conseils muni-

cipaux et communaux discutant, sous la surveillance d'employés russes, les questions concernant l'amélioration des routes, des ponts, des pavés, des trottoirs, etc. Cela veut dire que tous les postes gouvernementaux devraient, en Pologne, revenir aux Polonais. Ce serait leur rappel aux emplois de la législation, de l'administration, de la magistrature, de l'instruction publique, du trésor, des communications, etc., après un demi-siècle de bannissement de ces domaines. Ce serait ainsi le grand exode de la bureaucratie russe, résidant actuellement au pays. Il faut se rendre compte de la nécessité absolue de cette mesure, car, si elle n'était pas prise, l'autonomie, solennellement proclamée et répétée à maintes reprises, deviendrait une parole vide de sens.

Le nombre des employés russes dans le Royaume de Pologne s'est augmenté dans une proportion énorme durant le dernier demi-siècle. On supprima d'abord les institutions nationales et on russifia le système gouvernemental, puis on éloigna peu à peu le personnel polonais. D'après le recensement de 1897, le nombre des fonctionnaires d'État dans le Royaume de Pologne est relativement beaucoup plus considérable que dans les autres parties de la Russie. Le territoire de la Russie d'Europe surpasse quarante fois celui du Royaume, tandis que le nombre des employés n'y est que onze fois plus élevé que celui du Royaume. Dans l'immense Sibérie, il n'atteint pas la moitié de celui du Royaume. Ces milliers de bureaucrates forment une phalange de partisans convaincus du statu quo, si favorable à leurs

intérêts. En outre, cette bureaucratie, placée aux confins de l'État, est intimement liée par des liens multiples d'intérêt, de parenté, de solidarité de <-lasse avec leurs confrères de tout l'empire. Ceux-ci considèrent tout pays, devant s'unir à l'empire, comme un champ naturel de leur activité future et une source abondante d'appointements et de revenus.

Il se trouvera sans doute, même parmi eux, un certain nombre d'hommes comprenant que les intérêts de la nation russe, comme ceux de la justice, son incompatibles avec ce régime bureaucratique, mais sont-ils nombreux ? Certains individus peuvent s'élever audessus des intérêts de leur caste, mais la grande majorité suit toujours la voie de ses intérêts immédiats. Senatores boni viri, senatus autem mala bestia.

Et c'est ainsi que devant le grave problème de demain la pensée se tourne vers le passé d'il y a cent ans, évoque spontanément le souvenir du souverain russe, grand séducteur des hommes et des peuples, prononçant de sa voix séduisante et câline : « Il faut escamoter aux Russes la Pologne »... Ces Russes, dans la bouche d'Alexandre Ier, ne représentaient certes pas la nation au total, mais la haute bureaucratie. Hors de cette dernière, il y a aujourd'hui, à plus forte raison que jadis, un nombre considérable de citoyens éclairés, capables de discerner tout l'abîme creusé entre les hauts intérêts de la nation, de la civilisation et l'intérêt étroit, autant qu'égoïste, d'une caste puissante. Dans cet immense empire, dont les richesses naturelles sont en grande

partie en friche ou exploitées par des étrangers, les candidats aux emplois d'État en Pologne trouveraient en abondance l'occasion d'appliquer et d'utiliser au profit de leur propre pays leurs facultés et leur travail.

Ce n'est point pour mettre en doute la sincérité des promesses données, ni la bonne volonté et l'esprit éclairé des amis de la Pologne en Russie, que nous émettons ces appréhensions. C'est pour crier aux partisans d'une cause juste, quelle que soit leur nationalité, y compris la nationalité russe, caveant consules.

Et si les consuls, malgré leur vigilance et en dépit des espérances, généralement nourries, n'y pouvaient rien ? Que faire alors ? Continuer l'état d'oppression, qui est une calamité pour l'opprimé, un malheur et un crime pour l'oppresseur ? Si l'exécution du programme national minimum se révélait aussi utopique ou plus utopique encore que celle du programme maximum, quelle serait la raison de l'adopter ? Dans ce cas, il faudrait admirer la perspicacité du grand historien français qui, dans une étude approfondie sur l'époque napoléonienne, émet l'opinion que le partage de la Pologne altéra et détourna de sa voie normale la politique entière de la Russie :

« Le partage de la Pologne, en faisant redouter continuellement aux Russes une résurrection de leur victime, en les troublant par une crainte obsédante comme un remords, se retrouve à l'origine de tous les mouvements qui jetèrent leur politique hors de ses voies naturelles... Reconnaissons ici cette justice providentielle qui se

dégage tôt ou tard des événements, sait rejoindre et frapper les coupables. » (A. Vandal.)

C'est à l'avenir prochain de résoudre ce grave problème et de lui trouver une issue équitable.

At genus immortale manet, multosquc pcr annos Stat fortuna domus, et avi numerantur avorum* Virgile, Georgiques, IV, 207-208.

On ne tue pas une nation.

C'est avec Hamlet qu'un auteur français qui, il y a quelques années, fit le tour de la Pologne, compare cette nation : « Dans le grand drame européen ténébreux la Pologne est comme Hamlet, obsédée et incertaine au milieu des fêtes données par les ennemis. Hamlet a à venger son père et s'en affole, tirant l'épée, se fendant à droite et à gauche, entouré de fantômes; les Polonais ont à venger leurs ancêtres, leurs parents et se débattent dans la hantise des supplices qui leur furent contés; on a tué leur patrie et ils songent là, consumés de chagrin et de faiblesse, désarmés, étroitement surveillés, étiolés, n'ayant pour champ de promenade que des cimetières... >

Dans cette comparaison, l'écrivain français indique avec une pénétration remarquable le vrai danger qui

menace l'âme de la nation subjuguée. Plongée dui^ le désespoir, elle pourrait y noyer son énergie, souffrir d'un ressentiment naturel, mais stérile et impuissant, se consumer enfin dans une douleur sans espoir. Suivez le calvaire de la Pologne dans le livre si impartial de MM. Leblond; rien que les titres des chapitres en donneront une idée exacte : la persécution contre la nationalité — la terreur policière — la résistance et les massacres — le régime de l'état de siège permanent — l'œuvre de corruption, etc.

« Croyez-vous que nous ayons rien pu oublier », dit à l'auteur de ce livre un Polonais de la Lithuanie : « Nous vivons tous les jours avec la représentation de ce qui s'est accompli durant le siècle entier devant nous. Songez donc que nos grands-pères et nos grand-mères ont été cernés dans leurs églises, quelquefois même dans les cimetières, des jours et des nuits, ceux qui tentaient de sortir étaient lardés de coups de baïonnette... Fréquemment quand je vois jouer un de nos jolis enfants aux yeux bleus si sereins ou une jeune fille qui marche dans la rue avec la quiétude de son âge sur la figure, je ne puis m'empêcher de me demander quelles émotions d'esclavage ils ne connaîtront pas !... Vous ne savez plus, vous, comme tout cela domine l'existence d'un «tre et peut la consumer douloureusement. »

L'esprit de rancune, d'indignation et de révolte est la réaction inévitable contre les outrages, les supplices et les injustices.

La haine qui en résulte et ses effets furent particuliè-

rement redoutés par les penseurs et les hommes politiques du peuple polonais, comme exerçant une action corrosive et funeste sur l'âme nationale. Ils n'hésitaient pas à la combattre par une propagande idéaliste rappelant celle des premiers chrétiens, en invitant la nation à ne pas haïr ses oppresseurs.

Les chefs civils et militaires des insurrections polonaises étaient loin d'exciter la haine nationale. Au contraire, dans de nombreuses proclamations, ils insistaient sur le fait que la lutte était dirigée contre le gouvernement oppressif et non contre la nation, envers laquelle ils ne nourrissaient aucune haine. « Pour notre liberté et pour la vôtre », telle fut la devise que l'insurrection polonaise de 1830 inscrivit sur ses étendards.

Dans le manifeste de la nation polonaise, sanctionné par la Diète le 20 décembre 1830, on formulait ainsi le but de la révolution :

« Nous n'avons été influencés par aucune haine nationale contre les Russes, qui, comme nous, sont d'origine slave; au contraire, au début c'était d'un grand réconfort pour nous de penser que, bien que notre réunion sous un même sceptre fût nuisible à nos intérêts, elle pourrait néanmoins faire participer une population de quarante millions à la jouissance de libertés constitutionnelles, qui, dans le monde civilisé, étaient devenues une nécessité pour les gouvernements comme pour les gouvernés... »

« Et si dans cette dernière lutte la liberté de la Pologne doit succomber sous les ruines de ses villes et les.

cadavres de ses défenseurs, tout bon Polonais emportera en mourant cette consolation que, si le ciel ne lui a pas permis de sauver sa propre patrie, il a du moins par ce combat à mort mis à couvert pour un moment les libertés de l'Europe menacée. »

Et ces paroles n'étaient pas une vantardise; en effet, Ja révolution polonaise de 1 830 fit échouer une grande coalition des trois monarchies de l'est contre la France et la Belgique.

L'insurrection fut étouffée. Une période atroce de persécutions commença. Les meilleurs patriotes polonais furent forcés de chercher un asile à l'étranger. Parmi les émigrés, qui ne pouvaient plus rentrer dans leur patrie, se trouvait le grand poète Mickiewicz. Il prêchait à ses compatriotes l'oubli d'une juste haine. Car, disait-il, pour remplacer un gouvernement, il ne suffit pas de le haïr. Le gouvernement français lui offrit la chaire de littérature slave au Collège de France. Le sujet de ses conférences était les littératures polonaise et russe, ainsi qu'un aperçu de l'histoire politique de ces deux pays. Voici l'impression qu'emportait Michelet de ces conférences :

« Nous avons eu sous les yeux un miracle en ce genre, un fait inouï, prodigieux, et la sueur me vient d'y penser... Le Collège de France a été témoin de cette chose; sa chaire en reste sainte.

» Je parle du jour où nous vîmes, où nous entendî-

mes, le grand poète de la Pologne, consommer, par devant la France, l'immolation des plus justes haines et prononcer sur la Russie des paroles fraternelles.

» Les Russes qui étaient là furent foudroyés. Ils attachaient les yeux à la terre.

» Pour nous autres Français, ébranlés jusqu'au fond de l'âme, à peine osions-nous regarder l'infortuné auditoire polonais assis près de nous sur ces bancs. Quelle douleur, quelle misère manquait dans cette foule? Ah ! pas une. Le mal du monde était là au complet. Exilés, proscrits, condamnés, vieillards brisés par l'âge, ruines vivantes des vieux temps, des batailles; pauvres femmes âgées sous les habits du peuple, princesses hier, ouvrières aujourd'hui; tout perdu, rang, fortune, le sang, la vie; leurs maris, leurs enfants enterrés aux champs de bataille, aux mines de Sibérie ! Leur vue perçait le cœur !... Quelle force fallait-il, quel sacrifice énorme et quel déchirement pour leur parler ainsi, arracher d'eux l'oubli et la clémence, leur ôter ce qui leur restait, même leur dernier trésor, la haine...

» C'est le mystère de l'aigle blanc qui laisse pleuvoir son sang et sauve l'aigle noir... »

Le grand poète Krasinski craignait que l'âme de la nation polonaise, à force de persécutions incessantes, ne fût empoisonnée par la haine. « C'est une race essentiellement chrétienne », s'écrie un auteur français, frappé d'une telle élévation de sentiments. Thomas Zan, fervent patriote polonais, ami intime d'Adam Mickiewicz, lors de son exil en Sibérie, croyait servir bien son

pays en cultivant la vertu dans le cœur des enfants russes, auxquels il donnait des leçons. « Admirons là cet altruisme slave », écrit M. A. Leblond : « tel, avouons-le que, à part quelques âmes à la George Sand et à la Miehelet, peu d'entre nous auraient pu agir de même aux villes-prisons de Saxe et de Poméranie en 1870-71. L'injustice vaut pour nous l'injure, nous durcit le cœur; elle dilate la sensibilité polonaise qui est plus âme que cœur... Le Polonais est doux, il plaint les Russes tandis qu'il vit martyrisé par les Russes, il les appelle à la fraternité slave. »

Dans sa vision sublime de la future fraternité des peuples, Miehelet voit la Pologne marcher à la tête des nations. Chacun doit offrir un sacrifice à l'autel de l'humanité. « Qui précédera tout le monde au sacrifice préalable, la veille de la bataille, au soir ? La Pologne comme toujours.

» Elle n'a pas attendu. Les premiers, tels de ses enfants ont mis sur l'autel une offrande inouïe, immense... la haine de la Russie !

» Ce qui reste est plus facile. Il y faut bien moins d'efforts. C'est que des grands aux petits, des petits aux grands, la Pologne, en son intérieur, s'adopte, s'aime elle-même.

» ... Pour ces derniers sacrifices, pour cette grande ouverture de cœur que la situation commande, il ne faut

pas moins, Polonais, que cette vaillance native qui vous fit toujours aller en avant. Dans cette route nouvelle aussi, vous serez encore l'avant-garde; vous passerez les premiers la voie étroite et le pont aigu que tant d'autres hésitent à passer...

» Que la France ait la Pologne avec elle dans cette route nouvelle... Qu'elle l'ait pour compagne et pour sœur. Et, dût-elle en être devancée d'un pas, elle n'en serait pas jalouse. Elle lui dit : « Ta gloire est ma gloire... Allons ensemble au sacrifice et nous entraînerons le monde. Qu'il suive en nous l'avant-garde de la Fraternité humaine ! »

La forme et l'exaltation sont d'une autre époque : époque du romantisme, aux affinités si profondes avec l'âme polonaise. Ce fond de romantisme chevaleresque et chrétien fut toujours un des traits dominants du caractère polonais.

Il y a quelques années, un auteur français, après un séjour dans le Royaume de Pologne, écrivait : « Nous nous entretenions avec les représentants des classes et des professions diverses : nous étions continuellement étonnés de leur indulgence relative pour les crimes du gouvernement... »

Et le monde n'a-t-il pas vu tout récemment les Polonais « consommer l'immolation des plus justes haines »? Le peuple dominateur fut lui-même étonné par ce phénomène et un des publicistes éminents du parti nationaliste russe traita cette attitude de la nation polonaise de miracle.

Mais il ne faudrait pas se méprendre sur la nature et. les motifs de cet oubli et de cette indulgence. Celui qui en tirerait la conclusion que la nation polonaise s'est enfin soumise de bon gré à la domination étrangère, qu'elle est en voie de remplacer le sentiment séculaire et inextinguible de sa nationalité distincte par quelque idée vague et fallacieuse d'affinité de race risquerait de commettre une grave erreur.

Si la nation polonaise paraît nourrir parfois des sentiments en contradiction apparente avec les tristes expériences de son passé et de son présent, c'est que son génie devance la sombre actualité, anticipe sa liberté prochaine et fait savoir au monde que la Pologne, sa liberté une fois recouvrée, sera capable de tendre une main fraternelle même à ses oppresseurs d'hier.

Il ne faut pas croire qu'une grande nation puisse jamais perdre conscience de ses malheurs et de ses droits. L'abîme creusé entre la Pologne et ses oppresseurs ne peut être comblé par des demi-mesures, mais seulement par une solution équitable et complète du problème polonais. Si la nation jette momentanément un voile sur le passé, c'est que toutes ses pensées visent l'avenir, c'est que son génie l'appelle à un rôle créateur, à l'activité. Le mot de Talleyrand, qu'être un politique, « c'est avoir de l'avenir dans l'esprit », s'applique aux nations plus encore qu'aux individus. Un auteur français qui a étudié à fond le peuple polonais écrivait :

« Soumise aux plus rudes épreuves, la nation polonaise est une des mieux trempées de l'Europe pour la grande lutte internationale. »

Si quelqu'un désire s'en convaincre, qu'il étudie la question polonaise en Posnanie, telle que la représentent les publications allemandes de ces dernières années; qu'il lise ces volumes, déjà nombreux, où les ennemis rendent un hommage involontaire à la résistance inébranlable qu'opposent les Polonais à l'action du formidable appareil de germanisation. On y verra que la nation persécutée, chassée de la vie publique, et même, ces derniers temps, du sol natal, sut créer une redoutable organisation de défense.

« Dans ces vingt dernières années, — dit Ludwig Bernhard dans sa Polenfrage, — il s'est formé, parmi la population polonaise de la Prusse, une organisation qui leur a permis, en dépit de toute sorte de mesures prohibitives, de se développer énergiquement et qui, probablement, leur assurera à l'avenir une existence unitaire... De même que l'État polonais périt jadis à cause d'un manque d'organisation politique, ainsi maintenant l'élément polonais puise en Prusse sa force de résistance dans une organisation qui, par sa structure et son action, ressemble au self-government. »

Que d'invectives n'a-t-on pas répandues au sujet de l'indiscrétion des Polonais, citée comme une des causes de leur incapacité politique. Bernhard est d'un avis tout différent, car selon lui : « Les Polonais sont des virtuoses du secret. »

Et quant au manque d'union tant décrié ? « Les Allemands qui comptent sur une scission profonde et durable entre les Polonais vont subir une déception... »

Ces exemples peuvent être multipliés à l'infini. Us prouvent tous qu'en Prusse, aux critiques ironiques sur le désordre polonais (polnische Wirtschaft) et sur l'anarchie polonaise succéda une conception plus juste de la réalité. On y considère maintenant le Polonais comme un adversaire redoutable et persévérant et la malveillance envers les Polonais s'y double d'un respect inspiré par la force. C'est encore un hommage rendu aux qualités de la nation polonaise, hommage involontaire, mais d'autant plus précieux qu'il provient d'un adversaire. Puisse-t-il servir d'avertissement et de leçon à d'autres puissances.

On peut prolonger les souffrances de la nation polonaise en l'enchaînant de nouveau par des traités iniques. On peut ajourner l'heure de sa délivrance, mais une captivité d'un siècle et demi a prouvé qu'il n'y a pas de force capable de tuer la Pologne.

Genus immortelle manet.

Lausanne, Mai 1915.

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