Réformateurs et publicistes de l'Europe
Ceci n’est pas une collection d’articles déjà publiés en totalité dans les revues et dans les journaux. C’est un livre dont toutes les parties sont unies entre elles par le double lien de la chronologie et de la pensée. C’est l’iiistoire de la lutte que, pendant cinq siècles, les idées ont soutenue contre les faits, la raison contre la tradition et la routine, la conscience du droit contre la force, dans le domaine de la politique et de la législation. C’est rbistoirc du droit naturel depuis la formation de la société théocratique et féodale du moyen âge, jusqu’à la limite qui sépare la renaissance de l’ère moderne. Mais le droit naturel n’est pas comme la métaphysique ou la théologie une science abstraite, une science purement spéculative, qui fait son chemin dans les livres et dans les écoles. Cha(|ue pas qu’elle fait on avant peut être considéré comme une bataille contre des ijisülutions vieillies, cou-
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tie des lois iniques, coiilre une puissance oppressive, ou contre des rêves plus à craindre que les plus trisles réalités. Chacun de ses principes se montre sous les traits d’un homme qui a combatlu, qui a été pei-sécuté et souvent est mort pour lui, méconnu de ceux-là mêmes dont il prenait la défense. C’est ce qui explique le titre pour lequel, après quelques hésitations, j’ai cru devoir enfin me décider.
Ce livre, comme le lecteur l’a sans doute déjà remarqué, réclame une continuation; caria période historique dans laquelle il est circonscrit peut à peine se séparer des époques suivantes. Aussi mon dessein n’estil point de m’y arrêter. Aux publicistes du moyeu âge et de la renaissance, si la bienveillance du public m’y encourage , succéderont sans trop d’intervalle ceux du xvu® siècle, ceux du xviii®, eteulin ceux qui remplissent la première moitié du xix®. Tous les matériaux sont prêts et l’édifice lui-même, pour apparaître peu à peu à la lumière, n’attend plus que le travail de la dernière heure.
L'origine de ces études est la niêiiie que celle d’un écrit que j’ai fait paraître il y a peu de temps : Le droil chez les anciennes nations de l’Orient. Elles oui formé, pendant plusieurs années, la matière de mon enseignement au Collège de France. Elles ont donc déj<à subi jusqu’à un certain point le contrôle de la publicité. Mais je ne me fais point illusion sur la nature et les résultats de celte épreuve.' L’auditeur qui vient s’asseoir avec
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reciieillemeiit eau pied de voire chaire, a /ait en quelque sorte, au moins pour une heure, le sacriiiee de sa liberté, sauf à prendre sa revanche un peu plus tard : il suspend son jugement; il est plein de condescendance et de ménagement, parce qu’il pense qu’il est chez vous. Le lecteur, au contraire, se croit chez lui; il se ligure, non sans quelque apparence de raison, que c’est vous qui l’avez cherché, que c’est vous qui êtes venu vous livrer à sa discrétion et faire appel à ses lumières. Il s’attribue donc tout à la fois l’autorité d’un juge et celle d’un maître de maison; et ces deux autorités, dans leurs exigences, ne sont pas toujours d’accord ; pour l’une il n’y a jamais assez de gravité, pour l’autre, il y en a souvent trop. Quoique le dernier de ces deux écueils m’elfraye beaucoup moins que le premier, puissé-je être assez heureux pour les avoir évités tous les deux !
Je n’ai rien à changer à la déclaration de principes, (jue j’ai placée en tête de mes Eladcs Orientales. Il ne me reste plus qu’à la compléter pai- quelques mois. Pour moi le droit n’est pas autre chose que la liberté. La liberté, selon l’idée que nous en donne notre conscience, selon l’enseignement qui ressort de l’histoire des institutions sociales et du spectacle des révolutions politiques; la liberté n’est pas une partie du droit, c’est le droit tout entier, c’est le principe et l’essence du droit. L’autorité elle-même n’a pas d’autre but ni d’autre raison d’être que d’assurer le maintien de la liberté, ou de défendre la liberté générale contre toutes les agressions
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soit du dedans, soit du dehors, celle de la société entière contre les membres et les parties isolées de la société, ou contre ses ennemis extérieurs. C’est pour cela qu’elle dispose des forces collectives du corps social. L’autorité n’est légitime qu’à la condition de rester fidèle à cette tâche; dès qu’elle la trahit, elle perd ses titres et se change en usurpation. Mais il y a plusieurs degrés dans la liberté. Celle de l’individu ne peut être fondée en dehors de la nation ; celle de la nation ne peut s’établir hors des conditions d’unité, d’organisation et d’indépendance qui constituent pour chaque peuple son existence politique. Pour réaliser ces conditions, il a fallu souvent la main du despotisme, et le despotisme a pu devenir, de cette façon, pour quelque temps, l’instrument de la liberté. C’est ce qui est arrivé, pendant le moyen âge, dans la lutte du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, ou des empereurs d’Allemagne et des rois de France contre la papauté. Eu apparence c’est la force qui s’élève contre l’idée, la matière contre l’esprit; eu réalité, c’est le principe de la nationalité qui se dégage de la théocratie et qui prépare l’avénement de la liberté moderne. Ce n’est point là une vaine théorie, c’est une loi de l’histoire que j’espère avoir mise en lumière par les faits.