RAOUL DE PRESLES
Dans un temps où l’état des personnes se confondait avec celui de la propriété; où la possession de la terre était la condiTion de la liberté et de l’autorité ; où la souveraineté elle-même se divisait et se mesurait comme le sol; à une telle époque et dans une société ainsi faite, il n’y avait pas de danger que les idées d’Ockam contre la propriété trouvassent un grand nombre de partisans, nous ne disons pas parmi les laïques, mais dans le clergé même et dans les ordres monastiques, enfin jusque dans les ordres mendiants; car, en l’absence des subventions du Trésor public, les ministres des autels, réguliers ou séculiers, n’avaient pas d’autre moyen d’existence que les revenus d’un patrimoine.
202 RÉFORMATEURS ET PURLICISTES Mais si Ockam et son parti ont échoué sur ce point, ils ont eu un grand succès par leurs doctrines politiques, ils ont contribué, autant que les légistes, à fonder l’indépendance de l’État en renfermant l’Église dans ses attributions spirituelles. Il est curieux de voir comment leurs opinions, ajoutées à celles de leurs devanciers, sont recueillies avec respect, confrontées d’une manière impartiale avec celles de leurs adversaires, réunies en un corps de •doctrine et érigées finalement en maximes d’État, en attendant qu’elles entrent dans le droit public et deviennent la règle d’une société nouvelle.
Nous avons cité un ouvrage d’ Ockam où les droits respectifs des prélats et des princes temporels sont discutés sous la forme d’un dialogue entre un clerc et un chevalier : Disputatio super potestate prœlatis Ecclesiœ atqiXe priiicipihus terrarum commissa k Cette fiction s’est réalisée quelques années plus tard. En 1329, sous le règne de Philippe de Valois, une querelle très- violente et ^très-opiniâtre s’étant élevée entre les barons et les évêques sur les limites qui séparent la juridiction ecclésiastique de la juridiction laïque, le roi appela devant lui à Vincennes, le 8 décembre, les représentants des deux parties, pour exposer leurs griefs et faire valoir leurs prétentions. Le chevalier Pierre
1 ÇoLDAST, Ionie I, p. 17.
de Cng-nières, conseiller du roi, célèbre jurisconsulte du temps, eut la parole pour défendre les droits de la royauté et de la juridiction laïque. Les évêques choisirent pour avocats Pierre Roger, archevêque de Sens, plus tard devenu pape sous le nom de Clément VI, et Pierre Bertrand, évêque d’Autun et ensuite cardinal, le digne émule de Cugnières par ses vastes connaissances en droit civil et en droit canon. Aussi, après une première entrevue, dont le sort était confié à Pierre Roger, est-ce lui qui porta tout le poids de la discussion, pendant un mois entier. 11 nous serait difficile aujourd’hui de savoir au juste ce qui s’est passé dans ces conférences, que nous ne connaissons que par la relation de l’orateur du clergé. Nous voyons cependant quelles questions y ont été traitées et dans quel sens elles étaient résolues de part et d’autre. Pierre de Cugnières commença par revendiquer d’une manière générale la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, en s’appuyant sur ce texte ; « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » et sur les arguments de fait ou de droit, dès ce moment devenus familiers à tous les légistes. Au contraire, les interprètes de l’épiscopat commencèrent par décliner la compétence du roi, en soutenant avec fierté qu’ils ne prenaient la parole que pour éclairer sa conscience, puis ils reproduisirent l’une après l’autre
204 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES toutes les vieilles prétentions de la papauté, rajeunies parla huile Quia mr reprohus, que Jean XXII venait de fulminer contre les franciscains dissidents.
Quant à l’objet même du débat, la juridiction compétente à chacune des deux puissances, on est confondu d’apprendre, par l’aveu même du jurisconsulte ecclésiastique, dans quelles étroites limites se -renfermait celle des seigneurs et ce qu’on appelait alors si pompeusement la justice du roi. Par exemple, toute personne laïque, dont la propriété donnait lieu à une contestation de la part d’un clerc, était citée et obligée de comparaître devant la justice ecclésiastique. Quand un laïque intentait un procès à une personne de même condition, U suffisait que l’une des parties évoquât l’affaire devant la cour ecclésiastique, pour que cette cour fût régulièrement saisie. Les ecclésiastiques avaient la prétention d’être informés judiciairement des contrats passés en cour séculière; üs étabiissaient sn>r les terres des séculiers des notaires ecclésiastiques chargés de recevoir ces contrats, quelle qu’eu fût la matière, pourvu qu’on invoquât la justice d’Église. Quand l’Église avait prononcé la peine de l’amende, même en matière civile, le juge séculier, s’il ne voulait encourir l’excommunication, était obligé de contraindre le condamné à • payement par voie de saisie.
Au reproche d’usurpation que Pierre de Cughières
DE L’EUROPE adresse à l’Église, l’évêque d’Autun répond : « Quand l’Église a fait ce qu’elle a pu avec son bras spirituel, elle peut, de droit divin et humain, recourir au bras séculier, et si le seigneur manque d’obéir... il n’y a pas d’inconvénient de procéder contre le seigneur ^ . » Quand le prêtre avait donné la tonsure soit à un enfant en bas âge, soit à un homme marié, illettré et poursuivi pour quelque crime par la justice séculière, ils ne pouvaient plus être enlevés à la justice d’église. 11 suffisait qu’un accusé, placé sous la main du juge royal, fût réclamé par l’évêque à titre de' clerc, pour qu’à l’instant même Injustice séculière fût dépossédée, et le plus souvent l’impunité était assurée au coupable. La justice ecclésiastique agissait par ses officiers sans aucune intervention du pouvoir laïque, quand il s’agissait de ses propres sujets. Quelqu’un mourait-il sans testament, même dans les domaines du roi, les officiaux, c’est-à-dire les agens de la justice ecclésiastique se présentaient aussitôt pour faire l’inventaire de ses biens, en prendre possession au nom de l’évêque et les distribuer comme il leur plaisait, soit aux pauvres, soit aux héritiers, soit aux églises. Quand il y avait un testament, certains officiers de l’Église, spécialement chargésde cette tâche, s’en attribuaient l’exécution et se consti-
1 Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. XCIV, ch. iv.
206 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES tuaient ainsi de plein droit exécuteurs testamentaires. Quelquefois même ils refusaient de reconnaître les testaments passés devant le notaire séculier, s’ils n’avaient été soumis à leur approbation. Ce fait est reconnu par Pierre Bertrand et proclamé une des attributions légitimes de l’Église. « Suivant les canons, dit-il, et les dois des princes, chaque prélat dans son diocèse est l’exécuteur légitime des testaments, principalement après le terme expiré dans le droit. Or, quand il ale principal, il a aussi l’accessoire, soit la confection de l’inventaire, soit la distribution des biens et le reste C »
Voilà ce qui se passait en France et à plus forte raison dans le reste de l’Europe ; voilà quelle était l’action de la justice, l’autorité de l’État et du roi, la situation des personnes et des propriétés non privilégiées au commencement du xiv® siècle. Il n’est pas permis de douter de ces faits quand on les voit affirmés, en présence même du roi par un de ses conseillers, par un des plus savants jurisconsultes de l’époque et acceptés pour la plupart, bien plus, justifiés et approuvés par l’organe du parti contraire. Les faire connaître, les produire au grand jour d’une discussion solennelle, c’était déjà en préparer le terme et appeler une organisation meilleure. Aussi, loin de partager l’opinion de
1 Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. XCIY, ch. iv.
Fleury et de quelques autres écrivains sur la stérilité des conférences de Vincennes, nous croyons qu’elles ont exercé une très-grande action sur le pouvoir et sur l’opinion publique. Nous en trouvons la preuve dans les inquiétudes des représentants du clergé, bien plus humbles en partant de Vincennes qu’en y arrivant ; dans les paroles sévères qui leur lurent adressés au nom du roi et enfin dans la rancune qu’ils gardèrent toujours à leur courageux adversaire. Le roi, en les congédiant, leur donna un an pour corriger de leur propre autorité les abus qu’on lui avait signalés, ajoutant que, passé ce délai, si les mêmes désordres duraient encore, il y apporterait tel remède qui serait agréable à Dieu et au peuple. Nous venons de dire que Gugnières ne fut pas épargné par les prélats. En effet, ils lui donnèrent le nom d’une horrible petite statue cachée dans un coin de Notre-Dame de Paris, et qui figurait habituellement dans, les mystères comme un échantillon des habitants de l’enfer.
Cependant quelle qu’ait pu être l’influence exercée par le dialogue réel qui a eu lieu en 1329, elle a été certainement très-inférieure à celle du dialogue fictif retracé dans le Songe du Vergier, en latin S omnium Viridarii. Ce livre justement célèbre, composé sous le règne et probablement par les ordres de Charles V, roi de France, a paru d’abord en latin, le IG mai 1376, comme le dit
208 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES expressément un des manuscrits et a été traduit en français par l’auteur même, vers 1377. On y trouve un arsenal complet à l’usage de l’Église gallicane et à l’appui de la théorie moderne qui veut que l’Église soit libre et que l’État soit indépendant de l’Église pour tout ce qui concerne le gouvernement et l’administration de la société civile. On y trouve bien plus encore : des considérations philosophiques de l’ordre le plus élevé sur les points capitaux du droit naturel et du droit des gens, et un commencement de doute sur les pouvoirs de l’Église, sur l’organisation de la société chrétienne, même dans l’ordre spirituel; enfin, une hardiesse de pensée qui semble appartenir au xvi® ouauxviiic siècle, avec une érudition à la fois classique et théologique, de jurisconsulte et d’homme de lettres, de canoniste et de légiste, qui exciteront l’admiration dans tous les temps, et que relève encore, surtout en français, le tcui vif et cavalier du langage. Mais, avant de nous faire une idée de ce livre, il faut que nous cherchions à en découvrir l’auteur sous le voile de l’anonyme, ou tout au moins que nous prenions connaissance des conjectures qui ont été faites et de celles qu’oil peut faire encore sur ce sujet.
• Voir, dans le tome XV des Mhnoires de l’Académie des Inscriptions, un mémoire de M. Paris, p. 349.
DE L’EUROPE
On a attribué tour à tour le Songe du Verger à neuf auteurs diâérents; deux de plus qu’il n’y a de villes qui se disputaient l’honneur d’être le berceau d’Homère. Voici' leurs noms : Philothée Achillini, Jean de Vertus, Alain Chartier, Guillaume de Dormans, Nicolas Oresme, Charles de Louviers, / Jean de Lignano, Raoul de Presles et Philippe de Maizières. Mais qu’on ne s’effraye pas; ce nombre va se réduire rapidement.
Le premier nom, comme l’a remarqué de la Monnaie dans ses notes sur les, ouvrages des savants de Baillet L n’est qu’une traduction du second. Philothée, c’est le nom de Jean, le disciple bien-aimé de Christ, et Achille, celui de Vertus ; cet Achille, le plus courageux des Grecs, est le type de la vertu dans le sens antique du mot. On parle aussi d’un Achillini, auteur d’un ouvrage appelé le Verger, il Viridario; mais le Verger n’est pas la même chose que le Songe du, Verger. Quant à Jean de Vertus, selon les uns il n’a jamais existé; selon les autres c’est un personnage de la cour de Louis le Ilutin, signataire d’une charte datée de 1316, et beaucoup trop vieux en
* En léte du tome II des Traités des libertés de l’Église gallicane, 1731.
2 Lancelot, Mémoires de l’acad. des inscript, anc. rec.
T. XIII, p. 661.
® De la Monnaie, Traités des libertés, etc. T. II, Préf.
210 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES 1376 pour être l’auteur de notre dialogue. Le chancelier Guillaume de Dormans était mort cinq ans avant que cet ouvrage fût composé,' et Alain Chartier est né cinq ans après. 11 ne peut pas d’avantage être sorti de la plume de Nicolas Oresme, le traducteur de la Politique et de V Écommie d’Aristote. Sans doute Nicolas Oresme, précepteur de Charles V, a toujours exercé sur l’esprit de ce prince un très-grand crédit; on comprendrait qu’il eût pris la défense de son royal élève et de la royauté elle-même. Mais il est clairement désigné dans l’ouvrage qui nous occupe comme un savant, comme un bel esprit, comme un pur spéculatif, incapable d’éclairer le roi par ses conseils. Évidemment ce n’est pas lui qui s’est peint sous ces traits. Quand il arrive par hasard à un homme de cour d’être modeste, il ne l’est pas de cette façon. Charles de Louviers est un personnage imaginaire comme Jean de Vertus, et dont on ne trouve aucune trace ni dans les lettres, ni dans l’histoire, ni à la cour, ni dans l’école. 11 a existé, sans doute, une famille de Louviers à laquelle appartenait Maurisot, un des assassins de la Saint-Barthélemy ; mais elle ne remonte pas au delà des dernières années du règne de Charles \l. On trouve le nom de Charles de Louviers sur les feuilles de garde d’un exemplaire du Songe du Verger imprimé en 1516. A la suite de ce nom, quelques
DE L’EUROPE
lignes manuscrites, d’une date plus récente, signalent Charles de Louviers, Carolus Loumers, comme l’auteur de l’ouvrage; mais, comme ce même nom ne se retrouve pas ailleurs et ne figure sur aucun manuscrit, il est impossible de le regarder comme celui d'un personnage réel, à moins que ce ne soit le nom d’un copiste ou du propriétaire de l’exemplaire imprimé en 1516. Jean de Lignano est un jurisconsulte de Bologne qui a véritablement existé ; mais pourquoi serait-il l’auteur du Songe du Verger? Pourquoi ce légiste italien aurait-il défendu avec tant de passion les droits du roi de Franco contre la papauté, contre l’Angleterre, contre le duc de Bretagne? Pourquoi aurait-il représenté la France comme le premier pays du monde et Paris comme la capitale de la civilisation? Rien de plus invraisemblable et de plus contradictoire que cette hypothèse. Restent donc encore deux prétendants, les seuls qu’on puisse regarder comme sérieux, les seuls dont on aurait dû s’occuper et entre lesquels il est permis de rester en suspens, Raoul de Presles et Philippe de Maizières. Tous deux ont trouvé d’habiles avocats. Tous deux ont été l’objet de savants et chaleureux plaidoyers; mais, sans nous laisser entraîner au milieu de ces détails, nous exposerons sommairement les raisons qui nous ont décidé en faveur du premier.
Ni le caractère général ni la vie de Philippe
^cle Maizières ne permettent qu’on lui attribue le Songe du Verger. Né à Amiens en 1327, le chevalier Philippe de Maizières se proposa pour modèle son compatriote, Pierre l’Ermite. Voulant ressusciter les croisades, dont l’esprit était mort depuis longtemps, il se rendit à la cour de Hugues de Lusignan, roi de Chypre, et lui communiqua son ardeur. Ce prince étant mort sans avoir pu exécuter ses projets, Philippe de Maizières s’attacha à son successeur Pierre P'’, fut nommé son chancelier, et devint l’âme d’une nouvelle expédition de l’Occident contre l’Orient. On sait quelle fut l’issue de cette entreprise tentée à contre-temps. Les nouveaux croisés, arrivés devant Alexandrie le 9 octobre 1365, ne tardèrent pas à se diviser et à revenir sur leurs pas. Alors ce fut un autre projet qui traversa la tête ardente et mobile de notre chevalier. Il résolut d’introduire 'en France la fête de la Présentation de la Vierge qu’il avait vu célébrer en Orient. Il écrivit de sa propre main l’office de cette solennité, paroles et musique, le présenta au pape Grégoire XI, à Avignon, et, malgré les résistances qu’il rencontra d’abord, mit tant d’obstination dans son dessein, qu’il huit par réussir. Le rôle qu’il avait joué dans la tentative de 1365, ses voyages, l’exaltation et la culture de son esprit, son titre de chancelier du roi de Chypre, le recommandèrent à l’attention de Charles V, roi de France.
DE L’EUROPE
qui cherchait à réunir autour de lui tout ce qu’il pouvait de bons livres et d’hommes distingués. Aussi Philippe de Alaizières, en se présentant à la cour de ce prince, fut-il accueilli avec un grand empressement. Charles V lui confia différentes missions politiques, l’admit au nombre de ses conseillers et de ses familiers, et le récompensa de ses services en lui témoignant ^sa faveur par des pensions et de beaux domaines. En 1379, Philippe de Maizières, dégoûté de la cour et de la vie active, se retira dans la maison des célestins nouvellement fondée à Paris, et j passa ses dernières années dans la dévotion la plus exaltée. 11 était revenu à son projet de reconquérir la terre sainte, et, pour en assurer l’exécution , il voulait qu’on fondât un nouvel ordre de chevalerie, celui des Frères de la Passion, — nova religio militiœ Passionis, dont il écrivit les statuts, quand la mort vint le surprendre en 1405. Il écrivit aussi, vers 1382, comme le démontre de la Monnaie un ouvrage qui a beaucoup occupé les savants, et dont nous sommes obligé de dire quelques mots. C’est le Songe du vieux pèlerin adressant au hlanc faucon à hec et piez dorés.
Les principaux traits de cette vie et l’œuvre par laquelle elle se termine, sont précisément l’opposé
Traité des libertés de l’Église gallicane, t. ii, ]>réf.
214 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES des qualités qu’on observe dans le Soiige du Verger. 1° Gomment la vie aventureuse de Philippe de'Maizières, ses voyages, ses missions diplomatiques, lui auraient-ils laissé le temps d’acquérir les connaissances en droit, en histoire, en poésie, en théologie que nous avons signalées tout à l’heure, et de soutenir avec tant d’habileté le double rôle du dialogue? 2° Gomment sa passion pour les croisades dont il a été embrasé jusqu’à la fin de sa vie, lui aurait -elle permis d’avouer, par la bouche du principal personnage , par conséquent comme l’expression de sa propre pensée, les maximes de tolérance qu’on trouve dans le premier livre du Songe du Verger, et la condamnation formelle des croisades? « Nul mescreant ne doit estre contraint par guerre ne aultrement pour venir à la foy catholique ; et semble que contre les mescreants qui nous guerroyent seulement nous deussions faire guerre, et non contre les aultres qui veulent estre en paix. L’Apôtre a dit : Vohisjamhellaidtranonsunicarnalia per agenda. » 3° Gomment cet ascétique qui s’est dévoué au culte de la Vierge et qui, sur la fin de sa vie, s’est livré aux plus austères mortifications, at-il pu produire, dans le second livre du Songe du Verger, tant de hardies objections contre le célibat des prêtres, contre les institutions monas-
* Liv. 1, cil. cLiv.
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tiques, particulièrement contre l’ordre de saint François qui, le premier, a célébré la fête de la Présentation de la Vierge ; enfin contre cette fête elle-même et les idées qui s’y rattachent? Sans doute, on répond à ces objections; mais ces réponses se trouvent dans la bouche du personnage sacrifié, du personnage du clerc, et loin d’en tirer une induction en faveur de Pierre de Maizières, comme l’a fait un savant membre de l’académie des inscriptions, j’en tirerais plutôt la conclusion contraire; 4'* enfin, quand on compare le Songe du Verger slvl Songe du vieux pèlerin, on voit que ces deux ouvrages ne sauraient être du même auteur ; et puisque le dernier est de Philippe de Maizières, le premier n’en est pas.
En etfet, à part la courte allégorie du commencement, qui nous représente la puissance temporelle et la puissance spirituelle .sous la forme de deux femmes venant demander justice au roi de France, et le prendre pour arbitre de leur querelle, tout est rée], tout est naturel dans le Songe du Verger, les idées comme le langage; tout respire la sagesse, la tolérance, l’amour de l’État, l’esprit et la pratique des affaires. Au contraire, dans le Songe du vieux pèlerin nous nous promenons à travers de fades allégories, depuis le commencement jusqu’à la fin. Vieux pèlerin, on le reconnaîtra tout de suite , c’est une signature, tandis que le
Songe du Verger n’en a pas. Le blanc faucon au bec et piez dorés, dont le pèlerin a été le fauconnier, c’est Charles VI, roi de France, élevé sous les yeux de Philippe de Maizières. Le pèlerin devient plus tard un personnage encore plus allégorique ; Ardent Désir , acccompagné desa cousine germaine Bonne Espérance.^W a deux besans qu’il voudrait placer à bon intérêt, c’est-à-dire l’entendement et la volonté. Sous l’influence de ce vœu, il s’endort dans une chapelle et voit lui apparaître en songe une dame appuyée sur deux suivantes. C’est la Providence divine ayant à sa droite Anioureiise Pitié et à sa gauche Inflexible Équité. Elle lui dit que Charité et Sapience ont quitté la terre, emmenant avec elles Vérité, Paix, Miséricorde et Justice, et que pour les retrouver.il faut s’adresser aux trois reines de vraie alchimie, cachées en Égypte dans je ne sais quelle grotte. Ces trois reines d’alchimie sont Douce Amour, Riche Précieuse et Acenturc. Ces reines, accompagnées de leurs femmes de chambre et dames d honneur, aident notre \^oyageur à trouver enfin Vérité, Paix, Justice et Miséricorde. Mais avant de les trouver on fait le tour du monde, on nous fait assister à une leçon de géographie, et l’on nous donne en passant le spectacle d’une pêche aux harengs dans la Baltique. Quatre-vingts chapitres, composant le premier livre, sont consacrés à ces tristes inventions. Dans le second livre, nous sommes
DE L’EUROPE
à Paris, en plein parlement, et nous avons sous les yeux tous les États du royaume, artisans, bourgeois, financiers, avocats, juges, parlement, maison du roi, conseil du roi, clergé. A chacun de ces États dame Vérité présente un de ses miroirs, et il reconnaît à l’instant ses défauts. Dans ce tableau, qui pouvait être piquant, il n’y a rien de remarquable que quelques règles de discipline militaire et un projet d’ordonnance pour la simplification des procès. Quant à la puissance du clergé, l’auteur est en France, par conséquent il est gallican ; mais il n’y a rien d’original ni de j^rofond dans la manière dont il défend ses opinions. Il se borne à reproduire, quelquefois textuellement, le dialogue de Gugnières et de Pierre Bertrand . Enfin le troisième livre ne regarde que le roi. La vérité le fait appeler au Parlement des reines, et l’ayant placé entre dame Humilité et dame Patience, lui fait un cours complet de morale. Elle lui montre, disposées en forme d’échiquier, les quatre vertus cardinales, de chacune desquelles dérivent quinze cases, ce qui en fait au total soixante-quatre, autant qu’il y en a dans l’échiquier. Il suffit d’un coup d’œil sur ce plan puéril pour voir sur-le-champ combien nous sommes loin, combien nous sommes au-dessous du Songe du Verger.
Mais toutes les raisons alléguées contre Philippe de Maizières peuvent, au contraire, être invoquées en faveur de Raoul de Presles : les vastes connais-
218 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES sauces de ce personnage attestées par ses nombreux écrits; son goût pour la poésie, qu’on trouve également clans son poëme de la Muse, et dans le prologue du Songe du Verger; ses qualités d’avocat, de conseiller d’État et de maître des requêtes ; sa renommée comme légiste ; la traduction qu’il a faite du traité attribué à Gilles de Rome sur les deux puissances; lo&estudes spatieuses et secrètes dont il a été chargé par le roi; ses ouvrages politiques, entre autres, le Roi pacifique, aujourd’hui perdu, et le Compendium morale reipublicœ ; enfin sa connaissance familière des ouvrages de 'saint Augustin et les citations fréquentes qu’il lui emprunte, ne peuvent convenir qu’à Raoul de Presles, traducteur et commentateur de la Cité de Dieu. Maintenant que nous sommes à peu près sûr de l’auteur, nous allons essayer de faire connaissance avec l’ou-
vrage.