‹ Réformateurs et publicistes de l' Europe (volume 3)Chapitre 15 sur 24 · JE · texte numérisé non relu

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foi. » On trouverait une leçon de gouvernement dans les réflexions de Callimaco, un des principaux personnages de la pièce, sur la nécessité de garder son secret tant qu’il n’y a pas d’intérêt à le révéler. L’ennemi du clergé et de l’Église se révélerait dans le rôle de Fra Timoteo, infâme suborneur couvert du masque de la religion, prédécesseur original de Macette et de Tartufe, le premier organe peut-être de cette maxime fameuse : « La fin justifie les moyens, » et l’apôtre du quiétisme un siècle et demi avant Molinos1. On rencontrerait l’auteur des Discours sur Tite-Live dans plusieurs passages de YAsino d’oro, et notamment dans le septième chant, consacré tout entier, après la description d’une nuit voluptueuse, à expliquer « les causes des révolutions des affaires humaines. * Mais il nous reste une tâche plus utile à remplir. Après avoir examiné en détail cette originale figure qui, placée sur la limite du xv° et du xvie siècle, semble les instruire et les dominer tous deux, il faut que nous essayions de recueillir la dernière impression qu’elle doit nous laisser.

Un fait qui aura paru incontestable, c’est que Machiavel n’est pas au service d’un parti et qu’il n’a voulu flatter aucune passion, pas plus l’envie

Pour convaincre madona Lucrezia qu'elle peut se livrer sans mal faire, dans l’intérêt de la santé do son mari, il lui dit : « C’est la volonté seule qui pêche, non le corps. »

33* RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES de la multitude que l’arbitraire des grands et des princes. La cause qu’il soutient, c’est celle de l’in térêt public, et tout gouvernement qui s’y attache lui paraît légitime, durable, puissant; tout gouvernement qui l’abandonne lui paraît fondé sur le sable. L’origine du pouvoir n’est rien pour lui ; la manière de s’en servir est tout.

Mais qu’est-ce que Machiavel entend par intérêt public ? Pas autre chose que l’intérêt de l’État, considéré comme un tout indivisible; pas autre chose que l’intérêt de la nation, et quand les grands s’en séparent pour réclamer des privilèges tyranniques, l’intérêt du peuple. C’est ainsi que Machiavel est toujours le champion de la démocratie, même lorsqu’il défend la toute-puissance des rois, et qu'au moment où il professe les plus odieuses maximes de tyrannie, au moment où toute vertu et toute pitié semblent mortes sous sa plume, on sent en quelque sorte brûler dans son cœur la sainte llamme du patriotisme. Le dernier chapitre du Prince est comme une hymne ù la résurrection future de l’Italie. C'est un appel éloquent aux armes et au dévouement de Laurent do Médicis pour rendre A ce malheureux pays son antique indépendance, « pour le délivrer du joug humiliant et odieux de l’étranger. » On y voit l’Italie qui gémit et qui sèche dans l’attente d’un libérateur ; car ce qui lui manque, ce n’est pas le courage, mais un chef.

Cet amour puissant de la patrie, cette idée féconde de la nationalité et de l’État, que Machiavel avait puisés dans l’antiquité, dans l’histoire des temps héroïques de Rome païenne, il les voyait sous ses yeux étouffés par l’anarchie et sacrifiés à l’intérêt privé; il rencontrait partout l’esprit de caste, l’ambition de famille ou de corporation, le fractionnement de la souveraineté avec celui du territoire, la patrie et l’État, la nationalité nulle part. Comment s’étonner qu’entraîné dans l’excès contraire, il ait donné à l’État une puissance absolue, non-seulement sur les personnes, mais sur les consciences; qu’il n’ait pas voulu admettre une puissance spirituelle distincte de l’État ; que, reportant son mécontentement sur le christianisme luimême, il le considère par moments comme un obstacle à la grandeur et au bon ordre des sociétés? Le christianisme, en effet, -élève les regards de l’homme au-dessus de l’horizon de la patrie, il considère le genre humain comme une même famille, il reconnaît des lois que nul législateur humain ne peut changer ou abroger. Une telle institution ne pouvait se concilier dans son esprit avec l’idéal qu’il s’était fait de la société civile, d’après la politique des Romains et des anciens en général.

Mais, en s’attachant avec passion à l’intérêt de l’État, Machiavel ne l’enferme pas, comme Rousseau

334 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES et Hobbes, dans une forme particulière de gouvernement. J’ai dit qu’il a tracéla route à ces deux célèbres écrivains, qu’ils étaient chez lui en germe l’un et l’autre. En effet, l’on pourrait citer non-seulement des idées, mais des propositions entières qui semblent avoir passé de ses œuvres dans le De cive et le Contrat social ; mais il les dépasse tous les deux par l’étendue et la calme impartialité de son génie. Admettant à la fois les deux systèmes qu’ils professent, mais pour des situations différentes, il les corrige, et les discipline en quelque sorte l’un par l’autre ; il les dérobe à leurs conséquences extrêmes, comme il se dérobe lui-même au fanatisme de ses deux successeurs. Tout en ignorant les gouvernements mixtes, il a tracé d’avance, dans une région supérieure, plus sereine et plus large, le cadre de l’Esprit des lois.

Cependant le nom de Machiavel a toujours été et restera probablement toujours un nom malheureux. Il sera, quoi qu’on fasse, difficile de le prononcer sans exciter dans les cœurs honnêtes un mouvement de réprobation. Je dirai plus, même quand on a déchargé Machiavel des accusations injustes qui pèsent sur sa mémoire, même quand on a rendu à ses intentions et à ses idées leur véritable caractère, ce sentiment me paraît mérité. Pourquoi cela? Parce que Machiavel est un homme sans principes; parce qu’il ne croit pas, au moins dans l’ordre politique,

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à la distinction du bien et du mal, du juste et de l’injuste; parce qu’il ne reconnaît à l’homme aucun droit inviolable, aucun devoir absolu ; parce qu’il soumet la morale à la politique, et les titres sacrés de l’humanité à la raison d’État. Or, sait-on bien ce que c’est que la raison d’État ? Si c’est quelquefois l’intérêt commun, n’ est-ce pas le plus souvent l’intérêt d’un homme ou d’un parti, c’est-à-dire la raison du plus fort? En vain direz-vous au plus fort qu’il doit se contenir s’il veut conserver la victoire, que sa fortune est attachée à celle de tous, puisqu’il ne subsiste et ne commande que par eux : la force ne reconnaît pas de règle; l’intérêt même n’en a pas, car il est ce que chacun le fait ; il n’y a de règle absolue, il n’y a d’intérêt commun que dans Injustice. Machiavel n’est sans doute pas le seul qui ait mis la raison d’État au-dessus de tout; mais il'est le premier qui l’ait érigée en système, et il a professé ce système avec une franchise sans limite, avec une audace sans exemple. Voilà pourquoi il est responsable devant la postérité de tout le mal qui a été fait, de toutes les erreurs qu’on a enseignées au nom de sa doctrine.

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