UN MOIS APRÈS
Hier, nous avions le plaisir d’accompagner le supérieur du college de Sainte-Thérèse, M. Hantel, dans une visite à l’institution que le gouvernement provincial, sous l’inspiration de M. Ouimet, a confiée à M. Leroy, pour lui permettre de mettre en pratique son système d’enseignement.
Il y a un mois que M. Leroy opère sur trente-trois ou trente quatre élèves de tout âge, de 8 à 17 ans, et pris au hasard ici et la, mais presque tous connaissant à peine les premiers éléments du français et ignorant complètement le latin. Ce que nous avons vu nous a agréablement surpris, pour ne pas dire étonné; c’est au point que, commençant, comme les autres, par le doute, nous sommes arrivé à l’intime conviction que M. Leroy accomplira ce qu’il promet. Or, ce qu’il promet, c’est, avec son système, d’enseigner les langues anciennes et, comme conséquence, la langue française, dans tout au plus dix-huit mois.
' C’est-à-dire qu’un élève, après ces dix-huit mois d’enseignement, pourra rendre, sans hésiter, le français en latin ou en grec, et vice versâ.
Nous n’avons pas le temps d’analyser au jourd’hui ce système qui, s’il est adopté, doit révolutionner l’enseignement ; mais nous le ferons plus tard, de manière à convaincre le lecteur que nous n’avons pas au hasard formé notre opinion sur une question d’une pareille gravité. Si tous ceux, qui nous lisent, ne sont
POUR ET CONTRE
pas, de suite, impressionnés comme nous, au même degré, par le système Leroy, il n’en est pas moins vrai que, de tous les esprits sérieux, de ce côté- ci comme de l’autre côté de l’Atlantique, qui s’occupent de l’enseignement et de ses résultats sur les destinées de la société, personne n’est satisfait. A cette époque de mouvement, pour ainsi dire électrique, où tout le monde se hâte d’arriver à sa place, dans le sacerdoce, les professions liberales ou les affaires, le problème est encore à résoudre, savoir : la plus grand somme d’enseignement dans le plus court espace de temps, sans fatigue inutile et sans ennui pour les élèves.
Demandez aux hommes qui enseignent s’ils sont eux-mêmes satisfaits de l’ordre actuel de choses ; demandez-leur si, après avoir soumis toute une génération d’enfants à une épreuve monotone et ennuyeuse de neuf années, ils sont contents de l’œuvre accomplie et peuvent 'se dire, dans le for intérieur, que réellement ceux qu’ils livrent ainsi à la société en ont pour leur temps et pour leur argent. Nous avons entendu de la bouche même de quelqu’un de ces instituteurs de la jeunesse, ces mots significatifs :
“ Nous ne voyons réellement que confusion et insuffisance dans le système actuel où tout certainement est à refondre et à refaire à neuf ; mais comment briser avec les préjugés d’une routine de tant de siècles, et qui aura lo courage, ou mieux l’audace, de frapper les premiers coups et d’entrer résolument dans la
LE SYSTÈME
voie nouvelle ? Nous sentons le besoin impérieux d’un changement, mais ce que ce changement doit être nous ne le connaissons pas encore, et nous demandons la lumière qui doit nous éclairer dans cette voie encore obscure et inconnue.”
Oui, le préjugé, et surtout le long préjugé des siècles, est difficile A vaincre ; mais l’histoire ne nous fournit-elle pas de nombreux exemples des longs combats de l’humanité contre le préjugé de la routine, à l’égard de toutes les sciences qui ont marché à pas gigantesques, seulement quand l’homme a eu le courage de briser avec un passé qui le tenait dans l’ornière et dans la nuit. Que de merveilles accompliesdans l’astronomie, la chimie, la pWt >ique et toutes les branches de l’histoire naturelle, depuis le jour où, s’émancipant de l’empirisme, on a demandé à l’observation et cà l’analyse les secrets de la nature et de ses mystérieuses synthèses? L’enseignement seul de la jeunesse resterait-il donc fatalement condamné au procédé lent, incertain de la routine ; la clef du monde intellectuel et ph ysique resterait-elle mêlée dans la serrure, quand l’homme, habitué à plus d’activité, attend impatiemment à la porte, pour entrer? Noui ne le croyons pas, et c’est à cause de delà que nous osons élever la voix, dans cette circonstance, et à l’occasion du système de M. Leroy, pour inviter toutes nos institutions d’enseignement, sans exception, à essajer de diriger celui-ci dans une voie nouvelle! et de faire au moins ce que l’on fait pour
TOUR ET CONTRE
l'industrie, c'est-à-dire tenter en petit, ce que l’on serait disposé à adopter en grand, si l’épreuve est satisfaisante.
Sait-on l’objection la plus spécieuse que l’on fait à ce système dont la rationalité
saute aux yeux ? c’est, d’abord, que tout se fait dans la classe et, ensuite que l’élève termine ses études trop jeune pour prendre dans la société la place qui doit lui écheoir. A la première objection il est facile de répondre que, si l’on apprend les langues mortes, en ua temps aussi court, il en restera davantage pour apprendre les sciences et les spécialités auxquelles désirent se livrer respectivement tes élèves ; c’est que les hommes mêmes qui désirent se livrer au commerce et qui, pour s’y identifier, ont besoin d’y entrer jeunes, pourront y arriver avec le bagage classique qui leur sera d’un incontestable avantage, quand, après avoir acquis la fortune, ils auront la louable ambition de donner leurs loisirs au service du pays.
A la deuxième objection, à savoir, que les élèves finiront leurs études à un âge où l’esprit n’est pas suffisamment mûr pour l’étude de la théologie, de la loi, de la médecine, etc., nous répondons qu’il est facile de remplir la lacune en enseignant aux élèves une multitude de choses utiles qu’il leur est important de savoir. Ils liront surtout, à cette époque où il est si important de lire, parce que c’est celle des loisirs et des impressions durables : or lit généralement si peu au collège. Dans tous les cas, ce ne peut pas être une raison pour leur
LE SYSTÈME
faire passer huit ou neuf ans à apprendre ce qu’ils peuvent réellement apprendre en quatre ou cinq.
Nous ne demandons pas à ceux qui enseignent de renoncer tout-à-coup au passé, de briser, de suite, avecautantde siècles, et avant d’être sûrs que la voie où l’on veut les faire entrer est la bonne ; mais il nous semble que la question est assez importante, par ellemême, pour nous induire à en tenter l’épreuve et à faire marcher, côte à côte, les deux systèmes, afin d’adopter le nouveau, s’il est préférable à l’autre, après l’épreuve, ou de le rejeter s’il ne justifie pas ses promesses. Que chaque collège, par exemple, ait une classe à part, une seule, soumise au système Leroy, pendant que le corps des élèves restera sous l’ancien régime. Nous ne demandons que six mois d’épreuve et si, après ces six mois, la classe exceptionnelle n’a pas donné les résultats promis, que l’on reste avec l’enseignement actuel, jusqu’à ce que l’on ait trouvé, s’il est possible, un autre moyen plus certain d’arriver au but.