LIVRE PREMIER
grandit par l'initiative, la spontanéité, les ressources et les dispositions d'un génie indépendant, et non point par les caprices du sort et les jeux du destin , à l'aide des facilités accidentelles que lui auraient ménagées quelques incapacités environnantes.
Pour devenir un jour le suprême régulateur de la révolution, il fallait commencer par vaincre pour elle les coalitions et les factions, et c'est ce que fit le futur empereur en chassant les Anglais de Toulon et en étouffant la révolte des sections parisiennes. Mais ce ne fut pas l'habileté spéculative d'un sceptique ambitieux qui détermina cet homme extraordinaire, comme le duc de Raguse a osé le prétendre, à se jeter dans les luttes mémorables qui contribuèrent tant à sa réputation et à sa fortune. Là où Marmont n'a voulu voir que le hasard et le calcul, Bonaparte apporta certainement le génie et le patriotisme. Il a répondu d'avance au reproche d'avoir manqué de conviction politique , quand il a rappelé et fait écrire à Sainte-Hélène ce qu'il se disait à luimême au moment où la perspective d'un combat meurtrier entre Français le faisait hésiter à accepter le commandement qui lui était offert : « Mais si la Convention succombe ^ que deviennent les grandes vérités de notre révolution? » Et cette noble sollicitude pour les conquêtes de 1 789 n'a point été imaginée après coup par le potentat déchu de 1 81 B 1 Elle appartient bien réellement au soldat de Tan m, qui l'avait déjà
exprimée avec la même énergie dans une lettre qu'il adressait, un an auparavant, aux représentants du peuple pour protester contre son arrestation. « Depuis l'origine de la révolution , avait-il dit fièrement aux commissaires de la Convention , nai-je pas toujours été attaché aux principes?... A la découverte de la conspiration de Robespierre , ma conduite a été celle d*un homme accoutumé à ne voir que les principes; l'on ne peut pas me contester le titre de patriote.... Entendez-moi; détruisez l'oppression qui m'environne , et restituez-moi V estime des patriotes.... Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je l'estime si peu, je l'ai si souvent méprisée.... Oui, la seule idée qu'elle peut encore être utile à la patrie me fait en soutenir le fardeau avec courage. »
II ne faut point s'étonner que Marmont , qui eut ridée d'émigrer en 1792, et qui refoula en luimême , par pure ambition , le royalisme inné dont il s'est vanté d'avoir retrouvé la trace en 1814, n'ait pas cru à la sincérité de ce patriotique langage. Il dénie à Napoléon ses fortes convictions, parce qu'il ne trouva jamais que tiédeur, inertie et abâtardissement dans les siennes. A ses yeux, l'auteur du coup d'État de brumaire , le destructeur des institutions républicaines , le fondateur d'une dynastie nouvelle, le dictateur couronné, avait dû jouer évidemment la comédie , quand il s'était proclamé ardent patriote et fidèle sectateur des idées de 89.