LIVRE QUATORZIÈME
encore la plus belle part de cette grandeur passa-^ gère devait -elle revenir au destin ^ au temps ^ à chacun. Après Tilsitt, réduit à se» propres forces, il avait montré à nu sa petitesse , son orgueil sata* nique, sa folie*, sa débilité.
En coupant ainsi en deux la vie du héros , le duc de Raguse savait bien que son Napoléon du lendemain de Tilsitt, sensuel ^ occupé de ses aises ^ insou^ dant et craignant la fatigue^ n'était autre pourtant que le Napoléon de la campagne de Wagram , de l'expédition de Russie , des deux campagnes d'Al* lemagne en 1813, de la campagne de France en 1 81 4, de la course triomphale de Cannes à Paris, et des combats et batailles de Ligny et de Waterloo en 1 81 5 , et aussi de la captivité stoïquement subie à Sainte-Hélène *. N'importe : il avait cru néces-^
^ Manuont a fait dire à Decrès, en 1805 et en 1809 , que Napoléon éimt fou, tout à fait fou, tant son ambition était exagérée , sa confiance illimitée et sa volonté tranchante. £n 1815, l'ancien ministre de la marine aurait repris avec le duc de Raguse ses conversations sur leur ancien maître, et il aurait dit : «c n y a toujours en lui un esprit prodigieux . Sous ce rapport , il est tel que vous l'avez connu , mais plus de réso* lution, plus de volonté, plus de caractère. Cette qualité, autrefois si remarquable chez lui , a disparu. Il ne lui reste que son esprit. » (Vn, 110.) Il ne faut pas oublier qu'aux beaux jours où cette qualité si remarquable brillait dans Napoléon, son ministre, s'il faut en croire Marmont, la prenait pour un symptôme de /oZte.
^ Napoléon , qui se connaissait bien , ne se croyait pas moins fort ni moins grand à la fin qu'au commencement de sa camère : « Je crois que la nature , disait-il à Sainte-Hélène , m'avait calculé pour les grands revers; ils m'ont trouvé une âme de marbre. La foudre n'a pu mordre dessus; elle a dû glisser.... '» (Mémorial.)
440 RKFLTATIOX DES MEMOIBES DU DIX: DE EAGISE.
saire au succès de sa justification que cette absurde distinction fût faite; que Napoléon ne Mt recoimii grand que pendant une certaine période , et sous la réserve de l'appui prêté par les circonstances et par tout le monde à son élévation : dès lors Thistoire devait fléchir et s'accommoder aux vues et aux imaginations du duc de Raguse. Mais il ne suffisait pas à Tontreprenant maréchal d'avoir subordonné la vérité historique aux exigences de sa position personnelle. Il voulait revêtir son apologie et la condamnation de son accusateur d'un sceau dont personne ne pût contester ou méconnaître l'inviolabilité. Eh bien , tout ce qu'il a dit de Napoléon dans ses Mémoires^ il l'a répété sommairement à son fils, assure-t-il , et ce fils pieux, si fier de porter le nom du grand homme, si prompt à s'exalter au souvenir de son père , s'est incliné et s'est tu devant le juge suspect du héros dont le sang coulait dans ses veines, et il a donné, non-seulement par son si- ' lence , mais aussi par l'accueil sympathique qu'il a continué de faire à ce juge partial, un acquiescement non équivoque à la scandaleuse et inique sentence qui dépouille Napoléon de son auréole, pour laisser apparaître d'innombrables taches sur sa grande figure.
Qui donc oserait contester l'autorité souveraine des opinions du duc de Raguse sur l'Empereur et sur l'Empire, après qu'elles ont reçu le caractère et