LE VERRE D'EAU EN RUSSIE
l'fiRSON NACËS:
Sa Majesté L'EMPEREUR DE RUSSIE.
Son Excellence LORD GLANRIC\RDE, ambassadeur de
Sa Majesté Biitanniqae.
MADAME ALLAN, acUice.
MADEMOISELLE KLISA FORGEOT, ex-acUice.
Madame Allan jouait avec succès le vaudeville à Saint- Pétersbourg.
Elle songeait à la composition d*une représentation à
Là Vie PARISIENNB 301
son bénéfice, lorsque lui arrive de Paris le Yerre d^eau, iratchement imprimé, et le bruit du succès qu'a obtenu cette comédie de monsieur Scribe, C'est une nouveauté, une bonne fortune, et madame AUan décide qu'elle fera jouer le Verre d'eau.
Il ne faut pas croire que les Français jouissent seuls d'une censure dramatique, il y a des censeurs dramatiques russes aussi sévères que les nôtres : porté à leur bureau, le Verre d'eau y fut lu et interdit, sous prétexte qu'il évoquait des souvenirs graveleux de la monarchie britannique.
Madame AUan s'afflige, mais ne désespère pas ; il y a un empereur en Russie.
Sa Majesté est très-abordable, très-affable pour les artistes, et madame Allan n'eut pas de peine à lui parler, à lui exposer son désappointement, à obtenir enfin que l'interdiction de sa pièce de salut fût levée.
Xout s'apprêtait pour la représentation, les rôles distribués s'apprenaient ; lord Glanricarde apprend ces deux faits, l'interdiction prononcée d'abord, la permission accordée ensuite.
A l'instant même, il court se présenter chez l'empereur.
— Sire, je viens exprimer à Votre Majesté le regret que j éprouve de ce qui se passe aujourd'hui.
La police impériale avait trouvé dans l'ouvrage français intitulé /f Verre d^eau des passages blessants pour le
vieil honneur de la cour d'Angleterre; soigneuse et intelligente des bons rapports qui existent entre les deux pays, elle avait jugé inopportune la représentation de cette comédie, et j'apprends que Votre Majesté vient de l'autoriser; j'ose vous faire remarquer que ce procédé touche notre susceptibilité nationale; et, quant à ma susceptibilité personnelle, elle n'est pas moins compromise; ambassadeur de Sa Majesté Britannique auprès de Votre Majesté, je n'aurai pas eu ici autant de crédit que mon honorable collègue lord Granville en a su trouver à Paris dans une circonstance analogue : un ouvrage dramatique qui offrait les mêmes inconvénients a été énergiqueq^ent interdit pour lui complaire.. .
— O mon Dieu ! milord, reprend l'empereur, vous me faites une querelle que je ne croyais pas mériter. Vous savez comme je suis facile pour ces petites choseslà ; j'ai rencontré cette dame AUan, je l'ai vue fort affligée, j'ai levé l'interdit qui la ruinait, dit-elle, je lyi ai donné ma parole, vous me savez esclave de ma parole, et, quoiqu'il ne s'agisse que de comédie, je suis trèsembarrassé pour y manquer ; au surplus, avez-vous lu ce fameux Verre d'eau ?
— Non, sire.
— Eh bien! soyez assez bon pour le lire, voyez, vous serez peut-être moins timoré que mes censeurs; en vérité, si vous êtes indulgent, vous me tirerez d'un fort mauvais pas.
hJL VIE PAEISIENNE 30B
A rinstant même, pat ordre de l'empereur, la pièce fut portée chez l'ambassadeur d'Angleterre.
Un peu ému de cet incident, tout léger qu'il fût.
Lord Glanricarde rentra chez lui d'assez mauvaise immeur. .
Qui s'en aperçut tout de suite?
Mademoiselle Élisa Forgeot.
Qu'est-ce que vient faire dans ce proverbe mademoiselle Élisa Forgeot ? *
Absolument ce que fait Abigaïl dans la comédie de monsieur Scribe, être la petite cause d'un grand effet, amener le dénoûment d'une difficulté diplomatique.
Mademoiselle Élisa Forgeot a joué pendant quelque temps la comédie au théâtre de Saint-Pétersbourg, elle s'en est retirée ; sa qualité de Française, les . agréments de sa conversation, lui ont valu les assiduités et l'intimité de plusieurs grands personnages. Lord Glanricarde est le plus empressé de ses amis.
Elle était chez lui quand il sortait de son entrevue avec le souverain.
— Eh! qu'avez-vous donc, milord? je ne vous ai jamais vu si maussade, si Anglais qu'aujourd'hui.
— Je suis contrarié ; une de vos camarades, une actrice française, en est cause ; une singulière difficulté vient de s'élever entre l'empereur et moi, à propos de quoi ? à propos de théâtre.
— De théâtre I contez donc, cela me regarde.
304 LA VIE PAmiSlBNNE
Lord Glanricarde expose tout Tincident à mademoiselle Forgeot comme à un juge compétent, et finit en lui disant : *
— Le voilà ce Verre deau; au lieu de passer la soirée à causer avec vous, ne faut-il pas à présent que je le lise... et avec attention encore!... que je me fasse censeur!
Pendant cette dernière boutade, plusieurs pensées avaient traversé 4*esprit et le cœur de mademoiselle Forgeot. Elle se rappela d'abord qu'elle était Française, ensuite que madame Allan était son amie, puis que monsieur Scribe, lors de ses débuts, avait écrit pour elle plusieurs rôles charmants; la nationalité, la reconnaissance, rinspirèrent, et d'un air négligent :
— Mais, milord, dit-elle, n'y a-t-il pas.moyen de vous rendre votre tâche tolérable? je ne veux pas vous voir, dans un coin, enrager sur cette comédie... si je vous en faisais la lecture ?
— Ahl vous me rendriez grand service...
Si je m'endgrs, vous ne m'en voudrez pas, cela m'arrivera pour la première fois en vous écoutant ; au surplus, je vous prie de m'éveîller, c'est par devoir que je veux entendre, et je vous associe à mes devoirs.
Je m'assieds et vous attends.
Mademoiselle Forgeot commença la lecture.
Le premier, le second acte, se succèdent ; le lord ne dort pas, il est attaché, captivé ; la jeune lectrice dé-
LA VIB PARISIENNE . 305
pense toutes ses ressources d'intonations, d'inflexions de voix, toutes les coquetteries du débit dramatique, les temps d'arrêt, les entraînements, les précipitations, les nuances, elle y joint le geste, le regard... le diplomate est à Paris, à une brillante soirée du Théâtre-Français. Prévenue des écueils diplomatiques que contenait l'ouvrage, mademoiselle Forgeot les tourne avec facilité, glissant sur les mots précis (les supprimant peut-être), adoucissant les apostrophes de la duchesse, minaudant les demi-aveux de la reine, et finit par débiter toute la scène du dénoûment avec des suspensions si heureuses, que l'Anglais, curieux et piqué, s'écrie:
— La malheureuse reine ! et cet homme sur la fenêtre ! comment va-t-il en sortir?
— Marié ! dit mademoiselle Forgeot, et vous allez voir. Laissez-moi finir.
Lord Clanricarde n'était plus* un censeur, c'était Un spectateur ravi, un homme réveillé de la torpeur septentrionale par un écho venu de Paris ; il demandait à mademoiselle Foi^eot une seconde lecture pour le lendemain,, ou plutôt, disait-il, une seconde représentation.
— Non, milord ; à présent vous ne verrez plus le Verre (F eau que sur le théâtre.
— Je ne demande pas mieux; je cours dire à l'empereur que sa police a la berlue.
Heureuse d'avoir accompli cette œuvre d'intelligence, de dévouement et de coquetterie, madenooiselle Forgeot
se h&ta de prévenir madame Altan qu'elle avait fait avaler à l'ambassadeur. . .
Le Verre (Temu.