‹ Regards sur la terre promiseChapitre 47 sur 121 · SERRES · texte numérisé non relu

SERRES

Elle est en haut. Et c’est à cause de cela que le monde tombe en poussière. Ceux qui dirigent n'ont aux lèvres d'autre mot que le mot « ordre », parce que le désordre est en eux, et qu'ils ne savent plus comment cacher ce désordre à ceux dont ils ont charge d’àme, ni rétablir en eux la hiérarchie organique des idées et des sentiments. L'esprit a recours à des armes en qui lui-même n’a plus foi pour défendre sa propre décomposition contre l'organisme attendu dont les germes verdoyants font frémir la terre entre tant d'abîmes ouverts. Incapables de rassembler en des combinaisons nouvelles les lambeaux des vieilles formules dogmatiques ou doctrinaires, le désarroi des dirigeants s'appuie sur des institutions sociales, politiques ou religieuses imaginées pour d’autres circonstances et inapplicables aux présentes. Il est même à remarquer que leurs positions de repli s'offrent dans l’ordre inverse de leur apparition historique. Quand le mal qui nous ronge exigeait des recettes socialisantes, les hommes qui les professaient ont eu d’abord recours aux médicaments de la politique qui avaient déjà échoué entre les mains de leurs prédécesseurs. Maintenant que l'agonie commence, ils en sont aux orthopédies policières et aux cataplasmes

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confessionnels. Athées, ils comptent sur l'Eglise. Pacifistes, sur l'Armée. Socialistes, sur lindividualisme des petits intérêts, des petits métiers, des petits esprits. Evolutionnistes, sur la chose jugée. Antidogmatiques, sur les dogmes de morale publique soigneusement camouflés par des oligarchies qui groupent quelques intérêts privés. Cartésiens et scientistes, sur les opinions moyennes qui sont le résidu des révélations surnaturelles. Démocrates, sur la démagogie ploutocratique. Esclaves de l’économique, sur le politique. Et cela descend d'eux, comme la vase des marais quand on en remue la surface, pour pénétrer toutes les classes, les couches, les organes, les fonctions de la société. L'anarchie spirituelle est d'autant plus irrémédiable que les opinions se réclament, avec plus d'aveuglement et de violence, des idées les plus rétrogrades. Dans les Partis, cependant reflets dansants, et bien pales, des intérêts profonds et des besoins immédiats, la division est d'autant plus accentuée qu'on progresse de gauche à droite. Les fortes disciplines, signes de Fordre dans l'esprit — ordre conscient ou obéi — ne se trouvent à l’état d’ébauche, plus apparente que réelle mais cependant visible, et-efficace au moins sur le terrain électoral, ou théorique, qu'à mesure qu'on avance vers les opinions extrémistes. Ailleurs, autant de Partis que d'individus, groupés en vue des actes convulsifs et des décisions désordonnées au petit bonheur des circonstances, autour des combinaisons anonymes et de leurs résolutions d'atteindre leur but par n'importe quel expédient. La grande presse au service de ces combinaisons inavouées, parce qu'inavouables, et remplissant comme on gave une oie pour noyer de graisse ses organes vitaux, le vide intérieur de sa clientèle, alors que des événements inouïis, qu'elle cache, ébranlent:le monde, avec des anecdotes, des potins et des enquêtes sur les

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faits et gestes des danseurs et des romanciers, des comédiens et des peintres, des assassins et des invertis, des politiciens et des filles. Partout la peur et l'horreur du silence, le grand silence vivifiant des altitudes de lesprit. Une innombrable littérature romanesque, d’innombrables expositions ne répondant plus à aucun besoin unanime, masquant de leur pullulation et de leur publicité tapageuse les quelques œuvres solitaires qui tentent de scruter les desseins des dieux qui montent. Les jouraaux à wros tirage s efforçant avec obstination de s'attacher un leader plus bête que celui du concurrent afin de conserver ou d'accroître leur clientèle. Les esclaves gorgés d'argent, couverts de crachats, couronnés de papier peint, submergés de places, aveuglés d'honneurs, pour qu’ils ne puissent plus apercevoir le cadavre de leur dignité. Les discours bourrant comme une étoupe d'emballage tous les intervalles des actes qui se font de plus en plus rares pour leur laisser plus de jeu. Les monuments et les statues encombrant les carrefours, les squares, les Jjardins, les avenues autrefois réservés aux méditations de la perspective et à la hiérarchie des lignes. L'appel aux morts, pour couvrir les moindres gestes de ceux qui Commandent, ou croient commander aux vivants. Vous voyez bien. C'est leur anarchie même qui leur interdit de se taire et d'agir. IH faut à toute force

qu'ils comblent leur néant secret. Ils phrasent sans

arrêt sur des réalités éteintes. Leur rationalisme, qu'ils invoquent, tourne dans un espace abstrait, où il ne mord plus. Leur dialectique, aussi subtile qu’elle soit, est par avance détruite par le fait. Leur ordre rationnel est un désordre organisé.

Certes, il y a trente ans, tous les hommes capables de vivre par le cœur dans lintimité du corps social en

analyse, étaient et se déclaraient « anarchistes ». Entre les signes avant-coureurs de l’effondrement d’un monde

DE L'ANARCHIE 139 et de l'apparition d'un autre monde, le choix leur était difficile. Sans doute n'étaient-ils pas assez clairvoyants pour choisir, ou peut-être assez courageux. Maintenant que lanarchie réelle à gagné presque tous les esprits, aucun d'eux n'ose l'avouer, et encore moins se l'avouer. Aucun ne voit que l’ordre vient d'en bas. La plupart confondent encore avec l’état d'âme anarchique ce qui en est le contraire précisément, l'organisation plastique des masses autour de leurs intérêts positifs. Le « conformisme » est le signe le plus manifeste de cette irrémédiable dispersion. La prétendue renaissance des religions, dans ce cadre du « conformisme », est destinée à placer à la portée des plus faibles le moyen de s'y soumettre. Le troupeau de ceux qui ne comprennent pas, où qui ont peur de comprendre, ou qui ne veulent pas comprendre, où qui craignent que les autres croient qu'ils ne comprennent pas, se rassemble éperdu autour des croyances usées que leur vie publique ou privée dément éen.eux et autour d'eux, que Îles idées mêmes qu'ils expriment combattent en dénonçant leur anxiété et que, par une contradiction qu'on n’a pas revuc depuis la fin du monde antique, ils achèvent de détruire par la rigueur ‘même d’une dialectique qui s'appuie avec pesanteur sur une base dont il s'agit précisément, et peut-être même uniquement, de démontrer la réalité.

Depuis la fin du monde antique, je l'ai dit maintes fois et ne le répéterai jamais trop. Comme alors, le « renversement des valeurs » est et doit être radical. Comme alors les plus hauts placés par la fonction, parfois par l'esprit et le cœur même, Marc-Aurèle et Julien défendent les institutions existantes avec des

arguments sentimentaux fournis par ceux qui les combattent. Comme alors, plus s'accentue la déroute morale des dirigeants, plus l'ordre extérieur apparaît irréprochable, étant organisé par des pouvoirs occultes qui maintiennent à coups d'argent les forces de résistance bureaucratiques, policières, ecclésiastiques. Comme alors les émollients académiques s'appliquent sur les ‘ancers sociaux. Comme alors toutes les paroles, tous les actes des gouvernants pulvérisent un peu plus complètement l'édifice qu'ils croient protéger et apportent des armes nouvelles à ceux qui l'attaquent. L'anarchie étant en haut, comme alors, elle tente d’annihiler tout ce qui tend à la guérir en ceux qui sont en bas. Comme alors, une nouvelle espérance naît au cœur de {ous les humbles sous la double menace des cultures faisandées

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et des forces barbares du dedans et du dehors.

Les signes de débâcle ne peuvent donc que se précipiter. Si rapidement même qu'on se demande pourquoi l'édifice paraît tenir encore debout. Si la morale pure est en principe à la base des relations entre peuples, entre gouvernants, entre gouvernants et gouvernés, la morale pratique, en fait, pourrait se déclarer largement satisfaite si les contrats qui lient entre eux les peuples, les gouvernants, les gouvernés restaient approximativement respectés. Leur sécurité, leur réalité même ne reposent que sur eux. [ls sont la seule raison d’être des gouvernants, la seule garantie des gouvernés, la seule sauvegarde des peuples. Or, on les viole sans cesse, et partout, et de plus en plus délibérément, à mesure qu'on approche du sommet de la hiérarchie. Les scandales quotidiens qui éclatent dans les milieux politiques, bancaires, industriels, commerciaux ont usé l'écœurement même. Îls ne suscitent plus qu'un intérêt romanesque d'ailleurs si vite satisfait qu’un nouveau scandale devient nécessaire comme l'injection d’une drogue, pour exci-

ter l'intoxiqué. On voit, à quelques jours d'intervalle, telle assemblée voter des lois, puis refuser de livrer au bras séculier ceux de ses membres qui les violent. On voit ceux qui prônent l'impôt destiné à accroître la force militaire de leur pays dissimuler leur argent pour le soustraire à cet impôt. Les nationalismes, dressés les uns contre les autres, détruisent par là même les principes qui pourraient les défendre contre les nations elles-mêmes, où la révolte grandit. Le droit est invoqué par ceux qui disposent de la force, précisément contre ceux qui ne disposent que du droit. Leur critique réprouve l'esprit des traités, dont leur lâcheté défend la lettre. On voit des départements ministériels créés ou supprimés au gré des appétits de la clientèle des maitres du mois où du jour. On voit ces maîtres dérisoires prendre sur leurs tréteaux une place de plus en plus grande à mesure que leur insuffisance s'avère plus manifeste, par la manœuvre retorse des associations oligarchiques qui substitue où ajoute à la corruption par l'argent la corruption par la louange. Dans les universités, jusqu'ici refuge dernier sinon de la pensée libre du moins de l'indépendance scientifique, on crée où supprime des chaires au gré d'un ministre éphémère, d'un conseiller municipal ignare ou d’un maître chanteur de la presse petite ou grande, surtout dans les facultés de médecine où le ministre, le conseiller, le journaliste trouvent des occasions plus fréquentes qu'ailleurs de reconnaîtreles services rendus. Les Etats renient leur signature, c'est-à-dire la convention sur laquelle leur existence repose presque uniquement. Paradoxe suprême, en refusant de payer ce qu'ils doivent, ils légitiment

au nom de l’ordre désuet qu'ils défendent, la haine et

le mépris que professent, pour ce même ordre, ceux :

qui se réclament du nouveau.

De quelconques politiciens discutent à perte de vue sur

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