HÉ G IX A
délire dont je suis nuit et jour possédé! Ah! il vient des jours où le délire est la seule inspiration possible!
» Je t'écrirai avant peu de jours, si je suis encore libre ou vivant. »
Cette lettre avait été la dernière avant la catastrophe qui avait jeté Saluée au château Saint- Ange et la comtesse avec Régina en France. Voici comment : ce drame d'amour s'était dénoué comme ils se dénouent tous par des déchirements et par des larmes. Régina me raconta tous les détails que Saluée, prisonnier alors, ne pouvait plus m'écrire.
Saluce, par riiilermédiaire du frère de la nourrice de Régina, était parvenu à mettre dans ses intérêts un pauvre jardinier du Transtevère, leur parent, qui cultivait un petit jardin de légumes et d'arbres fruitiers sous la muraille môme de la ville, qui servait d'enceinte à l'enclos du couvent de la Longara. Le gouvernement avant ordonné à la comtesse Livia de se retirer
dans ses terres des Abbruzzes, ou de se confiner dans le cloître avec sa petite -fille, la comtesse, secrètement d'accord avec Saluce et Régina, partit pour les Abbruzzes. Régina, à qui toute communication hors du couvent était désormais sévèrement interdite, fut avertie de se préparer à rentrer sous la domination et dans la maison du prince aussitôt qu'il serait arrivé. On peut juger, d'après l'énergie et l'indomptable caprice de ce caractère, ce qu'elle dut éprouver de douleur, de répulsion et de colère en se voyant réduite à sacrifier à la fois sa grand'mère, Clotilde, Saluce, sa liberté, sa mémoire, son amour, dans une même immolation d'elle-même ! Elle écrivit, par l'entremise de sa nourrice, à Saluce ces deux mots : « Ou la fuite, ou la mort, avant le jour qui » m'arracherait à toi ! »
Ce jour approchait. Le prince *** était arrivé.
Il n'avait pas encore demandé à voir la princesse. 11 délibérait avec ses amis du gouvernement sur le moyen d'amener par la douceur et par la temporisation à r obéissance cette imagination d'enfant révoltée. Saluce en fut informé. 11 résolut de profiter de ce moment d'indécision du prince pour soustraire Régina à une tyrannie qu'elle redoutait plus que le poignard.
SalucG se procura successivement, et sans qu'on pût remarquer leur accumulation dans le même jardin, quatre ou cinq de ces longues échelles de bois léger dont les jardiniers d'Italie se servent pour tailler les ceps de vigne, et pour cueillir les raisins des pampres enlacés et suspendus à l'extrémité des Lranches sur les plus hauts peupliers.
Il les démonta, il en mit à part les échelons; il ajusta et relia les montants avec de fortes cordes, et il en reconstruisit une échelle légère, solide, maniable, à l'aide de laquelle il pouvait atteindre jusqu'à la hauteur du rempart. Ce travail terminé, il fit avertir Régina, par le frère de sa nourrice, qu'il serait la nuit suivante, après que la lune serait couchée, dans la chapelle auprès du tombeau de sa sœur, et quelle trouverait la liberté là où il avait trouvé l'amour de sa vie.
Aidé du jardinier et du frère de la nourrice dont il avait acheté à prix d'or la complicité et le silence, à l'heure dite il monta sur le rempart, tira l'échelle à lui, la fit glisser au pied du mur dans l'allée de cyprès du couvent, descendit, se glissa dans la chapelle, y trouva Régina et la nourrice, leur fit franchir la muraille comme lui-
même Favait franchie, et laissa ses deux complices retirer, démolir Téchelle, et détruire ainsi toute trace d escalade et de rapt dans le jardin du complaisant Transtévérin. Une de ces petites voitures de paysan romain, formée de deux arceaux de bois recourbé, et voilée contre le soleil d'un lambeau de toile, les attendait dans la cour du frère de la nourrice de Régina. Un vigoureux cheval sauvage des marais Pontins, acheté d'avance par Saluce, était attelé à cette charrette. Régina dépouilla ses habits de soie et prit le costume de laine d'une des nièces de sa nourrice. Saluce était couvert de son costume romain et de son manteau de laine brune. Il portait aux jambes les souliers à semelles de bois et les guêtres de cuir noir des paysans de la campagne Sabine. Il avait deux fusils et une espingole chargée jusqu'à la gueule, dans la paille de la charrette, sous ses
pieds. Les fugitifs, accompagnés seulement de la nourrice, prirent, quatre heures avant le jour, la route des montagnes, en suivant le plus possible les chemins les moins fréquentés. Grâce à la vigueur du cheval, ils arrivèrent le soir du lendemain à la résidence de la comtesse Livia. La comtesse, qui les attendait à toute heure, ne perdit pas un instant à jouir du retour de sa fille. Elle avait tout préparé pour Téventualité de sa fuite. Une felouque espagnole, nolisée par les soins de son fattore, attendait leurs ordres à Gaëte. Ils s'y rendirent le lendemain et s'embarquèrent pour Gênes, où la comtesse avait averti par lettre son banquier de lui préparer de l'or, une voiture et un courrier.
Les adieux de Régina et de Saluée en se séparant des deux fugitives délivrées, ne furent qu'un court et heureux ajournement de leur réunion et
de leur félicité. Ils devaient se retrouver six semaines après à Paris. Mais comme la fuite de Régina aurait pu passer pour un rapt si le nom de Saluce y avait été mêlé, Saluée résolut de revenir hardiment à Rome, comme s'il n'en était jamais sorti, de s'y montrer avec affectation dans les lieux publics et au théâtre; et de démentir ainsi, par sa présence, toute participation cà l'événement dont le public allait s'entretenir.
Il reprit donc la route de Rome par le môme chemin et dans le môme costume qui avaient assuré l'enlèvement de Régina; mais, en arrivant la nuit dans la cour de la nourrice, il trouva dans la cour une bande de shircs qui l'attendaient et qui se saisirent de lui avant qu'il fût possible de soupçonner même leur présence. Déjà les lettres
de Régina et toutes les preuves de sa participation à l'enlèvement de la princesse, surprises dans sa cellule, étaient dans les mains des sbires. On le conduisit au palais du Buon Governo ou delà police, et, après un court interrogatoire secret, il fut enfermé au château Saint-Ange comme un criminel d'Etat.
C'est de là que, par l'intermédiaire d'un sousofficier suisse de la garnison du château, il parvint â faire tenir à Gênes, à la comtesse et à sa fille, la lettre qu'elles m'avaient apportée.
Je rejoignis au Pont-de-Pany la princesse et sa grand'mère, prêt à les accompagner partout où l'assistance d'un ami de Saluée pouvait les protéger contre leur isolement. Après un instant de délibération avec elles, il fut reconnu que leur séjour à Paris, sous les yeux du nonce et sous l'action d'un gouvernement lié par des rapports
de déférence politique et religieuse avec la cour de Rome, avait quelques inconvénients et quelques dangers. Elles résolurent, d'après mes avis, de sortir de France et de se rendre à Genève par la route de Dijon. Dans ce pays de neutralité, rapproché de l'Italie par le Simplon et Milan, elles pouvaient plus sûrement envoyer des messagers confidentiels à Rome, en recevoir, et attendre avec plus d'isolement et de sécurité la liberté de Saluce et les suites du procès qu'elles étaient décidées à soutenir devant les juges romains pour contester la validité du mariage et recouvrer leur indépendance.
Nous reprîmes donc ensemble la route de Genève; nous y arrivâmes sans événements.
Je m'occupai, d'après leur désir, aussitôt après notre arrivée à Genève, de chercher sur les bords du lac une maison modeste, solitaire et d'ua
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séjour agréable, OÙ ces deux femmes, qui voulaient rester inconnues, pussent passer le temps plus ou moins prolongé de leur exil. Je ne trouvai cette maison qu'à une certaine distance de Genève, aux environs de la jolie petite ville de Nyon. Elle consistait en deux ou trois pièces au rez-de-chaussée, ouvrant sur -une pelouse plantée de tilleuls, et quelques chambres basses au premier étage pour la comtesse Livia, sa fille, la nourrice et les deux femmes que je leur avais trouvées à Nyon pour les servir. Une petite chambre, dont les murs étaient de sapin, au-dessus de la maisonnette de bois du jardinier, séparée du corps de logis par un verger, me servit de logement à moi-même. Ce séjour, quoique pauvre en apparence, était délicieux. Le verger se confondait, du côté opposé au lac, avec un taillis de châtaigniers coupé çà et là de sentiers naturels
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de sable, où l'on pouvait s'égarer jusqu'aux montagnes. Une source descendant par un tuyau de sapin et coulant par un robinet de cuivre tombait nuit et jour avec un bruit modulé diversement, selon le vent, dans un bassin de pierre où venaient boire les vaches et les oiseaux. Devant la façade de la maison de la princesse, une colonnade de troncs de sapins coupés et replantés en terre avec leur écorce s'avançait de quelques pas sur le sable d'une allée, et recouvrait un divan de bois raboteux, où l'on apportait les coussins du salon et où la comtesse Livia passait toutes les heures tièdes du jour avec la nourrice. La pelouse, qui s'inclinait par une pente douce un peu pins loin, n'avait son horizon coupé que par deux on trois beaux frênes jamais étronçonnés, qui semblaient sortir des flots du lac. Au delà des frênes, la pente se précipitait et allait
mourir dans les cailloux du bord, que les vagues agitaient, quand il y avait du vent, de ce petit bruit d'enfants qui jouent avec des pierres. Il y avait là, au pied d'un immense saule blanc, un banc de mousse entre les racines de l'arbre d'où Ton voyait à gauche et en face Lausanne, Vevey, Villeneuve, Saint-Gingolph, les gorges du Valais et les innombrables cimes blanches de neiges étemelles qui servent comme de degrés au Mont- Blanc. Régina m'y entretenait sans cesse pour me demander le nom de cette montagne, puis de celle-ci, puis de cette autre, puis si de l'autre côté de cette neige on était en Italie, puis si l'on apercevait Rome du haut de ces sommets, puis combien il y avait de jours et d'heures de marche, en courant toujours, du pied de ces monts à la porte du Peuple? On voyait que sa pensée ne s'asseyait pas un seul instant avec elle dans ce déli-
cieux séjour, et que son âme franchissait ces hauteurs plus vite que ces rayons roses sur ces neiges pour aller frapper d'une continuelle aspiration les murs noirâtres du château Saint- Ange. Elle n'avait pas d'inquiétude sérieuse sur le sort de Saluce, protégé par sa qualité d'étranger contre les sévices qui auraient pu atteindre un Romain; mais elle avait ces impatiences de la jeunesse, qui compte pour des siècles sans retour et sans fin toutes les minutes perdues pour la passion.
Je n'essayais nullement de la consoler, inconsolable moi-même d'une bien autre absence ; je savais, par une expérience précoce, que le rôle de consolateur, importun, intempestif, odieux pendant que la douleur ne veut pas s'oublier elle-même, ne devient agréable et doux qu'après que la douleur est amortie et quand elle court
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elle-même au-devant de la consolation. Je vivais le plus possible loin d'elle, la livrant à sa propre volonté, à ses rêves, à sa solitude, à ses larmes, errant moi-même une partie du jour dans les gorges du Jura, lisant écrivant çà et là, quelques vers sur les scènes éblouissantes que j'avais sans cesse sous les yeux, et assidu seulement le soir auprès de la pauvre comtesse Livia, dont je cherchais à désennuyer les heures.
Je me fis aimer ainsi de Régina d'une amitié familière et confiante, bien plus que si j'avais apporté dans mes rapports de chaque instant avec elle un empressement et une servilité de complaisance que sa beauté et sa bonté auraient pu inspirer à d'autres. Je ne puis pas dire que je ne fusse pas ébloui d'une beauté à laquelle rien de ce que j'avais vu jusque-là en Europe ne pouvait être comparé. Je regardais cette jeune fille comme
on regarde une flamme dans les bruyères pendant l'été, en admirant les lueurs du feu, mais sans s'y réchauffer. Régina ne songeait pas elle-même que j'étais jeune; elle ne savait pas si j'étais beau ou laid, fait pour repousser ou pour attirer les regards; elle savait que j'étais l'ami de Saluée, voilà tout. Ce titre lui enlevait toute espèce de contrainte. Il lui semblait qu'elle avait vécu dans l'intimité avec moi depuis qu'elle avait connu Clotilde et aimé son frère.
J'avais informé Saluce, par rentremise d'un officier suisse de ma connaissance à Rome, de la résidence que j'avais choisie pour Régina et pour sa mère pendant leur séjour forcé loin de Romo. Il nous écrivait par le même moyen. JMgnore ce qu'il disait à Régina dans ces lettres; je les lui voyais lire et relire vingt fuis par jour, tantôt
avec des bondissements de joie et d'espérance dans le jardin, tantôt avec des mouvements de colère qui semblaient s'adresser au papier, et qui lui faisaient par moments jeter les lettres à terre et les fouler sous ses pieds. J'entrevoyais dans ses regards et dans ses demi-mots à table qu'elle le trouvait trop résigné à la séparation et trop convaincu des ménagements que sa tendresse même pour elle commandait à son amant pour sa séparation et pour son avenir. Que lui importait à elle sa réputation et son avenir? Elle voyait tout en lui. Mais Saluce, qui avait vécu longtemps en Angleterre, avait dans l'amour même quelque chose du sang-froid, de la réserve délicate et du sentiment presque religieux de convenance qui distingue cette société de règle et de bon sens. Il était évident qu'il ne voulait à aucun prix, même au prix de sa vie, sacrifier l'honneur, l'avenir et
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la fortune de Régina à son propre bonheur, si le procès en nullité de mariage perdu par ses hommes de loi venait à la restituer à son mari. J'entrevoyais confusément moi-même quelque chose de cette délicatesse, peut-être un peu tardive de sa part, dans les mots courts et tristes que je recevais de lui sous Tenveloppe de ses longues lettres à Régina et à la comtesse. Mais les lettres des hommes d'affaires et des amis de Livia ne permettaient pas un doute sur la prompte annulation du mariage. Rien ne s'opposerait alors à ce que Saluce recouvrât sa liberté et à ce qu'il obtint Régina des mains d'une grand'mêre qui voyait d'avance en lui un fils.
11 y avait ainsi des alternatives constantes de joie folle et de nuages sombres sur les traits de Régina, selon que le courrier de Rome, adressé à Nyon par un banquier de Genève, apportait l'es-
pérance ou la transe à ces deux cœurs. Les jours de joie , Régina voulait courir toute la matinée avec moi sur le sable du lac pour répandre son ivresse dans toute cette belle nature. Les jours de tristesse elle me fuyait et më boudait comme si j'avais été coupable des tergiversations du sort et des scrupules de délicatesse de son amant. Je suivais ses caprices sans les contredire et en les plaignant dans mon cœur. Quand la passion est juste, elle n'est plus la passion. Le lendemain elle revenait à moi et me faisait, par des familiarités plus vives, les excuses muettes de son injustice. Je supportais tout cela comme je l'aurais accepté d'une sœur, car je commençais à avoir le pressentiment de quelque malheur pour elle. Je la traitais comme on doit traiter les malheureux , les malades et les enfants qui ne sont comptables que de leurs sensations. Les siennes devenaient
tumultueuses comme l'air chargé de doutes qui commençait à peser sur elle. Le procès devait être jugé dans quelques semaines ; la correspondance retardait.
Le banquier de Genève me fit avertir en secret qu'il avait une lettre à me remettre personnellement, et qu'il lui était interdit de confier à aucune autre main. Je pris un prétexte pour me rendre à Genève, afin que Régina et sa mère ne pussent soupçonner le motif de ma course. Arrivé à Genève, je courus chez le banquier. Il me remit un
paquet volumineux de Rome. Je repris la route de Nyon et je décachetai en chemin le paquet. Il contenait une longue lettre en cinq ou six feuilles pour moi et une plus courte pour Régina. Je ne devais remettre celle-ci qu avec préparation et ménagement, et après avoir pris connaissance de celle qui m'était adressée. J'étais seul dans un do ces petits chars suisses que j'avais pris à Nyon, Je lus la mienne sans être distrait. En voici les principaux passages.