CHANSON DE JOLIE FILLE
Il monte, il monte de mes jours de rêverie
Je ne sais quel pays latent Où je suis fée, où je suis fleur épanouie,
Où je répands Une clarté dont la lumière est éblouie...
Vienne l'amour ]
Vienne la vie !
J'ai vingt ans.
Et cette image, incessamment je la déplie Devant mes yeux heureux, devant Tous les désirs qui me modèlent, accomplie,
Devant l'Amant, Afin qu'un jour mon sort l'accepte et la copie.
Vienne l'amour !
Vienne la vie !
J'ai vingt ans.
Car je veux être une héroïne de féerie,
Je veux vivre un songe éclatant, Et sur les cœurs et sur les âmes asservies
Régner longtemps.
Ivre de l'ode éblouissante que je crie :
Vienne l'amour !
Vienne la vie !
J'ai vingt ans.
Destin ! Destin ! entends ma voix qui te supplie !
Fais surgir ce pays latent Où je suis fée, où je suis fleur épanouie.
Dès à présent !
Je suis si belle au fond des yeux de mes amies !
Vienne l'amour !
Vienne la vie !
J'ai vingt ans.
POE»rES PARUS DANS DES REVUES
xMUSIQUE AU TEMPLE MOUILLE
Contre le ciel que ramage la pluie Le monument de la forêt s'appuie :
Piliers moussus et dôme oriental.
Le vent s'y berce et, parmi les ramures D'où monte à flots un encens ve'ge'tal, La fine averse aux cordes de cristal Fait retentir ses premières mesures.
Prélude lent soutenu quelquefois Par l'invisible orchestre du silence ; L'arbre déferle avec des résonances De tambours clairs frappés de mille doigts.
Et de sa voûte un murmure s'exhale, Né d'un frisson de soie et de satin, Plus richement nombreux et plus distinct Qu'un lent passer de robes sur les dalles.
Loin du sommet houleux des frondaisons, Grêle, il bondit par les branches charmées Tel un grelot dans une main fermée, L'eau d'une source, à mi-voix, lui répond.
Mais l'âpre vent soudain emplit l'abside Où le feuillage est courbé humblement.
Où le soleil que gerbe l'occident Laisse encor choir un fétu d'or humide.
D'une aile ouverte et close au fond du ciel, Son large souffle, en capturant les chênes, Creuse un sillon sonore où l'âme humaine Semble égarer ses accents solennels.
Instant sacré ! Tous les soupirs se fondent, — Tous les appels obscurs, tous les frissons ! — Dans ce jeu d'orgue aux nappes de basson Oui verse au loin d'insaisissables ondes.
POÈMES PARUS DANS DES REVUES l49
Du svelte arbuste aux rouvres orgueilleux Entre lesquels l'herbe pauvre est plus grave, Tout un essaim de désirs nés esclaves Se mêle aux flots du chant religieux.
Et d'humbles vœux qui sourdaient de la terre Voguent parmi ce long ruissellement ; Ivre de jour, le soir vient. Mais le vent Redouble et croît ainsi qu'un estuaire.
Avec les bonds d'un fleuve que la nuit Aurait enflé des clameurs d'une foule, De cime en cime, il se jette et s'écoule En charriant la forêt dans son bruit.
Assaut de vague enlaceuse et fuyante !
Assomption plaintive ! 0 morne essor ! L'arbre, raidi comme un muscle, se tord Vers l'invisible but de la tourmente.
Tel un captif qu'enchaîne l'univers Il s'offre aux loins dans un spasme sauvage ; Torrentueux, le vent l'arque et fait rage. Et dans la nef, où ce grand hymne vert
Monte, entonné par le peuple des feuilles. Le cœur du soir est si près d'être offert Que Dieu s'avance, écoute et se recueille.
NOSTAXGIE
Plus fort. Seigneur! plus fort! Pour m "astreindre à mata- Frappe -moi, sans répit, plus fort, car je suis lâche ;
Lâche au labeur humain que je dois assumer, Lâche, depuis qu'au mal tu m'as accoutumé.
C'est en vain que ton doigt m'accable ; sans fêlure, Mon âme qu'il atteint rend le son d'une armure
Et ne saigne en secret que, lorsqu'avec le soir, L'ombre oppose à ses pas des frontières d'or noir.
Mais de tous les chagrins que tu répands à verse, Des projets avortés que ta haine traverse,
POEMES PARUS DANS DES REVUES
De l'exil outrageant du pauvre, je me ris : Invulnérable aux coups dont jadis je guéris,
Tels ces matins d'automne embrumés et funèbres, Convalescents encor des épaisses ténèbres
Qu'un grand ciel douloureux perça d'astres de fer. Et je me ris des jours de large où j'ai souffert
Depuis que je me sens l'âme au port et bercée Par le rythme qui naît des blessures pansées.
Nul ne se ramifie en mon cœur qui prévaut
Contre eux, mais leur déroute a montré mon tombeau.
De leur fane entassée ils l'élèvent, suprême !
J'y roule des sommets les plus clairs de moi-même ;
Et sentant qu'à mon tour je me grise et je meurs De ce somm.eil auquel je cède et dont j'ai peur.
Debout, dans un sursaut d'angoisse, je te crie : Réveille d'un sanglot ma sauvage énergie ;
Chaque jour, sans merci. Dieu taciturne et dur, Guinde-moi, d'un coup bref, hors de ce songe obscur;
l5a RÉGNER
D'une implacable main tire-moi de la tombe ; Abaisse mon orgueil de peur qu'il ne succombe
Frappe î mais, ô vengeur miséricordieux ! Renouvelle tes coups, que je les sente mieux.
POEMES INEDITS OU INACHEVES