‹ ReimsChapitre 1 sur 43 · Reims · texte numérisé non relu

Reims

ans une vaste plaine, dont la surface s'étend au loin, aux bords d'une modeste rivière peu connue dans le monde, s'élève une ville antique. Son origine se perd dteins la nuit des temps. Reims est son nom. Les érudits de toutes les époques se sont demandé quelle était la date de sa fondation. Il est des historiens qui ne savent pas convenir qu'ils ont cherché et n'ont pas trouvé ; après s'être précipités dans l'abîme des conjectures , ils veulent en sortir triomphants, et ne craignent pas de donner au

public comme faits historiques les hypothèses les plus audacieuses et les plus contradictoires.

Le chanoine Coquault avance avec intrépidité que la ville fut fondée justement mille quatre-vingtseize ans après le déluge. Bergier se borne à remonter à la chute de Troie , et place à cette époque le berceau de notre cité. Il ne s'agit pas moins que de lui donner onze cents ans d'existence avant la naissance du Christ. Quand on est décidé à tracer soi-même son arbre généalogique, on ne saurait le faire trop complet. Nos chroniqueurs l'ont compris. Si on les en croit, c'est un fils dePriam, c'est Rémus le frère de Romulus, un autre Rémus roi des Gaules et des Anglais, un troisième Rémus qui compte parmi ses ascendants en ligne directe Noé le père de la vigne , Hercule , aux douze travaux , qui se disputent l'honneur d'être le chef de la famille rémoise.

Nous admettons volontiers que l'Orient a peuplé le monde ; nous pensons que les premières émigrations faites vers l'occident ont dû successivement s'avancer jusqu'au point où la terre leur a manqué; mais vouloir, après trente siècles, citer des dates, des noms d'hommes, des généalogies, c'est une folie inutile. Les nations, les cités ne savent pas se résigner au rôle de cadettes ; toutes elles prétendent aux honneurs, parfois si fragiles, de la primogéniture ; toutes elles prêtent une oreille complaisante aux conteurs qui savent sourire à leurs faiblesses.

Mais le temps des flatteries sans pudeur est passé pour elles comme pour les princes. Laissons au poëte, au romancier les rêveries fantastiques, les récits capricieux. Ne demandons à l'histoire que la vérité, que ce qui paraît certain.

Le premier signe qui distingue une existence , c'est le nom. Pieims a la gloire d'avoir conservé le sien au milieu des baptêmes que la domination romaine et les invasions des barbares imposèrent aux cités de l'Europe. Gauloise était la cité, gaulois resta son nom. Ses citoyens s'appelaient Rémi. La ville qu'ils habitaient était Durocortum ; parfois on joignait les deux noms et on disait Durocortum- Remorum. Le premier finit par disparaître, et la ville garda celui du peuple qui l'avait illustrée.

César nous les a transmis tous deux dans ses immortels Commentaires. Les copistes qui nous ont fait parvenir d'âge en âge ce magnifique morceau d'histoire , n'ont-ils pas altéré l'orthographe du mot Durocortum? c'est ce dont personne ne peut répondre. Ce qu'il faut reconnaître, c'est que dans les anciens auteurs qui désignent Reims sous son nom primitif, on trouve les mots Durocortorum , Duricortium, Duricordium. On lit dans Strabon le mot Duricortora : la tradition a mieux aimé dire , avec César, Durocortum. Nous ferons comme elle. Un peuple n'oublie pas son nom. Celui qu'il préfère à tous est le sien, sans aucun doute. La religion de la famille , le culte du nom patronymique, sont choses

sacrées. Nous acceptons donc le nom de Durocorîum.

Quelle est son étymologie ? On le divise en deux portions ; il n'y a qu'une manière d'interpréter la dernière. Cortum, cort ou court, signifie lieu clos, une ferme entourée de murs, une réunion d'habitations abritées derrière une enceinte. Ce mot appartient à la langue celte ; on le trouve usité dans toutes les parties de la France , on le rencontre dans les auteurs qui ont écrit avant qu'on commençât à parler la langue française. Dans les lettres d'Hincmar, dans les capitulaires de Charles-le-Chauve, on lit les mots cortem, cortis, cortes. Ils ont le sens que nous venons d'indiquer.

On est loin d'être du même avis quand il s'agit d'expliquer les syllabes Duro ; les doutes que l'on ne peut s'empêcher de concevoir sur la fidélité des scribes sont de nature à perpétuer les discussions sur ce point.

On a même attaqué l'orthographe de César, et on a dit : Il faut lire Duricordium ; ce mot vient de Durus et de Cor. On s'est rappelé les preuves de bravoure données par les Rémois , les témoignages d'estime que donnent à leur fermeté, à leur noblesse , à leur énergie , César , Strabon et les auteurs des anciens jours , et l'on s'est dit : La ville s'appelait Duricordium , parce qu'elle était la patrie des cœurs braves et généreux. Certes, cette étymologie est flatteuse pour Reims, et nous ne

pouvons la dédaigner ; mais pour l'admettre, il faudrait établir que César s'est trompé.

Nous nous sommes aussi rappelé le vers où Lucain célèbre l'adresse du Rémois à lancer le javelot :

Optimus excusso leucus Remusque lacer to.

et nous nous sommes demandé si Durocortum ne venait pas de Dorucortum : doru, en grec , signifie bois de lance, lance, trait.

N'y avait-il pas d'ailleurs à Reims une fabrique d'armes de guerre dont nous parlerons plus loin? Nous ne croyons pas devoir nous arrêter à cette seconde étymologie, parce qu'elle a besoin d'un mot grec et d'une transposition de lettre, et que nous aimons mieux trouver une racine plus nationale et moins forcée.

On a dit ensuite : Duro vient de Tunis. Il y avait une citadelle au centre de la ville ; une enceinte fortifiée l'entourait, ainsi que la cité : les deux mots duro et cort s'expliquent par ce troisième système. Il est certain qu'on admet une foule d'étymologies où l'on substitue le T au D, et qu'on peut faire pour Durocortum ce qu'on fait par exemple pour Dordonensis, Tortone.

Si nous n'avions pas à examiner une quatrième opinion , nous pourrions nous arrêter à celle-ci ; mais Lacourt en soulève une nouvelle en disant : Duro vient de dur, dure, duren, douren, mots cel-

tiques qui veulent dire eau ; Durocortum signifie une enceinte auprès d'un cours d'eau. La Vesle passe aux pieds de la ville.

Quant à celle du mot Rémi , Remensis , on a prétendu qu'ils venaient de Remus, frère de Romulus, et fondateur de Reims, ou des autres princes du même nom dont nous avons parlé plus haut. A cet égard, nous n'avons rien à dire.

Mais on n'est pas arrivé tout de suite à faire Reims de Rémi. Ce mot s'est souvent altéré chemin faisant. On l'a parfois employé au singulier, Remus. Sur quelques médailles gauloises qui se rencontrent de temps à autre dans nos environs, on lit : Remo.

Hincmar avait envoyé à Frotaire , archevêque de Rordeaux, un cheval. Le prélat bordelais lui adressa cette réponse :

Remus equum nobîs , mulum Burdigala vobis.

Il paraît que dès ce temps les eaux de la Garonne avaient déjà l'influence qui les a rendues depuis si célèbres : le prélat gascon se vantait à tort. On n'avait reçu à Reims ni mule , ni mulet , pas même un petit âne. Hincmar lui répondit par cet autre vers :

Remus equum misit, mulum Burdigala nullum.

Le mot Remus, opposé au mot Rurdigala, signifie nécessairement Reims.

Fiers d'une jtradition qui leur donnait , avec

Rémus pour fondateur , une origine aussi ancienne que celle de Rome , les Rémois crurent pouvoir prendre la célèbre épigraphe :

Senatus , populusque Remensis.

C'est encore sur la lettre R que roule l'ambitieuse allusion.

Plus tard, on avait fait de Rémi le mot Remis indéclinable : on n'est plus loin de Reims , il n'y a plus que la lettre I à changer de place. On trouvait sur les murs d'un des couvents de la ville ce vers à jeu de mots :

Est bona villa Remis, sine navibus et sine ramis.

Il paraît qu'à cette époque le souvenir des rois nommés Remus s'était effacé , et que l'on donnait au mot Rémi une autre origine : On le rapprochait de ramus , rame , rameau , et on le traduisait par Rains : c'est ainsi qu'on le trouve écrit dans les historiens français du xme et du xive siècle.

Cette singulière erreur ne fut pas sans influence sur le choix des armoiries de la ville. Elle décore son blason de deux rainceaux ou rameaux d'olivier croisés. Il n'y eut d'abord qu'une seule branche , plus tard l'écusson de Reims en porta deux avec une crosse archiépiscopale ; plus tard encore , les deux rainceaux furent surmontés de fleurs-de-lys sans nombre , d'or sur un fond d'azur.

Au XVe siècle , on revint à la première orthographe ; mais au xvie on lui fit subir une nouvelle modification : on l'enrichit de la lettre H , et on écrivit Rheims. On s'imagina que la première partie de ce nom devait se prononcer avec aspiration, et on récrivit en conséquence. Comment prononçaiton le mot Rémi du temps de César , nous l'ignorons ; mais nous pensons que mieux vaut écrire le mot comme il récrivait lui-même.

Si l'origine de notre cité présente de ténébreuses obscurités, rien n'est plus certain que l'importante position dans laquelle elle a su se maintenir dans tous les temps. L'estime des nations l'entourait, lorsque César entra dans les Gaules.

« Gallorum omnium fortissimiBelgee,» disait César ; et Strabon ajoutait : « Inter istas gentes Rémi » sunt nobilissimi, et eorum urbs primaria Duri- » cortora maxime incolitur.»

Elle prospéra sous l'égide de la liberté, quand les Gaules subirent le joug romain, et lorsque les Barbares envahirent le vieux monde, elle était dans tout l'éclat d'une grandeur qui devait se perpétuer. Saint Jérôme, au commencement du ve siècle, l'appelle urbs prœpotens, urbs sancta Remensium.

A cette époque, les Vandales venaient de la saccager : elle se releva, et bientôt, sous les premiers rois de la race mérovingienne, elle reprit son influence et son rang parmi les grandes cités. Sous les Romains, elle avait donné l'hospitalité aux préfets,

aux généraux d'armées, aux consuls, aux empereurs même. Sous les fils de Mérovée, elle offrait un palais à nos rois, et devenait capitale du royaume d'Austrasie. « Dédit sors Sigiberto quoque regnum Theu- » derici, sedem que habere Remensem,» dit Grégoire de Tours dans son livre IV.

A cette même époque, la ville était riche et puissante, et nous en trouvons la preuve dans le même auteur : «Remos opulentissimam urbem improviso » impetu occupât Chilpericus.»

Son histoire se confond avec celle de notre monarchie sous les deux premières races. On se dispute sa possession comme celle du trône. Les derniers descendants de Charlemagne y ont encore un palais : A la même époque, les grands vassaux de la couronne arrachent à la faiblesse royale des concessions les plus iniques. La vieille cité, qui pendant neuf siècles avait su défendre sa liberté, devient un comté féodal ; les comtes de Vermandois, les sires de Roucy, les archevêques de Reims, s'en disputent et s'en partagent la possession. Dans le xie siècle , elle reste à ces derniers. Vers 1080, on donne à Reims le titre de duché ; la monarchie eji fait le siège de la première pairie de France : elle ne pouvait faire moins pour la ville du sacre.

Sous ses seigneurs d'épée ou d'église, Reims eut le bonheur et le talent de maintenir ses franchises et son importance.

Les archevêques surent protéger le dépôt que leur

H confia la monarchie aux abois, et quand la nation, en 1789, leur redemanda la seigneurie qui leur était échue, elle trouva Reims florissante , décorée de somptueux édifices, mère d'une population nombreuse, riche d'institutions libérales, scientifiques et religieuses.

Reims était puissante sous les Romains par le nombre de ses enfants , car elle mettait sur pied de nombreux corps de cavaliers et de fantassins. Son alliance était recherchée , donc elle pouvait se faire craindre. Elle envoyait ses guerriers à Pharsale , sous les drapeaux de l'Empire ; elle levait plus tard des milices pour combattre les Normands, prendre part aux guerres civiles du Xe siècle , et repousser les invasions de Y Allemagne ; plus tard, en 4360, elle arrêtait devant ses murs la grande armée du roi d'Angleterre. A cette époque , il pouvait y avoir à Reims de douze à quinze mille âmes.

Le xve siècle, si fatal à la France, n'avait pas épargné Reims. En i486 , on n'y trouvait plus que 1,007 feux pouvant loger les gens de guerre. La population avait diminué, la ville s'en inquiétait, et en 1488 elle nommait une commission composée de Jean Cauchon , sieur de Sillery , lieutenant des habitants, de l'historien Fourquart, de Coquillart le poète joyeux, pour aviser aux moyens de repeupler les maisons désertes ; ils n'imaginèrent rien de mieux que de présenter une requête au roi. Sa Majesté leur répondit en envoyant à Reims une garnison. Ce

qu'y firent les jeunes et galants hommes d'armes , je l'ignore ; mais le conseil de ville ne se plaignit plus. Les rangs éclaircis se remplirent, et les vieillards qui s'en allaient, partaient rassurés sur l'avenir de la population rémoise.

Deux siècles après, elle s'élevait à trente mille âmes. On y voyait marcher 1,812 métiers [1686J. En 1698, on n'en comptait plus que 950, et la population de la ville se prit à diminuer ; elle finit par tomber à 22,000 âmes : la révocation de redit de Nantes , la vieillesse du grand roi , l'insouciance du régent, l'inertie du cardinal Fleury, laissaient éteindre l'impulsion qu'avait su donner à l'industrie le grand Colbert.

Dans la seconde moitié du règne de Louis XV , les économistes parurent sur l'horizon ; ils se firent écouter ; le commerce reprit faveur , et dès 1 765 , la population de Reims s'élevait à 26,000 âmes ; elle habitait 4,200 maisons.

On comptait à Reims 30,000 individus environ en 1770; 52,000 en 1795. Les désastres de la révolution , les guerres de l'Empire , les malheurs de l'invasion sont aujourd'hui réparés par vingtneuf ans de paix et de travail, et la population rémoise est sur le point de dépasser le chiffre de 40,000 âmes. Il faut reconnaître qu'aujourd'hui comme toujours, il y a dans nos murs une portion de cette population qui croît ou diminue , arrive ou se retire, suivant les besoins et la prospérité de la fabri-

que. Sur nos rives , il y a du travail pour l'homme qui veut réparer par une meilleure vie les fautes de sa jeunesse ; il y en a pour l'étranger qui vient chercher sur le sol hospitalier de la France la liberté qu'on lui refuse dans sa patrie ; aussi le chiffre de la population rémoise n'est-il jamais fixe. Les journaliers en forment la plus grande partie ; les Allemands , les Belges y abondent ; mais au milieu d'eux on retrouve encore les vieilles familles indigènes , pauvres parfois, mais toujours probes et laborieuses. Avec elles travaillent celles qui, plus heureuses., ont su maintenir leur ancienne position ; toutes ensemble elles soutiennent avec énergie les assauts que leur livre la concurrence ; toutes ensemble elles défendent l'héritage d'honneur et de gloire que leur ont légué leurs devanciers ; toutes ensemble elles préparent l'avenir et attendent avec confiance la génération à venir ; elles sont prêtes à leur rendre compte de la mission sacrée qui leur est confiée.

Les grandes populations ne font les grandes cités que quand elles ont au cœur le sentiment de leur dignité, l'amour de l'indépendance , l'énergie nécessaire pour les défendre. Ces trois qualités ne manquèrent pas aux gens de Reims. La liberté s'y soutint de tout temps sur des bases larges et généreuses. Le sol lui-même se ressentait de son influence ; au moyen-âge, les serfs qui s'y réfugiaient étaient libres au bout d'une année, personne ne pouvait plus les réclamer , ils devenaient bourgeois et se trouvaient

placés sous la sauve-garde royale : la cité de Reims eût rougi de compter des esclaves dans son sein.

Je ne ferai pas le récit des luttes au milieu desquelles les franchises rémoises se soutinrent d'âge en âge : je n'écris pas leur histoire, et quelques lignes suffiront pour exposer les faits dont la connaissance est nécessaire à ce qui suit.

Avant l'arrivée des Romains dans les Gaules , Reims formait une république régie par ses propres lois. L'élection donnait le pouvoir exécutif ; le chef militaire avait le titre de vertique ; un sénat choisi par le peuple administrait la cité.

Les élections se faisaient, du temps de César, à la fin de l'hiver, Même confectâ ; du temps de Strabon , au commencement du printemps , primis temporibus ; au moyen-âge et dans les siècles suivants , on avait respecté cette époque traditionnelle , et les électeurs étaient convoqués à l'entrée du Carême.

Il est probable que le christianisme modifia les coutumes et les formes gouvernementales de Reims. L'évêque et son clergé prirent place parmi les membres du pouvoir exécutif. Plus tard, nous voyons Saint Nicaise , Saint Rémi, Saint Rigobert à la tête de la population et gouverner la ville. Les révolutions qui s'opérèrent dans les premiers siècles de l'ère chrétienne ne détruisirent pas chez les Rémois la religion des vieux souvenirs politiques, et dans le xue siècle on les voit réclamer avec

énergie les franchises dont ils jouissaient du temps de Saint Rémi.

Quand Reims devint capitale du royaume d'Austrasie , elle vit succéder au pouvoir électif le gouvernement royal, et son sénat dut perdre encore une partie de ses plus précieux privilèges. Son nom disparut. Mais l'institution fut plus heureuse, et la tradition , les monuments historiques établissent toujours dans Reims la présence d'un corps électif. Aux sénateurs succèdent les échevins; ils apparaissent en France sous Charlemagne ; les missi dominiez avaient le droit de les destituer. A Reims, on voit Hincmar [845-882] soumettre à leur juridiction un procès qui l'intéresse.

Vers 940, Louis d'Outremer transmet à l'archevêque Artaud la seigneurie de Reims; l'échevinage, qui s'était sagement incliné devant le sceptre des rois, releva la tête en présence du pouvoir féodal ; il fit ses réserves , ses protestations , et une lutte de plusieurs siècles ne tarda pas à s'engager. La cause de l'indépendance populaire eut à Reims, comme partout, ses victoires et ses défaites; l'échevinage , un instant supprimé ou plutôt modifié par la violence arbitraire de l'archevêque Henry de France vers 1170, fut rétabli dans ses droits en 1182, par l'archevêque Guillaume de Champagne ; la charte qu'il octroya resta célèbre dans l'histoire de Reims ; elle esteonnue sous le nom de la charte Wilhelmine.

En 1159, la commune de Reims fut créée par

Louis-lc-Jeune. La monarchie voulait reconquérir ce que les grands vassaux lui avaient arraché ; elle soutenait sous-main les prétentions des citoyens , et souvent dans Reims elle eut à s'interposer entre les archevêques et leurs vassaux.

Dès la fin du xme siècle, on voit à Reims un capitaine qui commande dans la ville au nom du roi, et qui se place à la tête du gouvernement militaire. L'échevinage régit la commune jusqu'au milieu du xive siècle.

En 1558, le gouvernement municipal est enfin constitué.

Des citoyens dévoués au parti national furent délégués par le Dauphin, depuis Charles V, pour veiller à la défense de Reims, que les Anglais menaçaient ; ils acceptèrent cette mission et se maintinrent dans les fonctions qu'on leur avait confiées. Telle fut l'origine du conseil de ville ; il se régularisa dans les premières années du xve siècle, et vit accroître ses prérogatives, son pouvoir et la considération dont il jouissait. L'archevêque, le Chapitre, les couvents qui avaient droit de haute justice dans Reims, y demandèrent et y obtinrent place. Le lieutenant des habitants y présidait.

Le conseil de ville finit par éclipser et même absorber l'échevinage. Cette antique institution, au xvne siècle , avait perdu son éclat et sa puissance : le bailliage ducal avait usurpé ses pouvoirs judiciaires ; le gouvernement municipal ne lui con-

fiait que ce qu'on appelait la juridiction du buffet, c'est-à-dire une partie de la police municipale, sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre suivant. Les lois de 1789 effacèrent définitivement Tantique institution qui rappelait l'ancien sénat rémois et avait su, pendant tant de siècles, défendre les libertés et les franchises de la vieille cité.

Les échevins avaient, dans Y origine, réuni dans . leurs mains tous les pouvoirs judiciaires, le droit de police et certaines attributions administratives. Ils étaient élus au nombre de douze ; le plus ancien avait le titre de prévôt, de président ou même de maire.

C'est chose curieuse de voir à Reims, dès le moyen-âge et sous nos rois les plus absolus, le pouvoir du peuple proclamé nettement dans les vieilles chartes, dans les chroniques, dans les monuments administratifs qui sont parvenus jusqu'à nous. Ce ne sont pas Messieurs les électeurs que l'on convoque quand il faut nommer les magistrats , c'est le peuple qu'on appelle; c'est le peuple tout entier qui vient donner son suffrage, et délibérer sur les affaires publiques.

Les coutumes du pays, les édits rendus par nos rois en 1595, en 1663 et 1764, en réglant les compositions de l'échevinage et du conseil de ville, proclament les droits électoraux de tous les citoyens. Les étrangers et ceux qui reçoivent l'aumône sont seuls exceptés. Les élections se faisaient à deux degrés.

Les édits de 1764 et de 1766 composaient le conseil de ville, du maire ou lieutenant des habitants, de quatre échevins, de neuf conseillers, d'un procureur-syndic, d'un receveur et d'un secrétaire ; dix-sept notables, élus par le peuple, nommaient six conseillers et le procureur-syndic. Les trois autres places appartenaient à l'archevêque, au Chapitre, aux abbés de Saint-Remi, de Saint-Nicaise et de Saint-Denis.

Les notables devaient être choisis de manière à représenter toutes les classes sociales , tous les intérêts. Il fallait en élire un dans le Chapitre , un dans le clergé , un parmi les nobles et officiers résidant à Reims , un dans le présidial , un parmi les magistrats du balliage ducal et ceux de police, un parmi les élus et les autres officiers appartenant aux diverses juridictions du pays, un parmi les commensaux de la maison du roi , les avocats et les rentiers , un parmi les notaires et les procureurs , six parmi les négociants en gros et les marchands ayant boutique ouverte , un parmi les médecins et autres exerçant les arts libéraux, enfin un parmi les artisans et les laboureurs.

Ainsi, nous voyons dans Reims quiconque sait assurer sa vie et celle de sa famille , admis au rang de citoyen ; les capacités , les professions qui ne k mènent pas à la fortune , trouvent des garanties d'admission dans le corps électoral. La révolution n'avait rien à faire à Reims. Le peuple ne pouvait

qu'y perdre ses droits : c'est ce qui est arrivé. La philosophie et le libéralisme ont reculé devant les institutions que la monarchie acceptait et régularisait. Après avoir déchiré la France, ils n'ont plus osé se trouver en face d'un peuple qu'ils avaient tant de fois trompé , dont ils avaient faussé les affections et détruit les croyances. Un jour la nation, éclairée sur son histoire , demandera des comptes sévères à la mémoire de ces hommes , qui , chargés d'opérer des réformes, ont fait une révolution.

Dieu nous garde à toujours de nouveaux bouleversements ! Ce n'est pas avec des ruines qu'on répare d'autres ruines ; l'incendie ne relève pas ce que l'incendie a détruit. Mais que Reims n'oublie pas qu'elle n'a pas eu besoin de la Terreur, des bonnets rouges et de la carmagnole pour vivre libre pendant dix-huit siècles. La Convention a voulu détruire la vieille France et ses belles traditions ; elle a pu les engloutir un instant sous des décombres et des débris sanglants. Mais l'histoire, le patriotisme, la religion de la famille n'ont pas voulu plier devant ce caprice tyrannique ; Reims ne datera pas sa vie de 1790. Son passé a trop d'éclat pour qu'elle y renonce. L'antique cité saura vivre et croître à l'ombre de ses vieux souvenirs de gloire, de travail et de liberté.

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