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CHAPITRE X

Quartier de La Salle. — Rues du Clou-dans-le-Fer, — du Cadran-Saint-Pierre, — de la Grosse-Clef, — des Chapelains, — de La Salle.

la rue de Vesle vient encore aboutir celle qui nous introduit dans le quartier de La Salle. En continuant à la descendre en droite ligne , immédiatement après la rue Talleyrand on trouve du même côté la rue du Clou-dans-le-Fer.

Elle était située derrière la porte aux Ferrons, et il n'est pas surprenant que le mot fer soit pour quelque chose dans son nom. On doit convenir que peu de rues sont aussi embarrassées de dire l'origine de leur titre que celle qui nous occupe. Il s'est

écrit : Clou-d' Enfer , Croc-d'Enfer, Clou-dans-le- Fer, Clos-clans-le-Fer. Le lecteur comprend que chacune de ces variations, toutes respectables, a son étymologie.

Du côté de la rue de Yesle, quelques critiques ont remarqué des crochets destinés à recevoir les perches armées d'un fer recourbé dont on se sert pour combattre l'incendie, et ils ont dit que cette rue était celle du Croc-d'Enfer, par corruption , ou par allusion aux formidables ravages de l'incendie. Au surplus, le manuscrit de 1328 donne gain de cause à cette opinion; il nomme la rue du Croc-d1 Enfer. Le plan de 1663 n'est pas de cet avis ; il adopte le nom de Clos-d'Enfer. La tradition, pour l'expliquer , rappelle que de ce côté se trouvaient les forgerons, gens à faire dans leurs boutiques un tapage infernal. Or, le livre de 1328 nous montre les ferrons établis au bout de la rue qui porte leur nom. Ce n'est pas tout : les ferrons travaillaient dans des chambres basses assez semblables à des caves ; elles étaient éclairées par des soupiraux qui laissaient passer le lugubre bruit du marteau , et la lueur rougeàtre de la fournaise ; parfois même la flamme s'élançait par ces étroites ouvertures, et les échevins durent imposer aux industriels des précautions de nature à rassurer voisins et passants. Quand il parle du Clos-d'Enfer, le plan de 1665 n'a peut-être pas tort. Le nom de Clou-dans-le-Fer , qui se trouve maintenant survivre aux autres, est le moins digne

à nos yeux de l'honneur qu'on lui a fait ; on ne peut l'expliquer d'une manière satisfaisante qu'en le donnant comme un dérivé de Croc-d' Enfer ou de Clos-d'Enfer.

La rue du Clou-dans-Ie-Fer nous conduit à l'extrémité de celle du Cadran-Saint-Pierre ; on a réuni dernièrement à celle-ci une autre rue connue de nos jours sous le nom de rue Pavée-d'Àndouilies : c'est entre ces deux voies qu'arrivait la rue du Clou-dansle-Fer. La rue Pavée-d'Andouilles menait à la Couture ; elle devait probablement ce nom au genre de commerce qui s'y faisait ; aux foires de la Madeleine et de la Saint-Remi , les marchands de viandes salées et de charcuterie qui occupaient les rues de l'Étape et de Talleyrand poussaient peutêtre jusque-là leurs boutiques.

N° 12, on remarque une Vierge qui paraît remonter au xvie siècle. Au-dessous est un débris de fer qui devait être destiné à fixer une espèce de tronc nommé jadis épargne-maille. Quand les opinions de Calvin et de Luther commencèrent à pénétrer en France , M. de Lorraine plaça Reims et la religion sous la protection de la Vierge. Il fit multiplier ses images à tous les coins des rues. À leur pied on mettait un tronc , et le peuple contraignait les passants à y déposer une offrande, si légère quelle fût. Quiconque s'y refusait était considéré comme huguenot, poursuivi par les huées de la populace et souvent fort maltraité. Les statues de la Vierge,

loi

remontant au xvie siècle , sont encore assez nombreuses dans Reims , mais il est rare qu'elles aient conservé les traces de l' épargne-maille qui se lie à leur histoire.

Une tradition , que nous n admettons pas , place sur ce point la porte connue sous le nom de Regnier-Ruiron. Nous l'avons assise vers l'extrémité de la rue Noël, à peu près au point où se trouve aujourd'hui la porte des Promenades.

En remontant la rue Pavée-d'Andouilles, on entre dans celle du Cadran-Saint-Pierre. Celle-ci devait son nom à l'horloge extérieure de la paroisse Saint- Pierre-le-Yieil, dont nous allons parler. A la fin du siècle dernier, ce cadran était de cuivre. 11 était placé au milieu du clocher de bois et d'ardoises qui dominait l'église. Au-dessous était écrite cette brève et sévère inscription \ Unam time. J'aurais mieux aimé : Unam spera.

Cette rue, qui pendant la révolution s'appela la rue de la Jeunesse , se nommait en 1261 rue de Saint-Pierre-le-Yiez, en 1515 rue du Chapitre- Saint-Pierre. Elle faisait, en 1528, partie du quarrel Saint-Pierre , se trouvait alors garnie de loges comme la rue de l'Etape et comptait parmi ses maisons celle de Gilles de Rufty et un bâtiment appartenant aux confrères de Saint-Pierre. Cet édifice fut détruit ainsi qu'une partie de la rue , par un incendie qui date de 1550 ; la charité publique le releva. En 1515, nous le trouvons désigné sous le nom de

Moustier de Saint-Pierre-le-Viez, ou de Saint-Pierreaux-Clercs.

L'église Saint-Pierre, qui donnait son nom à la rue qui nous occupe, remontait à une haute antiquité; rien n'est plus obscur que son origine. Si Ton en croit une tradition, que nous combattrons plus loin, ce serait sous les voûtes de cette antique basilique que Clovis aurait été baptisé par Saint Rémi. Marlot la cite comme une des deux premières paroisses de Reims. Dans cette hypothèse, au xve siècle ce ne pouvait être qu'une chapelle. A cette époque , il est peu probable qu'on l'ait préférée à l'église Notre- Dame ; de plus, alors on ne baptisait que dans les cathédrales, ainsi que nous le dirons ailleurs.

Cette chapelle devint paroisse, et on voit dans le vme siècle les ecclésiastiques qui lui étaient attachés, réunis en chapitre et connus sous le nom de Confrères de Saint-Hubert. 11 paraît que le patron des chasseurs fut aussi celui de l'église. Plus tard, elle fut placée sous l'invocation de Saint Pierre, et la confrérie devint celle des clercs de Saint-Pierre; l'église, par réciprocité, devint celle de Saint-Pierreaux-Clercs. Enfin , comme de toutes les églises et chapelles qui portèrent à Reims le nom de Saint- Pierre, et nous en verrons plus d'une, celle dont nous parlons parut la plus antique à nos pères, elle devint l'église de Saint-Pierre-le- Vieil. C'est sous ce nom qu'elle fut vendue en 1793, et démolie en 1797.

Elle avait trois entrées : l'une, rue du Cadran-

Saint-Pierre, en face de la rue des Chapelains ; la seconde, dans la rue des Telliers ; la troisième, dans l'impasse Saint-Pierre. L'édifice s'élevait au coin des rues des Telliers et du Cadran-Saint-Pierre.

Le portail principal donnait sur la rue des Telliers. On en voit encore quelques débris dans l'intérieur des maisons qui forment, à droite, le coin de la rue. 11 était plat, sans sculpture et sans élégance ; une tourelle carrée s'élevait à chacun de ses côtés, un clocheton sculpté terminait son sommet ; la porte, dessinée en ogive, était divisée en deux par une colonne de pierre ; au-dessus brillait une grande verrière aussi de forme ogivale et terminée par une rosace à trois feuilles. Des arcs-boutants, à deux arcades toutes deux à jours, soutenaient le haut de la grande nef et passaient par-dessus les nefs latérales qui étaient fort basses. Le clocher dont nous avons parlé était à cheval sur la croix de l'église.

La porte latérale qui donne dans l'impasse Saint- Pierre, aboutissant rue du Quarrouge, est encore debout. Elle date de la fin du xvie siècle ou du commencement du xvne ; trois niches , aujourd'hui vides, la surmontent ; un fronton triangulaire les couronne. Les sculptures annoncent les derniers jours du style de la renaissance.

Le portail qui ouvrait sur la rue du Cadran- Saint-Pierre, à peu près vis-à-vis la rue des Chapelains, avait été refait en 1759.

L'édifice, détruit en 1795, ne remontait qu'au

xive siècle. Brûlé en 1330, il fut relevé par la charité des fidèles.

On admirait les vitraux de l'église, surtout ceux du rond-point , hauts de quinze pieds, larges de douze ; ils représentaient la vie de la Vierge et les actes des Apôtres.

Le maître-autel était remarquable par des sujets sculptés en pierre, rangés dans des compartiments carrés et représentant la Passion ; il fut démoli et rele^é sur un autre plan vers 1756. J'ignore ce que devinrent les bas-reliefs.

Le fameux sculpteur Jacques et ses descendants avaient beaucoup travaillé pour l'église Saint-Pierre, et l'on montrait un grand nombre de chefs-d'œuvre dus à leur ciseau. On leur attribuait l'autel que nous venons de décrire, une belle descente de croix, un autel des Apôtres décoré de riches sculptures, et sis dans la croisée de l'église, une élégante balustrade qui entourait l'autel du chœur , un crucifix d'une noble exécution.

Il ne reste aujourd'hui de tous ces objets d'art que le magnifique Christ en bois qui décore le haut du chœur de Saint-Jacques.

La chaire à prêcher , sculptée par Blondel , les fonts baptismaux, furent aussi sauvés. La cathédrale leur a donné asile.

Devant la chapelle des fonts , au-dessus de celle de N.-D. , était une armoire fermée par de solides

serrures. La ville, avant la construction de son hôtel, y serrait une partie de ses archives.

Nous avons trouvé dans Y église Saint-Jacques une partie des tableaux qui décoraient celle de Saint-Pierre-le- Vieil. On remarquait à Saint-Pierre que la chapelle placée au fond de l'abside n'était pas bâtie dans Taxe de l'église : elle inclinait à gauche. A la gauche du portail, à l'intérieur, était une chapelle élevée et bénie vers 1617. Cette construction avait eu lieu pour donner plus de largeur à la façade. C'est peut-être à la même époque que fut bâti le petit portail de l'impasse Saint-Pierre.

Les clercs de Saint-Hubert avaient fondé , en 1175, la confrérie du très-saint nom de Jésus et de Saint-Pierre - aux - Clercs.

Lepresbytère tenait à l'église ; on a voulu le faire passer pour la maison de Saint Rémi. La maison sise rue des Telliers, n° 35 , représente à peu près son emplacement.

A l'extrémité de la rue du Cadran-Saint-Pierre , se trouve à droite la rue de la Clef ; elle doit son nom à l'enseigne d'un serrurier. On l'appelait encore rue de la Grosse-Clef, et encore rue du Cygne. On l'appelait ainsi à cause d'une autre enseigne sculptée sur l'une de ses maisons.

Au milieu de la rue du Cadran-Saint-Pierre et parallèlement à celle de la Clef, arrive celle des Chapelains ; elle fut d'abord appelée rue des Clercsde-Saint-Pierre ; elle prit le nom de rue des Cha-

pelains quand les clercs de la \ieille église devinrent messieurs les chapelains.

C'est dans cette rue que devait se trouver en partie le Chapitre des clercs de Saint-Pierre , et plus tard les maisons qu'ils habitaient.

Dans cette rue, une tradition peu sérieuse place le logement de Saint Rémi. La maison quelle signale était située, pour les uns, en face du petit portail de Saint-Pierre ; celle qui la remplace a sa façade sur la rue du Cadran-Saint-Pierre, et sa porte cochère sur celle des Chapelains. Pour les autres, la maison historique est celle qui porte le n° 2, occupée par M. L'Espagnol de Bezannes, ancien commandant de la garde nationale de Reims. C'est là que notre apôtre aurait reçu Clovis et sa suite. Dans son testament, il désigne, dit-on , cette maison par ces mots : curtis dominica. Il paraît qu'on vit long-temps au-dessus de la porte de la maison la statue du saint. On conserve le puits qui devait avoir servi aux besoins du prélat. Ses eaux passent pour avoir le privilège de guérir la fièvre ; on vient encore de temps à autre en chercher. Tous ces faits prouvent seulement l'existence de la tradition, mais on ne peut en conclure qu'elle ne se trompe pas.

Au bout de la rue des Chapelains se présente la rue de La Salle ; elle vient de recevoir ce nom en l'honneur du bienheureux de La Salle, fondateur des écoles chrétiennes, et d'Antoine de Rivalle de La Salle , maréchal des camps et armées du roi , ai-

mable et savant bibliophile. On a fait d'une pierre deux coups.

Cette rue a changé de nom bien des fois : aux xive et xve siècles , elle se nommait la rue des Châtelains ; la famille Châtelain était une des plus nombreuses et des plus riches de Reims ; elle y possédait, et notamment dans cette rue, plusieurs maisons importantes. Il y avait rivalité entre elle et la famille Lelarge, qui ne lui cédait rien en honneur et en fortune. Cette rivalité dégénérait en querelle, et des scènes de violence troublèrent souventle repos des citoyens.

Vers la fin du xvne siècle, la rue des Châtelains devint la rue du Porte-Enseigne. En 1694, on avait réorganisé les milices bourgeoises, et il est probable que l'officier chargé du drapeau avait été choisi à cette époque parmi les habitants de la rue des Châtelains.

Sur le plan de Legendre,larue du Porte-Enseigne devient la rue de la Picarde. Ici nous rétrogradons, il nous faut consulter le livre de 1528. A cette époque, demeurait à Reims une famille dont le nom ou le surnom était tel. Dans la cour Salin demeurait Ameline la Picarde. Une autre personne, nommée de même, possédait une maison qui devait avoir une entrée sur la rue des Châtelains, une autre sur celle du Clou-dans-le-Fer. Peut-être une circonstance à nous inconnue a-t-elle réveillé le nom de cette ancienne famille. Si nous nous trompons, nous

ne pouvons dire pourquoi la rue des Châtelains est aussi celle de la Picarde. Il est vrai que notre manuscrit porte la Piarde au lieu de la Picarde ; mais ce mot est complet dans une charte de 1528, où Ton nomme Ameline la Picarde , dame de Coursalin.

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