CHAPITRE
Emplacement. — Enceintes. — Quartiers.
Rues. — Maisons. — Police.
e sol sur lequel s'élevèrent les premières maisons rémoises a complètement changé de face.
Dans la ville il est exhaussé ; dans les campagnes voisines, au contraire, il s'est abaissé sur certains points. Rien n'est commun à Reims comme de rencontrer des mosaïques, des pavés de salles sises jadis au rez-dechaussée des anciens édifices, placés aujourd'hui à plusieurs pieds au-dessous du niveau des rues actuelles. Les antiques églises auxquelles on ne parvenait qu'en montant un certain nombre de degrés ,
2-4 sont aujourd'hui sur le même plan que les rues , quelquefois même il faut descendre des marches en y entrant. C'est ce qui arrive dans tous les lieux où l'espèce humaine vit depuis long-temps, et accumule matériaux sur matériaux, débris sur débris.
Les champs, au contraire , aujourd'hui revêtus d'un manteau de craie brute , ont vu défricher les bois qui les couvraient, et fuir avec eux l'humus que la chute des feuilles avait formé depuis des siècles.
La tradition place Reims dans un pays couvert de bois , de prairies et d'humides marais ; l'histoire vient la justifier , et nous apprendre que la civilisation, qui sut renfermer dans un seul lit les bras épars de la rivière de Vesle, n'a pas su ménager les forêts, vénérable asile des Druides.
La vigne croissait dans le faubourg Saint-Thomas et sur les coteaux du bourg Saint-Remi. Les chênes séculaires ombragaient le sol où s'élève aujourd'hui le quartier Fléchambault. Ils bordaient la route qui conduisait de la Porte-Basée du côté de Châlons. Une vaste forêt occupait la plaine où sont aujourd'hui Beaumont-sur- Vesle et Sept-Saulx ; d'autres bois entouraient la ville. Leurs derniers débris tombèrent lors des guerres contre les Anglais dans les xive et xve siècles. Ils furent rasés sans pitié : l'ennemi pouvait s'y cacher.
La Vesle se divisait en mille canaux qui traversaient le terrain sur lequel passent aujourd'hui les
rues de Venise , du Jard , de Vesle, de ïhillois , delà Couture , la rue Large et la rue de Châtivesle. C'est aussi vers 1360 que cette portion du territoire fut desséché. Les eaux furent rejetées au-delà des remparts qu'on élevait alors : on ne songeait qu'à se fortifier.
Les faubourgs Saint-Thomas et Saint-André, aujourd'hui si simples, si pauvres de monuments, furent riches de jardins d'agrément et d'élégantes villas. Les temples païens y avaient pris place, et c'est de ce côté que, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la ville tendait à s'augmenter. On fuyait les marais de la Vesle.
Au milieu de ces vastes forêts, de ces riantes cultures, s'élevait Durocort, la ville Gauloise, l'alliée des Romains. Il est difficile aujourd'hui de dire ce qu'elle était avant l'arrivée de César, ce qu'elle devint quand elle eut reçu dans son sein les mœurs et les arts de la ville éternelle.
Saccagée par les Vandales dans le ve siècle, prise et reprise trois fois dans le vie par les descendants de Clovis, qui déchiraient la France après l'avoir partagée, démantelée en 719 par Charles- Martel , enlevée quatre fois d'assaut à la fin du Xe siècle, lorsque les derniers Carlovingiens luttaient contre les grands vassaux, Reims dut voir périr un à un ses vieux édifices, ses monuments primitifs, tout ce qui rappelait les Gaules , le berceau du christianisme, les pompes du luxe romain.
La seconde partie du moycn-àge ne respecta pas plus nos vieux édifices que ne l'avaient fait les six premiers siècles de la monarchie. Les séditions qui ensanglantèrent Reims dans les xne et xme siècles, lui furent fatales. En 1255, le peuple assiège le château des archevêques , détruit une partie du Chapitre, les murs des cimetières, enlève les pierres tumulaires, renverse le couvent des Cordeliers. L'archevêque prend sa revanche et détruit les maisons de ses adversaires.
A la même époque , on faisait entrer dans les moyens de prévention et dans le châtiment du coupable la destruction de son logement.
L'intérêt public ordonna souvent de ces vastes démolitions qui font gémir l'archéologie , mais que le patriotisme excuse. C'est ainsi qu'en 1560, et cent ans plus tard, les faubourgs de Reims furent entièrement rasés : on voulait défendre la ville contre l'approche des Anglais. En 1591, la Ligue, dans" son intérêt privé, prit la même précaution : cette fois, il s'agissait de résister au Réarnais.
Il faut joindre aux causes de destruction qui ont à toutes les époques décimé le vieux Reims , le temps qui mine tout , la mode qui se lasse de tout , l'art qui souvent détruit sous prétexte de faire mieux , les nécessités de l'industrie qui ne respectent rien.
La fin du xviif siècle fut la dernière époque de dévastation dont Reims fut victime ; les changements opérés sous Louis XIII , Louis XIV ,
Louis XV , Louis XVI , ceux qui se sont faits dans le siècle où nous vivons , ont eu pour but la salubrité , l'embellissement de la ville , le développement des institutions qui vivaient dans son sein : on ne peut que les approuver. Mais 1795 coûta tout aussi cher à Reims que l'arrivée des Vandales ou la guerre du xe siècle.
La ville , dont les faubourgs et l'extérieur ont subi tant de révolutions, n'a pas conservé sa première enceinte. La tradition donne à celle-ci une forme ovale; elle suivait la ligne dessinée par les rues de Contray, du Bourg-Saint-Denis , de Talleyrand , de la Tirelire , et de l'extrémité de cette rue parles remparts actuels , jusqu'à l'ancienne abbaye de Saint-Pierre-les-Dames.
Quoi qu'il en soit , cette première enceinte fortifiée dut au moins en partie remplacer les fossés , les haies, les palissades qui formèrent la première clôture de Durocort.
Renversée par les Vandales , relevée par les Mérovingiens, elle tomba par les ordres de Charles- Martel. On obtint de Louis-le-Débonnaire la permission d'en employer les débris à la construction de la cathédrale; et c'est alors que la ville sans remparts , placée sous la seule protection de la Providence, prit la devise : « Dieu en soit garde. »
L'archevêque Foulques [882-900] relevâmes fortifications : remarquons cependant qu'elles n'avaient jamais été démolies entièrement. Flodoard nous apprend que de son temps on y voyait encore de nom-
breuscs sculptures placées à l'extérieur. Elles représentaient les divinités du paganisme et les insignes de la domination romaine [894-966].
Ces nouveaux remparts ne purent défendre Reims dans le Xe siècle ; de nombreuses brèches y furent faites, de toutes parts ils tombèrent en ruines ; des palissades , des lignes de pieux , des ouvrages en terre furent simplement élevés sur tous les points désarmés et protégèrent la ville jusqu'au commencement du xme siècle.
Pendant que Philippe-Auguste luttait avec gloire contre les Anglais, et battait à l'aide des communes de France l'empereur et les Allemands dans les champs de Bouvines , Reims faisait travailler à ses remparts [1199-1215].
Jusqu'alors elle avait contenu ses habitants dans sa première enceinte. Mais au xme siècle, l'industrie rémoise avait pris naissance , et la population augmentait. Les archevêques facilitèrent et encouragèrent le développement que la cité semblait vouloir prendre. Ils lui donnèrent, moyennant de légères redevances, les vastes terrains aujourd'hui compris entre la Vesle, les rues Neuve et de Talleyrand ; de nombreuses habitations s'y établirent rapidement. D'un autre côté, le quartier de Saint-Remi , couvert de saintes et illustres églises , avait fini par former un véritable bourg. Séparé de la ville par une campagne ouverte, il avait dû s'entourer d'une enceinte particulière ; on la voit s'élever dans lesxe, xie etxne siècles. L'espace
compris entre Reims et le nouveau bourg se couvrit à son tour de maisons , de monastères , et bientôt on sentit le besoin de réunir deux centres de population qui avaient les mêmes lois, les mêmes mœurs , les mêmes intérêts. Les Rémois étaient prêts depuis long-temps à entreprendre ce vaste travail, mais les archevêques s'y opposaient; jaloux de leur autorité, ils craignaient sans cesse de voir la commune prendre des forces et tourner contre eux ces remparts, ces bastions, qu'elle semblait destiner à repousser l'invasion de l'étranger et les courses des bandits. En 1236, le roi fit démolir des parties de murs que la ville avait fait construire malgré l'archevêque Henry de Braine ou de Dreux. Dans plusieurs occasions on la contraignit d'enlever les chaînes , les palissades qu'elle avait placées sur différents points.
Cependant la défiance des archevêques ne devait pas aller jusqu'à sacrifier les intérêts de la ville et du royaume à ceux de leur puissance. Les Rémois réclamèrent. La monarchie écouta leurs plaintes , et vers 1295 , on leur permit de commencer les travaux qui finirent par former l'enceinte actuelle de la ville. Elle fut achevée vers 1360. En 1414, en 1478, sous Louis XI , plus tard en 1513 , en 1557 , en 1587, on y fit de grands travaux; mais on ne songea plus à reculer les limites de la vieille cité : elle avait dès-lors trois mille toises de circonférence.
Les faubourgs, détruits à diverses reprises, renaissaient toujours et avaient quelquefois leur enceinte particulière , leurs murailles et leurs portes.
Aujourd'hui que la ville est classée parmi les villes qui doivent être fortifiées , il est probable que le tracé de ses remparts actuels sera modifié. La création du canal qui joint la Marne à l'Aisne doit aussi changer son enceinte du côté du couchant.
Les premières divisions dont on puisse retrouver les traces, furent sans doute celles qui partagèrent la ville entre ces diverses paroisses.
Vinrent ensuite les circonscriptions seigneuriales et judiciaires. L'archevêque, comte d'abord, puis duc de Reims, n'avait pas droit de justice sur toute la cité. Sous sa suzeraineté vécurent de nombreuses seigneuries. Chacune avait son tribunal et son bailli ; sous ce rapport, elles se partagèrent les rues et les maisons. Les portions de terrains appartenant à chacune d'elles formaient ce qu'on appelait son ban. Ce mot, qui n'est ni grec ni latin, signifie cri public ; chaque seigneurie n'avait le droit de faire publier ses ordonnances, ses arrêts, que sur son territoire : on lui donna le nom de l'acte qui ne pouvait se faire que sur sa superficie. On appelait bannis ceux qui étaient chassés d'un territoire ou d'un ban. Chaque ban eut ses privilèges, ses droits, son tribunal , ses impôts, ses obligations. Il y avait pour ainsi dire autant de cités dans Reims qu'il y avait de bans. Des bornes, des poteaux plantés dans toute la ville indiquaient les limites de chacun d'eux.
Contentons-nous de dire qu'on distinguait le ban de l'archevêque, qui embrassait tout le centre
de la ville , à quelques exceptions près ; le ban du Chapitre , intercalé en" partie dans celui de l'archevêché ; les bans de Saint-Nicaise, de Saint- Sixte, de Saint-Remi, dans la ville haute ; on rencontrait encore les justices de Saint-Maurice, de Saint-Denis, des Jésuites, de l'Hôtel-Dieu, du Temple, de Saint-Timothée, de Saint-Pierre-les-Dames. Quelques groupes de maisons appartenaient à des juridictions spéciales : ainsi, dans le faubourg Cérès, une portion de rue relevait du trésorier de Notre- Dame de Reims.
D'autres portions de la ville formaient de petites républiques d'un autre ordre ; on les nommait les mairies ; elles avaient leur maire spécial, leurs échevins, leurs tribunaux de police : telles étaient les mairies de Saint-Martin, de Saint-Eloi, de Venise et de la Couture ; leur territoire était jadis désert. Les archevêques, pour y attirer des habitants, leur avaient donné des privilèges et une apparence de gouvernement communal. Nous en parlerons plus loin en détail.
Cependant les noms des rues, des quartiers, des localités qui se trouvent dans Reims , remontent parfois au moment où se formèrent les différents bans dont nous avons parlé. Dans les titres des xie , xne et xme siècles , on voit des points désignés par les mots de vicus , cort, cortis, court. L'usage des mots rues et quartiers est assez récent. Ils n'entrent pas dans la langue habituelle avant
le xive siècle. Les noms Romains, via, voie, quadrivium (quatuor vise), carrefours, les précèdent. Dans le livre des tailles, en 1328, il est question des rues et des quarreaux. On appelait quarrel T ensemble des maisons renfermées entre deux, trois ou quatre rues. La voie est en dehors du quarrel. Le quarrel emprunte son nom tantôt au principal édifice qu'il renferme , tantôt au plus riche , au plus distingué de ses habitants, ou bien encore à Tune des rues qui le limitent.
A la fin du xive siècle , le mot rue ne fait pas encore partie de la désignation rigoureuse du lieu d'un domicile. On disait : il demeure en Marc, en la Tournelle, en Barbâtre, en Mont- Jainglon. Reconnaissons cependant que dans le Cahier des Bourgeois à Chanoines, écrit à cette époque , nous avons trouvé les mots : en Neuve Rue.
Dans le siècle suivant, les indications deviennent plus précises, les quartiers se dessinent, les rues reçoivent chacune un nom : les circonscriptions de paroisses , celles des bans se maintiennent ; mais la ville se subdivise sous un autre point de vue. Le service militaire a ses exigences , et Reims se partage en connétablies.
En 1670, la ville se coupe en quarante-huit quartiers ; leurs habitants forment douze compagnies de milice. Les points de réunion sont généralement sur les remparts; cependant la sixième compagnie
se rassemblait à la croix de la Couture , celle du bourg Saint-Remi sous la Halle.
La révolution, qui ne voulait rien conserver de ce qui existait , dépeça la ville sur un nouveau plan; elle créa huit grandes divisions, dont elle fît les sections de Lepelletier , du Temple de l'Être- Suprême , et plus tard de la Raison , des Amis de la patrie , de la Fraternité , de la Réunion , des Droits de l'Homme, et de la Montagne. Chaque section eut son comité révolutionnaire. Celui de la Montagne prit le surnom de la Sans-culotterie, vertu civique que nos pères n'eurent pas le bonheur de connaître. Une société populaire et le comité central du district dirigeaient tous ces clubs.
Quand l'Empire eut rétabli l'ordre , la ville fut , comme par le passé, divisée en paroisses et en quartiers. Elle contint encore huit sections : celles de Vesle , de la place de Ville , du Jard, de Mars, de Cérès, de Notre-Dame , de Dieu-Lumière et de Fléchambault. Trois arrondissements se les partagèrent : le premier renferma les trois premières, le deuxième les trois suivantes, le troisième les deux dernières. Chacun d'eux renferme une justice-de-paix , dont il relève avec quelques communes voisines.
Les rues de Reims ont aussi leur histoire génénérale ; il en est qui sont aussi anciennes que la cité ; elles ont vu passer Saint Nicaise et Talleyrand- Périgord, César et Napoléon, Clovis et Charles X. Jusqu'au xme siècle environ , elles conservèrent
peut-être le dallage des voies romaines ; on en retrouve à chaque instant , dans toutes les directions, les traces impérissables. Successivement le sol s'éleva, les ensevelit et nécessita de nouveaux pavés. On entreprit ce travail sous Philippe-Auguste, les carrières d'Hermonville et de Brimont fournirent les matériaux. Ce pavage disparut à son tour sous de nouveaux exhaussements ; il fallut plus tard recommencer cette ruineuse opération ; aussi ne se fit-elle que lentement. Elle ne vit avancer sa marche que de siècle en siècle. Le centre de la ville fut repavé avant que Ton songeât aux terrains qui lui furent réunis dans le xive siècle. Ce ne fut que dans le xvme que le grès recouvrit les rues du Bourg-de-Vesle [1732], du Bourg-St-Denis [1734], du Barbâtre [1736], et celle du Jard [1748]. D'autres, telles que les rues Mignotte, du Ruisselet, ne furent pavées qu'en 1827. A l1 époque où nous écrivons, il existe encore des portions de rues, de places, de chemins de ronde, qui sont simplement ferrées ou présentent pour toute surface un sol crayeux et endurci.
Quant aux premiers noms que les rues ont portés, nous ne prétendons pas les donner. Nous avons poussé nos recherches à cet égard aussi loin que nous l'avons pu. Nous ferons connaître quelques désignations qui remonteront aux xe, XIe et xne siècles ; quelques rues ont changé de nom à plusieurs reprises.
La révolution prit à cet égard une mesure complète. Un travail général fut fait sur les noms des rues ; chacune en reçut un neuf analogue au temps, à ses mœurs, à ses croyances. Nous les ferons connaître successivement.
L'Empire défit en grande partie Y œuvre de la république ; ce ne fut cependant qu'en 1816 qu'on vit renaître les noms de place Royale , rue Dauphine, rue de Monsieur, de Talleyrand, de la Fleurde-Lys , d'Artois et autres du même genre. A cette époque, l'épithète de saint n'avait pas encore reparu sur les écriteaux placés au coin des rues : on arrêta qu'on l'y remettrait.
Avec l'ancien régime étaient tombés les noms des auberges séculaires de Reims, tels que le Carrel du Franc-Jardin , la Rannière de France , l'Ecu de France, les Quatre Fils Aymon , l'Ane Rayé , le Moulinet, les Trois Rois , la Fleur-de-Lys rouge , le Dieu d'Amour, A la Garde de Dieu, Au Mont Saint-Michel, la Croix Rlanche, les Trois Maures. Quelques-unes de ces antiques hôtelleries ont repris leur titre historique ; nous aurons parfois occasion de parler des unes et des autres.
Quant aux numéros des maisons, nous ne croyons pas que l'usage en remonte au-delà du règne de Louis XIV. Dans les xine, xive, xve et xvie siècles, les édifices particuliers se distinguaient par des images peintes ou sculptées au-dessus des portes : nous en citerons quelques-unes qui ont bravé les ré-
formes de la civilisation. Ces effigies n'étaient que des enseignes : les marchands seuls en ont conservé l'usage. Dans le siècle dernier, il n'y avait pour toute la ville qu' une série de numéros.
L'architecture eut à Reims le même sort que dans les autres villes de France : elle passa de la simplicité gauloise à l'élégance romaine, puis au style roman , à l'école gothique avec toutes ses variétés ; la renaissance les remplaça toutes, et se retira devant le style bâtard du xvir3 et du xvme siècle. Sous Louis XY et Louis XVI, l'école grecque reprit faveur ; de nos jours, tous ces styles régnent ensemble. Si cet état de choses n'est pas un progrès, c'est au moins le triomphe des arts qui se font respecter sous toutes les formes.
Nous ne savons rien de positif sur les maisons gauloises , nous ne connaissons aucune ruine , aucune pierre élevée sur une pierre que nous puissions, sans crainte de nous tromper, faire remonter à cette époque.
L'art romain, plus avancé , plus riche de détails , plus près de notre temps, a laissé plus de vestiges de son passage dans Reims ; nous citerons ses grandes rues à trois lits de pierres couvertes de quartiers de roches ; ses petits sentiers ferrés de cailloux blancs ; ses puits aux étroits orifices ; ses toitures aux tuiles larges et épaisses terminées par un bourrelet ou par une sorte de cône en saillie quand on les destinait à contenir les autres. Nous dirons , parce que nous en
avons trouvé la preuve , que les murs des appartctemens devaient être peints à fresques, souvent d'une couleur vermeille ; quelquefois sur un fond rouge , s'étendaient des lignes blanches tirées parallèlement. Nous avons trouvé sur des fragments blancs des lignes rouges , des lignes violettes et blanches sur un fond amarante. Les salles basses, dans les maisons riches, étaient pavées en mosaïque généralement faite en cailloux noirs et blancs : nous avons vu rarement dans ces parquets, que Ton trouve souvent dans Reims, des pierres d'une autre couleur. Cependant, dans les cabinets des antiquaires rémois sont des fragments où brillent des pierres rouges ou jaunes. Je n'ai pas besoin de prévenir le lecteur que les curieuses mosaïques qu'on rencontre dans Reims ne remontent pas toutes à l'époque romaine : ce genre de décoration fut usité jusqu'au xme siècle. Jusqu'à cette époque, on fit venir de Constantinople des artistes qui excellaient encore dans ce genre de travail.
Les palais des préfets, les villas de riches -citoyens , les monuments publics semèrent la ville de chapiteaux corinthiens en marbre blanc , de colonnes en granit bleu, en marbre rouge. Nous en trouverons les vestiges à Saint-Nicaise , à Saint- Rémi. Sous les maisons de Reims régnent encore les caves romaines , aux profonds escaliers de pierre, aux doubles étages. Au fond étaient des bancs de sable friable , sur lesquels se posaient les larges et
hautes amphores. Aux voûtes pendent encore parfois des débris de crochets et d'anneaux auxquels on suspendait les lampes. Le long des murs on rencontre parfois des niches dans lesquelles on posait des amphores d'un petit volume, des flambeaux, des outils de tonnelier. Dans les riches maisons romaines était une salle qui abritait l'autel de la famille. Nous en citerons des exemples.
L'école romane a laissé peu de traces dans Reims ; elle vécut sur les débris des constructions romaines qu'elle relevait et reproduisait grossièrement ; nous n'aurons que deux ou trois édifices privés à indiquer dans ce style. Dans les vieux quartiers de Reims, on trouve encore des portions de murs élevés avec des pierres petites de dimension, égales de volume, généralement carrées, ou bien ayant la forme d'un carré long ; quelquefois le ciment qui les joint sort en saillie d'une ligne ou deux et forme ainsi une sorte de treillage sur le mur. Ce genre de construction, qui paraît imité de l'architecture romaine, se reproduisit long-temps dans le moyen-âge.
L'architecture gothique n'éleva pas seulement dans Reims d'admirables églises, elle bâtit aussi de nombreuses maisons ; on en voit encore quelques-unes qui peuvent remonter au xme ou au xive siècle ; on les reconnaît à leurs pignons à angles aigus, à leur façade élancée, plate, percée de fenêtres longues, étroites, séparées en deux par une
colonnetle de pierre, terminées par l'ogive ou le trèfle élégant. Dans quelques-unes, on trouve ce qu'on appelle des carreaux de Champagne, c'est-àdire des briques de terre séchées simplement au soleil. Ces matériaux, qui semblent si peu durables, recouverts de plâtre et de peinture, ont traversé les siècles, et se tiendraient encore long-temps debout, s'ils ne tombaient pour faire place aux constructions modernes.
Viennent ensuite les constructions des xive et xve siècles, avec leurs toits pointus ornés de clochetons, leurs étages en saillie , leurs sculptures de bois à l'extérieur. La pierre, si chère aux Romains, a disparu depuis long-temps des édifices : le bois, la brique, la craie l'ont à peu près complètement remplacée. Les fenêtres se multiplient ; elles se rangent en grand nombre sur une seule ligne ; une simple poutre les sépare. Les maisons s'habillent d'ardoises découpées en écailles, en losanges, dentelées de mille façons. Les toits s1 avancent sur les pignons plats et angulaires. Les escaliers en spirale servent à monter d'un étage à un autre.
A la fin du xve siècle, la renaissance des arts commence à poindre : de délicates sculptures se détachent au-dessus des portes , entourent les niches des saints au coin des rues et encadrent les fenêtres, les écussons, les devises des propriétaires. Les sculptures de bois sont plus fines. Les vitraux de couleur s'emparent des fenêtres : des feuillages, des
sujets saints ou profanes y sont peints en nuances radieuses ; on y écrit la sentence évangélique ou F amoureuse ballade.
Le xvie siècle forme le luxe ; l'élégance entre avec lui dans Reims. Les planchers se couvrent de carreaux peints et émaillés, de dalles de marbre noires et blanches, d'ardoises posées de champ et formant des étoiles et d'autres dessins réguliers. Les poutres des plafonds sont habilement sculptées , peintes ou dorées ; des guirlandes de fleurs et de fruits se dessinent sur leur longueur. De brillants dessins cachent les murs et les boiseries, et précèdent les cuirs bouillis repoussés, teints et couverts d'or ; la grande cheminée autour de laquelle la famille voit brûler le vieux chêne , s'élève et se décore de sculptures gracieuses , d'armoiries et de tableaux allégoriques ou religieux. L'art de faire des appartements commence à naître ; les pièces d'une maison se mettent sur le même niveau ; à l'extérieur on voit la pierre remplacer le bois et les carreaux de terre ; de riches sculptures ornent les portes d'entrée et les fenêtres à croisées. Les toits sont toujours élevés et pointus ; des clochetons ornés de fleurs ou figurines s'élancent à leur sommet. La girouette mobile et criarde les couronne. On trouve à Reims une corporation de sculpteurs. Dans l'intérieur des cours , les bustes de rois , de reines , de dieux , de déesses , des empereurs romains se multiplient.
Ce genre d'ornements se reproduit encore dans le siècle suivant ; néanmoins F architecture paraît plus lourde : les formes deviennent carrées ; la rosace , les rainceaux compliqués succèdent aux élégantes fantaisies de la renaissance. Les hôtels et les maisons vont être plus commodes à habiter. Les tapisseries couvrent les murs et s'y maintiennent jusqu'à la fin du règne de Louis XV. Vers 1770 , elles se retirent et commencent à faire place aux papiers peints.
A cette époque on voit l'école de Boucher s'emparer de la sculpture comme de la peinture ; les guirlandes de fleurs, le pampre amoureux, Cupidon aux courtes ailes, à la face bouffie , apparaissent de tous côtés : tout est rose ou bleu de ciel. Rien ne présage la tempête qui va fondre sur les arts.
La police d'une cité ne se compose pas uniquement de mesures préventives , elle embrasse aussi les améliorations administratives : le conseil de ville s'en occupait.
Nous ne parlerons ici que de quelques arrêtés relatifs à l'histoire des rues.
L'enlèvement des boues a toujours été une des mesures indispensables à leur décoration , à la salubrité publique. Elle était surtout à désirer quand la ville n'était pas pavée sur toute sa surface ; nous ignorons ce qu'on ordonnait à cet égard avant 1648. Mais alors on vendit le droit d'enlever les boues trois cents livres, qu'on devait appliquer à l'entre-
tien du pavé. En 1671, cette adjudication ne rapportait à la ville que deux cent cinquante livres : il paraît qu'on cessa de trouver des adjudicataires. En 1748, Lévêque de Pouilly, lieutenant des habitants, fit de nouvelles tentatives pour vendre ce qui doit avoir une valeur dans un pays de craie et de sable.
Le revenu que la ville tira de cette location fut employé à payer les professeurs des écoles de dessin et de mathématiques qu'elle venait de créer. Si nous ne nous trompons, à d'autres époques la ville nonseulement n'a pas toujours trouvé d'acheteurs pour ses boues, elle fut forcée parfois de les donner, parfois de les faire enlever à ses frais.
Long-temps la lune et les étoiles firent tous les frais d'éclairage dans la bonne ville de Reims ; on devait rentrer chez soi quand le couvre-feu sonnait, à peine de tomber dans les tas d'immondices versées dans les rues à la chute du jour, ou dans les mains des voleurs qui, comme les amants, adorent l'obscurité et maudissent les lampions, lanternes, réverbères, becs à gaz hydrogène, portatif, inodore, et autres inventions analogues qui font l'honneur du xixe siècle. 11 fallait rester au coin de son foyer, ou sortir armé d'une lanterne de ferblanc au toit en pain de sucre, aux mille petites fenêtres ; il fallait ne pas oublier la canne qui sonde le terrain et la rapière à la lame aiguisée. Avec cet attirail, les gens intrépides pouvaient traverser la ville aux heures où îa nuit sombre jette son voile épais sur la vie, le
repos et l'amour. Du temps de nos pères, on n'avait pas comme du nôtre des idées tant qu'on en voulait; elles venaient lentement, une à une ; on avait le temps de les mûrir et les examiner sous toutes leurs faces. Ce ne fut que vers 1697 qu'on commença à penser qu'il serait peut-être utile et agréable de voir clair en cheminant la nuit ; on pouvait y parvenir en fixant un certain nombre de lanternes le long des rues, dans les places et carrefours de Reims. L'innovation parut si hardie, qu'avant de l'adopter on se hasarda timidement à demander l'agrément du roi; on fut trop heureux de l'obtenir moyennant finance. Les lanternes municipales régnèrent de pair avec les étoiles étincelantes et l'astre au front cornu jusque vers la fin du règne de Louis XVI. Les lumières avaient marché, et le réverbère aux riches reflets apparaissait à l'horizon. Il s'établit à Reims de 4780 à 1792. Lorsqu'enl795, les cris : à la lanterne! retentirent dans nos rues effrayées, c'était uniquement par la force de l'habitude.
Le xixe sièle découvrit le gaz hydrogène et sa famille odorante, ou inodore suivant les prospectus ; la mèche huileuse et son fauteuil argentin sont classés aujourd'hui parmi les meubles historiques destinés à intéresser la jeunesse des générations qui vont venir. Le gaz, audacieux, fluet et sémillant, serpente sous nos rues, croise les aqueducs romains, trouble la cendre des morts, court sur les chaussées que foulèrent aux pieds Clovis et Saint Rémi, et
jaillit de toutes parts en gerbes de feu. De nos jours, les sénateurs élus, plus heureux que leurs devanciers, n'ont plus besoin de chercher des projets lumineux pour éclairer la ville : il y a concurrence de plans, de systèmes, d'inspiration. Des industries rivales, toutes oublieuses de leurs intérêts, toutes jalouses seulement d'éclipser Diane et leurs adversaires, se disputent l'honneur d'éblouir Reims, ses faubourgs et sa banlieue.
Sous les Romains, les eaux de la Suippe arrivaient à Reims par un viaduc souterrain ; il partait de la commune de Suippes et arrivait à peu près derrière Saint-Nicaise. De là, mille canaux répandaient les ondes limpides dans les fontaines de la ville. Elles balayaient les ruisseaux immondes et finissaient par s'engloutir dans des égouts dont on rencontre souvent les vestiges : ils sont larges de trois ou quatre pieds , hauts de cinq à six ; les murs latéraux sont en pierres taillées ; la voûte arrondie est en pierres plates ou en briques ; les eaux coulaient sur des dalles , et sans doute finissaient par tomber dans la Vesle.
Nous ignorons à quelle époque les ondes voyageuses cessèrent d'arriver dans Reims ; tous ces conduits durent être interceptés dans les sièges que la ville subit au VIe et au xe siècle. Les assiégeants voulurent peut-être priver d'eau les assiégés ; ceuxci durent fermer à leurs ennemis une voie d'introduction.
Quoi qu'il en soit, au XVIe siècle , le cardinal de Lorraine songeait à raviver les fontaines de Reims. La mort l'empêcha de mettre à exécution ses bienfaisants projets.
En 1668, le conseil de ville remit la question sur le tapis : des hommes de l'art furent appelés ; des études furent faites : on n'alla pas plus loin. En 1715, on s'en occupa de nouveau, mais sans plus de succès. Ce ne fut que sous le règne de Louis XV que l'abbé Godinot eut la générosité de sacrifier une grande partie de sa fortune à cette vaste entreprise. Louis XV, quelques citoyens, M. Rogier, lieutenant des habitants , donnèrent des sommes importantes dans le même but. Les eaux de Vesle coulèrent dans les nouvelles fontaines en 1755. Aujourd'hui , tout ce qui avait été fait alors vient d'être détruit. Une nouvelle machine amène les eaux dans un réservoir ; de là elles arrivent dans des bornes munies de robinets, ou dans des monuments anciens ou modernes.
Du temps de nos pères, on n'avait pas inventé ces petits cabinets revêtus de faïences blanches et bleues, à forme triangulaire, arrondie ou carrée, élancés comme des guérites, que nous avons décorés du nom discret et poli de commodités. L'usage n'en devint fréquent à Reims que dans le xvnr9 siècle, vers la fin de la régence. Nous ne prétendons pas que ce véritable progrès de la civilisation date absolument de cette époque. Les Romains en avaient eu l'idée,
et nous retrouverons les traces d'un cabinet de ce genre dans un monument de l'époque romane. Mais enfin les gens délicats, les petites-maîtresses seules avaient, jusqu'en 1725, le privilège d'avoir des agréments dont la foule grossière ignorait les jouissances. Comment faisait donc ce peuple souverain , qui n'est pas plus que les rois exempt des infirmités humaines? Une ordonnance de police, datée de la bienheureuse année 1723, nous l'apprend. Elle enjoint d'abord à tous les propriétaires de faire (les lois appellent les choses par leur nom) de faire ouvrir, dis-je, des latrines dans leurs maisons , les menace d'une visite de l'autorité , qui mettra son nez partout , et tiendra la main à ce que la routine opiniâtre et le mauvais vouloir prennent leur parti. Elle indique de plus un moyen coërcitif, d'une rigueur extrême, mais qui dut faire effet. Défense fut faite, sous peine d'amende, aux propriétaires, locataires, gens de famille, de faire leurs ordures dans les rues, ruelles, cours et ruisseaux de la bonne ville de Reims. Le lecteur a senti toute l'importance de ce document historique ; il a deviné sans peine ce qui devait se passer dans la cité du sacre lorsque le soleil se retirait sans tambour ni trompette, et laissait la nuit couvrir de son voile mystérieux les impasses, les murs des jardins, les angles rentrants, les palissades, les portes enfoncées et les ruelles désertes. Quand un nuage malicieux laissait place à la chaste Phébé , quel étrange spec-
tacle ne devait pas blesser ses pudiques regards ! Je ne rappellerai pas ici qu'il y avait trente mille âmes dans Reims, dès le règne de Louis XIV. Mais que le lecteur frissonne en apprenant qu'avant 1725 on ne balayait les rues que deux fois par semaine ! Tirons le rideau sur ce singulier aspect de nos rues. Ce n'est pas ici qu'il faut dire non plus ultra.
La ville avait pris de sages précautions pour combattre les incendies. Elle avait des crocs, des échelles, des pompes déposées dans différents quartiers. Le Chapitre avait une pompe à lui. Chacune de celles qui appartenaient à la commune était, en cas d'incendie, conduite et dirigée par un échevin. Un corps des pompiers , créé sous Louis XVI , supprimé sous le gouvernement républicain , bientôt après rétabli, protège la cité contre un des plus redoutables fléaux qui puissent la menacer.
L'objet le plus important de la surveillance des échevins était la grande voirie. L'édit royal du 8 août 1755, qui ordonnait le redressement et l'élargissement des grandes rues, ne fit que venir en aide aux échevins et soutenir les efforts qu'ils faisaient depuis le xvie siècle pour arrêter les empiétements , faire restituer aux usurpateurs le terrain qu'ils avaient pris, empêcher les étages en saillie d'intercepter l'air et le jour qui n'est pas moins précieux.
C'est à leur sage' persévérance que nous devons l'état où nous trouvons la ville.
Nous allons entrer enfin dans l'histoire des rues
de Reims ; nous irons de quartiers en quartiers, de monuments en monuments, et nous n'arrêterons nos pas que lorsque nous aurons atteint la dernière rue du dernier arrondissement.