‹ Reine de beautéChapitre 1 sur 3 · Reine de beauté · texte numérisé non relu

Reine de beauté

Quelques secondes s'écoulèrent, puis le valet de chambre du baron Charles de Mérieux introduisit auprès de son maître un homme d'une quarantaine d'années, de grand air, à la taille élevée.

Il s'avança, répondant par un léger mouvement de tête au salut de M. de Mérieux, prit place sur

le fauteuil qu'on lui désignait et, sans tarder, fixant sur le baron son regard un peu dur, il lui dit :

— Je n'ai sans doute pas l'honneur, monsieur, d'être connu de vous.

— Je vous demande pardon, prince. Je vous connais beaucoup... de nom, de vue et de réputation, comme la plupart des Parisiens de notre monde.

— Eh bien, j'ai l'honneur de vous connaître davantage, moi, monsieur. Je vous connais sous tous les rapports, physiques, intellectuels et moraux.

— Vraiment!

— Vraiment, et dans le cas où vous voudriez bien me le permettre, je vous prouverais ce que j'avance.

— Si cela peut vous être agréable, prince, je n'y vois aucun obstacle.

Il rapprocha son siège de celui de son hôte, pour lui permettre de parler à voix basse, et très intrigué, peut-être légèrement inquiet, mais affectant une complète tranquillité d'esprit, il lui prêta toute son attention.

— Monsieur, fit le prince non moins calme, d'une voix très nette, très brève, vous venez

d'avoir trente ans, et dans votre Paris mondain où tant de personnes désirent inutilement faire parler d'elles, être à la mode, répandre quelque lumière, vous brillez du plus vif éclat.

Le baron de Mérieux sourit froidement sans répondre.

— Vous ne devez pas seulement votre renommée à vos dépenses, à votre luxe, continua le prince; vous la devez aussi à certaines qualités, certains agréments particuliers qui vous mettent en relief. Vos collègues de club vous tiennent pour un beau joueur, un cavalier remarquable, un tireur à l'épée de premier ordre, et pour un compagnon serviable, gai, ardent au plaisir, d'une moralité accommodante. Les femmes, celles qui ne craignent pas de se compromettre et qui peuvent dire tout ce qu'elles pensent, font de vous le plus vif éloge. Elles ne vantent pas seulement votre générosité, vos bons procédés ; elles affirment, jevous demande pardon de blesser votre modestie, que vous êtes l'amant le plus parfait, le plus complet qu'une femme puisse rêver.

Le baron de Mérieux crut encore devoir sourire, mais ne protesta pas autrement*

Sans prendre garde au sourire, toujours aussi sec, aussi froid, comme un historien fidèle, sincère, qui se borne à citer des faits et ne les juge pas, qui raconte et ne met aucune ardeur à son récit, le prince Orsiloff continua :

— Les souvenirs que vous avez laissés à plusieurs de vos maîtresses, du monde artistique et demi-mondain, ont été tellement vifs que plusieurs d'entre elles vous regrettent et vous pleurent. On cite même certaine demoiselle, trop vivement éprise sans doute, qui, désolée de votre abandon, désespérant de voir revenir les beaux jours ou les belles nuits que vous aviez daigné lui consacrer, s'est tout dernièrement suicidée en souvenir de vous.

— Monsieur, interrompit le baron de Mérieux, sans que sa voix, du reste, trahît la moindre émotion, ce souvenir m'est pénible; je vous serais obligé de ne pas insister.

— Soit ! . . . J'ai voulu, pour que mon récit fût complet, citer ce fait, connu de tout Paris... J'ai cité, je continue... Il paraît que, dans le tête-à-tête, vous êtes d'abord un délicieux charmeur, à la parole persuasive, à la voix caressante et chaude. On vous écoute

malgré soi, et peu à peu on se laisse convaincre. On croit à vos promesses, à toutes. On a eu raison. Jamais, paraît-il, la confiance d'une maîtresse n'a été mieux justifiée; vous donnez même plus que vous n'avez fait espérer. Vous n'êtes pas seulement généreux, vous êtes prodigue. Vous possédez à fond l'art d'aimer et tous les secrets qui plaisent aux sensuelles. Vous parvenez même, assure-t-on, à faire sortir de leur engourdissement, de leur torpeur, les endormies et les froides. « Il réveillerait une morte, » disait dernièrement en parlant de vous, cette jolie Mlle X..., qu'on a surnommée la Femme de glace.

— Elle exagère et vous exagérez, prince, fit M. de Mérieux en frisant sa moustache.

— Non, monsieur; je ne fais pas votre éloge pour le plaisir de le faire. Je dis simplement la vérité parce que j'ai mes raisons pour la dire.

— Quelles raisons ?

— Encore quelques secondes de patience.

Il s'arrêta, tira d'un élégant étui une cigarette russe, l'alluma et reprit du même ton froid :

— Mais si votre gloire n'a fait qu'augmenter, votre fortune a beaucoup diminué... tellement di-

minué même qu'il n'en reste plus rien... Un autre homme que vous se dirait : « Jeune comme je le suis encore, avec ma santé surprenante, ma solidité à toute épreuve, bien posé dans le monde, aimé jusqu'à la folie par des femmes qui deviendraient volontiers mes protectrices, je veux refaire ma fortune et être plus riche que je ne l'ai jamais été. » Vous ne le dites pas, car il faudrait travailler, et l'amour du travail vous manque absolument. Vous n'avez vécu jusqu'à ce jour que pour aimer parfois, vous laisser aimer le plus souvent. Vous ne connaissez que ce genre d'occupation ; vous n'en voulez pas d'autre. Le travail n'est pas votre affaire, et, pour reconstituer votre fortune, payer vos dettes, vivre à votre gré comme vous avez toujours vécu, il vous faudrait pouvoir compter sur autre chose.

— Sur quoi ?

— Sur une combinaison, par exemple, qui nous permettrait de partager, entre nous deux, la modeste somme de cinquante millions.

of New York,

Le baron de Mérieux avait écouté jusque-là le prince Orsiloff avec plus de surprise et de curiosité que d'intérêt. Il s'étonnait de le trouver si bien renseigné sur son compte et se demandait dans quel but cet étranger, ce grand seigneur russe, s'était donné tant de peine pour l'étudier et le connaître. Mais ces mots : « cinquante millions à partager » prononcés par un homme qui passait pour être des plus sérieux, excitaient, cette fois, son intérêt au plus haut point .

Cependant, toujours maître de lui, aussi froid que son interlocuteur, au bout de quelques secondes, il se contenta de dire :

— Voyons, prince, la combinaison dont vous parliez.

— Je vais vous la dire, répliqua le prince Orsiloff sans quitter le fauteuil sur lequel il était assis depuis le commencement de cet entretien. Mais, avant, permettez-moi de vous demander s'il vous est parfois arrivé de songer à quelque beau mariage pour refaire votre fortune compromise.

— Oui, je l'avoue, cela m'est arrivé,

— Avez-vous cherché?

— Peut-être.

— Et vous n'avez pas trouvé?

— Non, puisque je suis resté garçon.

— C'est que vous avez dû vous mal adresser.

— V ous croyez ?

— Oui. Vos recherches se sont portées du côté des jeunes filles à marier.

— Eh bien?

— Eh bien, une jeune fille n'a pas de motifs suffisants pour vous épouser. Elle ne vous connaît pas. Vous êtes assez beau garçon, j'en conviens ; mais vous n'avez rien d'extraordinaire. A première vue, on ne s'extasie pas devant vous. Vous ne frappez pas l'imagination. Quant à votre renommée, elle ne monte pas jusqu'aux jeunes filles, les jeunes filles bien élevées s'entend. Leur innocence du reste

les empêcherait de l'apprécier. Après le mariage, je ne dis pas. Il est probable que votre femme deviendrait folle de vous. Mais avant, pendant que vous faites simplement la cour, vous devez ressembler à tous les soupirants, être 1 égal de tous... Ce n'est donc pas aux jeunes filles qu'il faut vous adresser ; c'est aux veuves.

— Une veuve, fit observer M. de Mérieux, ne me connaîtrait pas davantage, en admettant que je gagne à être connu.

— Pardon. Une veuve, grâce à son expérience, vous devinera... Puis, rien ne vous empêche de vous faire d'abord connaître, apprécier par elle, et de l'amener peu à peu à demander le mariage, pour être certaine de ne pas vous perdre.

Il se leva, fit deux pas, et tournant le dos à la cheminée, sa grande taille un peu rejetée en arrière, ses deux coudes appuyés sur le marbre, bien en face du baron de Mérieux resté sur son fauteuil, il lui dit en le regardant :

— Connaissez-vous une de mes compatriotes, la princesse Sophia Lavisine ?

— Oui, de vue, de nom et de réputation, comme j'avais l'honneur de vous connaître jusqu'ici...

Je l'ai entrevue au Bois, à l'Opéra et parfois dans le monde.

— Comment la trouvez-vous ?

— Mais... laide.

— Cependant sa tête a du caractère. Elle a de beaux yeux qui, du fond de leurs orbites profondes, lancent des lueurs magnétiques.

— J'en conviens. Mais le nez, trop irrégulier, trop fort, épaté plus qu'il ne convient, attire le regard et empêche de les admirer.

— La bouche est des plus jolies avec ses lèvres rouges et ses petites dents blanches, de grosses lèvres retroussées et des dents de louve qui semblent toujours prêtes à mordre, à dévorer quelqu'un.

— C'est tout à fait cela... Une bouche appétissante et pleine d'appétits. Elle doit en avoir beaucoup, en effet... Mais quand il est question de mariage, que vient faire ici ce portrait de la princesse Sophia Lavisine ? Depuis longtemps elle n'est plus une jeune fille et son mari est encore trop jeune pour qu'on puisse espérer qu'elle devienne veuve.

• Orsiloff huma sa cigarette, lança dans l'air une

bouffée de fumée, puis laissa tomber négligemment ces mots :

— Bah ! on ne sait pas ce qui peut arriver. La santé du prince Lavisine est, dit-on, fort ébranlée... Cela se comprend : après dix ans de mariage... Dix ans passés aux côtés d'une femme aimante comme la sienne... Puis le prince a de nombreux ennemis, des ennemis terribles.

— Des ennemis, pourquoi ?

— Parce qu'il n'a jamais cessé de faire une guerre acharnée aux nihilistes, qu'il s'est prononcé ouvertement autrefois contre toutes les mesures de clémence et conseillé au czar Alexandre II les plus grandes rigueurs. On le sait, et sa vie est en danger... Il Ta si bien compris qu'il est venu se réfugier en France... Mais les hommes dont il s'est déclaré l'ennemi, l'ennemi sans pitié, sauront tôt ou tard l'atteindre.

Depuis un instant, la voix du prince Orsiloff, si froide jusque-là, s'était animée, son regard fauve avait plus d'éclat sous ses épais sourcils. M. de Mérieux ne remarqua pas ce changement ; il songeait aux cinquante millions qu'on avait fait briller brusquement à ses yeux; il y songeait si bien qu'il ïie put s'empêcher de dire:

— Laissons les nihilistes de côté et revenons à la question.

— Nous n'avons pas besoin d'y revenir. Nous ne nous en sommes pas écartés un seul instant.

— Comment? Vous pense^que...

— Je pense que la princesse Lavisine, si la destinée voulait qu'elle devînt veuve, hériterait de toute la fortune de son mari , et que cette fortune se monte à cinquante millions.

— Ah!

— Dont la plus grande partie est représentée par d'excellentes valeurs et des immeubles.

— Mais, fit observer M. de Mérieux, la princesse n'hériterait que si elle n'a pas d'enfants.

— Elle n'en a pas.

— Et si le prince n'a pas fait de testament ?

— Il en a fait un, au contraire , en sa faveur. Rien d'étonnant : il l'aime, et elle exerce sur lui le plus grand empire.

A son tour, le baron de Mérieux s'était Jevé et, 4roit devant le prince Orsiloff, à deux pas de lui :

— Alors, dit-il, en prévision du malheur qui .pourrait arriver, d'une mort provoquée par une maladie ou un accident, vous êtes venu me conseil-

1er, si je comprends bien, d'essayer de plaire à la princesse Lavisine, afin de l'épouser un jour?

— C'est tout à fait cela, dit le prince, plus froid que jamais.

— Et, en échange de l'idée que vous m'apportez, vous désirez partager avec moi les cinquante millions qui constitueront la dot de la princesse?

— Précisément. Vous avez compris.

Pendant quelques secondes, le baron de Mérieux garda le silence. On aurait dit qu'un combat se livrait en lui : d'un côté, quelques derniers scrupules, un regain de délicatesse qui l'empêchaient d'accepter la combinaison du prince ; de l'autre, le souvenir de sa situation désespérée et l'appât des cinquante millions. Les millions triomphèrent sans doule de sa conscience, car il dit bientôt :

— C'est une affaire à longue échéance que vous m'offrez. En admettant qu'elle réussisse, une année, plusieurs années peut-être s'écouleront. Le prince, malgré son épuisement et ses ennemis les nihilistes, ne mourra probablement pas tout à coup pour nous être agréable... Mourrait-il, qu'avant de songer à épouser sa veuve, il faudrait laisser écouler le

qe Wew York.

temps légal... Comment pourrais-je vivre jusque-là, et bien vivre, comme il convient lorsqu'on est l'amant d'une femme telle que la princesse Lavisine? Vous avez reconnu vous-même, et je ne vous ai pas contredit, que j'étais ruiné, criblé de dettes, à moitié perdu.

— Eh bien, ne suis-je pas là? répondit tranquillement le prince qui prévoyait sans doute l'objection... Il s'agit d'une affaire qui peut me rapporter vingt-cinq millions. Je trouve juste d'avancer quelques fonds à mon associé et il les peut accepter.

— Quoi ! vous voulez?...

— Sans doute... Vous allez vous mettre, inutilement peut-être, en frais d'assiduité et de séduction. Vous risquez de n'être point aimé au point qu'on vous épouse, et de rester l'amant d'une femme dont le mari met de l'entêtement à ne pas mourir... Je ■dois, de mon côté, courir quelques risques, et pour que l'opération réussisse , que vous conserviez votre prestige d'homme riche, car, en amour, la pauvreté est mal venue, je me ferai un plaisir, si vous le permettez, de payer vos dettes les plust pressées et de vous assurer un revenu suffisant^ jusqu'au mariage.

Comme le baron, la tète baissée, ne répondait pas, le prince Orsiloff ajouta au bout d'un instant :

— Je ne demande pas, du reste, une décision immédiate. Réfléchissez ; l'affaire en vaut la peine. Après-demain , la princesse Lavisine donne un grand bal dans son hôtel du parc Monceau. S'il vous plaît que je vous présente, je suis à vos ordres... Mais, ne l'oubliez pas, votre présence à ce bal voudra dire : Je tente l'entreprise telle que vous me la proposez et j'accepte vos conditions. Si j'épouse, je partage la dot avec vous.

Tout à coup, le baron de Mérieux releva la tête, regarda son tentateur et dit :

— Et si, après avoir épousé, je ne partageais pas?

— Je vous tuerais, dit le prince de sa voix la plus calme.

Puis il salua légèrement et sortit.

Le bal donné par le prince et la princesse Lavisinc à la colonie russe et au Paris mondain jetait, vers minuit, tout son éclat. C'était une confusion de toilettes merveilleuses, un fouillis de soie, de dentelles, d'or, de perles, de diamants et de chair.

La princesse se montrait partout : dans les salons, sur l'escalier, dans la serre, souriant à celui-ci, serrant la main de celle-là, embrassant parfois sur les lèvres, à la mode russe, une jeune fille, sa compatriote et son amie. Elle était bien la femme décrite en quelques mots par le prince Orsiloff et le baron de Méneux: un front carré, bombé, aux pommettes saillantes, aux yeux ardents, profonds, aux lèvres épaisses, au nez aplati, écrasé. Mais ces messieurs avaient négligé d'admirer l'animation, leco-

lori, la vie répandue sur ce visage : si le nez était mal fait, irrégulier, ses larges narines dilatées et toujours frémissantes donnaient à la physionomie une animation singulière, une expression des plus originales; les yeux brillaient d'autant plus vivement qu'ils étaient plus enfoncés dans leur orbite et que les pommettes avaient plus de saillie ; quant aux lèvres, leur épaisseur même les rendait voluptueuses au possible. Puis, cette tète reposait sur un corps à la fois gracieux et solide, où la chair bien distribuée ne venait pas gêner le jeu des muscles, où le sang circulait librement sans arrêt et sans trouble; des hanches développées , une taille pleine et souple, des épaules larges, une poitrine opulente et ferme cependant, une nuque puissante, traversée par une ligne noire de petits cheveux, de poils légers ; bref, un beau corps de bacchante.

Son mari lui reconnaissait-il ces qualités ? L'appréciait-il à sa juste valeur? On pouvait le croire : lorsque, parcourant comme elle les salons pour l'aider à recevoir leurs hôtes, il la rencontrait, sa taille courbée se redressait, son regard éteint s'animait, ses lèvres pâles lui souriaient. Mais elle, au lieu de s'arrêter pour lui parler, disparaissait

aussitôt dans la foule. Elle ne semblait pas trouver dans ces rencontres fortuites le plaisir qu'il éprouvait... Cependant, on affirmait qu'elle l'avait beaucoup aimé... trop aimé sans doute, avec trop d'emportement, et comme il n'était plus à la hauteur de tant d'amour, qu'il n'y pouvait plus répondre activement, elle lui en voulait de s'être arrêté en chemin, lorsqu'elle était encore ardente à continuer la route.

Tout à coup, dans sa promenade à travers les salons, en passant du premier étage au rez-dechaussée, la princesse Lavisine aperçut le prince Orsiloff debout sur la dernière marche de l'escalier, appuyé contre la muraille. Les yeux fixés sur le vestibule où pénétraient d'abord les nouveaux arrivés, il paraissait attendre quelqu'un, et attendre anxieusement, car il ne prenait pas garde aux personnes qui passaient et repassaient devant lui, aux nombreux saluts qu'il recevait. Cependant ces saluts valaient qu'on y répondît : ils lui étaient adressés non seulement par ses compatriotes, mais aussi par des Parisiens bien posés dans le monde, et de grands personnages. Le prince, en effet, était fort estimé à Paris, où il tenait bien

son rang, sans bruit, modestement, ne nuisant à personne. On s'étonnait même de la simplicité de sa vie, quelques personnes se demandaient comment il pouvait dépenser la fortune considérable qu'on lui connaissait: il ne jouait ni à la Bourse, ni aux cartes, il n'avait pas de maîtresse, son train de maison était des plus ordinaires. Faisait-il clone des économies ? Pourquoi et pour qui ? Il n'était point marié et n'avait aucun proche parent.

La princesse, dès qu'elle l'eut reconnu, le rejoignit en lui disant :

— Que faites-vous là, prince, debout, incrusté dans la muraille comme une statue ?

— J'attends quelqu'un, répondit-il.

— Qui donc?

— Le baron de Mérieux que je vous ai demandé la permission de vous présenter.

Les mobiles narines de la princesse Sophia tressaillirent légèrement, mais elle reprit d'une voix calme :

— C'est juste... Je l'avais oublié... Eh bien, il ne vient pas?

— Je ne l'ai pas encore vu.

— Il ne tient peut-être pas à m'être présenté.

— Peut-être. Cependant cela m'étonne. J'aurais parié qu'il serait venu.

— Vous auriez perdu votre pari, voilà tout. Le baron deMérieux que je ne connais pas, mais dont, j'ai entendu beaucoup parler, est trop couru pour perdre son temps dans une fête comme celle-ci... C'est, dit-on, un homme à bonnes fortunes que votre baron ?

— Je n'en sais rien.

— Vous devriez le savoir ; ses aventures ont fait assez de bruit. Plusieurs femmes l'ont aimé, paraît-il, au point de mourir pour lui. C'est assez rare à notre époque, et je me suis quelquefois demandé, en ma qualité de curieuse et d'éternelle chercheuse, quelles qualités il pouvait avoir pour qu'on Faimât jusqu'à... cette extrémité.'

— Demandez-le-lui vous-même, prineesse ; le voici.

Pendant qu'il prononçait ces mots, ses yeux brillaient et un sourire de triomphe éclairait son visage.

— Eh bien, allez à sa rencontre et présentez-le moi. Je vous attends à la même place, dit lapiincesse.

Il obéit, rejoignit M. de Mérieux qui le cherchait aussi des yeux depuis son entrée dans le vestibule, et, sans le saluer, brusquement:

— Venez, dit-il, la princesse vous attend.

Très correct dans sa mise, un gardénia à la boutonnière de son habit noir, le claque sous le bras, souriant, mais un peu pâle à la pensée qu'il allait jouer une grosse partie où son avenir était en jeu, le baron s'avança guidé au milieu de la foule par le prince.

Un instant après, la présentation eut lieu, et comme M. de Mérieux, après s'être incliné respectueusement, relevait la tête, son regard rencontra celui de la princesse fixé sur lui, le fouillant pour ainsi dire.

Il ne baissa pas les yeux et regarda comme on le regardait.

— Vous me trouvez laide, n'est-ce pas? demanda tout à coup la princesse Sophia Lavisine qui, en sa qualité de grande dame, osait tout dire.

— Laide à faire peur, répondit-il.

— Autant que cela ?

— Oui autant que cela, car l'homme qui vous aimerait pourrait en mourir.

— L'homme qui m'aimerait... peut-être... mais il faudrait d'abord m'aimer, c'est le plus difficile... Personne n'y songe.

— Qu'en savez-vous, princesse? Le respect empêche peut-être de vous faire des confidences.

— Bah, le respect ! fit-elle, pendant que ses belles épaules se soulevaient légèrement... Valsezvous?

— Quand on m'invite, répondit-il en souriant.

— Je vous offre cette valse dont j'entends les lointains accords... Donnez-moi votre bras.

Quelques secondes après, ils atteignirent les salons et se mêlèrent aux flots des danseurs.

Il lui avait pris les mains, la taille et la serrait fortement contre lui, l'enlaçait étroitement. Elle le laissait faire, sans essayer de se soustraire à cet enlacement.

Ils tournèrent d'abord, en formant un grand cercle dans le salon, puis ils restèrent à la même place, tournant toujours, mais sur euxmêmes, vite, plus vite, follement. Leurs poitrines se touchaient, leurs genoux se frôlaient, ils se coulaient l'un dans l'autre* lui, conservant tout son sang-froid pour mieux jouer son rôle, se faisant ia-

sensible pour être plus fort ; elle, les narines épanouies, le regard alangui, les nerfs en révolte, subjuguée peut-être par cette froideur même, enivrée par la musique, par les acres senteurs répandues dans l'air, montant des fleurs, des épaules, des poitrines, et songeant vaguement à toutes les amours, à tous les succès de cet homme qui infatigable la faisait toujours tourner, se demandant si tous ses succès, il ne les devait pas à cette vigueur froide qui rétonnait.

Enfin l'orchestre se tut ; ils s'arrêtèrent.

— Où voulez-vous que je vous conduise, princesse? fit-il de sa voix la plus calme.

Elle ne pouvait pas répondre. Elle était hors d'haleine. Sa tête tournait. Enfin elle le quitta brusquement et rejoignit le prince Orsiloff qui après l'avoir suivie dans la salle de danse, la suivait des yeux depuis qu'elle était dans la serre

Le lendemain, le baron de Mérieux recevait un chèque de deux cent mille francs. Le prince Orsiloff, persuadé sans doute que l'affaire dont il avait eu l'idée était excellente, faisait son premier versement.

OF NïW ÏORK.

Après s'être défendue quelque temps par respect d'elle-même, entraînée vers lui, violemment, elle s'était donnée tout entière. Leur liaison durait depuis trois mois. Elle, elle l'aimait éperdument, follement, de toute sa tête, de tous ses nerfs, de tous ses sens. L'amour qu'elle avait autrefois ressenti pour son mari ressemblait si peu à celui-là qu'elle se demandait si vraiment elle avait aimé, si Charles de Mérieux n'était pas son premier amour comme il serait le dernier.

Son cœur était-il pris comme sa tète? Peut-être, car il battait à se rompre lorsque le baron arrivait en retard de quelques instants sur l'heure du rendez-vous. Elle s'était jurée souvent de se faire attendre comme lui, de se faire désirer, d'être co-

REINL" DE BEAUTÉ.

guette, Elle ne pouvait pas. Dès qu'il entrait, déjà vaincue, déjà soumise, elle l'appelait du regard et des lèvres.

Ils se voyaient tous les jours dans le petit hôtel de M. de Mérieux, situé près de l'Arc de Triomphe, dans une rue relativement déserte. Sous le prétexte que sa santé lui ordonnait de beaucoup marcher, elle sortait à pied, après son déjeuner, par tous les temps, vêtue le plus simplement possible pour être moins remarquée, marchant vite etregar dant souvent derrière elle afin de s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Si elle avait le moindre doute à ce sujet, elle prenait une voiture de place, donnait une adresse quelconque et, après une course rapide, certaine que personne ne s'occupait d'elle, rassurée, elle renvoyait sa voiture et se rendait chez M. de Mérieux, Il lui ouvrait lui-même et la conduisait dans le temple ou plutôt sur le théâtre, pour lui jouer sa grande scène d'amour.

La princesse Sophia, rentrée chez elle, vivait très retirée. Elle n'allait plus dans le monde, elle recevait à peine, et son mari, avec qui elle passait toutes ses soirées, pouvait se croire aimé comme autrefois. Il ne se doutait pas que si de fait elle

était là, de pensée, de cœur, elle était bien loin. Ne vivait-elle pas encore avec son amant, tout entière à lui, à lui seul, toute frémissante au souvenir des plaisirs passés, toute frissonnante en songean à ceux du lendemain?

Elle était heureuse ainsi, ce bonheur lui suffisait, elle n'en demandait pas d'autre. Mais lui, le baron de Mérieux, n'y trouvait pas son compte. La combinaison proposée par le prince Orsiloff, l'affaire consentie et entreprise n'avançait pas, traînait sans donner de dividendes ; les cinquante millions tardaient à entrer dans la caisse de l'association. Si encore son associé était venu le voir de temps à autre> pour lui inspirer de la confiance, lui donner du courage, lui dire : « Ça marche, ça marche, les millions apparaissent à l'horizon. Ils accourent. Apprêtons-nous à les bien recevoir. » Mais non, le prince était aussi invisible que les millions promis. Après avoir fait un nouveau versement de fonds, il avait brusquement quitté Paris. Personne ne connaissait le but de son voyage et personne ne s'en inquiétait : il avait habitué depuis longtemps ses amis à le voir disparaître ainsi tout à coup, mystérieusement.^

Livré à lui-même, M. de Mérieux commençait à désespérer. Habitué à mettre de la variété dans ses amours, allait-il donc rester l'amant éternel d'une seule femme, et d'une femme terriblement éprise, passionnée, exigeante? Il ne s'était pas engagé à cela; il voulait bien être l'amant, mais à la condition d'êtrebientôtle mari. La princesse ne se décideraitelle donc jamais à devenir veuve et le prince n'aurait-il pas la délicatesse de mourir?

Le cher homme ne paraissait pas y songer. Il semblait, au contraire, revenir à la santé depuis que sa femme ne voyait plus en lui qu'un ami, un compagnon. Il reprenait des forces, sa pâleur diminuait, son regard éteint s'animait, son corps se redressait : il avait un renouveau. Quant aux nihilistes, ils paraissaient l'avoir absolument oublié : peut-être n'avaient-ils jamais songé à lui, malgré les craintes du prince Orsiloff.

Telle était la situation exacte des différents personnages de cette histoire, le 23 février 187...

La princesse rentra ce jour-là plus tard que de coutume. Elle s'était oubliée chez M. de Mérieux et elle n'avait plus que le temps de s'habiller pour le dîner. Sept heures venaient de sonner.

— Le prince est-il à l'hôtel? demanda-t-elle.

— Oui, madame la princesse, lui répondit sa femme de chambre.

— Chez lui ou au salon?

— Dans son cabinet de travail du rez-dechaussée.

— Bien. Dépêchez-vous de m'habiller. Je ne veux pas le faire attendre.

Aussitôt elle passa dans son cabinet de toilette situé au premier étage.

Comme elle venait d'y entrer, tout à coup, une détonation terrible retentit dans l'hôtel.

On aurait dit qu'il s'écroulait.

Un grand silence avait succédé à ce grand bruit. Les habitants de l'hôtel, maîtres et serviteurs, étaient terrifiés et n'avaient le courage ni de crier,

ni de quitter la place où ils avaient été surpris. On s'attendait sans doute à une nouvelle détonation, à un second ébranlement de tous les murs.

Les premières paroles furent prononcées par la princesse appelant au secours, appelant son mari, appelant ses gens. Elle sortit, en courant, de ses appartements particuliers et s'élança sur le palier du premier étage.

D'abord, personne ne lui répondit, personne n'apparut; puis l'intendant du prince, qui habitait le second, descendit craintivement l'escalier et la rejoignit. En même temps, le maître d'hôtel et trois valets de pied se hasardèrent hors de la salle à manger où ils dressaient le couvert et accoururent tout effarés, demi-morts de frayeur.

— Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé? demandait la princesse.

Tout à coup elle s'écria :

— Le prince, le prince! Mon mari où est-il?... Pourquoi n'est-il pas là?... Il a entendu comme nous... Ah! mon Dieu! c'est du côté de son cabinet, que la détonation... Il lui est arrivé un malheur... Vite, vite, venez avec moi.

Tout en parlant, elle descendait précipitamment

l'escalier, traversait le palier du premier étage et atteignait la porte qui donnait accès dans le cabinet du prince.

Ses gens la suivaient, mais d'un peu loin, comme s'ils ne pouvaient courir aussi vite qu'elle, craintifs, s'attendant à voir l'hôtel s'écrouler sur leurs têtes. L'un d'eux même, sous le prétexte de demander du secours, s'était esquivé.

Elle, courageusement, sans hésiter, ouvrit la porte qui conduisait chez son mari.

Aussitôt, elle recula.

Un nuage de fumée et de vapeur, une odeur acre, s'échappant parla porte ouverte, venaient delà suffoquer. Puis, elle ne pouvait avancer : l'appartement était plongé dans une obscurité profonde.

— De l'air! Ouvrez les fenêtres! cria-t-elle lorsqu'elle put parler. De la lumière!

Et, comme on ne bougeait pas autour d'elle :

— Voulez-vous bien exécuter mes ordres, s'écriat-elle en frappant du pied. Je vous chasse si vous hésitez.

Alors, on songea seulement à lui obéir. On la connaissait dans l'hôtel ; on avait peur de ses colères. Du reste, aux domestiques venaient de se joindre

REINE DE liEAUTÉ.

le suisse, les cochers, les palefreniers, moins effrayés que les autres, parce que du dehors, ils n'avaient pas entendu un bruit aussi terrifiant.

De plusieurs côtés, on apportait des candélabres allumés, des bougeoirs. Les cochers s'étaient armés de leurs lanternes. Mais c'était à qui n'entrerait pas.

La princesse Sophia saisit le candélabre que tenait son intendant et entra. Alors, quelques-uns osèrent la suivre.

Elle s'avançait doucement, pas à pas, le candélabre à la main, regardant autour d'elle

Elle se heurta d'abord contreune chaise renversée, puis contre un amas de livres épars à ses pieds.

Enfin, comme elle levait le candélabre pour mieux voir, pour essayer de se rendre compte, il lui tomba des mains et elle poussa un cri terrible, en se reculant avec horreur.

Ceux qui la suivaient reculèrent d'abord aussi. Mais l'un d'eux, plus courageux que les autres, fit quelques pas et cria :

— Le prince, le prince! Là, là.

On s'approcha, on regarda.

Il fallait savoir qu'on se trouvait chez le prince,

s'attendre à le rencontrer dans cet appartement, à cette place, pour deviner que c'était lai. La tète, le visage n'existaient plus, ou plutôt ils n'avaient plus de forme : c'était un amas hideux d'os et de chair ensanglantés. De la poitrine, par une large ouverture, une sorte de cavité profonde, s'échappaient des flots de sang.

Le cadavre, car ce n'était plus qu'un cadavre, gisait à terre, sur le tapis, à moitié caché sous le bureau renversé et brisé en morceaux.

Dans le cabinet, aucun meuble n'avait été épargné. Partout, on voyait des trous, des déchirures profondes. On aurait dit qu'une grêle déballes était tombée dans ce cabinet, qu'un canon y avait éclaté, qu'une mitrailleuse y avait fait ses ravages.

La princesse, malgré son courage, s'était évanouie. On l'avait emportée dans ses appartements.

Vingt minutes environ s'écoulèrent, puis le commissaire de police du quartier d'Europe arriva.

of New York.

On devait sa visite à la frayeur éprouvée par le domestique qui, des premiers, avait fui l'hôtel. Persuadé que la maison et tout le quartier allaient sauter, il s'était empressé de chercher un refuge au loin. Puis, recouvrant ses esprits, craignant qu'on ne remarquât son absence, il avait voulu la justifier et s'était rendu chez le commissaire du quartier pour lui faire part de la catastrophe.

Celui-ci, sans hésiter, se jeta dans une voiture avec son secrétaire et se fit conduire rue Murillo, où se trouve l'entrée de l'hôtel Lavisine. Il venait au hasard, sans trop savoir ce dont il s'agissait, mais toujours prêt à se rendre sur le théâtre d'un accident pour en prévenir les suites.

Il se croisa sous le vestibule de l'hôtel avec le

docteur II..., le célèbre professeur à l'École de médecine, que la princesse Sophia, sa cliente, s'était empressée de faire demander dès qu'elle avait repris connaissance. Le savant et le magistrat entrèrent aussitôt dans le cabinet de travail où rien n'avait été changé, où le prince était étendu toujours à la même place, sur le tapis ensanglanté.

Le docteur s'approcha, se baissa, sonda du doigt les blessures béantes, écouta le cœur et dit :

— Il est mort depuis une demi-heure, mort foudroyé.

— Une explosion, sans doute? fit le commissaire.

M. H... respira longuement l'air, encore imprégné des vapeurs qui emplissaient la pièce, et reprenant :

— Oui, une explosion produite, je crois, par la dynamite... On respire ici, à pleins poumons l'acide nitrique et l'acide sulfurique, bases de la nitro-glycérine qui sert à composer la dynamite.

— Le prince faisait sans doute quelque expérience chimique, étudiait le produit dangereux dont vous parlez, monsieur?... Il s'est approché du feu, d'une lumière et...

— Non, répliqua le savant praticien en Tinter-

rompant. La dynamite, grâce à sa préparation, à son mélange avec une matière siliceuse , destinée à isoler les molécules du liquide, peut être approchée impunément du feu, jetée même dans le feu sans causer d'accident. . . Elle brûlera lentement sans flamme ni détonation... L'explosion et les effets brisants, qui sont alors considérables et beaucoup plus terribles que ceux de la poudre, ne peuvent être provoqués que par un choc, le choc d'une capsule fulminante, par exemple.

Tout en parlant, le docteur regardait autour de lui, marchait, essayait de se rendre compte des ravages produits dans le cabinet.

Tout à coup, il s'arrêta pour ramasser un objet, qu'il venait de heurter.

Il y jeta un rapide coup d'œil et, le présentant au commissaire de police :

— C'est un éclat de bombe, fit-il. Je ne m'étais pas trompé... La dynamite, contenue dans un réceptacle de fonte, mise en contact avec une capsule, a brisé ses entraves, et les morceaux de la bombe, projetés de divers côtés, ont frappé mortellement le prince, troué, renversé et déchiré tout ce qu'ils rencontraient... Tenez, voici un nouveau mer-

ceau... Un autre s'est incrusté dans ce meuble; on l'y retrouvera.

— Alors, reprit le commissaire, vous supposez, docteur, que le prince examinait une bombe chargée de dynamite, qu'elle s'est échappée de ses mains , a roulé par terre et que le choc a fait partir la capsule fulminante ?

— Ce serait possible, monsieur, mais je ne le crois pas.

— Pourquoi ?

— Parce que le prince Lavisine, que j'avais l'honneur de beaucoup connaître, ne s'occupait ni de bombes, ni de dynamite et qu'il était du reste trop prudent pour avoir chez lui des engins si terribles .

— Il pouvait ignorer que cette bombe fût chargée, fit observer le commissaire. Après le siège, des accidents de ce genre sont arrivés avec des cbus que l'on croyait inoffensifs.

— Soit ! Mais si ce projectile était tombé de ses mains pour rouler par terre, la partie inférieure de son corps aurait été certainement atteinte... Regardez... Les jambes, l'abdomen sont intacts, au contraire... La tête et la poitrine seules ont été frappées.

Il s'arrêta, promena auiour de lui son regard sûr et ajouta :

— Mes remarques, mes réflexions ne me laissent aucun doute sur ce qui s'est passé.

— Que s'est-il passé, monsieur? Je vous demande pardon de vous interroger, mais j'ai cru vous reconnaître pour le savant professeur, M. II..., et l'opinion d'un homme de votre valeur sera précieuse pour moi.

Sans prendre garde au compliment, pénétré de son sujet, l'homme de science reprit :

— Suivant sa coutume, le prince Lavisine travaillait en attendant l'heure du dîner, assis là, devant son bureau, éclairé par cette lampe dont vous voyez les débris par terre... Tout à coup, une bombe est tombée sur le bureau même... Elle a éclaté instantanément et l'a foudroyé.

— Une bombe est tombée, dites-vous?... Vous croyez donc à un crime ?

— Je ne crois à rien, monsieur... Ce n'est pas mon affaire; c'est la vôtre... En ma qualité de médecin, je me borne à constater comment la mort de mon client a pu se produire et je ne tire aucune conséquence.

Le magistrat n'écoutait plus; il s'était approché vivement d'une des fenêtres du cabinet et l'examinait.

Cette fenêtre ou plutôt cette porte-fenêtre ouvrait sur un petit jardinet de quelques mètres qui séparait l'hôtel du parc Monceau. Le magistrat put immédiatement constater que ses deux grandes vitres étaient fendues dans toute leur longueur, sans avoir été atteintes cependant par quelque projectile, par suite seulement d'une vibration violente, d'un ébranlement.

Alors il se dirigea vers la seconde fenêtre, celle qui faisait face exactement au bureau du prince. Une de ses glaces était fendue comme les autres et de la même façon ; mais on remarquait, au milieu,

ilEINE DE BEAUTÉ.

un vaste trou produit sans aucun doute par le passage rapide d'un corps dur, violemment lancé.

Le commissaire de police était désormais fixé; cependant il voulut appuyer son opinion sur celle de l'homme de science dont il avait en ce moment la bonne fortune d'être le collaborateur.

— Monsieur, dit-il en revenant vers lui, je vous serais vraiment obligé de me dire qu'elle pouvait être la grosseur, selon vous, de la bombe qui nous occupe.

Le docteur H... réfléchit, examina les divers morceaux de fonte qu'il avait successivement ramassés et répondit :

— Elle devait avoir à peu près la dimension et la forme d'un œuf d'autruche.

— Je vous remercie. Voudriez-vous maintenant me rendre le service de jeter un coup d'œil sur cette fenêtre ?

Ils s'approchèrent.

— Qu'en dites-vous ? demanda le commissaire, après avoir laissé à M. H... le temps d'examiner.

— Je dis que c'est le trou fait par la bombe. — Elle aurait donc été lancée du dehors ?

— Oui, du petit jardinet qui s'étend sous ces croisées.

Et, jetant un coup d'œil sur le jardin éclairé par un bec de gaz, il ajouta :

— Un homme au bras solide, à la main ferme, peut même avoir lancé ce projectile d'une des allées du parc, sans qu'il ait eu besoin de franchir la grille. Elle n'est éloignée de cette fenêtre quede six mètres à peine.

— En effet.

— On pouvait aussi parfaitement viser... Voyez, les stores ne sont pas baissés et le prince, assis devant son bureau, avait la tête et la poitrine éclairées par la lampe placée devant lui.

— Cependant, fit le commissaire après avoir ouvert une des portes-fenêtres, ce rez-de-chaussée est élevé d'un mètre environ, et la personne placée de l'autre côté de la grille n'était pas au même niveau.

— Elle a pu s'y trouver. Il lui a suffi pour cela de monter sur le petit soubassement en pierre dans lequel la grille est scellée... Si vous ajoutez que cette personne avait le bras levé et qu'elle pouvait être de grande taille, vous arrivez juste à la hauteur

du trou fait dans la vitre par le passage de la bombe.

— Je le reconnais, fit le commissaire.

Il réfléchit un instant et ajouta :

— Le crime est évident. Il ne s'agit plus que de trouver le criminel.

Ces derniers mots déplurent au docteur H... Il avait consenti à mettre sa science, son coup d'œil exercé, sa pénétration au service de celui qui l'en avait prié, mais il n'aimait pas qu'on lui rappelât qu'il s'était, en même temps, occupé de choses de police.

— Je vous quitte, monsieur, dit-il en saluant. Je me rends chez la princesse. Elle peut avoir besoin de mes soins.

Après le départ du docteur, le commissaire s'approcha de son secrétaire, et lui dicta le télégramme suivant :

« Commissaire du quartier d'Europe à préfet de police :

Assassinat du prince Lavisine, sujet russe, dans « son hôtel, rue Murillo. Prière d'envoyer agents « de la sûreté. »

Ce télégramme fut remis à un des gardiens de

la paix que la police municipale dirige immédiatement sur les lieux où un événement grave est survenu. Puis le commissaire de police dicta ce rapport sommaire :

« M' étant transporté rue Murillo où un accident « venait, disait-on, de se produire, j'ai été conduit «à constater qu'il s'agissait d'un crime... Une « bombe chargée de dynamite a été lancée du parc « Monceau dans le cabinet du prince russe Laviez sine. L'effet en a été terrible: le prince est tombé « foudroyé. Je ne puis, en ce moment, donner au- « cun autre détail. Je reste sur les lieux et je pro- « cède aux constatations. »

Le commissaire signa et cette lettre fut confiée à un second gardien de la paix pour être portée, sans retard, au domicile particulier du procureur de la République.

vm of New York.

Ces mesures prises, le commissaire de police s'empressa de continuer son enquête. Elle devait servir de base à l'instruction et guider, dans ses premières recherches, le juge instructeur, que le parquet ne manquerait pas de désigner le lendemain matin.

Procédant par ordre, il voulut compléter ses constatations matérielles, et, dans ce but, il descendit dans le petit jardinet qui précédait l'hôtel.

Malgré un examen attentif et les lanternes sourdes que le gardien de nuit, de service au parc Monceau, avait mises à sa disposition, il ne trouva, ni dans les plates-bandes ni dans l'allée circulaire recouverte de sable fin, aucune trace de pas. Alors il ouvrit une petite porte qui communiquait avec

le parc et examina le terrain, de l'autre côté de la grille, dans le jardin public.

Une pelouse de quelques mètres, partant de l'allée commune, s'étendait devant cette grille. Dans la terre humide, au milieu d'un gazon clair-semé, on apercevait, très distinctement, des empreintes de pieds. On pouvait les suivre jusqu'au petit soubassement qui supportait la grille et sur lequel l'inconnu, au moment de lancer la bombe, avait certainement monté, car la pierre conservait la marque de ses chaussures chargées de terre et de gazon.

Après avoir donné l'ordre de recouvrir ces em preintes avec de la paille et des petites planches, pour qu'on pût les retrouver intactes le lendemain, le commissaire de police rentra dans l'hôtel.

Il allait maintenant passer à cette partie de l'enquête qu'on appelle les informations, c'est-à-dire interroger d'une façon sommaire, sans exiger le serment, les personnes qui pouvaient l'éclairer.

Il fît d'abord appeler les gardiens du parc Monceau. Avaient-ils vu un individu suspect rôder dans les allées, du côté de l'hôtel Lavisine?

Le premier gardien affirma que, vers sept heures

du soir, au moment où, d'après le règlement, on allait fermer les grilles du parc, un homme de grande taille, le collet de son pardessus relevé, était entré tout à coup dans le jardin par l'avenue Ruysdaël et avait tourné brusquement à gauche dans la direction de l'hôtel.

Un autre gardien déclara qu'il venait de fermer la grille qui donne sur la rue Rembrandt lorsqu'un promeneur s'était présenté pour sortir.

— Vous lui avez ouvert? demanda le commissaire de police.

— Non, monsieur, il ne me l'a pas demandé ; il s'est engagé aussitôt dans l'allée circulaire qui longe les maisons et a dû sortir par l'avenue Van-Dyck.

— Ce promeneur était-il de grande taille ?

— Oui, monsieur, d'une taille au-dessus de la moyenne.

En ce moment, trois agents de police, envoyés par le service de la sûreté, vinrent se mettre à la disposition du commissaire. Celui-ci reconnut aussitôt l'un d'eux, un inspecteur principal, et, l'interpellant :

— Vous savez ce dont il s'agit, Corbin ? Vous n'avez rien de particulier à me dire?

— Je vous demande pardon, monsieur. Dans la rue de Coureelles, et dans la rue de Murillo, devant la porte de l'hôtel, se trouvent réunies plusieurs personnes qui prétendent avoir vu rôder près d'ici, un homme qui leur a paru suspect.

— Bien. Faites venir ces personnes.

L'inspecteur obéit et conduisit, quelques instants

après, devant son chef, la marchande de gâteaux et de jouets d'enfants dont la petite boutique est située dans l'avenue Van-Dyck, près de la grille.

Elle avait vu, elle aussi, quelques instants après la détonation, passer devant elle un homme qui semblait fuir et dont le signalement répondait de la façon la plus exacte, aux indications données par les deux gardiens.

A cette femme succéda un conducteur d'omnibus. Il se trouvait sur le seuil du bureau des omnibus, boulevard de Courcelles, n° 98, lorsqu'un homme paraissant très agité et qui se parlait à lui-même à haute voix, tout en marchant, l'avait frôlé sans y prendre garde.

— Cet homme était de grande taille? demanda le commissaire.

— De taille moyenne.

— Vous êtes sûr qu'il n'était pas très grand?

— Très grand, non,.. Grand, oui.

— Il était mis convenablement?

— Oui, c'était un monsieur. Il n'avait pas une trop mauvaise figure.

— Il n'avait donc pas le collet de son pardessus relevé ?

— Non, monsieur le commissaire, puisque j'ai très bien distingué son visage. Je pourrais le reconnaître au besoin.

— Et, après avoir passé devant vous, il a continué son chemin, dans la direction de l'avenue de Wagram, sans doute?

— Non, monsieur, il est revenu tout à coup sur ses pas pour redescendre le boulevard de Courcelles. Il marchait sur le trottoir qui fait face à la grille du parc. Cela me paraissait drôle de le voir gesticuler et je l'ai suivi un instant des yeux.

Une autre déposition vint confirmer la précédente et lui donner plus de force. Ce fut celle du propriétaire de cet établissement, situé rue de Monceau en face de la grille de l'avenue Ruysdaël, et qui est à la fois un débit de tabac, un débit de vins et un café orné de trois billards.

Ce témoin déposa que vers six heures du soir envi ron, un homme d'une cinquantaine d'années, assez grand, mis simplement, mais d'une façon convenable, était venu s'asseoir dans un coin du café. Il paraissait très ému, très agité, et il avait demandé un bitter et de quoi écrire.

— Est-ce qu'il a écrit une lettre? demanda le commissaire.

— Oui, monsieur, et il a envoyé un de mes garçons la porter.

— Où?

— Ici, monsieur, dans cet hôtel.

— Comment ! La lettre était adressée à un des habitants de l'hôtel ?

— Au prince Lavisine lui-même , monsieur . J'ai regardé l'enveloppe avant de permettre à mon garçon de sortir. Je ne voulais pas qu'il s'absentât trop longtemps.

— Et, après avoir fait cette course, votre garçon est immédiatement revenu ?

— Non, il a attendu la réponse quelques minutes. C'était bien inutile: le prince a fait dire : « 11 n'y a pas de réponse ; qu'on me laisse tranquille. »

— On a répété ces paroles à votre client?

— Oui, monsieur le commissaire.

— Est-il resté quelque temps encore chez vous?

— Une bonne demi-heure. Il avait l'air très agité, il parlait tout seul.

— Pourriez-vous dire quelle direction il a prise en sortant ?

— Non, monsieur. J'étais descendu dans ma cave.

— Personne ne Ta vu sortir ?

— Personne. J'ai interrogé mon garçon, la dame de comptoir et plusieurs clients.

— Pendant qu'il était assis dans votre café, vous n'avez été appelé à faire aucune autre remarque ?

— Non, monsieur, je ne crois pas.

— Vous ne vous êtes pas aperçu, par exemple, qu'une de ses poches fût plus grosse que les autres, quelle contînt un objet volumineux, lourd?

— Attendez donc... Oui, il me semble que la poche de son pardessus était toute gonflée... Il y portait souvent la main.

— Vous êtes sûr?

— Oui, monsieur, oui, je suis sûr maintenant.

Après avoir congédié ce témoin, le commissaire ide police parcourut les notes qu'il avait dictées à ison secrétaire pendant chaque interrogatoire.

Elles le confirmèrent dans l'idée que les diverses dépositions recueillies jusqu'alors s'accordaient à merveille. Elles ne différaient que sur deux points : un collet d'habit relevé ou baissé, et une question de taille : pour ceux-ci, l'inconnu était très grand, pour les autres, seulement assez grand... simple affaire d'appréciation. Tout le reste se rapportait au même individu, qu'on pouvait suivre pas à pas depuis son arrivée dans le quartier jusqu'à sa fuite:

Il entre vers six heures dans le café situé à l'entrée de la rue Murillo. Il écrit une lettre, la fait porter au prince Lavisine et attend fiévreusement sa réponse. Cette réponse est défavorable. Son agitation, déjà remarquée, augmente. La colère le prend. Il se décide sans doute à mettre à exécution le projet depuis longtemps formé.

Il quitte le café, prend l'avenue Ruysdaël, entre dans le parc à sept heures moins cinq et passe devant le premier gardien qui le remarque.

C'est l'heure où l'on va fermer les portes, le jardin est désert, personne ne le suit, personne ne le

voit, et il arrive devant cette partie de l'hôtel Lavisine qui donne sur le parc.

Aussitôt il traverse rapidement la petite pelouse qui le sépare du jardinet, monte sur le soubassement du mur, aperçoit le prince assis devant son bureau, le visage éclairé par une lampe. Sans hésiter, il saisit le projectile qu'il portait sur lui et le lance violemment.

Le crime consommé, il prend la fuite, essaye de sortir par la rue Rembrandt, trouve la porte fermée, arrive à l'avenue Van-Dyck, passe devant la marchande de jouets d'enfants, traverse la chaussée dans l'intention sans doute de gagner le faubourg, coudoie le contrôleur d'omnibus, puis, changeant d'itinéraire, pour une raison quelconque, peut-être parce qu'il espère être mieux caché dans l'intérieur de Paris, il gagne le boulevard de Courcelles et disparaît.

Tout cela parut très clair au commissaire de police. Mais quel était cet individu? Quel était le meurtrier? Sa lettre écrite au prince Lavisine permettrait peut-être de résoudre cette question.

— Ne vous a-t-on pas remis, aujourd'hui, vers six heures et demie, pour votre maître, une lettre pressée? demanda le commissaire au suisse de l'hôtel qu'il avait fait appeler.

— Oui, monsieur. Cette lettre avait été apportée par le garçon d'un café voisin.

— A qui l'avez-vous donnée?

— Au valet de chambre du prince.

— Dites-lui de se rendre ici.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis le valet de chambre s'étant présenté, le commissaire lui adressa cette question :

— Avez-vous remis immédiatement à votre maître la lettre que le concierge vous a confiée dans l'après-midi?

— Oui, monsieur, immédiatement.

— Où se trouvait alors le prince?

— Ici, monsieur, dans son cabinet.

— Il a lu cette lettre devant vous ?

— Il Ta parcourue seulement après avoir regardé la signature.

— Et qu'en a-t-il fait ?

— Il Ta froissée dans ses mains et jetée dans une corbeille placée près du bureau, mais que je n'aperçois plus.

— Vous la trouverez sous quelque meuble. Tout a été bouleversé ici.

En effet, bientôt le valet de chambre découvrit, dans un coin du cabinet, la corbeille aplatie, défoncée et en morceaux. Elle ne contenait plus rien, et le commissaire était fort désappointé, lorsque Corbin, l'inspecteur de police, qui cherchait de son côté, lui présenta un papier froissé, trouvé sous le bureau.

— C'est bien la lettre que j'ai remise au prince, affirma le domestique. Je reconnais le papier, du gros papier à lettre.

Dans le cas de flagrant délit, la loi ou les usages donnent aux commissaires de police les pouvoirs

les plus étendus. Aussi M. X... n'hésita -t-il pas à lire cette lettre qui pouvait l'éclairer. Elle était conçue en ces termes :

« Prince,

« Je sors de chez votre huissier. Je l'ai sup- « plié en vain II m'a dit avoir des ordres pré- « cis... C'est demain matin qu'il doit me chasser « de votre maison et vendre mes meubles... Je « vous demande en grâce de m' accorder encore un « délai... Si je ne vous paye pas, ce n'est pas ma « faute, je vous le jure. Depuis quelque temps, je ne « trouve pas à travailler... Mais j'ai fait une inven- « tion superbe qui peut rendre de grands services e à la scienoe et m'enrichir d'un seul coup... Que « voulez-vous que je devienne si vous me jetez « ainsi à la porte ?... Ce n'est pas pour moi que je c vous implore, c'est pour ma fille que j'aime tant... « Je suis capable de tout pour la sauver. .. Monsieur, « monsieur, ayez pitié... Que peuvent vous faire « quelques centaines de francs, à vous qui êtes si ri- « che?... Mais ce n'est pas cela... Vous m'en voulez « parce que je vous ai autrefois menacé... Je ne met nace plus... J'attends votre réponse avec cont fiance... Ne me désespérez pas, ne me poussez

« pas à quelque extrémité.-. Encore une fois, je « vous supplie pour elle,

Page 1