LUI
Elle l'écoutait toute frémissante, son regard brûlant attaché sur lui, la bouche entr'ouyerte, les narines dilatées. Elle aurait voulu lui crier : « Que parles-tu de mourir, toi qui sais si bien aimer , toi l'amant le plus complet qui soit au monde! Que parles-tu aussi de pauvreté, de misère ?N'ai-je pas des millions pour nous deux ? Un dixième de ma fortune te ferait plus riche que tu ne l'as jamais été. Ne peux-tu pas tout accepter de moi ? Tu m'aimes, il n'y a plus de calcul. La passion que nous avons l'un pour l'autre excuse tout, purifie tout. »
Elle n'osait pas dire cela. Elle craignait de le mécontenter, de le blesser, de l'éloigner d'elle. Son refus avait été si net, si précis, si franc, le
jour où elle s'était permis de lui faire ses offres de service ! S'il allait s'indigner d'une offre nouvelle et lui dire: « Va-t'en ! va-t'en ! Je ne veux plus t'entendre. Ta richesse humilie ma pauvreté. Je ne veux plus te voir ! »
Elle tremblait à cette pensée.
Lui, l'enfiévrant de son regard, après l'avoir enfiévrée de sa parole, mais en pleine possession de lui-même, gardait le silence pour mieux l'observer et devinait tout ce qui se passait en elle.
Il reprit au bout d'un instant, d'une voix brusque cette fois :
— Je vous l'ai dit... Cette pensée de suicide, j'y ai renoncé. Pourquoi? Par lâcheté, par crainte peut-être? C'est possible... Je me suis battu en duel dix fois sans la moindre faiblesse. J'ai rencontré souvent des adversaires dangereux. Je risquais ma vie contre eux, et je ne tremblais pas... Eh bien, j'ai hésité, j'ai reculé à l'idée de poser un pistolet sur ma poitrine et de faire feu... Peut-être aussi... je ne veux pas me faire plus timide que je ne le suis, je dois tout dire... Peut-être aussi ai-je pensé à vous, ai-je eu pitié de vous. Je voyais votre désespoir. Je me disais que cette mort vio-
lente, brutale, vous laisserait une terrible impression, gâterait votre vie, torturerait votre pensée, et que nos belles amours devaient avoir un dénouement moins tragique.
— Un dénouement ! s'écria-t-elle. Quel dénouement? Tu admets donc... tu peux admettre...
Il baissa la tète et garda le silence. Elle s'élança vers lui en criant :
— Parle , parle ! Je le veux. Je le veux !
Il la repoussa doucement et d'une voix basse:
— Non, non ! Je ne parlerai pas... Je ne parlerai pas.,. Je n'ose pas... Je t'écrirai... J'allais t' écrire lorsque tu es entrée ici... Ah! pourquoi es-tu venue ?
— Je n'attendrai pas ta lettre, reprit-elle. Je veux que tu me dises tout. Je te supplie de tout me dire.
— Eh bien, soit ! fit-il tout à coup. Il vaut mieux en finir. Je te briserai le cœur, mais tu ne souffriras pas davantage que moi.
— Mon Dieu, de quoi s'agit-il donc ? murmuraelle en se laissant tomber sur un fauteuil, épîorée, les yeux toujours fixés sur lui.
Debout, le dos appuyé contre le marbre de la
cheminée, il se mit à dire timidement, lentement :
— Je vous ai avoué que je m'étais adressé à plusieurs de mes amis dans l'espérance d'obtenir une place, une situation quelconque, et qu'ils m'avaient laissé peu d'espoir... Il y a deux jours, je me suis souvenu d'un de mes parents... Il est riche, très bien posé, reçoit beaucoup et connaît tout Paris... Peut-être, pensais-je, me donnera -t-il un bon conseil... et je n'ai pas craint d'aller lui faire part de mon désastre... Après m' avoir sérieusement écouté, il m'a dit: « Je ne comprends pas, en vérité, mon cher ami, que tu perdes aussi vite courage. Tu es jeune encore, sympathique d'aspect. Au point de vue mondain, on n'a rien à te reprocher ; tu as toujours été des plus corrects. Tu es de bonne noblesse, tu as un titre sérieux, un nom qui a laissé des souvenirs dans l'histoire. Eh bien, il existe en France tout un lot d'héritières qui s'empresseront de t' apporter une dot considérable... Tu es ruiné, marie-toi, c'est le moment. »
— Te marier ! te marier ! s'écria-t-elle en se redressant tout à coup.
— Permettez-moi de continuer, fit-il, très ferme, très grave.
Elle se laissa retomber sur son fauteuil. Il reprit :
— Je me suis indigné comme vous... intérieurement bien entendu, car je ne pouvais pas dire à mon cousin pour quel motif le mariage m'indignait. . . J'ai seulement déclaré que je ne voulais pas me marier. Alors, mon parent est devenu plus persuasif, plus entraînant. « Tu repousses mon idée, faisait-il, parce qu'elle te paraît vague, indéterminée. Je te dis : Tu trouveras cent héritières, et je ne t'en désigne aucune. As-tu donc oublié cette jeune fille que tu as rencontrée chez moi, l'hiver dernier, dans mes soirées du lundi ? Elle est orpheline, libre de disposer de sa main, et elle a cinq millions. Ne te souviens-tu pas de l'impression que tu as produite sur elle? Elle t'aime, j'en suis certain. Je m'y connais... Depuis, elle ne s'est pas mariée, et tu n'aurais, j'en suis sûr, qu'un mot à dire... »
Elle s'élança vers lui, lui prit le bras en criant :
— Est-ce que tu l'as dit ce mot? Est-ce que tu l'as dit ?
A sa question, à son cri, il ne répondit pas. Alors, lui tenant toujours les bras, le regardant bien en face, son visage près du sien, elle répéta :
— Est-ce que tu as dit ce mot qui permettait de te marier? Est-ce que tu as osé le dire?
Il parut encore résister, puis il murmura :
— Oui, je l'ai dit.
— Ah! c'est infâme! s'écria-t-elle en s'éloignant de lui.
Il la rejoignit, et lui saisissant les mains à son tour, sans quelle pût se défendre :
— Infâme ! Pourquoi ? Que t'importe que je me marie? Nous ne pouvons plus vivre ensemble... Notre liaison est finie... Nos belles amours sont mortes.
— Mortes! Pourquoi mortes?
— Je ne puis plus être ton amant... Je n'en ai plus le droit... L'honneur me commande de me séparer de toi.
— Pourquoi ? demanda-t-elle encore.
— Comment! Tu ne comprends pas que ma pauvreté ne me permet pas d'être l'amant d'une femme riche comme toi?... Il y aurait entre nous une trop grande distance... Si notre liaison venait à être soupçonnée, connue... et tout arrive à se savoir, hélas!... on pourrait supposer... Il y a des hommes qui acceptent certaines situations infâmes, flétrissantes... Ah! si on avait de moi une telle idée!,.. On peut l'avoir... On n'admet pas, dans notre monde, que la maîtresse soit riche, que l'amant soit pauvre... Ces inégalités de fortune provoquent de mauvaises pensées... Je ne veux donner aucune prise à la calomnie. Il ne me reste plus que mon honneur, laisse-moi le garder.
Il la quitta, se jeta sur un fauteuil comme accablé, et, avant qu'elle pût parler, d'une voix profondément triste, la tête basse :
— Oui, je me marie... Il le faut... Du moment que je ne me tue pas, je n'ai pas d'autre parti à
prendre. . . Le nom que je porte me crée des devoirs. . . Je n'y songeais pas; on me Ta fait comprendre... Je n'ai pas le droit d'accepter certains emplois, de vivre misérablement, d'inspirer la pitié... Et puis, je ne crains pas de le répéter, j'ai peur de la misère. . . Elle est mauvaise conseillère, elle peut entraîner à commettre des erreurs, des fautes... Elle peut me rapetisser moralement comme elle me rapetisse au point de vue matériel.
Elle voulut protester; il ne lui en laissa pas le temps.
— Le mariage est mon salut... Je me marie par découragement, par nécessité, par devoir, sans amour. . . Est-ce que je pourrais jamais l'aimer? Est-ce que tu ne seras pas toujours entre elle et moi? Est-ce que les souvenirs brûlants de Tannée qui vient de s'écouler me permettront jamais d'aimer une autre femme? Ces souvenirs m'attachent, me rivent à toi pour la vie... Je le sais bien? je le sens bien... A ses côtés, je ne songerai qu'à toi, je ne verrai que toi. .. Ma vie s'écoulera près d'elle, ma pensée, mon cœur, mon âme seront toujours dans cette maison où nous avons été si heureux, et là-bas, là-bas, dans le cher nid que nous ne reverrons plus ensemble.
Il se releva tout à coup, et, marchant dans le salon :
— C'est un martyre, un martyre auquel je me condamne... Martyre de toutes les heures, de tous les instants!... Vivre auprès de celle qu'on n'aime pas, lorsqu'on en aime une autre... Être aimé et ne pas aimer... Rendre malheureux un être qui ne vous a rien fait... Car elle s'apercevra de mon indifférence, de ma froideur à lui rendre ses caresses... Je serai son mari, je ne serai pas sQn amant... Elle sera ma femme et ne sera pas ma maîtresse... Elle est jeune, pourtant, toute jeune; elle est jolie... Oui je m'en suis souvenu... Son amour me touchait autrefois... Je ne songeais pas alors au mariage... Puis, je t'avais rencontrée quelques jours auparavant. Je ne t'aimais pas encore, mais je te désirais ardemment. Pour moi, tu étais la plus séduisante des femmes... Je te l'ai bien prouvé depuis. Ma passion pour toi ne s'est jamais ralentie. Elle est plus ardente peut-être, plus folle qu'au premier jour... Je crois que je t'aurais aimée ainsi jusqu'à la mort!
Il s'était arrêté pour dire ces derniers mots, et il la regardait fixement. Tout à coup, comme si ses
souvenirs lui faisaient oublier toutes ses résolutions, comme pris d'une rage folle, il la rejoignit, l'étreignit dans ses bras, colla son corps contre le sien, chercha et rencontra ses lèvres.
Elle n'eut pas la force de se défendre. Ses nerfs surexcités par cette longue scène, ses désirs refoulés depuis huit jours, sa matérialité, triomphèrent de son amour et de sa fierté blessés. Sans protestation, sans résistance, machinalement, elle redevint sa maîtresse.
Mais, comme maintenant, assis loin d'elle, le corps replié, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, il gardait le silence et semblait se repentir de n'avoir pas su dompter sa passion, elle, délirante, éperdue, s'élança vers lui et tombant à ses genoux ,
— Pourquoi, au lieu de l'épouser, ne m'épousestu pas? s'écria -t- elle.
Enfin, il l'avait conduite où il voulait la conduire. Il avait joué avec tant dé talent, de conviction, d'ardeur, son rôle d'amoureux, qu'il triomphait. La comédie dont il était le principal interprète, bien conçue, bien charpentée, semée de situations émouvantes, arrivait au dénouement prévu de toutes les comédies : le mariage. Et ce mariage, contrairement à tous les usages, on le lui offrait. Ce n'était pas lui qui demandait la main de la personne à marier; c'était la personne elle-même qui faisait toutes les avances.
Pour rester dans son rôle, il simula le plus grand étonnement.
— Vous épouser! répétait-il. Vous épouser!... Y songez-vous ! Vous ne parlez pas sérieusement.
— Très sérieusement. Ce n'est pas la première fois que cette idée me vient.
— C'est une folie. Je ne vous la laisserai pas commettre.
— Quelle folie y a-t-il, mon deuil expiré, à épouser un homme honorable et que j'aime?
— Vous oubliez, ma chère, que vous vous appelez la princesse Lavisine. Vous êtes apparentée aux plus grandes familles, et je suis seulement le baron de Mérieux.
— Eh bien ! Après m'être appelée princesse, je deviendrai baronne. Le titre de baron quand il est ancien, vaut bien celui de prince, de prince russe surtout, qui est trop répandu. Que m'importe, du reste ! Je me parerai de votre nom avec plus d'orgueil que de tout autre titre.
— Malheureusement, continua-t-il, vous n'êtes pas seulement la princesse Sophia Lavisine. Vous avez une fortune considérable. Tout le monde la connaît. Elle monte à plus de cinquante millions.
— Que fait le chiffre ?
— Beaucoup ! En vous épousant, je passerais pour un spéculateur. On dira de moi, qui n'ai
jamais su calculer de ma vie : « Il s'y connaît en bonnes affaires. »
Elle allait lui répondre. Elle n'osa pas. Elle craignit de le blesser. Mais il l'avait comprise, et il reprit :
— Oui, je sais. Je devine ce que vous voulez me dire. Aucune de vos pensées ne m'échappe. Vous vous étonnez de mes scrupules vis-à-vis de vous, lorsque je songe à épouser une héritière de cinq millions. C'est cela, n'est-ce pas
Elle garda le silence.
— Eh bien, permettez-moi de vous faire observer que ce mariage n'aurait aucun rapport avec celui que vous me proposez. La jeune fille en question appartient à une famille honorable, mais seulement honorable, sans passé, sans alliance. Sa fortune a été gagnée dans les affaires par un père intelligent, voilà tout. Elle m'apportera une dot, soit ! Mais je lui apporte, moi, un nom, un titre, une situation excellente. Je lui ouvre les meilleurs salons de Paris. Elle peut être reçue partout, en plus haut lieu. Entre nous, il y a simplement échange d'apports. Ma dot, toute morale, vaut bien la sienne, qui n'est que matérielle. Elle fera une
aussi bonne affaire que moi ; le monde le comprendra et approuvera.
Elle se rapprocha de lui, et lui prenant les mains, qu'elle serra violemment :
— Alors, dit-elle, tu ne veux pas ?
— Je ne peux pas* dit-il.
— Et tu vas l'épouser! s'écria-t-elle la voix vibrante, l'œil ardent.
Le moment du coup de théâtre était venu. Il ferma les yeux, comme s'il ne pouvait supporter son regard, et, tombant sur un fauteuil :
— Non, je ne l'épouserai pas... Je ne puis plus, je ne puis plus... après ce que tu viens de dire, après ce que tu viens de faire... Je n'ai jamais douté de ton amour ; mais, je ne le croyais pas si grand, si profond, si vrai, si généreux... Tu m'aimes au point de me sacrifier ton nom, ta haute situation... au point de vouloir partager avec moi toutes tes richesses... Et je t'abandonnerais, je te quitterais, je consentirais à perdre un amour comme le tien ! Non ! non!... Il fait mon orgueil, il fait ma joie... Je consens à tout pour le conserver... A toutes les privations, à toutes les humilia" tions, à toutes les souffrances matérielles et mora-
les... Tu entends! tu entends! Rien n'est changé. Nous retournerons là-bas ou bien nous vivrons ici, comme tu voudras. Oublie tout ce que j'ai dit,.. Je suis à toi pour la vie... Ton amour a vaincu tous mes scrupules, toutes mes fiertés.
Elle l'avait écouté avidement, son regard perdu dans le sien, sa bouche tout près de sa bouche. Lorsqu'il eut fini de parler, ellel'étreignit de toutes ses forces et se perdit dans lui. Elle ne pouvait pas prononcer un mot ; son bonheur l'étouffait; sa joie la rendait folle.
Lui, il souriait, en disant : « Dans quelque temps elle aura peur de me perdre, et voudra m'attacher pour toujours. L'idée du mariage est entrée dans sa tête de moscovite opiniâtre, de femme exaltée, et cette idée n'en sortira pas. C'est maintenant l'affaire de quelques semaines. »
LYI
Cependant, au point où en étaient les choses, le baron de Mérieux comprit qu'il devait empêcher la princesse Lavisine de s'endormir dans son bonheur et dans une douce quiétude. Il sentit aussi que, par suite de l'attitude qu'elle avait prise, de ses refus calculés, il devait paraître persister dans sa résistance et n'agir qu'indirectement.
Rien ne lui était plus facile ; la jeune fille dont il avait parlé n'était pas un être imaginaire. Il existait, en effet dans la Chaussée d'Antin une héritière de cinq millions, assez jolie personne, qui s'était éprise de lui à la suite de quelques coquetteries et de plusieurs valses. Ce léger affolement de jeune fille excentrique, ce caprice de fille riche, seraient-ils allés jusqu'au mariage? C'était douteux. Mais on
pouvait le supposer, et Charles de Mérieux s'arrangea de telle façon que bientôt on le supposa. Vers la fin de décembre, le bruit se répandit, en effet, qu'il allait épouser Mlle X... et quelques journaux avides d'indiscrétions , habilement provoquées, s'empressèrent de propager ce bruit.
Il arriva bientôt jusqu'à la princesse Sophia Lavisine, qui, naturellement, s'inquiéta, puis s'alarma. Charles de Mérieux n'avait-il donc pas renoncé à ses projets? Essayait-il de tromper sa vigilance, et allait-il brusquement lui annoncer une rupture prochaine?
Elle voulut connaître celle dont il était question, parvint à la rencontrer chez une modiste à la mode, la trouva jolie, bizarre, bien faite, et à l'inquiétude vint se joindre la jalousie.
Très en dehors, de nature exhubérante, incapable de dissimulation, elle ne pouvait tarder à manifester ses craintes à M. de Mérieux.
Il se défendit, affirma que depuis longtemps il ne s'occupait plus de Mlle X..., que les journalistes, les chroniqueurs, étaient en retard et présentaient pour un fait nouveau une nouvelle de l'an passé. Il accusa mêuie son parent, qui persistait dans son
idée et voulait le marier à toute force, d'entretenir ces bruits pour lui forcer la main.
— Alors tu le jures, tu ne penses plus à elle? demanda la princesse.
— Je t'affirme que je ne pense plus qu'à toi, répondit-il.
Elle eut peur cependant. Pourquoi n'avait-t-il pas insisté pour passer l'hiver à Vaucotte, comme c'était d'abord convenu ? Il donnait comme raison la nécessité de s'occuper de ses affaires, de chercher une place. Mais ses recherches le tenaient dans le jour éloigné d'elle, et paraissaient le préoccuper le soir. Il ne lui appartenait plus comme autrefois. Il continuait à l'aimer, elle ne pouvait en douter, mais par intermittences. La série des jours heureux était interrompue. Et cette place, s'il allait ne pas la trouver! Si, malgré ses résolutions, las de sa pauvreté, il finissait par céder aux sollicitations de sa famille! Si, dans un moment de faiblesse, il se laissait conduire chez cette riche héritière qui aurait sur elle l'avantage du fruit nouveau, de la primeur, de la fleur fraîchement éclose!
Alors, inquiète, jalouse, elle revint à ses projets de mariage. Elle voulait décidément se l'attacher
par des liens indissolubles, et, suivant l'expression dont s'était servi autrefois le prince Orsiloff, mettre en cage l'oiseau rare qu'elle avait rencontré.
Lorsque deux personnes poursuivent le même but, quelles sont décidées à l'atteindre, que le succès ne dépend que d'elles, le résultat n'est pas douteux. Le baron de Mérieux, sollicité de se marier, fit cle nouvelles difficultés, se récria, se défendit, et, enfin, touché par les supplications de sa maîtresse, vaincu par ses larmes, consentit à ce qu'elle voulait.
Paris, quand il apprit ces projets de mariage, s'étonna. Mais ses étonnements ne sont pas de longue durée: vingt-quatre heures après, il s'étonnait d'rutre chose.
Dans sa folie, et pour qu'elle fût complète, la princesse avait songé d'abord à se marier sous le régime de la communauté. Elle voulait tout partager avec celui qu'elle aimait, mettre en commun sa vie et sa fortune. Il s'y refusa et exigea la sépatation de biens; ce qui permit à ses amis, adroitement renseignés sur ces détails, de vanter son .complet désintéressement. Ne savait-il pas que la
séparation de biens, si elle conserve à la femme l'administration libre de ses revenus, l'entière administration de sa fortune, lui permet d'en disposer en faveur de son mari et de lui faire toute donation qu'il lui plaira? Grâce à l'empire qu'il exerçait sur l'esprit de la princesse, ces donations, ne pourraitil pas les provoquer en temps opportun ? N'imposerait-il pas toujours sa volonté à cette femme que sa passion pour lui faisait son esclave, sa chose?
Le 10 mars 187..., un an et quelques jours après la mort du prince Lavisine, le mariage de sa veuve et du baron de Mérieux fut célébré dans l'église Saint-Augustin. Ce fut une très belle cérémonie, que Paris se rappelle encore.
Le prince Orsiloff y assistait. Il s'empressa d'aller féliciter les mariés dans la sacristie, et, prenant à part le baron de Mérieux, il lui dit à voix basse:
— Je serai à cinq heures chez vous, dans l'hôtel où vous m'avez reçu lorsque vous étiez garçon.
E n sortant de Saint- Augustin , le baron de Mérieux se rendit à l'hôtel Lavisine, devenu maintenant sa demeure. Dans les grands salons du rez-de-chaussée, il aida la princesse à recevoir les nombreux amis qui vinrent, suivant l'usage, les complimenter. Puis , dans l'après-midi, lorsque les visites eurent cessé, il s'esquiva pour regagner sa demeure de garçon, le petit hôtel dont il n'avait pu encore se défaire.
A cinq heures, le prince Orsiloff se présenta. Charles de Mérieux le reçut dans le salon où, dixhuit mois auparavant, ils avaient eu leur premier entretien.
Toujours très grave, très froid, le prince, sans tendre la main au maître de la maison, entra, incli-
na sa haute taille et vint s'asseoir dans le fauteuil qu'il avait précédemment occupé.
— Eh bien, dit-il, lorsqu'il fut installé, tout a marché comme je l'avais prévu. Mais, pour réussir aussi vite, vous avez dû déployer une grande habileté, et j'ai tenu à vous adresser mes compliments.
— Je les accepte, fit le baron en souriant, et j'avoue que je les mérite.
— Je m'en doute. Cependant vous me paraissez en parfaite santé, plus jeune que jamais, et vous ne pouvez pas regretter des efforts suivis d'un si grand succès.
Comme Charles de Mérieux ne répondait pas, le prince reprit après avoir allumé une cigarette :
— Serait-ce indiscret de vous demander maintenant où vous comptez passer la fin de votre hiver?
— En Italie. Nous partons ce soir même. La princesse n'ouvrira ses salons que l'année prochaine.
— Combien de temps croyez-vous être absent?
— Trois mois environ. Si vous voulez bien m'attend re j usq ue-là J'aurai le plaisir de vous remettre,
à mon retour, les sommes importantes que vous avez eu l'obligeance de m'avaneer.
— Très bien. J'attendrai.
Il se leva, jeta sa cigarette au feu et, debout, adossé à la cheminée, laissa tomber ces mots:
— Et le reste, quand me le remettrez-vous?
— Le reste ? répéta le baron, qui pâlit légèrement.
— Oui, la moitié du capital qui vous appartient aujourd'hui. La moitié de la fortune que je vous ai fait gagner. En un mot, les vingt-cinq millions.
— Les vingt-cinq millions, balbutia Charles de Mérieux.
— Sans doute. Avez-vous donc oublié les conventions faites entre nous, ici, dans ce salon, à la même place, à la même heure, il y a dix-huit
mois?
— Non, je n'ai pas oublié, mais...
— Quoi ?
— Ces millions ne m'appartiennent pas. Je me suis marié sous le régime de la séparation de biens.
— Cela ne me regarde pas, fit le prince d'un ton sec. Vous vous arrangerez de façon à tenir vos
engagements... Songeriez-vous à vous y soustraire?
— Non. Mais la fortune de la princesse n'est pas liquide. Elle se compose surtout de propriétés en Russie.
— On peut les vendre. Je les connais.
— D'immeubles à Paris, ajouta le baron.
— A défaut d'acquéreurs immédiats, le Crédit foncier et la Banque hypothécaire feront un prêt.
— Vous conviendrez que ces opérations demandent un certain temps.
— J'en conviens, et je vous donnerai le temps nécessaire.
— Puis, je ne saurais demander ces sommes considérables, exiger de tels sacrifices, sans quelque prétexte.
— Vous en trouverez. C'est votre affaire... Du reste, permettez-moi de vous le dire et ne vous blessez pas de mes paroles : la femme qui a été assez folle, dans sa situation, pour épouser un homme dans la position où vous êtes, donnera sans hésiter, sans y prendre garde, toutes les signatures
que vous lui demanderez, fera toutes les extravagances que son état comporte.
— Vous êtes sévère pour elle et pour moi.
— Je suis vrai. Aussi ne s'agit-il plus que de fixer les dates des échéances... Les voici : dans trois mois, vous me remettrez comme vous en aviez l'intention, les cinq cent mille francs que je vous ai avancés. Au mois d'octobre suivant, je désire toucher dix millions. Un an après, les quinze derniers millions. Nous serons quittes alors, et vous n'entendrez plus jamais parler de moi. Mais, si vous mettez le moindre retard dans ces différents payements, je vous préviens que je serai impitoyable.
— Comment l'entendez-vous ?
— Oh! de toutes les façons. Poussez les choses à l'extrême. Vous serez encore au-dessous de la réalité.
Sans ajouter un mot, le prince Orsiloff prit son chapeau, déposé sur un meuble, salua et sortit.
Vers la même époque, sir Hanley-Gardiner et Mlle Bérard arrivaient à Nouméa. Quant au condamné Jean Bérard, il était seulement à la veille de
REINE DE DEAUTÉ.
quitter les casemates de l'île de Ré, où le convoi de forçats dont il faisait partie avait été retenu jusquelà pour se compléter.
0F Ifew York
L'épisode qui fait suite à Reine de Beauté, et qui complète ce récit, a pour titre ; LA PRINCESSE S 0 PHI A
Paris.— Soc. d'imp. PAUL DUPONT, 41, rue J.-J .-liousseau.