EXPLICATION
Les pages suivantes se trouvent dans l'original allemand en tète, des Mémoires de M. de Schnabelewopski , et portent la date du 17 octobre 1833; elles expliquent pourquoi les travaux littéraires de l'auteur ont subi tant d'interruptions par les exigences politiques du jour.
« Compère , je vous conseille de ne pas me faire peindre un ange d'or sur votre enseigne, mais bien plutôt un lion rouge; j'y suis habitué, et vous verrez que si je vous peins un ange d'or, il aura tout de même l'air d'un lion rouge. »
Je rapporte ici ces paroles d'un confrère artiste, parce qu'elles répondent d'avance et avec une entière franchise aux reproches qu'en pourrait s'aviser de faire ? cet ouvrage. Pour que tout soit dit , je ferai remarquer que ce livre a été composé pendant l'été et l'automne de 1831, époque où je travaillais préférablement aux cartons d'un futur lion rouge. Tout alors était rugissement et colère dans moi comme autour de moi.
Ne suis-je pas devenu bien modeste, aujourd'hui?
Vous pouvez vous y fier, la modestie des gens a toujours d'excellentes raisons. Le bon Dieu a, d'ordinaire, beaucoup facilité aux siens la pratique de la modestie et autres vertus semblables. Il est , par exemple, facile de pardonner à ses ennemis quand , par hasard , on n'a pas assez d'esprit pour leur pouvoir nuire, de même qu'il est trè^-facile, aussi, de ne pas séduire de femmes quand le ciel vous a gratifié d'un nez par trop ignoble.
Les saints de toutes les couleurs vont se mettre encore à soupirer profondément à propos de mainte parole de ce livre...; mais ils n'en seront pas plus avancés pour cela. Une seconde génération, qui s'avance, a compris que mes paroles et mes chants étaient l'émanation d'une joyeuse et printanière idée, qui est au moins aussi respectable, si elle n'est pas meilleure, que cette idée triste et grise du mercredi des Cendres, qui a étouffé lugubrement les fleurs dans notre belle Europe, qu'elle a peuplée de spectres et de tartufes. Là où j'ai frondé jadis avec des traits légers, on conduit aujourd'hui une guerre ouverte et sérieuse; je ne suis même plus dans les premiers rangs.
Dieu merci ! la révolution de Juillet a délié les langues qui avaient semblé muettes pendant si longtemps, et même comme tous ces gens réveillés en sursaut voulurent révéler tout d'une fois ce qu'ils avaient tu jusqu'alors, il en résulta un mélange de cris à m'assourdir les oreilles d'une façon assez désagréable. J'eus plus d'une fois envie de résigner tout à fait mon office de i 21.
tribun; mais cela n est pas aussi aisé que de se démettre d'une place de conseiller d'État intime, quoique la dernière rapporte davantage que les plus hauts emplois du tribunal public. Les bonnes gens croient que nos actions et nos œuvres sont choses à volonté, que dans le magasin aux idées nouvelles , nous en avons tiré une pour laquelle nous avons décidé de parler, d'agir, de combattre et de souffrir de parti pris, comme ferait, par exemple , un philologue qui choisirait un auteur classique, au commentaire duquel il consacrerait toute sa vie... Non, certes, nous ne prenons pas l'idée, mais c'est elle qui nous saisit, nous mène en esclaves, et nous pousse à coups de fouet dans l'arène, où il nous faut combattre pour elle comme des gladiateurs violentés. Il en est ainsi de tout "éritable tribunat ou apostolat. C'était une douloureuse confession , quand Amos dit au roi Amazia : — Je ne suis ni prophète ni fils de prophète, mais seulement un vacher qui cueille des mûrs; mais le Seigneur m'a retiré de mon troupeau et m'a dit : Va et prophétise. Ce fut une douloureuse confession , quand le pauvre moine qui parut, accusé, devant l'empereur et tout l'empire à Worms, déclara impossible foute rétractation de sa doctrine, malgré la profonde humilité de son cœur, et termina par ces mois : — Je suis entre vos mains , je ne puis rien davantage ; que Dieu me soit en aide! Amen !
Si vous connaissiez cette sainte violence , vous cesseriez de nous insulter, de nous calomnier, de nous diftà-
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mer... En vérité, nous ne sommes point les maîtres, mais bien les serviteurs de la parole. Ce fut une douloureuse confession, quand Maximilien Robespierre dit: — Je suis esclave de la liberté.
Et moi aussi, je veux faire aujourd'hui une confession. Ce ne fut pas un vain caprice de mon cœur qui me fit quitter tout ce qui m'était cher, ce qui me charmait et me souriait dans la patrie. Là, plus d'un être m'aimait...; par exemple, ma mère... Et pourtant , je partis, sans savoir pourquoi, je partis parce qu'il ie fallait. Plus tard, je me sentis l'âme bien fatiguée: j'avais tant fait le métier de prophète avant les journées de juillet, que le feu intérieur m'avait presque consumé; mon cœur était, par les paroles puissantes qui s'en étaient arrachées, aussi épuisé que le ventre d'une femme qui vient d'être délivrée.
Je me mis à réfléchir que vous n'aviez plus besoin de moi ; que je peux à la fin vivre pour moi, aussi, composer de belles poésies, des comédies et des nouvelles, de tendres et amusants jeux d'esprit qui se sont amassés dans la boîte de mon cerveau , et que je peux retourner paisible dans le pays de la poésie , ou jadis j'avais vécu si heureux.
Et puis, je n'aurais pu choisir un endroit où je fusse mieux pour mettre à exécution ce projet. C'était dans une petite campagne , tout au bord de la mer, près du Havre-de-Grâce . en Normandie. Vue admirable sur la grande mer du Nord, aspect éternellement changeant
et simple tout à la fois; aujourd'hui, la tempête furieuse , demain, le calme caressant; et dans le ciel audessus, les blanches caravanes de nuages, gigantesques et merveilleuses, comme si c'étaient les ombres de ces Normands qui promenaient jadis sur ces eaux, leur vie audacieuse. Sous ma fenêtre s'épai/ouissaient les plantes et les fleurs les plus aimables, des roses qui me regardaient d'un air amoureux , de rouges œillets aux parfums modestes et suppliants, et des lauriers qui montaient le long du mur jusqu'à moi, et faisaient presque irruption dans ma chambre, comme une gloire qui nous poursuit. Oui, jadis je courais, consumé d'amour, après Daphné; c'est aujourd'hui Daphné qui court après moi, comme une prostituée, et se glisse dans ma chambre à coucher. Ce que je désirais jadis m'est importun maintenant; je voudrais vivre en repos, et souhaiterais de bon cœur qu'aucun homme ne parlât de moi. Et je voulais composer de paisibles chants, et seulement pour moi, ou tout au plus pour les relire à quelque rossignol caché. Cela me réussit d'abord; mon âme fut de nouveau bercée par l'esprit de poésie. De nobles formes bien connues et des images dorées commençaient à poindre dans ma mémoire; je me trouvais aussi rêveur, aussi enivré de visions, aussi enchanté qu'autrefois, et n'avais plus qu'à griffonner tranquillement sur le papier ce que je venais de sentir et de penser : je commençais. Or, chacun sait qui;, dans une pareille disposition, on ne peut toujours demeurer calme dar.s sa chambre r
et qu'on se met souvent à courir la campagne , le cœur gonflé d'enthousiasme e't les joues brûlantes, sans se soucier de sentier ni de chemin. C'est ce qui m' arriva; et, sans savoir comment, je me trouvai tout d'un coup sur la grande route du Havre, et, devant moi passaient, hautes et lentes, plusieurs grandes voitures de paysans, chargées de toutes sortes de misérables coffres, de caisses, d'ustensiles à vieilles formes franques, de femmes et d'enfants. Des hommes marchaient auprès, et ma surprise ne fut pas médiocre, quand je les entendis parler... Ils parlaient allemand, dans le dialecte souabe. Je compris tout de suite que c'étaient des émigrants; et, quand je les considérai plus attentivement, un sentiment soudain me parcourut, tel que je ne l'avais jamais éprouvé de ma vie : tout mon Gang reflua violemment au cœur et frappa la poitrine, comme s'il lui fallait sortir de mon sein, et sortir le plus promptement possible; mon haleine s'arrêta. Oui, c'était la patrie ellemême qui me rencontrait sur ce chemin; sur ces chariots était assise la blonde Allemagne , avec ses yeux bleu foncé, ses figures confiantes trop réfléchies; et, dans le coin de la bouche, cette déplorable simplicité bornée qui, jadis, m'avait si fort ennuyé et chagriné, mais qui m'affectait en ce moment d'une façon mélancolique : car si j'avais autrefois, dans les beaux jours de la jeunesse, souvent persiflé avec humeur les sottises et les philistineries nationales, si j'avais eu à vider maintes fois avec la pairie heureuse et engourdie comme ur.
bourgmestre ei lente comme un limaçon, quelque petite querelle domestique, ainsi que cela peut arriver dans les grandes familles, tout souvenir de cette nature se trouva éteint dans mon âme quand je vis la patrie dans l'infortune, à Pétranger, en exil. Ses défauts même me devinrent chers et précieux en un instant; j'étais réconcilié avec ses habitudes mesquines, et je lui pressai la main, je pressai la main de ces émigrants allemands , comme si je donnais à la patrie la poignée de main d'un traité d'amitié renouvelée, et nous parlâmes allemand. Ces hommes aussi étaient bien contents d'entendre les sons de leur pays sur une grande route étrangère; les ombres soucieuses qui couvraient leurs figures s'évanouirent : un peu plus ils auraient souri. Les femmes aussi, parmi lesquelles il en était plusieurs de très-jolies, me crièrent du haut des voitures leur sentimental Dieu te salue! et les petits garçons me saluèrent poliment et en rougissant, et les tout petits enfants m'envoyèrent des vagissements d'amitié de leurs petites bouches sans dents. — Et pourquoi avez-vous quitté l'Allemagne? demandai-je à ces pauvres gens. — Le pays est bon, et nous aurions bien aimé à y rester, me répondaient-ils, mais nous n'avons pu endurer cela plus longtemps.
Non! Je ne suis point de ces démagogues qui ne cherchent qu'à exciter les passions, et je ne veux point rapporter tout ce que, sur la route du Havre, sous la voûte du ciel , j'ai entendu raconter des énormités des nobles et très-sérénissimes oppresseurs de notre
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patrie; encore, la grandeur de la plainte n'était pas dans les paroles, mais dans le ton simple et droit avec lequel elles étaient dites ou plutôt soupirées. Ces pauvres gens n'étaient pas non plus, eux, des démagogues; le refrain final de chacune de ces plaintes était toujours : « Que devions-nous faire? Fallait-il faire une révolution?»
Je le jure par tous les dieux du ciel et de la terre : la dixième partie de ce que ces gens ont enduré en Allemagne eût amené en France trente-six révolutions , et coûté à trente-six rois la couronne avec la tête.
— Et pourtant nous aurions supporté tout cela, et nous ne serions pas partis, dit un Souabe octogénaire ; mais nous l'avons, fait à cause des enfants. Ils ne sont pas encore si fort accoutumés à l'Allemagne, eux, et peut-être pourront-ils devenir heureux à l'étranger : mais certainement ils auront aussi bien des choses à supporter en Afrique.
Ces pauvres gens allaient à Alger, où on leur avait promis, à des conditions favorables, une certaine quantité de terrain pour s'y établir. — Le pays doit être bon, disaient-ils; mais il y a, nous a-t-on dit, beaucoup de serpents venimeux qui peuvent faire bien du mal, et Ton a beaucoup à souffrir des singes qui volent les fruits dans les champs, ou enlèvent les enfants et les emmènent dans les bois. C'est cruel ; mais chez nous le bailli est venimeux aussi, quand on ne paie pas l'impôt ; et les champs sont bien plus ruinés encore par le gibier et par la chasse , et puis on prend nos enfants pour les
mettre dans les soldats. — Que devions-nous faire? Fallait-il faire une révolution?
Pour l'honneur de l'humanité, je dois parler ici de la sympathie qui, au dire de ces émigrants, les accueillait par toute la France, à chaque station de leur douloureux trajet. Les Français ne sont pas seulement le peuple le plus spirituel , mais encore le plus charitable. Les plus pauvres même tâchaient de montrer à ces malheureux étrangers quelque amitié, les aidaient activement à charger et décharger les voitures, leur prêtaient les chaudrons de cuivre pour la cuisine , fendaient le bois avec eux, portaient de l'eau et prenaient leur part du blanchissage. J'ai vu de mes propres yeux une mendiante française donner à un pauvre petit Souabe un morceau de son pain, ce dont je vins la remercier cordialement. Il faut encore remarquer que les Français ne tonnaissent que la misère matérielle de ces gens : ils ne peuvent pas comprendre pourquoi ces Allemands ont quitté leur patrie. Car, lorsque les vexations des hauts et puissants seigneurs deviennent tout à faî* insupportables aux Français , ou que ceux-ci les trouvent seulement trop incommodes, il ne leur prend cependant pas l'idée de s'enfuir pour cela: ils préfèrent bien plutôt donner des passe-ports à leurs oppresseurs : ils les jettent à la porte du pays où ils demeurent eux-mêmes fort agréablement; en un mot, ils font une révolution.
Pour moi, il me resta de cette rencontre un profond chagrin, une humeur noire, et dan» le c«ur, un décou-
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ragement de plomb dont je ne pourrais jamais donaer l'idée avec des paroles. Moi , qui tout à l'heure chancelais d'hresse arrogante comme un vainqueur, je revenais maintenant abattu et bien malade , comme un homme brisé. En vérité , ce n'était pas l'effet d'un patriotisme subitement réveillé; je sentais que c'était quelque chose de plus noble, de meilleur. D'ailleurs, tout ce qui porte le nom de patriotisme m'est pénible depuis longtemps. Oui, j'ai pu même jadis prendre en dégoût la chose elle-même , quand je vis la mascarade de ces noirs imbéciles qui ont fait du patriotisme leur métier régulier et ordinaire, se sont accoutrés d'un costume assorti au métier, se sont réellement partagés en maîtres, compagnons et en apprentis, et avaient leur salut et leurs signes de passe, avec lesquels ils s'en allaient s'escrimer dans le pays. Je dis s'escrimer, dans le sens le plus canaille de nos patriotes teutomanes; car la véritable et noble escrime , avec le glaive , n'a jamais fait partie des us et coutumes de ce corps de métier. Leur père Jahn , Jahn , le père de la maîtrise , fut, comme chacun sait, aussi lâche qu'absurde pendant la guerre avec la France. Ainsi que le maître, la plupart des compagnons n'étaient que des espèces vulgaires, des hypocrites mal léchés, dont la grossièreté n'était pas même de bon aloi. Ils savaient fort bien que la simplicité allemande considère encore aujourd'hui la rudesse comme un indice de courage et de loyauté, quoiqu'un regard jeté dans nos maisons de correction
pût suffire à démontrer que des gredins sont rudes aussi. de même que beaucoup de lâches. En France, le courage est civilisé et poli, et la loyauté porte des gants et vous tire le chapeau. En France, le patriotisme consiste dans l'amour pour le pays natal, parce qu'il est en même temps la patrie de la civilisation et des progrès de l'humanité. Le susdit patriotisme allemand consistait, au contraire, dans la haine contre la France, dans la haine contre la civilisation et le libéralisme. N'est-ce pas . que je ne suis pas un patriote, moi qui loue la France?
Il y a quelque chose de particulier dans le patriotisme, dans le véritable amour de la patrie. On peut aimer son pays, et ne s'en être jamais aperçu, même à l'âge de quatre-vingts ans ; mais il faut pour cela n'avoir jamais quitté son foyer. Ce n'est que dans l'hiver qu'on reconnaît la nature du printemps; et c'est derrière le poêle qu'on trouve les meilleures chansons de mai. L'amour de la liberté est une fleur qui naît en prison, et c'est là qu'on sent le prix de la liberté. Ainsi, l'amour de la patrie allemande commence aux frontières d'Allemagne, surtout à la vue de l'infortune allemande sur une terre étrangère. J'ai devant moi, en ce moment, un livre qui contient les lettres d'une amie qui est morte ; et je fub tout ému en lisant hier le passage suivant, où elle décrit l'impression que lui fit l'aspect de ses compatriotes à l'étranger pendant la guerre de 1813.
a J'ai versé toute la nuit d'amères larmes d'attendris-
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sèment et de douleur! Oh! je n'avais jamais su que j'aimais autant mon pays ! C'est comme celui auquel la physiologie n'a pas appris à connaître le prix de son sang : si on lui en tire, l'homme tombe. »
C'est bien cela. L'Allemagne, c'est nous-mêmes. Et c'est pour cela que je me sentis soudainement abattu et malade, à l'aspect de ces émigrants, de ces grands ruisseaux de sang qui coulent des blessures de la patrie, et vont se perdre dans le sable d'Afrique. C'est cela; c'était comme une perte corporelle, et je sentais dans i'âme une douleur presque physique. En vain cherchaije à me calmer par d'excellentes raisons : l'Afrique est aussi un bon pays, et les serpents n'y sifflent pas d'un ton dévot et ne dardent pas le baiser de l'amour chrétien, et les singes n'y sont pas aussi repoussants que les singes allemands... Pour me distraire, je me fredonnai une chanson; mais il se trouva que c'était la vieille chanson de Schubart :
Wir sollen ûber land und meei Ins heisse Afrika
( I! nous faut passer par les terres et les mers pour aller dans L'Afrique brûlante. 1
An Deutschiands grenzen fiillen wu Mit erde noch die Land;
Und kiissen sie, das sey dein dank Fur schirmung, plege, speis' und trank Du liebes vaterland.
(A la frontière d'Allemagne, nous remplissons encore nos mains avec de la terre, et nous la baisons : que ce soit notre remerciement pour l'abri , les soins de l'enfance , la nourriture et le breuvage que tu nous as donnés, douce patrie! )
Je n'ai pu retenir dans ma mémoire que ces vers de la chanson que j'avais entendue dans mon enfance; et ils me sont revenus à l'esprit chaque fois que j'ai passé la frontière d'Allemagne. Je ne sais pas non plus grand'chose sur l'auteur, sinon que c'était un pauvre poëte allemand; qu'il fut détenu la plus grande partie de sa vie dans une forteresse , et qu'il aimait la liberté. Il est mort et vermoulu depuis longtemps, mais sa chanson vit encore; car on ne peut jeter dans une forteresse la parole, et l'y faire pourrir.
Je vous jure que je ne suis pas un patriote ; et si j'ai pleuré ce jour-là. ce fut à cause de la petite fille. Le soir approchait, et une toute petite tille allemande que j'avais déjà remarquée parmi les émigrants, était debout sur la grève, comme absorbée dans ses réflexions, et regardait dans Téloignement de la vaste mer. La pauvre petite pouvait bien avoir huit ans ; elle portait deux jolies petites tresses de cheveux, un petit jupon souabe, court,
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en flanelle rayée; son visage était d'une pâleur maladive, son œil grand et sérieux, et elle me demanda d'une voix tremblante d'inquiétude i et pourtant curieuse, si ce n'était pas là V Océan?...
Je demeurai bien avant de la nuit au bord de la mer, à pleurer. Je n'ai pas honte de ces larmes. Achille aussi pleura sur le rivage, et sa mère, la déesse aux pieds d'argent, fut obligée de s'élever du milieu des flots pour le consoler. Moi aussi, j'ai entendu dans l'onde une voix, mais moins consolatrice, plus excitante, et pourtant sage au fond. Car la mer sait tout : les étoiles lui confient pendant la nuit les mystères les plus cachés du ciel ; dans ses profondeurs, gisent avec les empires fabuleux engloutis, les vieilles traditions disparues de la terre; elle colle à tous les rivages les mille oreilles curieuses de ses vagues, et les fleuves qui accourent à elle , lui apportent toutes les nouvelles qu'ils ont entendues dans les profondeurs éloignées des continents , ou recueillies du babillage des petits ruisseaux et des sources des montagnes... Mais si la mer vous révèle ses secrets, et vous murmure dans le cœur la grande parole rédemptrice de l'univers, alors, adieu repos ! adieu les paisibles rêveries ! adieu les nouvelles et les comédies que j'avais déjà si joliment commencées , et que je ne terminerai pas de si tôt maintenant !
Les couleurs d'or de l'ange se sont depuis ce temps presque entièrement desséchées sur ma palette, et il n'est resté de liquide qu'un rouge cru qui ressemble à
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du sang, et avec lequel on ne peut peindre que des lions rouges. Ainsi , mon prochain livre sera purement et simplement un lion rouge, ce que je prie le trèshonorable public de vouloir bien me pardonner, à raison de l'aveu ci-dessus énoncé.