CHAPITRE I
Situation et découverte de la Nouvelle-France,
AR NouveUe-France on entend communément Pétendue de terre et d'eau comprise entre le 36® de latitude, qui est la latitude de la Virginie, et le 62® (*) où est Pembouchure du grand fleuve Saint-Laurent. ' D'autres lui donnent pour limites
^ depuis le 326®, jusqu'au 296® («), limite connue ; pour mieux dire, on ne sait pas quelles
sont ses limites à l'occident. Cette grande por-
(1 } Cest la latitude exacte da détroit de Belle-Ile. T.
(*) Cette loDgitudaest comptée sur le méridien de rUe-de-Fer» une des Canaries. Ces chiffires rapprochés des mesures modernes, n'établissent qu'une minime diff^ rence. La pointe la plus orientale de Terre-Neuve est au 824<> 80' méridien de rile-de-Fer, ou 52o 50^ méridien de Grenwicfa, et le Saut Ste. Marie, au 292<> 20^ méridien de TIle-de-Fer, ou 84^ 4(/ méridien de Grenwich. T.
BELATION ABRÉGÉE.
tion du vaste continent de PAmérique Septentrionale est à 3,000 milles environ de l*Europe, en ligne droite, d'après les observations que nous avons faites sur plusieurs éclipses. Elle se trouve, comme on voit, dans une des zones tempérées; mais elle participe aux deux extrêmes, car Phiver y est trèsfroid, la neige très-abondante, la glaoe très-forte, et les chaleurs de Pété n'y eont pas moindres qu'en Italie.
Les premiers Français qui habitaient cette contrée, crurent que les forêts immenses qui la couvrent entièrement, étaient la cause d'un froid si excessif; (entre autres déaagrémens, ce froid empêche d'écrire pendant près de quatre mois, à moins qu'on ne tienne la plume très-près du feu, car tous les liquides gèlent) . Poar moi je crois que si les forêts nues et sans feuilles, comme elles sont en hiver, peuvent empêcher le soleil de réchauffer la terre et de tempérer la rigueur du froid, elles devraient y apporter bien plug d'obstacle encore en été, quand elles sont garnies d'un feuillage épais. Or, cependant, elles ne produisent pas cet effet ; car la chaleur, au milieu même de ces forêts, est alors excessive, bien qu'il y gèle pendant certaines nuits autant qu'en hiver (^).
Je pense donc qu'il faut l'attribuer seulement à la sécheresse (2), qu'Aristote appelle la pierre à aiguiser la chaleur et le froid. Cos coloris etfrigoris {^). Je ne mets pas en ques-
(^) Ces gelées pendant les nuits d'été sont très-sensibles sur les côtes de nos grands lacs, qui sont encore couvertes de leur forêts séculaires. Eh 1849 on vit au roois de pàn, sur les hord* •ccidejQtauz du Lac Supérieur, à Tentée de Pigeon Hiver, la gelée détruire, dans une seule nuit^ toutes les tiges de pommes de terre, hautes dt jà (le plus d'un pied. Il est vrai que Tobservation a donné pour la température de l'air, au-dessus du Lac, en. juillet 1847, 38^ Farenheit, tandis que le pays environnant s'élevait à 10^. T.
(*) Voyez r Appendice I
(3) Cette %ure du Prince des Philosophes est un peu hardie pour passer facilement dans notre langue. Cicéron n'a cependant pas dédïiigné de s'en servir en parlant de la vertu {Tkucul. 4, n® 21), mais il l'appelle de la pompe de Jihéieur, T.
BELATION ABRÉGÉE.
tion, si le firoid de la Nouvelle -France est plus inteaae que celui des pays situés sous le même parallèle ; car il est certainement beaucoup plus grand, et accompagné d'une telle abondance de neige et de glace, que les fleuves restent gelés pendant 5 et 6 mois entiers. Tout cela peut être regardé comme l'effet de la sécheresse^ qui est nécessaire pour former la neige et la glace.
C'est en effet une opinion très-fondée en raison, que le froid, quoique excessif, ne suffit pas seul pour produire la gUce; autrement Peau qui dans son état naturel demande pour geler le froid le plus élevé, comme disent quelques-ims, ou du moins un froid très-intense, comme tout le monde en convient, devrait alors naturellement rester toujours gelée, ce qui serait en contradiction avec sa fin, qui est de servir à l'homme et aux animaux pour se purifier et se désaltérer^ Puisque le froid seul, quoiqu' intense, ne suffit pas pour cet effet, et qu'il faut en outre ou quelque nouvelle substance, ou l'évaporatlon, ou une certaine disposition à la sécheresse, Peau à l'état ordinaire reste liquide, tandis que dans les lieux oij règne la sécheresse, bien que le froid ne soit pas aussi grand qu'ailleurs, elle se contracte ou se dilate, et devient neige et glace.
Au reste rieu n'est plus évident que la sécheresse de ce pays, car 1* La plus grande partie du soi, étant formée de pierres et de sable, sans être pour cela stérile, ne peut fournir an soleil que des émanations très-sèches» Les pays maritimes au contraire, sont plus humides, et pour cette raison, la neige y est moins abondante, et se fond plus vite.
2^ L'expérience sert aussi à le prouver, car les pluies y sont très-rares et l'air si sain, que pendant plus de 16 années que la Mission Huronne a existé, et oii nous avons vécu jusqu'au nombre de 60 Europi^ens, et plusieurs d'une complexion très-délicate, il n'en est pas mort un seul de mort naturelle,
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KELATIOK ABRÉGÉE.
malgré les fatigues extrêmes et les grandes privations qu'on y endurait, comme nous le verrons ; tandis qu'en Europe il ne se passe pas d'années, où il ne meure quelqu'un dans nos collèges un peu nombreux. Or, d'après Aristote, la corruption vient de Vhumidité {omnis corruptio ab hutnido) ; on peut donc conclure par la raison des contraires : la sécheresse est favorable à la santé {a contrario^ sanitas a sicco) . C'est peut-être pour cette raison que les Sauvages, indépendamment du changement de nourriture, s'accoutument difficilement à la température de l'Europe. Cette raison est commune à la chaleur et au froid, d'après le principe — Siccitas est cas caloris etfrigoris; mais quant au fix>id en particulier, nous pouvons ajouter d'abord, que le sol de ce pays est plus élevé que le notre, et par conséquent plus rapproché de la seconde région de l'air ; il doit donc participer davantage à sa température froide. On peut s'en convaincre P par la profondeur plus grande de la mer, ce qui la rend plus dangereuse pour les vaisseaux qui veulent aborder; 2<* par le grand nombre de cascades que font les fleuves. Réunies ensemble, elles feraient une montagne assez haute, tandis que cette élévation formée par degrés paraît peu sensible ( ^ ) ; 3^ Par les vents très-froids qui viennent des montagnes voisines, dont la chaîne s'étend dans toute la longueur du pays, comme les Apennins en Italie. Soufflant ainsi ordinairement d'un pays froid et sec, ils correspondent à notre Maestral (*) et au Libeccio qui est froid, pur et sain. Les pluies sont occasionnées par le vent grec qui vient de la mer.
(O Le Tableau comparatif des Lact du Oanada^ que nouB insérons id, donne nne idée de cette inclinaison du sol dans toute la longueur du bassin du Saint liaurent n a été publié en 1844, par le Bureau des Travaux Publics de la Province du Canada. On y voit en détail, les diff§rens degrés de hauteur dea principaux lacs du pays. Les petits lacs placés à peu de distance de Toronto^ au Nord du lac Ontario, se font remarquer par leur très-grande élévation. T.
(>) Le MaestreU est en Italie un yent de Kord-Ouest, le Liheocio un vent de Sud* Ouesty et le vent Orée un yent de Nord-Est. T. •
RELATION ABRÉQés.
Le paya estâillonné, il est vraîj par de grands fleuves et par des lacs immenaesj mais ils ne modifient pas sa sécheiesse; car d*abord ces fleuves et ces lacs sont d'une eau très-pure et tïèssaine ^ en second lieu ils coulent sur les pierres et sur le sable ; troisièmement leurs eaux sont dans un mouvement continuel à cause du flux et du reflux qui se fait sentir à 500 milles dans les terres ( * ) ; enfin les venta les agitent comme la mer, et empêchent ainsi ractiou du soleil, qui sans cela en tirerait une plus grande abondance de vapeurs. C^est pour cette raison que, Bui la mer, il n'y a pas de pluies continuelles, quoique Teau y soit à une température plus élevée qu'ailleurs, d'une plus grande profondeur, et dans une condition plus favorable pour subir les effets du soleil.
On peut ajouter à ces causes, le voisinage de la mer glaciale, et sa communication avec celle du Canada, Delà, ou du moins de ce côté, viennent ces montagnes toutes de glace que l'on rencontre jusque dans le golfe Saint-Laurent, aux mois de juin et de juillet J'en ai vu de grandes comme des villes entières, et des marins dignes de foi m'ont dit en avoir lencontré et eu avoir côtoyé qui avaient plus de SOO milles de longueur : | mais il est diificile que ces glaces, tout immenses qu'elles soient, aient pu faire sentir leur influence à une distance aussi grande que celle où nous étions, c'est-à-dire, entre le 47** et le 44'* de latitude, à plus de 900 milles de la mer.
Quelques-uns ont cru que ce pays avait été découvert d'abord par les Espagnols qui lui auraient donné le nom de Cwnada {^) {ha nada ), c'est-à-dîre, pays où il ny a rien. On n'y voyait en eifet presque rien autre chose que des forêts.
{')Le flux et le Teflui ee font sentir, mais faiblt^mentjufiqu'aiix Trai^-Rmi^re^ éloignées ea effet de 600 milles de la pointe Occident^e de TTle d'Ântioi>stî< T,
(X) Quelques-^os disent qae le mot Can^xda^ tient d'un mot sauT^ge qui aignifio Iftt «nn£M d« Cabanêt. X.
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Il est certain que les Français en prirent possession pour la première fois dès 1504, et qu*il reçnt alors le nom de NaavéUe^ France^ sans perdre celai de Canada, que qnelqaes-uns ont voulu conserver à la partie plus Septentrionale. Us y firent plusieurs voyages en 1508, 1523, 1524, 1534, 1608, 1625 (*) ; ces voyages, comme Champlain le raconte en détail, furent souvent interrompus jusqu'en 1629, époque où les Anglais s'emparèrent du fort (2) bâti par les Français, à 400 et quelques milles de la mer, dans le grand fleuve Saint-Laurent.
Après la paix {^\ les Français rentrèrent dans la paisible possession de ce pays, et ils Pont gardé jusqu'à ce jour.
Ses limites à POuest et au Nord ne sont pas connues. Les côtes de la mer au Sud et à l'Est, sont partagées entre les Français, les Anglais qui sont très^n(Hnbreux, les Hollandais et les Suédois.
Quand la famine força les Français de se rendre, les Jésuites arrivés dans ce pays il y avait 3 ou 4 ans (*), subirent le sort de quelques Franciscains réformés qui y étaient depuis 10 ans, et furent ramenés par les vainqueurs d'abord en Angleterre, et de là en France.
Les Français en rentrant en Canada ne furent accompagnés que par les Jésuites (*). Pour reprendre l'œuvre de la conversion des Sauvages indigèries, ces Religieux formèrent deux Missions, une («) d'Algonquins et de Montagnais, peuples qui se rapprochent par la langue, et qui vivent errans et vagabonds
( 1 ) Voyez l'Appendice IL
(2) Québec, fondé par Champlain en 1608. B lui laissa le nom ^e leg habitans du pays donnaient à ,ce lieu, pti êUM le plu» HvoU ât lu fMère ( F4iy«y# de CkiOnplain,L,JIl) T.
(8) Paiz condae à Sainit-Qermaiii-eD-Lay» esbre la France et rAi^eterro^le:,29 mars 1693. T.
(4)Lel9juinl625w t.
(5) Voyea l'Appendice III.
(6)Misatonde8iUery.
BELATIOK ABRÊOâE.
dans les bois \ l'antre cheK les Hnrons, qui parlent une langue toute différente^ et qui ont des demeure» fixes.
Je diiai peu de chose de la premiète» car je n*y ai pas tra- Taillé- Pour la seconde où j*ai passé plusieurs annéesi j'en parlerai davantage j je ne raconterai ordinairenient que ce dont j'aurai été nioi-mênie le témoin oculaire.
Comme dans le récit, je serai obligé quelquefois de nommer certaines localités» je ferai connaître de suite les principales aux lecteurs-
1*' Tadoussac, le premier port du pays où on aborde ordinairement, est à âOO milles de la mer, en remontant le fleuve Saint-Laurent, Ce poste n'est habité qu*à Pépoque de Parri- TÊe des vaisseaux, et au moment de la Mission, Pendant 2 ou 3 mois, on y donne l'instruction aux Sauvages erransj qui y accourent des pays envlronnans^ à plus de 300 nulles de distance { ^ ) -
20 Kébek (*), à 120 milles plus avant dans les terres, est un fort Français qui commande le fleuve. Il est construit au sommet d'un cap {*) qui borde le rivage, dans le lieu où son lit est le plus resserré, c'est-à-dire, où fl n'a qu'un mille environ. On y Toit une colonie de Franc ais^ une de Hurons formée récem-
(1) Le Saguenay, un des plus ^ands affluens du Saint Laurent, ee jette Ici dans le fieuve presqu^à angle droit. U sert de communication arec toutea lea eontréefl du Nord* Ses rives porteai des traces éTideotes fies violenteîï perturbations qu^ont éprouvées cea contrées à d^g époqaeH reculées* Le lit do cette rivière ofiCre une ran- ^liêre anomalie, sans exemple pent^tre ânr ce gtobe. A Tcimboucliiire mém^ tm lui trouve 350 braâ^s de profondeur, tandis que le Saint- Laurent n'eu a dans cet endroit que 150, ChamplaJu en a fait le preniier Tobservation. La première h&bi^ tation do Tadouesae fut conatniite en 1600 par CbauTÎn, qui Tint f têJïe le commerce^ mais qui ne eberctia pas â j jetter les fondement d^nne coloola T.
(*) lïoui Isiâsana i rAuteiir Tonbograplie de son époque, T.
(S) Ce e$^ sur lequel Jaeques Cartier trouva autrefoU le célèbre village sauvage de Stadacoùé, a reçu des Francis le nom de Cap-Diamant^ i catisâ des criit&ox de quartz ^u'on j tnûuve. Sa hauteur, d'aprèa Bonchette, eit de S45 piet^ T.
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BELATION 'abrégée.
ment, et une de Sauvages Algonquins qui y passent quelques mois avant de partir pour la chasse.
3^ Quatre milles plus loin que Kébek et sur le même rivage, se trouve une résidence de Jésuites, appelée résidence de St.- Joseph, où les Algonquins chrétiens passent la moitié de Pannée avec quelques familles Françaises. On la nomme aussi Silleiy, du nom de son fondateur le Commandeur de Silleiy (^).
4<> A quatre-vingt dix milles en remontant toujours le Saint- Laurent, ce roi des fleuves, qui a 60 milles de large à son embouchure et ici plus d'un mille et demi, avec flux et reflux, quoiqu'à plus de 400 milles de. la mer, reçoit le tribut d'un cours d'eau que nous appelons les Trois-Rivières, parce qu'à l'embouchure il est divisé en trois branches par deux îles. Là est le second fort ( * ) des Français sur le fleuve, et leur seconde colonie, ainsi que la seconde Mission des Algonquins, pendant un certain tems de l'année.
6^ Dix milles plus haut est le lac St. Pierre, formé par les eaux du fleuve. Il a 20 milles de long sur 10 à 12 de large. Il est célèbre par les incursions des Iroquois.
Le fort Richelieu (^), 6 milles au-delà, se trouve à l'embou-
( 1 ) Voyez r Appendice IV.
(2) L'établiss^nent des Troia-RiYières ne prit une forme régulière qa'en 1684 Voici la note curieuse qu'on lit en titre du registre de cette paroisse. U est un des monumens les plus précieux et les plus authentiques que possède le pajrs sur cette époque reculée de son histoire. U est antérieur à 1688 : '* MM. de la compagnie '^ de la Nouvelle-France, ayant ordonné qu on fit une habitation au lieu dit des Trois- ** Rivières, M. de Champlain envoya de Kébec une barque, sous la conduite de M* " de La Violette, lequel mit pied à terre, le 4 juillet 1684, avec quelque nombre de ** Français pour la plupart artisans, et de plus ordonna commencement à la maison *' et habitation ou fort qui se voit en ce lieu. Le 8 de septembre les Pères Le Jeune *< et Buteuz partirent dans une barque, et arrivèrent le huit, pour assister les *' Français pour le salut de leurs âmes. " . - T.
(8) Aujourd'hui Bord, H ne faut pas confondre ce fort Richelieu, élevé par le chevalier de Montmagny, le 18 août 1642, avec un autre fort du même nom que Champlain fit construire, en 168^ dans lUe Ste. Croix, 16 lieues plus haut que Québec, et qui n'a existé que quelques années. T.
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