‹ Relation concernant les évènemens qui sont arrivés à sieur Thomas Martin, laboureur à Gallardon, en Beauce, dans les premiers mois de 1816Chapitre 17 sur 17 · RECIT · texte numérisé non relu

RECIT

tiré des Mémoires d'une femme de qualité , tom. II, chapitres 27 et 28.

Chapitre 27. Le rédacteur de ces Mémoires rapporte d’abord deu^ apparitions qui se présentèrent à Martin dans son champ et ailleurs. De suite il le fait comparaître devant son Curé, son Evêque, et devant le Préfet de son département. Le Préfet envoie Martin , sous l’escorte d’un gendarme , au Ministre delà police (M. Decazes ) qui « redoutait une super- « cherie, mais qui est frappé de l’assurance et de l’air naï- « vement inspiré de Martin. » Peu après Martin est visité par M. Pinel auquel il dit : « Vous venez voir si j’ai perdu la tête ? « mais 11 m’a été dit que ceux qui vous envoient sont plus « fous que moi. »

Sur tous ces points les Mémoires qu’on vient de citer s’accordent avec la relation précédente. <c L’Archevêque de Reims,

(suivant les Mémoires) « persistait à réclamer l’examen de

<( cette affaire . Le Roi, cédant aux sollicitations du

grand-aumônier )>.... se décide à faire venir Martin qu’on avait envoyé à Char en ton , comme atteint & aliénation mentale . « Louis XV1ÎI se le fait amener par M. Decazes lui-

même » . . . O

« Vous voulez donc parler au Roi, ditM. Decazes à Martin? Mais qu’avez-vous à dire à Sa Majesté? » Cette question n’avait pas été oubliée la première fois que M. Decazes l’avait interrogé. Martin ne fut pas plus intimidé la seconde fois que la première par Son Excellence , et répondit encore que « les choses ne lui seraient annoncées que lorsqu’il serait en présence du Roi. » M. Decazes fut donc obligé de se mordre les lèvres, et laissa Martin seul dans le cabinet de Sa Majesté. »

Ici le rédacteur des Mémoires d’une femme de qualité lui fait dire : « J’étais dans ma cachette privilégiée , l’oreille appliquée au trou de la serrure, palpitant d’impatience, et maudissant le moindre bruit qui menaçait de me faire perdre une parole de cet entretien. » C’est dans cette hypothèse , qui n’est pas sans difficulté, que nous allons suivre ce que portent ses Mémoires , oh elle continue sa narration comme il suit :

Chap. 28. « Martin traversa tous les appartemens des Tuileries en habit de gros drap gris, en souliers ferrés, et en guêtres de cuir. Ce fut dans ce costume que je le vis entrer dans le cabinet du Roi d’un air d’assurance, et sairè montrer de surprise. Le Roi était assis à sa table, dans son fauteuil, et décoré de tous les ordres de la royauté. Martin s’avança vers lui sans hésiter, et le saluant, le chapeau à la main, lui dit : Sire , je vous salue. »

Après avoir annoncé sa mission de la part de l’ange Raphaël, Martin dit au Roi : « Sire, vous avez été trahi, et vous le serez encore.

— « Le trône est-il ébranlé? Est-ce ma personne ou ma. famille qu’on menace ? Faut-il craindre la mort ou l’exil?

— (c La mort viendra à son heure, reprit Martin. Mais.

Dieu a exaucé les prières de votre exil; vous aurez un tom^beau à Saint-Denis.

— « En effet, dit le Roi, c’était souvent l’expression de mes désirs ; je demandai encore plus souvent au Ciel le tombeau que la couronne de mes pères.

— et Dieu vous a écouté dans sa miséricorde ; mais vous n’avez pas assez fait pour sa sainte religion* vous vous êtes

appuyé sur les hommes, et ils vous ont trahi .

Les prisons elles-mêmes s’ouvrent pour vos captifs,

— « Vous voulez parler de La Valette, dit leRoh

— « Je ne sais pas son nom , dit Martin .

....« Sire , défiez-vous de ceux qui vous servent ; la paix

intérieure ne sera rendue à la France qu’en i84o; jusque-là les conspirations mineront le trône ; une main aiguise un poignard. »

« Le Roi tressaillit. . . . Une main aiguise un poignard, continua Martin; hâtez-vous de multiplier les jeunes plants, car on veut arrêter la sève dans la branche qui bourgeonne. Le malheur en a déjà flétri une ; il faut greffer celle qui peut encore orner le vieux tronc de feuillages et de fruits.

— * « Mais, dit le Roi, qui comprit l’allusion de ce langage figuré ( le mariage futur du duc de Berry ) , puisque l’Ange qui vous envoie est le même qui maria le jeune Tobie, et délivra sa fiancée des démons , ne pourrait-il pas rendre fécondes toutes les branches de l’arbre ? )>

« Martin s’était animé dans son langage, et avait pris peu à peu un tel ascendant... sur le Roi, par son air de prophète, qu’on eût dit un maître instruisant son disciple. Je n’ai jamais vu Sa Majesté plus attentive à une conversation. Martin répondit à la dernière question :

« Sire , l’arrêt est irrévocable.

et, reprenant ce qu’il avait dit sur la première question.

« Le poignard arrivera trop tard , un baptême de sang se prépare, mais la vie naîtra de la mort. 0

— « Nous tombons dans l’Apocalypse », dit le Roi, qui ,

plus tard, se rappela cependant , dans une cruelle circonstance ( la mort du duc de Berry ) , cette obscure prédiction.

— « Sire, continua Martin, la suite vous éclâirera; mais hâtez-vous, le jour du poignard est écrit.

« Le Roi lui prit la main : « Permettez-moi de toucher, dit-il, la main que l’Ange a serrée dans la sienne.

— • « Ah! Sire, votre main aurait été serrée comme la mienne par cette glorieuse main , et j’osai répondre à l’Ange quand il me donna l’ordre de venir ici : que ny allez-vous vous-même ?

— « Eh bien ! que vous répondit-ii?

— « Qu’il n’était pas en son pouvoir de vous accorder ce que vous désiriez le plus en ce moment, et qu’il lui en aurait trop coûté de vous refuser en personne.

— « Ah! je sais , dit le Roi un peu embarrassé ; et, baissant la voix, il ne laissa parvenir jusqu’au trou de la serrure que le nom à peine articulé du roi David.

— « Mais vous savez tout, Martin, reprit Louis XVIII d’une voix plus ferme.

— « Je ne sais que ce qu’on m’a appris ; mais, pour vous prouver ma mission, je vous dirai que vous avez fait une promesse que vous n’avez pas tenue (*); vous y êtes encore à

(*) Ces paroles rapprochées de notre relation où on lit, page 6i , que Martin rappela au Roi des particularités qui lui ont été annoncées de son exil , donnent à conjecturer que dans la révélation des choses secrètes que Martin a représentées au Roi, il s’agissait d’une promesse ou même d’un vœu qu’aurait fait Louis XVI1I? s’il parvenait à monter sur le trône ; puisque c’est au sujet de cett e promesse même que le Roi recommandait à Martin le secret. Dans cette hypothèse , ce ne serait pas sur un mauvais dessein de tuer son frère Louis XVI , que portait cette demande du secret, comme on assure que Martin l’a déclaré à un grand personnage qui l’aurait interrogé de la part du Roi Charles X.

Remarquons encore que Louis XVII! est ici p’acé, suivant ce que lui dit Martin , dans l’alternative de tenir sa promesse, ou de renoncera recevoir l’huile sainte. D’où l’on doit conclure que s'il eût tenu sa promesse , il aurait pu légitimement être sacré , sans nul danger pour sa personne j ce qui 11e peut s’accorder avec l’existence de Louis XVII, que l’on a prétendu vivant, et dont il aurait alors envahi les droits.

temps (Ici les Mémoires portent trois points. ) , ou vous devez renoncer à recevoir jamais l’huile sainte sur le front.

— « Gardez-en le secret, dit le Roi; il n’y a que Dieu, vous et moi qui sauront jamais cela.

— « Je serai muet; mais n’allez pas à Reims, si vous ne dégagez pas votre parole ; car il est écrit que la cérémonie du sacre serait fatale. »

« L’entretien devenait intéressant ; je vis le Roi lever les yeux, au ciel, en joignant les mains en croix, et une larme coula sur sa joue; mais soit lassitude d’attention, soit que la voix plus étouffée de Sa Majesté devînt réellement moins distincte, je n’entendis plus que des paroles inintelligibles pour moi. L’audience de Martin se termina par les formules d’une conversation ordinaire .

Suivant les Mémoires d'une femme de qualité , le Roi lui aurait dit : « Cet homme n’est ni un fou ni un imposteur. Je ne sais plus que penser d’une semblable mission. » . .

Et plus loin, «le Roi dit à plusieurs personnes de sa cour (Voyez la note ci-après, p. 1 32.) que Martin lui avait fait des révélations , mais comme il ne voulut jamais s’expliquer davantage, les conjectures se multiplièrent .

Et spécialement a un bruit sur l’existence de Louis XVII, qui a fait plusieurs fois des dupes depuis la restauration, et qui se reproduira dans ces Mémoires. »

Aujourd’hui l’on parle encore , i° de quelques révélations qu’aurait eues Martin peu de jours avant la dernière révolution; 2° d’un message que lui aurait envoyé Charles X lorsqu’il était à Rambouillet, faisant sa retraite, pour questionner Martin sur le parti qu’il devait prendre dans sa position. Pour tout cela, les documens ne nous semblent pas assez sûrs et demandent à être éclaircis.

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