PERE JACQUES GRAVIER
EN forme de Journal de la Misfion de l'Immaculée Conception de N. D. aux Ilinois.
Le 1 5 février, 1694.
Mon R. P.
^l\ C'EST avec grand plaifir que je vous informe de l'état de cette miffion des Ilinois, afin que vous jugiez par cette efpèce de journal que je vous envoie, de tout ce qui s'y eft paffé depuis le mois de Mars de l'année précédente et combien il y auroit du bien a efpérer dans cette miffion, fi on y envoyoit de feruens ouvriers. Après avoir été chez les Oumiamis pendant l'hiver fur les glaces,
j'ai trouvé les Ilinois qui avoient quitté pendant quelques mois ce qu'on nomme Kijkajkia et Koiiirakoniyitauka. Ils s'étaient aflèmblés tous les jours lors de mon abfence pour prier Dieu dans la Chapelle foir et matin, auffi exactement que fi j'euffe été préfent, après quoi vn veillard infirme depuis long tems alloit par toutes les rues du Bourg, criant que les femmes et les enfans vinffent pareillement adorer Dieu et lui faire leurs prières, * * * et lorfqu'on m'y racontes que plufieurs enfans étoient décèdes fanslaconfolation de les avoir baptifés avant mon départ.
Vers la fin du Mefme Mois d'Avril je bénis la nouvelle chapelle qui eft bâtie hors du fort en vn lieu très commode pour les fauvages, la veille que je fis cette bénédiction et celle de la croix qui a près de 35 pieds de haut, j'invitai les françois de vouloir bien y aflifter, ceux ci me promirent de s'y trouver et de donner en public des marques de l'honneur qu'ils lui pretoient Ils firent voir aux fauvages par 4 décharges de leurs fufils la vénération qu'ils avoient pour ce figne de falut.
Ver le mi Mai les députés dés fauvages
de ce village accompagnés de deux françois partirent pour rechercher l'alliance des Mijjonri et des Ofages , ces Marchands françois dans la vue de faire quelques avantageux commerce avec ces peuples leur ont fait quelque propofitions de paix à laquelle ils n'ont conlenté que par complaifance pour les françois en coniideration de qui , ils fe font reconciliés avec les Ofages. J'aurois volontiers fait ce voyage pour voir par moimefme , s'il y avoit quelque chofe à faire pour la gloire de Dieu chez les Tamaroua et chez les Kaoukia qui font Ilinois et pour fonder les Mijfouri et les Ofages afin de voir ce qu'on en pourroit tirer pour le chriftianifme , ne doutant pas que je n'eufle trouué beaucoup d'enfans et d'adultes moribonds a baptifer mais parcequ'il y à des libertins, qui pour continuer leurs defordres n'aiment pas la prefence du Miflionnaire , je me contentai de leur dire que j'aurois volontiers fait avec eux ce voyage , dont les difficultés et les fatigues m'auroient été agréables en travaillant pour les intérêts de Dieu.
Vers ce tems là comme je temoignois être furpris du refroidiiîement que je voyois
parmi les Peouareoua pour fe faire inftruire quelque bonne mine que me fiffent les vieillards , il y en eut un qui me dit en confidence que ceux de la nation avoient refolu d'empefcher qu'on ne vint à la chapelle pour m'y écouter, parcequeje decriois leur manière et leur jonglerie , qu'on me feroit cependant bon accueil pour fauver les apparences. Je m'apperçus bien que cet avis étoit vrai , car le chef des Peroaareoua qui eft le premier de tous les jongleurs , fit de fortes oppofitions à la foi chrétienne , difant qu'il étoit important pour le public que perfonne n'allât plus prier Dieu à la chapelle jufques à ce que les bleds furTent en maturités et que la récolte en fut faite, et qu'alors ils exhorteroit les gens à s'aller faire inftruire. Le terme qu'il marquoit étoit long dans la penfeé que je lui ferois quelqve préfent pour abréger ce temps voyant que je ne pouvoit rien compter fur un homme aufli intererré qu'il l'étoit , et qui n'avoit nulle bonne volonté j'allai moimefme inviter les habitans de ce bourg a venir apprendre le chemin du ciel fans me mettre en peine des oppofitions que le diable y pouvoit former.
Je rencontrai une troupe de pleureufes qui regretoient un enfant moribond qui expira auffi toft que je m'en voulus approcher. La grandmère qui n'ignoroit pas que je l'avois baptifé depuis un an tourna contre moi toute fa colère ; après m'avoir dit cent duretés elle fe jetta comme vne furie fur moi me pouffant hors du logis avec beaucoup de violence de peur difoit elle que par les enchantemens du baptefme je ne lui caufaffe et a toute l'affemblée quelque nouveau fujet de larmes. Je fouffris cette infulte avec une tranquillité et une joie qui me furprit moimefme louant Dieu de ce qu'il me faifoit l'honneur de fouffrir quelque chofe pour fa gloire et pour le falut des âmes. La mauvaife humeur de cette femme ne fut pas de longue durée. Elle me fit peu après connoiftre quelque conlideration humaine l'avoit portée a me traiter de la forte , la mort de quelques enfans baptifés fait appréhender l'approche du Millionnaire , lorfqu'il viiite les malades, et l'on s'imagine fouvent que c'eft fait d'eux quand il leur donne le Baptefme. Le 7 Juin vn petit enfant qui mourut après l'avoir reçu à l'info de lès parens B
me fit expofer à bien des rebuts lorfque je voulus m'en approcher. Je n'avois rien oubliée pour faire contenter fes parens à procurer fon falut , mais ils me firent fortir lorsqu'il alloit expirer , et me dirent que l'homme mourroit entièrement et que fi l'ame uivoit, comme ie le difois , on verroit des hommes revenir fur la terre après leur mort, et qu'ils fe fouuenoient bien que la fœur du moribond étoit morte après que je l'eus baptifeé et que de peur qu'il n'en arriuat encore autant du malade fi je le baptifois , il ordonnoit de fortir promptement du logis. Defefperant de venir a bout de mon deifein , je m'addreffai a un de mes amis qui n'étant point fufpedt s'approcha de l'enfant qui auffitoft qu'il lui eut conféré le facrement fans que l'on s'en apperçut alla jouir du bonheur éternel , dont le père et la mère vouloient le priver. Le 10 Juin je fit un feftin à tous les chreftiens félon le coutume, l'on eft en droit de dire alors tout ce qu'on ueut aux convives fans qu'ils le trouuent mauvais. Je repprochai à quelques uns que je nommai leur indifférence et leur peu d'afiiduité aux aifembleés dans la chapelle pour y ouir
les inftrudtions. Je leur appris à tous la manière de fe confeifer et les liens du mariage chrétien , je leur parlai du bonheur des fidèles et de la grâce que Dieu leur avoit faite de les mettre au nombre de fes enfans adoptés , tandis qu'il regarde avec horreur leurs parens et leurs compatriotes qui font autant d'efclaves du Démon et qui brûleront toujours avec lui dans les Enfers s'ils ne fe conuertiiîbient : que au refte leur bon ou mauvais exemple étoit d'un grand poids pour avancer et pour empefcher la converiion de leur parens.
Parce que beaucoup de veillards et d'autres gens mariés perfiftent encore dans leur infidélité , je me fuis appliqué le mieux que j'ai pu a faire des instructions aux enfans et au Néophytes jufques à leur départ pour l'hyvernement. Entre quantité d'enfans qui s'y font trouvés quelques vns favent deia fort bien leur catechifme, la plufpart des grandes filles fe confeiîént fort bien et il y en a qui m'ont fait des confeffions générales de toute leur vie avec une exactitude furprennante. Au milieu d'une nation corrompue qui fe permet toute forte de libertinage je trouve une jeune
Bij
veuve que les parens auoient félon la couftume engagée dans la mariage fans fe mettre en peine de favoir il elle vouloit fe marier ou non ; elle n'eut pas le courage de témoigner a fes parens l'averfion qu'elle en avoit , mais elle en eut aifez pour être longtems avec fon mari fans changer fa première refolution, comme il l'aimoit beaucoup , il ne la quitta point pour en prendre une autre et étant enfin près de mourir il dit aux parens de la femme qu'il la leur rendoit telle qu'ils la lui donnée, il pria fon frère , qui n'etoit pas encore marié de la vouloir epoufer , l'afïurant qu'il avoit vécu avec elle comme avec fa fœur , mais elle n'y a jamais voulu confentir quelques inftances que les parens en ayent faites pendant 3 ans , elle defiroit fort d'être chrétienne , mais elle n'ofoit point m'en parler , quoiq'elle me le fit dire par fes compagnes , et qu'elle vint tous les jours à la chapelle depuis 4 ans : je l'ai baptifée le printems dernier , après m'avoir decouuert avec beaucoup d'ingénuité le fond de fon ame , je fuis perfuadé de l'horreur qu'elle a de tout ce qui eft contraire à la pureté , elle m'a dit franchement que le
deffein qu'elle auoit d'être toujours feule , c'eft à dire de ne pas fe marier ne venoit que l'averiîon qu'elle auoit pour tout ce qu'elle entendoit et voyoit fe palier entre les gens mariés de fon pays , et qu'elle ne penfoit pas que fe fut parceque Dieu aime particulièrement les Vierges ; qu'elle n'auoit pas été inftruite pour avoir cette penfée ; mais que dorénavant elle diroit toujours à Dieu que lui feul poffederoit entièrement toutes fes affections que fon cœur etoit trop petit et lui trop grand pour le partager. Depuis qu'elle m'a déclaré fes intentions , elle a fait paroiftre un zèle admirable pour fe faire inftruire , et elle ne s'eft pas démentie jufqu'ici , je tache de l'affermir dans fa réfolution contre l'inconftance naturelle de ces fauvages et de lui perfuader qu'elle fe doit défier autant d'elle mefme que de ceux avec qui elle eft obligée de vivre , et qu'autrement elle l'oublieroit bientoft de s'aquitter des deuoirs de fon baptême.
Vers le 20e de Juin les François et les fauvages qui etoient partis d'ici le mois précédent pour aller demander l'alliance des OJages et des Mijfouris dans l'efpérance
du grand profit qu'ils tireraient de leur
commerce font revenus avec deux chefs de l'un et l'autre village , accompagnes de quelques anciens et de quelques femmes , quoique ces Marchands fe foucient peu de leur faire connoiitre Dieu et le MilTionaire dans tout ce qu'ils entreprennent de considérable avec des fauvages ; ils font néantmoins tous venus me voir et je leur ai fait à tous le meilleur accueil que j'ai pu je les ai menées à la chapelle et je leur ai parlé comme s'ils m'entendoient bien , ils fe font trouués à la merle , et ils y ont été très modeftes à l'exemple des Ilinois qu'ils m'ont entendu plufieurs fois inftruire et les faire prier Dieu , ils m'ont témoigné u negrande joie de l'efperance que je leur ai donné de les aller voir pour le donner de l'efprit. C'eft ainfi qu'ils parlent , mais étant feul je ne puis pas ailifter ni vifiter les autres bourgs des Ilinois qui font fur le fleuve de MiiTiilîpi. Les Ofages et les Miffouri ne me paroiflènt pas ii fpirituels que les Ilinois , leur langue me femble très dirricille les premiers ne deflerent point les dents et les autres parlent encore plus de la gorge que les premiers.
Un jeune homme Peauareoua , baptiié depuis longtems et bien inftruit qui m'obligea l'année précédente de lui défendre l'entrée de mon logis et de le menacer de le chaffer de l'egliie , donna lieu de croire a fes compatriotes que le chagrin qu'il en avoit, été capable de lui faire dire et faire contre le Chriftianifme tout ce qu'on defireroit de lui. Le chef des Peouareoua et de tous les jongleurs avec quelques uns de fes parens du mefme parti et de plus confiderables du bourg n'oublièrent pas pour aigrir fon efprit contre les Néophytes , et contre le MilTionaire , tu ne nous as pas voulu croire , lui dirent fes parens tu tes voulu attacher à la Robe Noire et il t'a * nous ne te emprifons pas ainfi , nous avons pitié de toi et tu auras part à nos feftines: j que les Kajkajkia prient Dieu s'ils veulent 1 et qu'ils obehTent a celui qui les inftruit ; fommes nous Kajkajkia et pourquoi lui obeirois tu toi qui eft Peouareoua ? puifqu'il t'a vexé il faut que tu déclare publiquement que tu quitte la prière , quelle ne vaut rien ; je fairai feftin dit le chef de Peouareoua et j'inviterai tous les vieillards et tous les chefs de parti ; tu y feras auiTi
invité ; après avoir parlé de nos médecines et de ce que nous ont enfeigné nos grands pères et nos ayeux cet homme venu de loin a-t-il de meilleurs médecines que nous pour prendre fes coutumes. Ses Fables ne font bonnes qu'en fon pays , nous avons les nôtres qui ne nous font pas mourir , commes les tiennes. Ces difcours et autres femblables plaifoient extrêmement à ce libertin nommé Antoine , qui ne peut neantmoins foutenir longtems les réproches de fa confcience quoique les ennemis de la foi lui peuvent dire pour lui faire renoncer tout a fait au chriftianifme , ils l'affurerent en vain que j'avois des crapauds dont je faifois des compofitions pour empoifonner les malades : perfuadé du contraire il prit ma defenfe et preffé du falutaire remords de fa faute , il revint me trouver pour fe reconcilier avec Dieu. Il m'a raconta alors tout cequi ces charlatans dechainés contre moi avoient fait , et dit pour me rendre odieux à la Nation , et qu'un de fes jongleurs avoit enveloppé un crapaud vif dans un méchant linge en plulieurs doubles ou il l'auoit étouffé et ecraiîé afin de s'en fervir comme
d'un
d'un poifon fort prêtent , pour me taire périr par le mefme venin , dont je fa i ibis diibit il , mourir les Malades lorique je les approchois par le feul ordorat d'un crapaud ; tout ce ci étoit fondé fur ce qu'il m'avoit oui dire que je m'étonnois que les enfans maniaflent auffi facilement qu'ils faifoient des crapauds que nous n'oferions pas toucher ainfi dans notre pays , et qu'un crapaud portoit la mort avec foi. Cette empirique s'eleve donc et va prendre au milieu de la cabane ce peloton de vieux haillons , ou il avais enveloppé (on crapaud , il le découvre et dit aux vieillards aiîemblés , mes frères vous allez voir que cet Antoine fe va faire mourir lui mefme , s'il oie flairer feulement ce linge qui fera caufe de fa mort. Que je meure , dit Antoine j'en fuis content pour faire voir votre malice , je flairerai votre crapaud. On fe tînt dans un grand filence , ne doutant pas qu'il ne mourut incontinent : il flaires effectivement a plulîeurs réprifes et porta le crapaud jufqu'a fon nez : Je ne luis pourtant pas mort , dit-il , au Jongleur , tu vas mourir tout a l'heure lui dit-il , il flaire encore le crapaud plufieurs fois , et
refta dans la cabane plus de deux heures. Le jongleur fâché de ne point voir l'effet de lbn poifon baille la tefte et ne dit plus mot bien honteux et bien furpris de ce qu'Antoine ne mourut point , et encore plus de Fouir dire que ceux qui n'étoient point chrétien feroient damnés. Les vieillards fe retirent en difant à Antoine , nous ibmmes convaincus qu: ' AJfapita c'eft le nomme de Jongleur , n'a pas dit vrai , et nous fommes bien aile que vous ne foyez pas mort. On a tenu cela bien iécret , car je n'en ai pas entendu parler et ce jeune homme ne me l'a découvert que fort long tems après que cela eft arrivé. Ce Néophyte qui depuis 6 ou 8 ans étoit tout ulcéré d'écrouelles et qui ne faiibit que trainer eft decedé après s'être bien confeiîe, et j'ai fujet d'efpérer que Dieu lui aura fait mifericorde. La maladie a commencé dans ce bourg au mois d'Août , c'eft à dire des qu'on a commencé à manger du bled nouveau , des citrouilles et des melons d'eau et autres fruits à demi murs. Il y a eu bien des enfans et des jeunes gens malades et je n'approche pas de tous auiii facilement que je voudrois. Il y en à qui
font tellement prévenus par les jongleurs que dans la craints que je ne leur donne quelque médecine , ils difent qu'ils fe portent bien et déiaprouvent mes fréquentes vifites , Ton crie contre moi , comme li j'etois la caufe de la maladie et de la mortalité , quoiqu'au refte il ne meure que très peu de perfonnes : quelques enfans feroient mort fans le baptême , ii j'euife attendu le confentement des parens , il faut ufer d'addreffe dans ces cas , les petites enfans qui meurent me feavent bon gré lors'quils font devant Dieu. Quelques jongleurs fe déclarent ouvertement contre moi , et font tout ce qu'ils peuvent pour decrediter notre religion. Les plus retenus pourfauver les apparences me font quelqu'amitie , tandifque fous main ils empêchent autant qu'ils peuvent qu'on le fallè inftruire. Je tache auiTi de mon coté d'entretenir et de cultiver Fefprit de la foi dans les grandes perfonnes , qui l'on embraiiee. Les jeune femmes donnent ici beaucoup de vogue à la prière par les inftruclions et par les conférences que je leur fais ; il y en a plusieurs qui fe confeifent fouvent et fort bien et deux jeunes filles de 13 à 14
Cij
ans , ont commence par vne confefiion générale de toute leur vie , fi exacte que pour ne rien oublier elles le font iérvies de petits morceaux de bois comme nous nous ïervons de jettons , et a chaque choie dont elles s'aceufoient ou qu'elles croyoient être péché , elles laifîbient tomber une de ces petits morceaux de bois comme les grains d'un chapelet. Un vieillard en fit autant quelques tems après en fe confeiïant et c'en: la coutume parmi eux de compter ainfi quand ils fe défient de leur mémoire. Le chef des Kafkajkia et fa femme depuis le mariage de leur fille avec un françois fe font rendus fort afîidus aux inftrudtions et m'ont prié de les difpofer au baptême. Leur gendre contraint par les reproches de fa confeience a avoué à fon beaupere et à fa bellemère que toutes les fables qu'ils avoient racontées au des avantages des millionnaires n'etoient que des fictions que la médifance et la calomnie lui avoient fait inventer pour empefeher les gens d'embraiîèr notre fainte foi , et pour plaire à certains libertins , qui 1'avoient gagé pour débiter des menfonges et m'obliger s'il avoit été poilible à quitter
le pays , afin que je ne fuiîe pas témoin des deibrdres de quelques débauchés ainfi qu'ils le defiroient ; mais qu'a préfent qu'il avoit lui meime pris le parti de le faire chrétien , ils refuferoient tous les prefens , qu'en lui faifoit pour dire dorénavant du mal de moi eniuite il exhorta ces 2 catéchumènes à s'affectionner à la prière et à fe rendre dociles a mes inftructions ajoutant que pour n'être pas trompés il falloit s'attacher au millionnaire , qui recherchoit que le ialut de leurs âmes , au lieu que les autres françois aimoient la plufpart de leurs marchandiles , fans fe mettre en peine de les retirer de l'état de damnation , ou ils les voyoient. Ces deux bons iauvages ont fait de fi bonnes reflexions fur tout ce que leur gendre et leur fille leur ont raconté du malheur de ceux qui refuient mes bons avis , que fans m'en parler , ils ont agréé qu'il fit la déclaration publique de la rcfolution qu'il avoit prife de le faire chrétien. Pour rendre cette action plus célèbre il fit feftin aux chefs de tous les villages et aux plus confiderables de Peouareoua , tous fameux jongleurs , il renonça ouvertement a toutes leurs fuperftitions et les invita par
une allez longue harangue à ne pas eftre plus longtems les ennemis de leur propre bonheur en rc liftant à la grâce du chnftianifme que Dieu leur offroit par mon miniftère : il s'etendoit fort au long fur l'importance du falut et fur les peines que je me donnois de leur procurer , non obftant toutes les oppoiîtions qu'on me faifoit : tout le monde leur répondit par un Nikana , c'eft à dire , Mon ami , qui eft leur ligne d'applaudilTement. C'eft ce que j'ai appris d'un de ceux qui étoient à ce feftin , car il ne m'en à nullement parlé ; le mefme foir là femme fit un feftin à toutes les femmes de Ion bourg pour leur déclarer aufli qu'elle vouloit fe faire chrétienne. Pour les mieux éprouver je ne témoignai rien ni à l'vn ni a l'autre de ce que j'avois appris. Ils m'ont prefïe depuis de les baprifer : ce que je leur ai accordé après plufieurs marques qu'ils m'ont données de vouloir s'acquitter des devoirs du chriftianifme. Pour rendre la cérémonie de leur baptefme plus utile et plus célèbre , j'ai crié dans tout le bourg qu'on alfiftat a leur baptefme ; je fus bien aile que beaucoup de monde en fut témoin , j'ai profité
de cet emploi pour exhorter les mitres à les imiter. J'allois dans leurs cabanes leur annoncer le Royaume de Dieu fans me mettre en peine de ceux qui fe mocquoient de toutes des inftances que je faifbis pour les gagner à J. C. et pour leur découvrir les artifices dont le Démon fe iervoit pour les tromper et pour empefcher que je leur donaffe de l'Efprit (c'eft leur manière déparier.) Vn des plus anciens vieillards , zélé pour les anciennes coutumes du pays appréhendant que fon crédit et celui de fes femblable ne ibuffrit quelques diminution , ii on embraiîbit la foi alla criant dans le bourg : vous tous qui avez jufqu'ici écouté ce que vous à dit la robe noire , venez dans ma cabane ; je vous inftruirai aurTi de ce que j'ai appris de mon grand père et de ce qui nous devons croire , laiffez aux gens de loin leurs fables et attachons nous a nos traditions.
Le 1 8 Septembre il mourut un enfant fans bapteime par l'opiniâtreté des parens qui me rebutèrent toujours lorfque je me prefentois pour lui donner ce fièrement ; afinque le malheur de ce petit infortuné fut l'occalion du ialut des autres , j'ai crié
dans les places du bourg que je deplorois le perte de Famé de cet enfant qui maudiroit éternellement les parens : vous qui avez des enfans mourans qui ne font pas encore baptifés , leur difai-je ne différez pas à les apporter à la chapelle , ayez pitié d'eux comme j'en ai pitié. Je fus longtems a-parcourir le bourg afin de me faire bien entendre ; dés le lendemain j'en baptilai cinq il y en a déjà vn qui eft dans le | ciel Je compte mes peines pour rien fâchant ce que les âmes ont coûté au iauveur ; par l'entêtement et par la reiiftance des parens , il en eft parti plufieurs pour l'hyvemement de fix mois. A l'occafion des malades je me fuis donné beaucoup de mouvement , afin de ne pas manquer de procurer le ciel a ces petits innocent , je ne trouvois du tems pour dire mon breviare que pendant la nuit : avant que la maladie eut couru dans les villages ; jetais bien reçu partout , et les vieillards me difoient que la prière étoit bonne , ils m'exhortoient fans qu'ils priaffent eux mefme a faire prier et a bien inftruire les femmes et les enfans , afin qu'on ne fut pas malade mais dés que la contagion fe fut répandue , \
l'on
l'on me regardoit dans la plufpart des cabanes comme l'oifeau de la mort et l'on vouloit me faire refponfable de la maladie et de la mortalité , j'en rejettoit la caufe avec plus de fujet fur la jonglerie, leur faifant remarquer que la maladie n'avoit commencé que depuis qu'ils avoient jonglé et qu'en derifion de l'éau bénite et de l'afperfion que je fais les jours de dimanche dans la chapelle , ils auoient fait une afperfion impie dans leur jonglerie publique ; que Dieu avoit punis par la mort d'une vieille arriueé peu de jours après qu'elle eut contrefait nos cérémonies , et vne autre par le décès de fon enfant et que la maladie et la mort etoient entrées dans les cabanes de ceux qui étoient les plus fuperftitieux. Comme il y a toujours ici du monde logé dans les champs à plus d'une lieue du bourg , jufqu'au départ pour l'hyvernementj'ai continué mes petits excurtions depuis le mois de Juillet , jufqu'au 24 ou 25 Septembre. Après avoir dit la méfie et fait la prière de grand matin , j 'allait alternativement vifiter ceux qui étoient dans leurs champs de bled et de citrouilles. A vne lieue du bourg il y a vn petit village D
fur vn coteau dont le pied eft baigné d'une rivière qui fait vn payfage très agréable à la vue, j'y aflémblois ceux et celles qui s'y trouvoient et afin que les autres qui étoient dans les champs fuiîent informés de ma venue , je criai comme j'avois coutume de faire dans le bourg qu'on vint à la prière. Je la faifois dans la cabane du plus considérable du lieu qui etoit jongleur de profeffion mais qui ne lahToit pas de paroiftre avoir beaucoup de zèle pour qu'on vint honorer et affifter au cathechifme deux fois la femaine. Quelques vns fe fcandaliférent que j'entrois chez cet hommes qui toutes les nuits , difait-on , etalloit les Manitous dans la cabane et y chantoit à leur honneur jufqu'au jour et qu'en leur manière il avoit fait un feftin fort fuperftitieux. En effet y étant allé un jour qu'on ne m'y attendoit pas je vis 3 ou 4 dépouilles de ferpents pendues auec quelques plumes peints et quelques peaux de diuers petits oifeaux fort beau , je ne fis pas femblant d'avoir rien vu , je déclamai cependant fortement contré la jonglerie et contre cet génies imaginaires qui n'ont ni corps ni ame ; Ils ne parurent plus depuis ce tems la ,
mais peu de jours après je vis un petit chien pendu au bout d'une perche piquée en terre , je n'avais rien vu de pareil depuis que de fuis parmi les Ilinois , j'en fus furpris n'ayant encore été convaincu par aucune expérience qu'ils faffent des facriiices a leurs Manit8s ou qu'ils leurs pendent ainfi des chiens ou autres beftes pour faire ceffer les maladies. Tout ce qu'ils ont coutume de faire eft que dans leur feftins , ils difent : mon Manittf , je te prépare ou je te donne a manger , mais les cuifiniers mangent tout et l'on ne préfente rien n'y l'on ne met rien a part pour le Manit8. Je demandois ce que figniiioit ce petit chien qu'on avoit pendu à cette perche l'on me dit qu'il etoit mort de Maladie et que pour empefcher que les enfans ne le touchaifent ils l'avoient mis en un lieu qu'ils ne pufTent y atteindre , un vieillard qui vit bien que je ne me contentois pas de cela , me dit que c'étoit pour appai Tuile tonnerre , parce que l'un de fes enfans avoit été malade le jour qui auoit beaucoup tonné. Après avoir montré l'inutilité de cette fuperftition en préfence de bien des gens , j'arrachai de terre la
Dij
perche et la jettai avec le chien dans les herbes et je continuai ma vifite , car après avoir fait prier Dieu , je viiitai de tems en tems tous ceux qui avoient leurs champs dans ce canton la ; ma promenade étoit toujours de trois bonnes lieues , en fort beau chemin et qui me fembloient courtes a caufe des pofes que je faifois en diuers endroits ou je m'arretois.
Tout le monde partit pour l'hyvernement le 26 Septembre à la referve de quelques vieilles qui refterent dans 14 ou 15 cabanes et d'vn allez bon nombre de Kajkajkia. Quelque diligence que j'aye faite pour que l'on n'embarquarîe pas les petits enfants malades fans avoir reçu le baptefme , il m'en eft échappe quelques uns que les parens n'ont pas voulu me permettre de baptifer , j'en ai pourfuivi d'autres jufqu'a l'embarquement afin de tacher de leur donner leur viatique pour l'éternité , bien m'en prit de ne mettre pas rebuté des railleries que les parens et toutes les femmes qui etoient prefque à s'embarquer firent de mes inquiétudes , car Dieu recompenfa mes peines par le falut de plufieurs de ces petits innocens. Le
chef des Peouareoua étonné de me voir au bord de l'eau , demanda ce que je faifois la et ii j'attendois la mère d'un enfant malade : lui répondit en raillant que je voulois baptifer ion enfant, fur quoi il fe mit à faire quelques plaiianteries : ne vous étonnez pas, lui dit ie , et à ceux qui étoient préfent s'il y a fi longtems que je me tiens ici debout ; je m'étonne bien plus de ce qu'on n'a pas pitié des enfans qui font et feront efclaves du démon s'ils meurent fans baptefme. Quoique cette raifon ne leur foit pas evidente-pour fe défaire de mes importunités on a fouffert que i'en ai ondoyé pluiieurs. J'avoue que je n'ai pas été fi fcrupuleux cette année pour les baptefmes des petits enfants malades , que je l'ai été les autres précédentes ; je leur ai donné à infçu de leurs parens , n'ayant pas cru devoir toujours attendre leurconfentement acaufe qu'ils etoient moins touchés du bonheur ou du malheur éternel de leurs enfans malades que de la fainTe crainte qu'ils avoient que le baptefme ne les fit mourir, car c'eft ce que tachent de perfuader les ennemis de la foi , que le baptefme fait mourir les enfans et c'eft le reproche qu'on
me fait fouvent dans les plufpart des cabanes ; quand je leur parle de la neceffité de falut , j'ai fouvent de la peine à perfuader a vne mère dont le premier enfant baptifé eft mort de faire baptifer le fécond , ou le 2e.' il eft b°n de ne pas fe rebuter, et il y a bien des femmes qui pour ne pas me voir fouvent dans leur logis , ou je m'informe de la fanté de leurs enfans me les ont apportes a l'eglife pour les faire baptifer et quoique j'aye trouué cette année plus de réfiftance dans la plus grande part des parens que les années précédentes pour les baptefme de leurs enfans nouueaux nés j'en ai néanmoins beaucoup plus baptiiés que l'année parlée dont quantité fon bienheureux , et prient maintenant pour . le converiîon de leurs parens. Comme dans ces commencemens je ne puis prefque rien gagner fur l'efprit des vieillards, des pères et des mères , je tache de pratiquer le confeil de S. François Xavier à l'égard de leurs enfans , nom ut grandiores et parejites ce le /H beatitudine excidunt eorum quidem ijii liberi ac pueri fruentur qui prius hujus lucis ufuram quam baptifmalem innove ntiam amittent.
C'eft ce que dit ce grand ferviteur de Dieu de ceux de la cofte de la Pêcherie. Quoiqu'il y ait défia dans cette miffion nahTante beaucoup d'adultes baptifés l'inconftance de tous ces fauvages et la corruption eft fi grande parmi les peuples du midi qu'il y a plus fujet de craindre pour les Ilinois que St. F. X. n'avoit de craindre pour les Indiens de l'Orient , paucos ad Cœlum pervenire niji eos qui quatuor dccim annis minores cum baptifmali innocentia exce dunt. Au refte quoique je ne confère pas toutes les cérémonies du baptefme des adultes aux filles au deflbus de 19 ans , je n'en baptiferai aucune au deflus de 6 ou 7 ans qui ne fâche les prières et qui ne foit auffi bien inftruite que les adultes et a qui je ne fafie faire tous les actes necefiaires avant que de les baptifer. Il n'y en a pas vne qui eut vn peu de connaiifance qui ne fâche que Dieu défend à celles qui fe marient d'epoufer vn homme qui a déjà vne femme et la dernière fille d'enuiron 1 9 ans que j'ai baptifée avant le départ pour l'hyvernement n'a reçues le baptefme qu'après que fon père qui eft le nouveau chef des Peouareoua , m'a allure qu'il ne la marieroit pas a un homme qui le feroit déjà.
Quoique parmi ces peuples il y ait beaucoup de corruption , après tout le nombre de fille nubiles et de nouvelles mariées qui fe confervent dans l'innocence eft beaucoup plus grand que de celles qui
font dans le et la ferveur de
celle qui eft mariée au Sieur Ako n'a rien de fauvage , elle eft tellement remplie de Pefprit de Dieu, et me découvre les penfées et les hauts fentimens quelle en a avec tant d'ingénuité que je ne faurois affez remercier Dieu de fe communiquer fi abondamment à vne jeune fauvage au milieu d'vne nation infidèle et corrompue. Il fallut bien lui livrer des combats pour la faire confentir au mariage car comme elle étoit dans le defiein de ne fe marier jamais pour être toute à J. C. elle repondit à fon père et a fa mère qui me l'amenèrent en compagnie du françois qu'ils vouloient avoir pour gendre qu'elle ne vouloit pas fe marier : qu'elle auoit déjà donné tout fon cœur a Dieu et quelle ne vouloit pas le partager , ce font ces propres paroles qui n'avoient pas encore été ouies dans cette barbarie , aufii fes paroles furent elles mal reçues et comme je dis
franchement
franchement que ces fentimens n'étoient pas fauvages et qu'il n'y avoit que Dieu qui les lui put inipirer. Son père, fa mère et encore plus le françois qui la recherchoit en mariage fe perfuaderent que c'était moy , que la faifois parler ainii. Je leur dit que Dieu ne lui ordonnoit pas de fe marier, mais auffi qu'on ne pouuoit pas l'y contraindre , qu'elle etoit feule la maitreife de faire l'un ou l'autre pour craindre d'offenfer Dieu. Elle ne me repondit rien , ni a toutes les inftances ni a toutes les menaces de fon père et de fa mère qui fortant tous chagrins ne penferent plus qu'a faire éclater leur colère contre moi , s'imaginant que c'étoit moi qui defendois a leur fille de donner fon confentement. Comme je faifois le cri dans le bourg pour venir à la prière, le père m'arrêta en parlant par devant fa cabane et me dit que puifque j'empechois fa fille de lui obéir il empecheroit aiuTi d'aller à la chapelle et en mefme tems fortit de fon logis criant et fe dechainant contre moy et fermé le paffage a ceux qui me fuivoient. Une partie de Kajkajkta ne laiiferent pas de venir à la chapelle , comme les Peouarcoua , E
faifant le tour du four pour fe dérober à fa vue. Il venoit de chaiîer fa fille de fa maifon après lui avoir oté fon juftaucorps , fes bas et fes fouliers et fes petits ornemens , fans qu'elle dit un feul mot , ni verfer une feule larme. Mais quand il voulut lui oter ce qui l'a couvroit. Ah ! mon père que voulez-vous faire lui dit-elle , lairîèz moi , c'en eft allez je ne vous donnerai pas ce qui me relie , vous m'oterez la vie plutoft que de me l'arracher ; fon père s'arreite tout court et fans lui dire un feul mot , lachaffe hors de fa maifon : n'oiant paroiftre en cet état elle s'alla cacher dans les herbes au bord de l'eau , ou un vieillard catéchumène qui venoit à la chapelle la trouvant lui jetta fon juftaucorps , dont elle fe couvrit et vint aufiitoft à la chapelle , repondit à toutes les prières et au chant avec les autres , comme s'il ne lui etoit rien arrivé. Elle m'attendit après la prière je l'exhortai d'avoir bon courage et de faire precifement ce que Dieu lui infpireroit fans rien craindre. Je la fis conduire à la dérobée dans la maifon de celui qui l'avoit couverte de fon juftaucorps.
Dès la mefme nuit fon père alfembla les
chefs des quatre villages et leur dit que puisque j'empechois que les françois s'alliaiYent a eux , ajoutant cent autres fauiîetes à ce qu'il avoit dit , il les conjuroit d'empêcher que les femmes et les enfans n'allaïfent à la chapelle. Il ne lui fut pas difficille de periuader ce qu'il voulut a des gens qui d'eux mefmes ne font encore guère portés pour le Criftianifme , les defenfes et les menaces n'empêchèrent pas qu'ils ne l'y trouvât le lendemain 50 perfonnes du village des Peouareoua , et quelques Ka/kafkia auffi bien que cette fille qui s'expofoit a être maltraités fi fon père l'eut rencontrée , il envoya un efpion pour voir fi quelqu'un entroit dans la chapelle et furpris de voir tant de monde fit crier dans le village qu'il etoit étrange qu'on n'obéit pas aux chefs , puifque malgré leur defenfe beaucoup de gens etoient entrés dans la chapelle , ainiî qu'on ne fut pas furpris s'il maltraitoit ceux qui s'opiniatroient a y vouloir venir. Celles qui gouvernent les jeunes femmes et les grandes filles de Peouareoua me dirent qu'elles viendroient le foir a la prière et que je ne fifle pas de cris dans le bourg , je leur repondis que fi
Eij
j'y manquois je ferois croire que je craignois les defenfes et les menaces qu'on avoit faites , que ceux qui avoient du courage m'obeiroient , elles vinrent en effet d'elles mefme le foir à la chapelle mais je ne laiffai pas de faire le cri a mon ordinaire. On me repond de diverfes cabanes que je ceffaffe de faire l'invitation et que perfonne n'iroit prier Dieu à la chapelle puifque les chefs le defendoient , que perfonne ne forte de fon logis , difoit-on , l'on vous défend de prier. Criez bien haut me dit un autre , qui eft ce qui vous obéira : en effet perfonne n'en fortit et il n'y eut que quelques petites filles qui faifant un grand tour pour éviter ceux qui bouchoient les pafîàges , fe vinrent joindre à celles qui m'attendoient à la porte de la chapelle. La fille du chef des Kajkajkia y vint aufii et il ne fe trouva en tout que 30 perfonnes. A peine eus je commencé à chanter la Vent Creator, qu'un homme d'environ 45 ans entra dans la chapelle, le cafle-tefte à la main, difant d'un ton menaçant , n'avez vous pas entendu la défenfe des chefs , obéiriez leur et fortez vite ; il en prend une par le bras pour le
faire fortir ; mais elle tint bon fus droit a lui , fors toimefme lui dis je , et refpecle la maifon de Dieu. Les chefs leur défendent de prier , me repondit-il ; et Dieu le leur commande , lui dis je , tais toi et fors , je ne m'attendois pas qu'il me donnât le temps de lui dire , ce que je lui dis , enfuite je m'en retourne au marche pied de l'autel ou je continuai la prière , il en prit encore une par le bras pour le faire fortir , vous n'obeilîèz pas leur dit-il ; prends garde de ne pas fâcher le maitre que nous fervons ici , lui criai-je , retire toi et nous laiffe prier Dieu , et vous qui honorez le Seigneur du ciel et de la terre , ne craignez pas , il eft avec vous , et il vous garde. Il refte encore quelques temps fans parler , et voyant qu'il ne gagnoit rien , il fe retira avec un autre vieillard qui l'avoit fuivi : je louai les affûtantes d'avoir tenu bon et d'avoir fait perdre courage à ces émiffaires du Démon , qui jaloux de ce qu'on commence à invoquer Dieu dans ce pays , a excité cette petite perfécution ; mais ne vous en étonnez pas , elle ne durera pas longtems , Dieu ne la permet que pour éprouver votre confiance.
Je cru qu'il ne falloit pas fe taire après un telle infulte faite à Dieu. J'allai trouver le commandant du fort qui en triomphoit ; il me répondit en m'inlultant que je m'etois attiré tout cela par mon opiniâtreté à ne vouloir pas permettre que cette fille dont j'ai parlé ci deiïus fe mariât avec le François qui étoit lors avec lui , et que s'il vouloit la marier il le feroit malgré moy: il en vint après plufieurs reproches allez injurieux à me charger de mille calumnies en préfence des François, et d'un grand nombre de fauvages qui s'ailèmblèrent près le fort pour l'ouir invectiver contre moy d'une manière pleine de mépris et emportée. Dieu me fit la grâce de receuoir toutes ces humiliations avec vn efprit affez tranquille ce me femble. Pour ne pas faire croire aux fauvages que nous nous querellions , je ne répondis prefque rien à toutes les injures qu'il me dit , et je n'élevois un peu la voix que lorfque je crûs que je devois foutenir la gloire et la culte de Dieu , et comme je voulois toujours revenir a l'infulte qu'on avoit fait dans la chapelle dont je demandois quelque efpêce de fatisfadlion et qu'on
fit avec les chefs des fauvages ce qu'il falloit faire de peur que quelqu'autre n'en voulut faire autant ou davantage ; il me dit froidement qu'il parleroit aux chefs , et au lieu de les affembler fur le champ , il attendit au lendemain après midi , encore falloit-il que j'y retournaiTe.
Il fe contenta par toute fatisfaclion de m'envoyer dire que les chefs afluroient qu'il n'avoient pas dit à cet homme de faire infulte à la chapelle , il ne tint pas a lui que le mefme fauvage ne commit encore la mefme infolence , car lorfqu'on s'aflèmbla pour crier la meffe , un grand orage de pluie étant furvenu , il s'imagina qu'on ne viendroit pas à la chapelle ; mais ayant veu le contraire il n'eut le loifir de fe préfenter lorfqu'on en fortoit , n'ayant pas aifez de foin de cacher fon caffe-tête , qui paraiffoit fous fes habits. Pendant ces 2 jours le chef des Kajkajkia n'oublia rien pour tirer le confentement de fi fille par les careifes , et par les menaces , il ajouta les promeffes qui furent que ii elle ne lui obeiifoit pas , elle éprouveroit toute forte de rigueurs de fa part , qu'abfolument on ne prieroit plus Dieu , qu'il iroit à la guerre
et qu'elle ne le reverroit plus ; elle me vint trouver , m'affura que Dieu la fortifioit et qu'elle étoit toujours dans le def- I fein de confacrer à Dieu la virginité qu'elle avoit pleuré pendant 2 jours de cette confpiration contre la prière , dont fon père étoit l'auteur : qu'elle craignoit fon père ne devint plus furieux et qu'il ne fe portât a quelqu'extremité. Toutes les menaces qu'on me fait ne me font aucune peine , me dit-elle , et j'ai le cœur content , mais je crains pour le parole de Dieu , car je connois mon père et ma mère ; ne craignez point lui dis-je , la prière eft l'hommage de Dieu. Mon père m'a fait pitié , me dit-elle , et j'ai une penfée me dit-elle , je ne fais fi elle eft bonne , je crois que fi je confens au mariage , il vous écoutera véritablement , et il y portera tout le monde ; je délire de plaire à Dieu me dit elle , et c'eft pour cela que j'ai deffein d'être toujours comme je fuis , pour être agréable a J. C. feul , mais j'ai penfé de confentir contre mon inclination pour l'amour de lui au mariage , eft ce bien fait ? Ce font tous les termes , et je ne fais que changer FIlinois en François. Ma
fille
fille lui dis je , Dieu ne vous défend pas le mariage , et je ne vous dis pas : Mariez vous on ne vous mariez pas : ii vous n'y confentez que pour l'amour de Dieu , et que vous croyez , qu'en vous mariant , vous gagnerez à Dieu votre famille , cette penfée eft bonne , mais il faut que vous déclariez à vos parents que ce ne font pas leur menaces , qui vous font confentir au mariage. Elle prit ce dernier parti. Comme l'on continuoit fortement les pourfuites ; elle dit à fa mère , i'ai pitié de mon père je n'ai aucun reflentiment de la manière dont il me traitée , ie ne crains point fes menaces ; mais je crois que je lui accorderai ce qu'il me demande parceque je crois que vous et lui m'accorderez ce que ie vous demanderai. Enfin ayant dit à fon père qu'elle confentoit au mariage , le père , la mère et le François , me vinrent trouver , comme elle étoit dans la chapelle , pour lavoir d'elle ii fon frère difoit , vraie , elle repondit tout haut , je hais celui la en montrant le François , parcequ'il parle toujours mal de mon père , la robe noire , et qu'il ment difant que c'eft lui qui m'empefche de me marier ; puis
elle m'a dit tout bas , ce n'efl pas par la crainte que j'ai de mon père qui me force de confentir au mariage , vous favez pourquoi j'y confens , le François et le père fe retirèrent bien contents pour fe difpofer aux préparatifs du mariage ; mais avant que de le conclure entièrement , je voulus que le père fit aflembler dans la cabanne tous les chefs des villages et qu'il defavoua tout ce qu'il avoit dit , puifque tout ctoit faux et qu'il témoigna fon repentir de la défenfe qu'il leur avoit fait de prier Dieu , et qu'il en fit quelque fatisfaclion à laquelle ie voulu me trouver. Il confentit à tout cela, et le fit de la manière le plus foumife et la plus humiliante qu'on puifle l'imaginer me fuppliant par plufieurs fois de lui pardonner fon ivrognerie , c'eft à dire , fon entêtement , m'apoftrophant a tous momens en faifant l'eloge de la prière. Je n'ai iamais eu la penfée de la quitter , dit il aux afliftans , et quand je vous ai dit , d'arrêter pendant quelques jours ceux et celles qui y venoient , c'étaient rufe , quand je vous l'ai dit : je vous prie de tout mon pouvoir d'obéir maintenant à la robe noire , qui eft votre véritable père
qui vous aime effectivement et qui ne nous trompe point. Prenez courage mes frères exhortez tout le monde a lui obéir et a le faire inftruire et quand il fait le cri pour aller prier Dieu que tout le monde y aille. Il en dit tant , et s'humilia ii bas que quelque réfolution que j'euffe pris de lui bien dire les vérités en vne fi grande affemblée , je me contentois de lui dire que comme ie croyois qu'il parlait du cœur que je voulais bien oublier tout ce qu'il avait fait et que ie priois Dieu de lui pardonner ; mais qu'il fe fouvint et tous ceux qui m'ecoutoient , que ceux qui s'attaquoient à la prière , feroient aux mefmes. Qu' au refte tout ce qu'il leur avoit dit fans fon chagrin touchant les mariages des François étoient faux et de l'invention de quelques François fcandaleux et que les robes noires étoient les témoins d'un véritable mariage , et à qui feuls Dieu a ordonné de prier tous ceux qui voudront le marier et ils feront véritablement mariés. En fortant de cette affemblée tous les anciens firent le cri dans le bourg pour venir a la prière , et je crois que tout le village , femmes , filles et enfants et
F ij
les vieillards mefmes s'affemblèrent autour de la chapelle , mais ie ne l'ouvris à perfonne pour leur faire connoiftre qu'il n'y avait que moi qui gouvernoit la prière , comme je l'avois dit dans l'aflemblée , et qu'elle ne dependoit pas du caprice des hommes que puifque je n'avois pas fait de cri , et que je n'avois nommé perfonne pour le faire en ma place , il n'y avoit point de prière ce jour la , comme l'on ne favoit pas pourquoi ie n'ouvrois pas la porte de la chapelle , tout le monde attendit longtems , ils fe retirèrent enfin les vns après les autres ne fâchant que penier. Le commandant du fort ne manqua pas de me blâmer et dit aux fauvages que puifque ie n'ouvrois pas la porte de la chapelle , il ne falloit pas prier Dieu que ie n'avois qu'a m'en aller. Le chef de Kajkajkia , croyant que j'étois fâché et craignant de m'avoir dit quelque chofe en m'excufant qui m'auroit choqué , m'envoya le François fon gendre futur , pour favoir de moi ce qui en étoit ; ie lui repondis que i'étois content de la fatisfaclion publique qu'il avoit faite, mais que ie ne regardois pas comme des
gens qui vouluflent prier ceux qui venoient à la chapelle à la voix des vieillards mais à la mienne et que comme i'avois fait deux fois le cri dans le bourg fans qu'on m'obeit et qu'on fut venu à la chapelle à la dérobée , ie ferois auffi deux jours fans faire le cri , en effet ie ne reçu le lendemain à la chapelle que celles qui avoient été confiantes , et je ne lis le cri que le ibir. Comme la chapelle etoit prefque pleine ie leur expliquois ce que c'etoit que d'être chreftien ou d'avoir véritablement envi de l'être , que ceux qui craignoient plus les hommes que Dieu ne l'etoient
pas , etc
Après que le chef des Kajkajkia fut affuré du confentement de fa fille pour fe marier au François dont i'ai parlé ci deffus , il déclara à tous les chefs des villages , par des grands préfents qu'il alloit s'allier avec un François ; la fille pour s'y mieux difpofer fit fa premrc communion le jour de l'Affumption de N. D. a laquelle elle fe preparoit dépuis plus de 3 mois avec tant de ferveur qu'elle paraifibit toute pénétrée de ce grand myftére. Il eft à croire que J, C. l'enrichit de bien de grâ-
ces dans fa première vifite , et j'ai vu fenfiblement dans cette fille l'effet d'une bonne communion : comme elle n'avait pas oublié ce que j'avois dit de St. Henry le iour de fa fête et de S te. Cunegonde fa femme , elle efpera de pouvoir perfuader la mefme chofe à celui avec qui elle devoit fe marier , il n'eft pas croyable les prières qu'elle fit à Dieu pour cela : je la laiifai dans cette efpérance , étant d'ailleurs bien instruite des obligations du mariage , et de tout ce à quoi elle s'engageoit : Son mari m'a dit qu'elle lui parla d'une manière fi tendre et fi perfuafive qu'il ne put pas s'empêcher dans être touché , et qu'il étoit tout confus d'eftre moins vertueux qu'elle. Elle a pris pour fes patronnes particulières les Dames chrétiennes qui fe font fanclifiées dans la mariage , favoir Ste. Paule, Ste. Françoife , Ste. Marguerite , Ste. Elifabeth , et Ste. Brigitte , qu'elle invoque plufieurs fois le jour et leur dit des choies qu'on ne croiroit pas d'une jeune fauvage. La première conquefte qu'elle fit a Dieu fut de gagner fon mari qui a était fameux en ce pays des Ilinois par toutes ces débauchés : il eft tout changé , et il m'a avoué qu'il
ne fe reconnoiffoit plus lui mefme et qu'il ne peut attribuer fa converfion qu'aux prières de fa femme , aux exhortations qu'elle lui fait , et à l'exemple qu'elle lui donne : Et comment pouvoir reiîfter m'a t'il dit fouvent à tout ce qu'elle me dit , je fuis honteux qu'un enfant fauvage inftruit depuis peu de temps en fâche plus que moi qui fuis né et élevé dans le chriftianifme , et qu'elle me parle de l'amour de Dieu , avec une douceur et une tendreffe à faire pleurer les plus infenfibles et mon expérience m'affure qu'elle me dit vrai qui n'y a point de ioie que pour les gens de bien. Jufqu'ici ie n'ai iamais été content i'ai toujours eu la confcience agitée de mille remords , pourfuivit il , et j'ai tant d'horreur de ma vie paffée que j'efpère qu'aidé de la grâce de Dieu perfonne ne me fera changer jamais la réfolution que j'ai prife de bien viure à l'avenir. Pour lui faire expier fes fautes parlées , Dieu l'a permis de déplaire a quelques perfonnes qui lui ont fufcités de méchantes affaires et qui le rendent odieux à tout le monde. Sa femme eït toute fa confolation par les feuls difcours qu'elle lui tient : Qu'-
importe , lui dit elle , que tout le monde foit contre nous. Si nous aimons Dieu et qu'il nous aime il nous eft advantageux de payer tandifque nous vivons le mal que nous avons fait fur la terre afin qu'après notre mort Dieu nous faife miféricorde.
M' ayant oui dire que quantité de chreftiens pénétrés du regret de leur faute et de leur douleur d'avoir crucifie J. C. par leurs péchés exercent de Stes cruautés au lieu de fe traiter avec delicatefle , comme font quelques vns , elle fe fit une ceinture d'épines qu'elle porta deux jours entiers , dont elle fe feroit extropiée , fi m' ayant fait favoir cette mortification , je ne l'euiTe obligée d'en ufer avec plus de modération qu'elle ne faifoit ; elle a de fi tendres fentiments pour J. C. fouffrant qu'elle m'a avoué qu'elle pleuroit fouvent en regardant Jefus couronné d'épines qu'elle a dans une efpèce d'appartement qu'elle s'eft pratiquée. Je prends plaifir à lui faire dire ce qu'elle penfe de Dieu et les fentiments qu'elle en a. En vérité il n'y a que Dieu qui les lui puifle infpirer lui mefme : quand je penfe , dit-elle , a l'aveuglement des Il'mois de ne pas adorer , et de ne pas aimer un
Dieu
Dieu fi grand il m'en afflige fouvent ; lui ayant demandé fi elle l'aimoit véritablement, elle me répondit en loupirant qu'elle etoit honteulè de ne le pas aimer autant qu'elle le devroit. Il eft grand , ion amour pour nous eft grand et je fuis fi petite , et mon amour pour lui eft fi petit , du moins je fouhoite de l'aimer beaucoup
etc je lui demandai une autre fois
fi elle aimoit la Ste. V. et ce qu'elle lui difoit. le ne fais fi je fais mal de l'appeller ma mère , me répondit elle , je la prie par tous les termes de tendreffe de me vouloir bien adopter pour fa fille ; que ferois je fi je ne l'avois pas pour mère , et fi elle ne me regardoit comme fa fille ? fuis-je capable de me conduire ? je ne fuis encore qu'un enfant , et je fais pas encore prier : je la fupplie de m'apprendre comment je dois dire afinqu'elle me défende contre le Démon qui m'attaque de tous cotés , et qui me feroit tomber ii je n'avois recours a elle , et ii elle ne me recevoit pas entre fes bras , comme une bonne mère qui reçoit ion enfant qui a peur ; elle me dit auffi fort ingenuement qu'elle la prioit de ne pas fe fâcher de ce qu'elle portoit G
fon beau nom de Marie , quelle fe reflbuvenoit toujours en difant fon chapelet de fupplier fon cher fils Jefus notre Capitaine , qu'elle ne gataft pas fon St. nom qu'elle portoit , n'y qu'il ne fe fâcha pas s'il l'appeloit fa mère. Non , lui dis-je , elle ne fe fâche pas de ce que vous l'appeliez votre mère , continuez a lui parler ainfi , elle vous écoutera volontiers , et elle vous regardera comme fa fille , tandifque vous aimerez bien fon fils. Cette bonne fille à un foin admirable pour faire baptifer les enfans et les jeunes filles de fon bourg et c'eft lui faire un fenfible plaifir de la choifir pour Marraine , elle apporte elle mefme les enfants de fes parents d'abord qu'ils font nés afin , ditelle , qu'ils ceffent promptement d'être les efclaves du Diable et qu'ils deviennent enfants de Dieu , et quand elle apprend qu'un enfant baptifé eft mort , elle s'en rejouit et le prie d'intercéder pour elle et pour tout le bourg auprès de Dieu : elle attire le plus qu'elle peut chez elle les grandes filles , et les jeunes femmes baptifée pour les inftruire et pour leur infpirer de l'horreur des danfes , des alîemblées de
nuit et de toute forte de mal et pour les inftruire fur la confeflîon , elle m'en amène de temps en temps pour la faire confeiîer , et me vient dire quelque fois toute affligée , je n'ai rien pu gagner fur vne telle , elle craint la confeffion , tachez de lui parler vous mefme , me dit elle , et m'avertit de toutes choies qu'elle découre adroitement. Sa fageiîe et fa vertu lui donne une authorité merveilleufe fur toutes choies a qui elle parle de la prière , fans qu'aucune femme mefme âgée , témoigne trouver mauvaife qu'elle les reprenne quelquefois plus fortement que je ne ferois moimefme que n'a-t-elle pas fait , pour porter fon père et fa mère à fe faire chrétiens. Elle a fouvent joint les larmes à fes prières et depuis leur baptefme elle ne celle de les faire reiTouvenir de ce qu'ils ont promis a Dieu , l'on ne peut s'imaginer tout ce qu'elle dit à fa mère pour la porter a pardonner fon oncle , frère de fa mère la mort d'une de fes efclaves qu'il a cruellement maffacrée pour fe venger de quelques chagrins qu'il avait reçu autre fois de fa fœur. Le père et la mère de cette bonne chrétienne étant fortis enfemble , la femme
Gij
armée auffi bien que le mari pour afiafiiner le meurtrier , elle fit fi bien par fa diligence , qu'elle détourna le coup , et les empêcha d'exécuter leur deflein ; la mère penfa mourir de chagrin de ne s'être pas vengée fur ce que fon dépit alla fi loin qu'elle ne fe trouvoit plus a l'eglife. Sa fille prie la liberté de l'en reprendre ; j'irai , dit-elle , a l'eglife fi l'on me venge , Dieu reprit fa fille défend la vengeance et veut que la punition lui foit refervée. Qu'il fafle donc mourir mon frère , dit la mère , et je ferai bonne chrétienne , s'il ne le tue pas je ne ceflerois de chercher les moyens de le faire périr. Oh vous orTenfez Dieu , lui répondit fa fille en pleurant. Après que ce grand feu fut un peu ralentit , elle ne cefla point de lui reprefenter le fcandale qu'elle avoit donné à notre nouvelle églife , elle la porta à fe confeifer et fa confiance a eflayer tous les rebuts et toutes les duretés de fa mère , l'emporta ; fur fon obftination , un jour entendant fon père qui fe plaignoit a fon mari de l'ingratitude des François pour qui il s'etoit tant de fois facrifice et a qui il avoit rendu de bons offices , et il dit vrai , car fans lui les Fran-
çois auraient été maffacrés ici , et que les François qui avaient témoigné le plus d'amitié , ne le regardoient feulement pas depuis qu'il etoit chrétien que bien loin que le commandant lui témoigna de la joie de ce qu'il avoit rompu tous les obftacles a fon baptême , il le méprifoit à prefent , qu'il ne favoit que penfer a dire de fon procédé fînon que les François aimoient mieux qu'il menaft une vie de fauvage que de chreftien , et qu'ils le regardoient comme un lafche de ne s'eftre pas
vengé de fon beau frère etc La fille
qui etoit plus près de lui qu'il ne croyoit , fort de fon petit appartement lui dit d'une manière fi engageante tout ce qu'une fille qui aime tendrement fon père peut lui alléguer pour modérer fes chagrins ; elle lui parla enfuite à l'oreille et fe retira dans fon cabinet , fon mari qui la fuivit deprès la trouva à fon oratoire baignée de fes larmes au pied du crucifix , ce qui lui fit croire que fon père lui avoit dit quelque dureté , n'en pouvant tirer aucune parole , il me vint prier de favoir d'elle le fujet de fes pleurs ; elle me dit que craignant que le Diable ne fit tomber fon père et ne re-
veillât dans fon cœur le defir de fe venger , elle avoit demande a Dieu de la fortifier et de lui infpirer ce qu'elle diroit a fon père , et qu'en mefme temps qu'elle fortit de fon cabinet , quelque répugnance qu'elle fentit en elle mefme elle lui avoit dit mon père , vous parlez mal , le Diable veut vous faire tomber , allez de grâce vous confeiTer , afin qu'on vous remette l'efprit , et que votre ame reprenne la première beauté qu'elle avoit reçue au baptefme et que fon père lui repondit Nikana qui eft un mot d'amitié et d'approbation. Je me retirai auflitoft à mon oratoire pour en remercier Dieu dit-elle et le prier de toucher le cœur de mon père. En effet dés le mefme foir a 4 heures de nuit , il vint me trouver avec fa femme pour fe confeiTer , comme je ne m'attendois a rien moins pour ne rien précipiter après lui auoir rappelé le fouvenir de ce que je lui auois dit du facrement de la pénitence dans Pinftrudtion qui avoit précédé leur baptefme , je les remis au lendemain et leur dit de ne venir que l'un après l'autre ce qu'ils firent , leur fille en eut tant de joie que des le mefme jour elle alla trouver
fon père et fa mère feparament pour s'en rejouir avec l'un et l'autre , et pour les encourager à fe conferver dans la grâce de Dieu. Dés le mois de Septbrcje lui avois fait un ordre du jour pour régler toutes fes prières et fes occupations depuis fon réveil jufqu'au foir. Je fus extrêmement furpris qu'elle me répétât dés le lendemain tout ce que je lui avois expliqué fort au long jufqu'a moindre oraifon mot a mot , comme je lui avois dit : il en eft de mefme pour tout ce qu'elle entend de la vie de N. S. et des faints ce que je trouve de meilleur en elle , eft la grande défiance et peu d'eftime qu'elle a d'elle mefme , et la prière la plus ordrc c'eft de dire. Mon Dieu je fuis encore enfant , je fuis foible fi vous ceffez de me foutenir : le Diable me trompera et me fera tomber.
Vu qu'après le départ des Ilinois pour rhyvernement , il ne reftoit que quelques cabanes de Kajkajkia , ou ils y avoit plufieurs enfants , je m'appliquai particulièrement à leur faire le catéchifme. le choilis fa maifon pour les y alîembler ; efperant contenter fon zélé de la charge du foin de les inftruire ; j'ai eu le plaifir de me tenir aux
écoutes , pendant qu'elle les interrogeoit à bien répondre tous les enfants du bourg font toujours bien venus dans la maiion > et ils s'y plaifent lui ayant demandé pourquoi elle déiiroit ii fort d'inftruire les enfants , elle me répondit que c'etoit parceque Dieu les aimoit particulièrement que leurs âmes avoient encore la beauté qu'elles avoient reçue au baptême , et qu'ils ne connoiffent pas encore le mal ; ce fut aiTez de lui témoigner qu'outre la prière que je fais aux aiîiftans dans la chapelle tous les foirs , il feroit bon qu'elle la fit dans la maifon pour toute la famille avant de le coucher , et à laquelle il était aufli apropos qu'elle y invitât quelques perfonnes des autres cabanes , afin que toutes enfemble la prière et Y examen fe fit , comme il fe pratique dans les familles Françoifes et fauvages bien réglées ; dés le mois d'- Oclobre , elle n'y a pas manqué après le fouper.
Depuis que les Kajkajkia font revenus de la chaffe il y a tant de gens qui en fortant de la prière viennent tous enfemble au catechifme qui s'eft fait dans mon logis tout l'hyver a caufe qu'il fait trop froid
dans
dans la chapelle qu'il n'y a pas eu de place pour tout le monde : comme elle le faifoit auffi bien que moy pendant le jour aux enfants , il s'en trouva peu pendant le mois d' Octobre et de Novembre aux conférences et inftructions que je leur faifois. l'expliquai aux grandes perfonnes tout le Nouveau Teftament que j'ai en tailles douces qui repréfentent parfaitement bien ce qui eft marqué dans chaque page. Au commencement il n'y avoit qu'elle , fon mari qui eft un François , fon père , fa mère , et toux ceux de fa cabanne qui fe trouvaffent a l'explication des images que je faifois pendant un heure et demie ; mais la curiofité de voir les images pluftot que d'entendre l'explication que j'en faifois y a attiré bien du monde.
Cette jeune femme âgée feulement de 17 ans a fi bien retenu ce que j'ai dit fur chaque image de l'Ancien et du Nouveau Teftament qu'elle les explique chacune en particulier fans fe troubler et fans rien confondre , auffi bien que je pourrois faire et mefme plus intelligiblement a leur manière : à la vérité , je lui ai permis d'emporter chaque image après l'avoir ex- H
pliqué en public pour s'en refraichir la mémoire en particulier , mais fouvent fur le champ elle me répétait tout ce que j'avois dit fur chaque image , et non feulement elle les expliquoit chez elle , à fon mari , à fon père et à fa mère et à toutes les filles qui venoient chez elle , ce qu'elle continue de faire , ne parlant que des images ou de catechifme ; mais auflî elle a expliqué les images fur tout l'Ancien Teftament aux vieillards et aux jeunes gens que fon père faifoit arTembler chez lui.
Après avoir employé le mois d' Octobre à l'explication des images , je continue de les arTembler après fouper dans mon logis pour leur faire le catechifme. Deux raifons m'ont porté à le faire le foir au commencement de la nuit , i° afin qu'il s'y trouva plus de monde , parce que les femmes font occupées pendant le jour à leur ménage et ne pourroient pas fe trouver aux inftructions pendant un affez longtems que dure le catechifme ; 2° a caufe que les jeunes gens font à la chaffe et les enfants courrent de coté et d'autre , et ne font prefque jamais dans leur logis que le
matin et le foir : c' eft auffi pour empêcher tous les mauvais difcours qui fe tiennent dans la plufpart des cabannes à la veillée : il a plu a Dieu y donner fa bénédiction tout l'hyver , j'ai eu tous les foirs pendant deux heures plus de trois quarts du bourg des Kajkajkia qui y font ici , aufîi étoient ils iî entaffés qu'ils ne pou voient fe remuer.
Il eft certain que Dieu agit particulièrement en ceci , car ce n'efh pas la curioiîté d'entendre de nouvelles chofes qui attire maintenant les hommes et les femmes au catéchifme , puifque je n'inftruis et n'interroge tous les foirs que prefque fur les mefmes chofes. Ce qui me furprend d'avantage eft l'afTiduité de la perfeverance des jeunes gens de 25 , 30 , et 35 , et de ceux mefmes qui ont plus de 40 ans. Le chef des Kajkafkia était à la tefte avec fon ieune frère qui eft le capitaine de la jeuneiTe. Les plus fiers deviennent enfants au catéchifme , et nul n'a honte au catéchifme de répondre aux moindres interrogations que je fais , les pères et les mères font ravis lorfque j'interroge leurs enfants , ils les encouragent
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euxmefmes et me prient lorfque je vais les vifiter chez eux de les interroger , c'eft une grâce que je ne puis pas accorder à tous ceux qui me le demandent , autrement je ne finirois jamais , il eft vrai que l'efpérance d'avoir un grain rouge qui eft un fruit de la groffeur d'une petite fève qu'on nous a envoyé des Ifles de la Martinique et autres (que n'en ai-je un boiffeau ! ) ou bien l'attente d'une aiguille ou d'une médaille ou une croix ou un chapelet (furtout fî il eft rouge) , un petit couteau ou quelque autre chofe curieufe qui tiennent lieu de récompenfe , anime les enfants a bien répondre ; mais il faut bien répondre et plufieurs jours pour avoir ou le chapelet ou le grain rouge ou une croix , et le refte en proportion.
Dans toutes les cabannes particulièrement de Kajkajkia on ne me parle que du catechifme et j'entends avec plaifir les enfants chanter les cantiques ou s'entre interroger fur ce qu'ils ont appris , et lorfque les jeunes gens fe trouvent dans le logis de leurs chefs , ils y chantent jour et nuit des airs qui les inftruifent et les occupent. Les femmes de leur cofté n'en font pas
moins. La fin de Février étant celle du froid je n'ai plus fait le catechifme dans mon logis qui eft trop petit pour le monde qui s'y trouve ; mais dans la chapelle à la mefme heure , et je continuerais tout ce mois de Mars , et plus longtems , fi je vois la mefme docilité dans une partie des Peouareouazu retour de leur hyvernement, et fi peu qu'il y en ait qui fréquentent la chapelle , il me la faudra agrandir , puisqu'elle eft toute pleine des feuls Kajkajkia , fi l'on juge de la docilité et de l'ailiduité qu'ils ont pour fe faire inftruire , il y a grand lieu d'efperer que Dieu les convertira.
Mes péchés et la malice des hommes , n'ont pas empêché que Dieu n'eut répandu cette année abondanment les bénédictions fur cette million des Ilinois elle s'eft accrue de deux cents fix âmes que j'ai batifées depuis le 30 Mars jufqaau 29 Novembre 1693. Plufieurs enfants de ce nombre font déjà au ciel qui prient Dieu pour la convertion de leurs parents , depuis que le chef des Kajkajkia eft batifé avec fa femme et fa famille qui eft de 15 perfonnes , il ne rougit point de l'evan-
gile , et ne cefle point d'exhorter et d'inftruire jour et nuit les jeunes gens de fon bourg , et je m'apperçois grâces à Dieu qu'il eft bien écouté auffi bien que fa femme qui fe trouve toujours à la chapelle a la tefte de toutes celles de fon fexe. Je fus bien furpris a la fin de la nuit , de la voir venir accompagnée de toutes les femmes faire un beau préfent de fuif à la chapelle (c'eft la cire du pays) me difant au nom de toutes qu'elles s'offroient à Dieu pour le luminaire de la chapelle , lorfque je faifois la grande prière , c'eft a dire pendant la meife , et lorfque je faiiois le catechifme , me priant de continuer à les inftruire avec leurs enfants. Le chef de la jeuneffe accompagné d'une partie de fes camarades fit auffi à la chapelle un femblable préfent quelques temps après avec le mefme compliment , fans que je les euffe porté en aucune manière à cette bonne action , et fans leur avoir rien dit que peut leur donner la moindre penfée de préfenter quelque chofe à la chapelle.
Le gendre du chef des Kafkafkia , qui eft maintenant auffi zélé pour la convertion des Ilinois , qu'il y a été autrefois con-
traire et qui rend de bons fervices aux millions m'a dit que l'entretenant dans la famille des cérémonies de nos eglifes et des offrandes que l'on fait a Dieu de cierges , de pain heni , etc. fa belle mère lui dit : pourquoi notre père qui nous inftruit à la foi , ne nous dit il pas , qu'il eft agréable a Dieu que nous faffions auffi quelque offrande à la chapelle : avons nous de l'efprit et favons nous ce qu'il faut faire ? nous imiterons volontiers les chreftiens qui donnent de quoi éclairer l'autel et faire le pain qu'on bénit , et l'été prochain nous prefenterons de notre récolte au grand Manitoua affouv , c'eft à dire au grand efprit ou génie. L'inconftance et la légèreté des fauvages eft fi grande qu'on ne peut compter encore fur toutes les premières démarches qu'ils font ; mais à voir l'affiduité qu'ils continuent de faire paroiftre , il y a lieu d'efperer qu'agiffant auffi fincèrement qu'ils font , Dieu ne permettra pas que les ennemis de leur converfion et de la miffion , ruinent ces bons commencements qui les préparent à embraffer n. Stc religion. Priez Dieu mon Rd P. , qu'il conferve le chef néo-
phyte , fa femme , fa famille et fon gendre dans leur irc ferveur , ils font d'un grand fecours au miffionaire , et ils en font plus que moi ou plutôt ils font tout et je ne fais rien ou prefque rien. Si l'on étoit bien convaincu de ce que fait ici le chef des Kafkafkia pour porter tout le monde à fe faire inftruire et a quitter l'infidélité je m'afîure que bien loin d'ajouter aucune foi a toutes les calomnies dont l'on menace ici tous ceux qui font fâchés qu'il fe foit fait chreftien , on lui marqueroit la joie qu'on en a , ou qu'on en devroit avoir pour l'encourager à fe conferver dans la première ferveur , et a porter toute la nation à connoiftre et a adorer le vrai Dieu , et que les François s'attireroient la bénédiction de Dieu , et fur leur perfonne et fur toute la colonie. Par tout ce détail que je vous fais de cette eglife naiifante , vous jugez aifez , mon R. P. combien ces nouveau troupeaux de J. C. ont befoin d'eftre défendus contres les loups qui les veulent diflîper , et d'eftre affiftés des prières de toux ceux qui s'interreflènt à la gloire de Dieu et au falut des âmes ; vous qui y prenez tant de part , vous aurez s'il
vous
Deacidified using the Bookkeeper process. Neutralizing agent: Magnésium Oxide Treatment Date: Dec. 2004
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