‹ Relation de l'ambassade au Kharezm (Khiva) de Riza Qouly KhanChapitre 6 sur 38 · AU NOM DU DIEU CLÉMENT ET MISÉRICORDIEUX · texte numérisé non relu

AU NOM DU DIEU CLÉMENT ET MISÉRICORDIEUX

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A première page de tout livre doit être ornée du nom du Créateur, maître du monde, de Celui qui n'a ni commencement ni fin , et dont il nous est donné de ne connaître que le nom. L'imagination et la pensée sont incapables de le concevoir; nulle description, nulle explication ne peuvent en donner une idée. La vue, la raison, l'intelligence, l'esprit, le cœur, les yeux et Tâme elle-même sont tous frappés de stupeur et saisis de vertige en présence de Dieu. S'ils tentent de s'élever jusqu'à lui, ils sont contraints d'y renoncer. Les créatures sont toutes impuissantes à le comprendre ; l'unité de Dieu les confond et les anéantit. Tout ce jque l'on a dit pour le définir doit être considéré comme insuffisant; et^ quant au chemin que l'on a fait pour s'approcher de lui, c'est comme si l'on était resté immobile. Où est la route? où est le guide? où est le voyageur? A quoi peut nous servir la faculté de penser, de voir.

de parler et d'entendre? Les êtres que Dieu a créés n'ont aucun moyen de pénétrer son essence, car lui seul a le pouvoir de se connaître lui-même. Bien que la première substance émanée de lui soit Tintelligence , dont la nature est su- . périeure à toute autre substance , elle est néanmoins créée , elle n a point le don de voir et de pénétrer jusqu'à son Créateur. L'intelligence enfin est créée; comment pourrait - elle trouver le chemin vers ce Créateur ? L'âme est comme un esclave qui veille devant une portière, mais qui ne peut la déchirer; bien plus, lors même qu'elle le pourrait, elle n'arriverait point pour cela à la connaissance exacte de ce qui est derrière ce voile. »

« Tout ce qui fut autrefois, tout ce qui est aujourd'hui n'a existé que par Dieu que la parole ne saurait décrire; tout ce qu'on a dit de lui, tout ce que nous disons nous-même, se réduit à de simples conjectures. Ne pouvant nous rendre compte de l'étendue de la mer, nous sommes obligés de regagner le rivage. Incapables de mesurer TOcéan, nous ne pouvons que constater l'immensité de ses flots. Nous ne voyons pas le chef de Tarmée, nous ne suivons que le mouvement de ses troupes. Nous ne pouvons apercevoir le vent quand il souffle ; sa nature nous échappe , mais les tourbillons de poussière qu'il soulève frappent nos regards. Le monde nous apparaît comme une meule qui flotte sur les eaux , mais Celui qui a rassemblé les eaux pour y placer cette meule , nous ne pouvons le connaître. Notre vue ne perçoit que les effets ; comment arriverait-elle jusqu'à Celui qui est la cause première de toutes choses. Nuit et jour, l'observateur contemple le 'firmament; il y voit les étoiles , la lune et le soleil au plus haut des cieux; il distingue une coupole transparente qui tourne sur elle-même; elle apparaît comme un temple orné de statues magnifiques et disposées dans le plus grand ordre. On dirait une cour immense et élevée où se trouvent des places réservées pour le Souverain. On croirait voir un tapis

d'échiquier sur lequel les figures sont placées en tout sens, ou bien un damier azuré couvert des plus belles pièces et où le soleil et la lune peuvent être comparés à deux dés à jouer. »

€ Les étoiles nous parlent de ce que nous sommes tous ; celles qui sont fixes comme celles qui sont errantes nous disent : « Comme vous^ nous ne savons rien ; wSeulement vous êtes en bas, nous, nous sommes en haut, voilà toute la différence. » Pour la terre comme pour le ciel , Dieu est Tinconnu. Vous nous adressez cette question et nous, nous vous l'adressons à notre tour : Qu'est-ce que le ciel? Il est confondu, éperdu lorsque commande Celui à la cour duquel les anges sont des esclaves. »

« La lune et le soleil sont comme frappés d'épouvante devant Dieu ; la nuit et le jour sont en proie au vertige et au délire. Pour Dieu, le haut, le bas, la moelle et Técorce sont des mots vides de sens. Tout dans la nature est le reflet de sa puissance et de sa force créatrice. L'espace n'existe pas pour lui ; lui seul est vivant, lui seul est Torigine de toutes choses. Dieu est éternel, lui seul existe et nous n'existons point. »

« Je t'adjure par Dieu , dis-moi , que sommes -nous donc? Nous sommes des adorateurs de Dieu qui cherchent à vivre en lui. La durée appartient à Dieu seul; quant à nous, nous sommes tous périssables. Le terme des tribulations de ce bas monde sera pour notre âme la béatitude, si notre cœur suit la voie que nous a tracée Mohammed, l'élu de Dieu. »

Louange de Celui qui est le sceau des prophètes, Mohammed Velu ; que Dieu lui accorde ses bénédictions et son salut!

Louanges de ses enfants y de ses successeurs et de sa descendance; que le salut repose sur eux!

« Mohammed est le souverain de tous les princes qui ont propagé la vraie religion ; il est le plus grand des prophètes, le dernier des envoyés de Dieu. Il est le rayon le plus resplendissant du soleil de Téternité, la perle la plus précieuse de Tocéan de la religion. Le ciel, dans son immensité, n'est que la porte de son habitation ; les anges, sans exception, ne sont qu^un reflet de son visage. L'âme de tous les êtres vivants est une émanation de son ombre. Tous les biens de l'existence sont tirés de ses trésors. Mohammed est mystiquement le père et Adam est le fils; mais, si Ton s'en tient aux apparences matérielles, Adam est larbre et Mohammed est le fruit. Qu'il est grand le souverain à qui tout obéit et devant lequel tout se trouble ébloui par Téclat de sa couronne! Ses regards répandent la vie dans le monde entier et l'enfer est un reflet de la colère qui s'allume dans ses yeux. »

« Objet de toutes les espérances, chef de tous les saints, Aly est le vely le plus illustre entre les purs. Ces deux rois ont eu deux corps et deux noms; ils ne forment, cependant, qu'un seul corps et qu'une seule âme. »

€ Tous leurs successeurs visibles ou cachés sont en apparence et en réalité des prophètes et des saints. Leur groupe est formé de deux fois six ou de deux fois sept. Cependant ils ne forment qu'un seul foyer de lumière dont chacun d'eux est comme un rayon différent '. »

T. Les Chiites reconnaissent douze imams comme les successeurs légitimes de Mohammed. Ce sont Aly, ses djux fils Hassan et Hussein et les neuf descendants de Hussein.

« Que la bénédiction de Dieu s'étende sur leur âme ! Que le corps et lesprit des justes leur soient offerts en sacrifice ! »

Louange de Sa Majesté le roi qui est l'égal de DJemchid, r asile de rislamisme, le défenseur de la religion, la source de tout se^ cours j Nacir Eddin Qadjar; que Dieu rende éternels son royaume et son gouvernement !

Ma mission au Khare^m; récit de mon voyage ; mon arrivée à Khiva.

Vers. — « Que le faîte de sa couronne s'élève fièrement jusqu'au zénith et que les pieds de son trône reposent sur les cieux! Quand, depuis l'époque de Feridoun, et depuis le siècle de Djem, l'empire de la Perse a-t-il pu contempler un pareil souverain? •>

€ O monde ! tu étais devenu un vieillard chétif et impuissant, grâce à ce prince , tu es redevenu jeune et vigoureux comme sa fortune. »

« Il faut que le firmament et que la terre soient en prières et fassent des vœux pour lui, car, il est celui qui augmente le nombre des victoires et des conquêtes, il est le roi qui accorde son aide à la religion, le souverain absolu et le triomphateur de

C'est ce nombre que Tauteur désigne par les mots de deux fois six. Ces douze imams sont infaillibles et impeccables. Si Ton ajoute à ces douze imams, Mohammed et sa fille Fathimèh qui sont également exempts de tout péché, on aura l'explication des mots deux fois sept.

Ces quatorze personnages ayant un but unique sont pour leurs sectateurs un seul foyer de lumière qui s'est manifesté selon les circonstances avec un éclat particulier.

Le prophète (Néby), chargé d'une mission divine, doit la faire connaître à toute l'humanité. Le successeur d'un prophète (Vely) peut ne point faire connaître publiquement sa doctrine et ne la révéler qu'à ses disciples. C'est ainsi qu'il faut entendre les expressions de visibles ou cachés (Djely ou Khafy) employées par l'auteur.

l'époque, Nacir Eddin Chah, de race turque^ le potentat du siècle, le monarque par excellence. Tous ses ancêtres ont été des princes qui ont ceint le diadème, tous ses aïeux ont été des rois qui ont pratiqué la justice et Téquité. L'empire était devenu vieux et débile, par lui, il a recouvré la force, la vigueur et la santé. L'éclat qu'il a répandu dans tous les pays a donné un nouveau lustre à la bravoure des Persans. Deux cent mille cavaliers reçoivent ses ordres, et il commande à plus de cent mille hommes d'infanterie régulière. Aucune étoile n'a la splendeur de son visage. Les rayons de son diadème feraient pâUr ceux du soleil. Sous son règne, le monde est semblable à un jardin, la terre a la beauté éclatante du firmament et notre souverain est la lune de ce firmament. La sublimité du ciel est l'ombre de son trône ; la vie éternelle d'Elie sera plus courte que la durée de son bonheur. Pour se représenter le paradis, on n'a qu'à penser à la capitale où il réside; si l'on veut se figurer l'enfer, on n'a qu'à songer à sa colère. Les ambassadeurs de rinde, ceux du Kharezm, de la Turquie et de la Russie se présentent à sa cour pour baiser la poussière devant lui. »

-€ Il voulut donner au souverain du Kharezm une marque de son amitié. Il me fit appeler et me confia la mission de me rendre à Khiva. Il me donna Tordre de traverser le Mazanderan avec la vitesse d'un oiseau qui vole. On me remit une lettre enluminée comme la plume de la perdrix et ornée de l'empreinte d'un sceau resplendissant comme la lune et les pléiades. J'eus pour compagnon de voyage l'envoyé du khan de Kharezm qui retournait dans sa patrie, »

J'aborde maintenant le récit détaillé de mon voyage.

Ata Niaz Mahrem avait été chargé de faire agréer au Roi des présents de la part de Mohammed Emin Khan, souverain du Kharezm. Malgré mon indignité, je fiis chargé d'une mission diplomatique à Khiva. J'eus mon audience de congé et je quittai la cour autour de laquelle le firmament exécute son

mouvement de rotation, la cour de Sa Majesté le Roi dont la splendeur égale celle de Djem , Nacir Eddin Qadjar, lasile du monde et l'appui de la religion de Dieu.

Distique. — c Nacir Eddin le roi des rois du siècle est un océan de majesté , une montagne de puissance. »

Que Dieu daigne rendre éternels son règne et sa puissance, et diriger le vaisseau qui le porte sur les mers de la royauté !

Pour me conformer à Tusage suivi de tout temps et pour changer de résidence ', je me rendis dans une maison de campagne, appelée Djinnet (paradis) et située en dehors de Rey % dans le village de Doulab ^. Je m y établis avec la permission du propriétaire Hadji Seïyd AbdouUah Téhérany. Je m'installai à L'étage supérieur de la maison de ce second paradis, le 5 du mois de djoumazy second de Tannée 1267 (7 avril i85i) ^. J'employai la journée à me procurer tout ce qui pouvait encore me manquer. De plus, j'attendis là mon compagnon de voyage, l'envoyé du khan du Kharezm qui devait partir de la ville après avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour son voyage.

Le proverbe dit, en effet : c Cherche d'abord un compagnon, puis songe à la route. » Trois jours s'écoulèrent dans l'attente ; il me rejoignit enfin le quatrième jour. Nour Mehdy ambassadeur de l'Emir de Boukhara, de retour de Constantinople où il avait rempli une mission auprès du gouvernement ottoman, avait demandé à Son Altesse le premier ministre ^ la permission de nous accompagner jusqu'à Khiva, d'où il comp-

1. L'usage, en Orient, exige qu'avant d'entreprendre un long voyage on aille camper pendant quelque temps à peu de distance de sa résidence habituelle.

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