‹ Relation de l'ambassade au Kharezm (Khiva) de Riza Qouly KhanChapitre 15 sur 32 · Gourgan, en persan, signifie « le pays des loups · texte numérisé non relu

Gourgan, en persan, signifie « le pays des loups

Cette assertion confirme la supposition que j'ai émise que les ruines que l'on voit sont celles cTAbiskoun '.

Le 25 (27 avril). Le Beylerbey revint à Esterâbad. Il me fit l'honneur de venir me voir et il me prodigua les marques de considération. Je lui rendis sa visite le lendemain. Le soir il vint me voir au pavillon de Kulahi Firenguy, puis, à la nuit close, il retourna à son palais.

Le 26 (28 avril). Je passai quelques jours à faire mes préparatifs de voyage et je fis connaître l'intention où j'étais de me remettre en route. Je demandai deux guides > appartenant à la tribu des Gouklan et connaissant bien le pays. Le Beylerbey se mit à rire. « Vous avez, me dit-il, une singulière idée. Vous vous imaginez que les routes du Kharezm ressemblent à celles du Mazanderan. Vous allez parcourir un désert où Ton court plus de dangers que sur une mer orageuse. Il faut marcher pendant quarante jours sans trouver ni eau , ni fourrages , ni trace de culture. Vous ne rencontrerez pas d'abri pour vous reposer, pas d'indications pour reconnaître votre route. Il n'y a nulle part ni herbe, ni végétation. Et ce voyage doit s'accomplir au milieu de

1. Abiskoun ou Absokoun, fondée par Qobad, était le port le plus célèbre de la côte orientale de la mer Caspienne. Mouqadessy (édité par M. de Goeje, Leyde, 1877, p. 358) représente cette ville comme une place forte dont les constructions étaient en briques. On y voyait une grande mosquée bâtie dans le marché. C'était le port commercial de la province de Djourdjan. C'était à Abiskoun que l'on s'embarquait pour se rendre par mer dans la province de Khazer, à Derbend, etc.

Nedjaty rapporte, dans son commentaire du Tarikh oui Yeminy, que de son temps Abiskoun fut envahi et détruit par la mer. M. Dorn pense qu'il faut placer Abiskoun près de l'embouchure du Gourgan, non loin de Gumuch Tèpèh. Mouravief (Voyage à Khiva, Paris, 1823, pages 37-42) remarqua, en effet, de nombreuses ruines s'étendant jusque dans la mer.

M.Melgunof, se fondant sur un passage de Maçoudy (Mouroudj ouz Zeheb, traduction de M. Barbier de Meynard, tome II, p. 25), où il est dit qu'Abiskoun est à trois journées de marche de Djourdjan, pense que l'emplacement de cette ville doit être cherché dans les environs de l'imamzadèh de Kharabi Cheher, à mi-chemin de Guez et de Kurd Mahallèh, dans le bulouk d'Anezan. Dorn, Caspia, St-Pétersbourg, pp. 5, 6 et 7; Melgunof, pp. 62, 63, 1 12, 1 13, 1 19 et 120.

C'est contre Abiskoun que les Russes dirigèrent leurs expéditions, à la fin du ixe et au commencement du xe siècle.

peuplades adonnées au meurtre, sanguinaires, féroces et vindicatives. »

Vers. — « Elles sont innombrables comme le peuple de Gog, on ne peut pas plus les dénombrer que les hordes de Magog. »

Comment les Gcuklan oseraient - ils traverser le territoire des Yomout? Depuis longtemps, ces deux tribus sont divisées par une profonde inimitié. Alors un guide Yomout? Mais, dans ce cas, il faut qu'il ne soit point un Uzbek mais un ghoul l pour pouvoir traverser le territoire des Turkomans.

En outre, les chameaux ne peuvent fouler ce sol qu'à la seule condition que le chamelier appartienne à la tribu dont on traverse le territoire. Ces gens ne reconnaissent l'autorité de personne. Il faut se plier à leur volonté et se conduire selon leur bon plaisir. Il vous est, de plus, indispensable de connaître le nombre exact de tous ceux qui vous accompagneront maîtres ou subordonnés, afin de régler leur subsistance en vivres et en eau. Il faut tout emporter d'Esterâbad, la farine, le biscuit et tout ce dont on a besoin en fait de conserves au vinaigre et de légumes secs. Il n'y a que la viande dont on ne doive pas s'approvisionner.

« Vous devez supposer qu'Esterâbad est un port de mer, que le désert des Turkomans est l'Océan, les chameliers Yomout les gens de l'équipage, et que le Kharezm est Calcutta, l'Egypte ou l'Europe, et que vous ne pouvez relâcher avant d'être arrivé à votre but. L'eau est ce qui vous est le plus nécessaire. Il faut en emporter une quantité plus que suffisante pour donner à boire à vos compagnons de route et abreuver vos chevaux; sans cette précaution, vous courrez risque de la vie. »

i. Les ghouls sont des démons, des ogres qui ont la faculté de se rendre invisibles. Ils se tiennent dans les déserts, dans les ruines, dans les environs des cimetières et se nourrissent de cadavres ou de la chair des voyageurs qu'ils réussissent à égarer.

Vers. - « Telle est la route, sois homme et parcours-la. »

Je répondis : Les sages ont dit :

Vers. — « Si le rang suprême est au fond de la gueule du lion, précipite-toi dans cette gueule et cherches-y la grandeur, les plaisirs, les richesses et les dignités. (Ou tu les trouveras), ou bien tu verras en homme de cœur la mort face à face. »

Le 27 (29 avril). Nous restâmes ce jour dans la demeure qui nous avait été assignée, occupés de nos préparatifs de voyage, je déliai ma bourse et j'envoyai mes serviteurs au caravansérail et au bazar. Je fis tout d'abord acheter à tout prix quelques peaux de cuir de Russie ; puis, ayant fait venir un sellier, je fis tailler et coudre de grandes outres. J'en fis acheter de petites. On porta du blé au moulin pour le convertir en farine; ensuite, on en fabriqua du biscuit. Un tailleur que je fis quérir confectionna quelques djubbèhs en châle de Kachmir. J'achetai également des qabas et des djubbèhs brochés d'or et en drap pour les donner en présent aux notables des tribus que nous rencontrerions sur notre route. Je fis encore l'acquisition de châles du Kerman à fond rouge et à fond jaune et je fis provision de verroteries et d'objets de mercerie. Une caravane de Khiva arriva sur ces entrefaites. Parmi ceux qui la composaient se trouvaient des gens de Khoqand et de Khiva qui se proposaient de faire le pèlerinage de la Mekke. Je fis venir les chameliers qui étaient des Turkomans Yomout établis dans les environs de Khiva, et je leur demandai le prix auquel ils consentiraient à nous louer leurs chameaux. Us s'aperçurent de suite que les Khiviens et les marchands qui nous accompagnaient avaient, ainsi que nous-mêmes, le plus grand besoin de leurs services. Ils ne se firent donc pas faute de demander un prix élevé pour le louage de chaque chameau. A force de promesses et de menaces et en faisant briller à leurs yeux l'espérance d'une gratification en argent, nous finîmes par les

déterminer à nous louer chaque chameau pour la somme de trois toumans. Nous avions besoin de vingt chameaux pour porter notre eau, nos vivres et nos bagages. Nous acquittâmes par avance le prix convenu et nous fûmes délivrés de ce souci. Mais, ils nous objectèrent alors qu'ils venaient seulement d'arriver et qu'ils avaient des affaires à traiter. « Nous ne pourrons nous mettre en marche, nous dirent-ils, que le dix du mois de Redjeb. Nos chameaux sont exténués de fatigue, et ils n'ont la force ni de marcher, ni de porter des fardeaux. » Toute insistance eût été inutile. Je consentis donc à ce retard et je fis continuer les préparatifs nécessaires à la traversée du désert.

Le 28 (3o avril). On reçut la nouvelle qu'un Khilaat (vêtement d'honneur) envoyé de Téhéran au Beylerbey à l'occasion de la fête du Norouz, allait arriver. Le Beylerbey prit toutes les dispositions nécessaires pour aller le recevoir hors de la ville. Quant à moi, j'envoyai chercher les Khans des Turkomans Yomout. Je préparai ma demeure pour les recevoir et je les entretins de la puissance de la Perse et de son organisation. Je fis disparaître de leur esprit leurs idées chimériques des temps passés, et leurs opinions erronées sur l'affaiblissement et l'impuissance du gouvernement persan. Je remplis leur cœur de crainte en leur donnant des preuves matérielles et morales, et en leur faisant des démonstrations pleines de force et de vigueur. Ils me quittèrent, partagés entre la frayeur et l'espérance, et ils prirent le parti de faire leur soumission.

Mirza Ismayl Khan Noury qui remplissait sur la frontière les fonctions de rapporteur et d'agent politique était venu me faire visite. Il me pria d'aller le soir dîner chez lui. J'accédai à sa prière et je pris congé de lui après avoir été comblé de marques d'honneur et d'affectueuse considération. Les ferrach du Beylerbey qui m'accompagnaient avaient pris le mot d'ordre. Les factionnaires nous ouvrirent la porte de la ville et je rentrai chez moi pour m'y livrer au repos.

DE LAMBASSADE AU KHAREZM 5 I

Le 29 (icr mai). Dès le matin un sombre nuage s'éleva et revêtit le ciel inclément d'une robe noire.

La pluie tomba d'abord à gouttes pressées, puis à torrents. Ma vue s'étendait sur la montagne et sur la plaine ; sous mon balcon je voyais mon jardin et ses orangers. Leur odeur printaniôre pénétrait mes sens et la couleur verte des feuilles lavées par la pluie réjouissait mes yeux. On a dit :

Distique. — « Trois choses font disparaître la tristesse du cœur : la vue de l'eau, celle de la verdure et celle d'un joli visage. »

Toute la journée, les nuages, comme mes yeux, versèrent des torrents de larmes, et le sein des nuages déchiré par la foudre était, comme le mien, enflammé et brûlé. Le nuage voulait rivaliser avec mes yeux et l'éclair désirait être à l'unisson de mon cœur. Les lueurs de celui-ci embrasaient le monde, les larmes de celui-là ne cessaient de couler. On aurait dit que le tonnerre, semblable à un rebab *, gémissait comme Raad, séparé de Rebab, ou qu'il exhalait des plaintes comme Saad, éloigné d'Esma. Le nuage était pareil à un ferrach attaché au service royal qui arrose la route sur le passage du souverain; le tonnerre était semblable aux canons du roi qui donnent aux officiers de la cour le signai de monter à cheval. Le jardin de Bedi ouz Zeman présentait, en vérité, un agrément merveilleux. Le pavillon de plaisance était d'une grande hauteur et les branches des orangers atteignaient le balcon de l'étage supé-

I. Le rebab est une espèce de viole à deux ou trois cordes, se composant d'un chassis en bois couvert d'une feuille de parchemin et soutenu par une tringle en fer. Les cordes de l'instrument, ainsi que celles de l'archet, sont en crins de cheval. Le rebab soutient la voix du chanteur ou de celui qui déclame des vers. On en trouve une description détaillée dans le mémoire de M. Villoteau, inséré dans la description de l'Egypte, et dans l'ouvrage de M. E.W. Lane, « The modem Egyptians». Londres, i836, tome II, pages 74-75.

Rebab est la forme arabisée du nom persan Revavèh.

rieur. On aurait dit que des arbres étaient plantés dans le salon et que les orangers nous tenaient compagnie.

Vers. — « La verdure des feuilles relevait l'éclat des oranges; elles brillaient comme des tulipes vermeilles au milieu d'une pelouse. Les arbres semblaient être des mines d'émeraudes et de cornalines. Les émeraudes se trouvaient à la base et les cornalines au sommet. »

Le ier du mois de Redjeb (2 mai). La perspective des fatigues et des privations que nous aurions à supporter sur la route du Kharezm, l'élévation de la température dans la saison où nous nous trouvions me déterminèrent, après réflexion, à faire faire une litière pour le cas où l'un de nous serait accablé de fatigue, saisi par la fièvre ou en proie à la maladie. Je me décidai à prendre cette mesure de précaution. Je fis venir un menuisier et je lui commandai une litière qui fut à la fois grande et solide. Je fis faire la housse qui devait la couvrir et on désigna un chameau pour la porter.

Le Beylerbey qui avait fait ce voyage et qui en avait supporté toutes les épreuves donna son approbation à cette mesure et il insista pour qu'elle fût mise à exécution.

Le 2 Redjeb (3 mai). Quelques ulémas vinrent me faire visite. Ils me remirent une liste comprenant les noms des individus d'Esterâbad et autres localités qui étaient captifs à Khiva De pauvres gens dont les parents étaient esclaves dans le Kharezm me* supplièrent de leur permettre de m'accompagner. J'agréai leurs prières pour attirer leurs vœux sur le Gouvernement du Roi.

Je leur dis que, lorsque nous partirions, ils monteraient sur les chameaux chargés de porter les bagages et que, pendant le voyage, on ne leur refuserait ni l'eau ni le pain.

Le 3 Redjeb (4 mai). Je montai à cheval et j'allai me promener dans les environs de la ville. On travaillait avec ardeur à reconstruire le château et les fortifications qui étaient tombées

en ruines. Un fonctionnaire, délégué par le Beylerbey, surveillait les travaux. Je m'assurai que Ton dépensait les sommes assignées et je me rendis compte de tout ce qui se faisait. Les habitants d'Esterâbad me parlèrent de la conduite de leurs anciens gouverneurs et j'acquis la certitude que la province d'Esterâbad n'avait jamais joui d'une sécurité et d'une prospérité plus grandes.

Le 4 Redjeb (5 mai). Nous apprîmes que Dja'fer Qouly Khan Emiri Pentchèh (commandant un corps de cinq mille hommes) avait reçu l'ordre d'agir sur les frontières d'Esterâbad avec un corps de troupes royales. Cette nouvelle jeta les Khans Turkomans dans le trouble et l'inquiétude. Je tâchai, ainsi que l'exigeaient les circonstances, de les rassurer par des paroles sensées, et je leur inspirai tour à tour des sentiments de crainte et d'espérance en leur traçant le tableau des forces militaires de la Perse et de son organisation administrative.

Le 5 (6 mai). On reçut une dépêche de Hassan KhanTurkoman surnommé Hassan Tchoughan J. Il avait été chargé par le Beylerbey d'Esterâbad de demander le rapatriement des habitants du Mazandcran que les Turkomans avaient enlevés sur les bords de la mer Caspienne. 11 faisait savoir qu'il avait délivré une partie des prisonniers et qu'il ne tarderait pas à obtenir la liberté de ceux qui restaient et à les ramener.

Le Beylerbey fit, de son côté, ses préparatifs pour entreprendre une expédition; il convoqua les milices de la province et leur donna ordre de répondre à l'appel de leur officiers et de se réunir à Siâh Bâlâ 2. Ces dispositions donnèrent matière à toutes sortes de réflexions de la part du peuple. Le Beylerbey sortit de la ville pour aller s'établir dans les environs.

Le 6 Redjeb 7 mai). J'engageai mon compagnon de voyage,

1. Tchoughan est le nom d'une des subdivisions des Yar Aly, fraclion cte la tfmé Yomout des Djafer Bay.

2. Siâh Bâlâ ou Qalèhi Siâh Bâlâ est un village du bulouk d'Esterâbad Rouslaq, au nord-est de la ville d'Esterâbad. Tl est situé à un ferseng de la frontière de la steppe habitée par les Turkomans Yomout. (Melgunof. p. 109.)

l'envoyé du Khan de Kharezm, à partir et à aller camper sur les bords de la rivière de Gourgan, pour ôter aux chameliers Yomout de Khiva tout prétexte de retard, afin que nous pussions être prêts à nous mettre en marche le dix de Redjeb. Ata Niaz Mahrem adopta le parti que je lui suggérais et il se dirigea vers la rivière de Gourgan avec les gens de sa suite.

Le 7 Redjeb (8 mai). Je complétai mes préparatifs de voyage; mon départ fut irrévocablement fixé. J'écrivis une dépêche aux ministres; je la remis à Mirza Ismayl Khan, agent politique à Esterâbad pour qu'il expédiât un courrier à Téhéran et que les ministres fussent instruits des motifs qui avaient retardé mon voyage.

Le 8 Redjeb (9 mai). A l'aube du jour, je fis partir d'Esterâbad pour la rivière de Gourgan mes serviteurs et mes bagages. Je me mis moi-même en route quelque temps après, en compagnie de Qara Khan Ata Bay dont la tribu et la famille résidaient sur les bords du Gourgan. Nous arrivâmes à Siâh Bala où nous trouvâmes le camp et les tentes du Beylerbey d' Esterâbad. Il nous reçut avec la plus grande cordialité et désigna, pour nous accompagner et nous servir de guide, Kouktchèh Bay, de la tribu de Djafer Bay. Nous abordâmes dans notre conversation toutes sortes de sujets. Le Beylerbey me donna tous les renseignements utiles et me fit toutes les recommandations nécessaires pour le voyage de Khiva. De mon côté, je lui communiquai en détail tout ce que j'avais appris sur Esterâbad et sur les Turkomans.

Je pris congé du Beylerbey et je me dirigeai sur le Gourgan. J'arrivai, un peu avant le coucher du soleil, à la tente de Qara Khan. Qouly Khan Aq et quelques Turkomans notables s'étaient portés à ma rencontre.

Le 9 Redjeb (10 mai). Nous nous établîmes sous nos tentes et nos pavillons sur la rive du Gourgan. Les femmes et les enfants de la tribu vinrent, selon leur habitude, deux ou trois fois par jour, de leur campement à la rivière pour s'y baigner, s'y livrera mille ébats et y prendre le plaisir de la natation.

DE i/AMBASSADE AU KHAREZM 55

Ce qui nous étonna le plus, fut de voir des enfants de six à sept ans se jeter dans les flots agités de la rivière, de la rive élevée de six à sept coudées. Ils nageaient comme des canards.

Incident. Un de mes domestiques natif de Chiraz, nommé Feth oullah, s'imagina pouvoir faire ce que faisaient ces femmes, ces enfants et ces jeunes gens sautant dans la rivière et y prenant leurs ébats comme des oiseaux aquatiques. Cette rivière, se dit-il, ne doit point être profonde et le courant n'est assurément point assez fort pour nVentraîner. Je sommeillais-, il profita de cette circonstance pour se rendre sur le bord de la rivière et se jeter dans l'eau. Ses pieds ne touchèrent pas le fond , il revint à la surface et le courant se mit à le faire rouler sur lui-même et à l'entraîner.

Les enfants qui étaient sur la rive et qui se disposaient à nager, aperçurent une outre gonflée d'air qui suivait le fil de l'eau. Ils voulurent s'en emparer; ils s'élancèrcntet ils étendaient les mains pour s'en emparer, quand Feth oullah, voulant échapper à la mort, saisit Tun d'eux et l'étreignit vigoureusement. Tous deux disparurent sous les flots. Les enfants, témoins de ce spectacle , se mirent à pousser de grands cris- Des Turkomans accoururent aussitôt et se précipitèrent tout habillés dans la rivière. Deux ou trois d'entre eux saisirent par un effort commun et ramenèrent sur la rive ces deux jeunes gens qui se noyaient. On suspendit Feth oullah par les pieds, la tète en bas. Il rendit l'eau qu'il avait avalée et qui représentait la contenance d'une petite outre. Il tomba ensuite sur le sol privé de connaissance et comme mort. Nous passâmes un jour et une nuit à lui administrer des médicaments, jusqu'à ce qu'il eut recouvré le sentiment. Après cet accident, il se garda bien de retourner sur le bord de la rivière.

La rivière du Gourgan.

Cette rivière emprunte son nom à la province de Gourgan qu'elle traverse. C'est un cours d'eau considérable dont la largeur, dans les endroits que Ton traverse à gué, est de quinze à vingt coudées. Elle prend sa source dans le pays occupé par les Gouklans et se jette dans la partie de la mer Caspienne que l'on appelle mer d'Esterâbad. Cette mer porte aussi les noms de mer du Guilan et mer d'Esterâbad. Pendant l'hiver, on traverse le Gourgan au moyen de radeaux, d'outrés ou sur des bateaux grands et petits. Pendant l'été, un cheval peut le franchir à la nage. On a vu, dans cette rivière, d'énormes poissons. Au printemps, son volume devient si considérable, que l'eau s'élève de plus de six coudées au-dessus des berges, et elle inonde les terrains plats T. Le terrain de la plaine de

i. Le fleuve de Gourgan prend sa source dans les montagnes du Mazanderan, dans la vallée de Chehereki nao, traverse la plaine de Sulthan Douïn, la province de Gourgan et se jette dans la mer Caspienne.

Une petite partie seulement de ses eaux est employée pour les besoins de l'agriculture. Le reste n'est d'aucun profit. Ce fleuve a une grande profondeur : ses bords sont marécageux et cette particularité en rend le passage très-difficile. 11 ne se passe point de jour sans qu'un homme ne s'y noie. La longueur du cours du Gourgan est de cinquante fersengs. » — Nou^het oui qouloub, page 284.

o Le Gourgan prend sa source à Guerm Tchechmèh (source chaude) dans l'Elbourz, non loin de Chah âbad et de Semoulgan, et se jette dans la mer Caspienne, près de l'aoul de Gumuch tèpèh, à six fersengs au sud de l'embouchure de l'Etrek. Le cours du Gourgan a une longueur de vingt-huit fersengs ; ses bords sont assez escarpés; le lit du fleuve est argileux et vaseux, ce qui donne une couleur jaunâtre à ses eaux. Le Gourgan est assez profond dans maint endroit pour qu'on ne puisse pas le passer à gué, et pendant la saison des pluies, son volume d'eau est, en général, assez considérable. Près de son embouchure, le Gourgan forme un marécage dont les bords sont très-plats. Les affluents du fleuve sont : à droite, le Karesly, dans la vallée de Cheherek, le Tchilguessy qui vient du mont Nilèhkouh, reçoit le Qarasou et se réunit au Gourgan à un ferseng de Goumbedi-Qabous; le Guerm roud, qui traverse une gorge de l'Elbourz, reçoit quelques petits cours d'eau et se jette dans le Gourgan à l'ouest de Goumbedi-Qabous, l'Abi-Khour et trois fersengs plus haut le Sary Sou. Les affluents de la rive gauche sont : le Qaraoul-tchay ou Echek Sou, et le Dougouloum qui traverse la vallée de Châhrek. »

« Le long de la rive droite du Gourgan, se trouvait autrefois un mur appelé Kizil-alan, qui commençait au mont Poucht i Kemer, à quatre fersengs de la source du Gourgan,

Gourgan est des plus fertiles. En raison de l'abondance de l'eau, de la bonne qualité du sol qui se prêterait à toutes les cultures, les récoltes pourraient être d'une extrême abondance; mais les Turkomans ne sèment que la quantité de céréales nécessaire à leur subsistance. Si des cultivateurs étaient fixés dans cette contrée, elle produirait de quoi nourrir un royaume '.

près de l'aoul des Qara-Balqan, longeait le fleuve jusqu'à son embouchure et s'avançait même à une certaine distance dans la mer. Ce mur, construit en briques, a disparu aujourd'hui, son emplacement est indiqué par une série de petits monticules dont quelques-uns s'élèvent jusqu'à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Ces monticules ou qourgan, qui présentent l'aspect de petites redoutes carrées, sont distants de quarante minutes l'un de l'autre et mesurent en général cent cinquante pas de long. Plus loin, on trouve les traces d'un autre mur parallèle au premier; la route passe entre les débris de ce second mur. Selon la tradition, ces murs furent construits du temps d'Alexandre pour protéger le pays contre les Alains. De même, la légende attribue tantôt à Alexandre, tantôt à l'ancien Djordjan, les travaux d'irrigation dont on rencontre les vestiges sur les deux rives du Gourgan. » (Melgunof, /. c, pp. 80-81.

1. Djourdjan. La capitale de cette province, située dans le quatrième climat, a été rebâtie par le petit-fils du prince Seldjoukide Melik Chah. Son mur d'enceinte a mille pas de circuit. La température est celle des climats chauds. L'eau que l'on boit a déjà servi à arroser les terres cultivées mais la proximité des montagnes permet d'en faire venir de la neige pendant les grandes chaleurs. Les produits du Djourdjan sont le blé, le coton et la soie. Les fruits sont le raisin, le jujube et les dattes. On y récolte du sésame d'excellente qualité. Le sol y est si bon qu'un arbre d'un an y est plus fort et plus vigoureux que ceux qui, dans d'autres pays, sont plantés depuis deux ans. Les habitants sont Chiites et ils se font distinguer par la générosité de leur caractère. Dans les premiers temps de l'Islamisme, la population était fort nombreuse; mais, sous la dynastie des princes Bouïdes', la guerre éclata dans la ville et la population fut notablement diminuée. Lors de l'invasion des Mogols, il y eut un massacre général des habitants et la ville est encore en ruines On n'y voit que peu d'habitants.

Le roi Sassanide Firouz fit construire une muraille d'une longueur de cinquante fersengs pour mettre le pays à l'abri des incursions des Touraniens (Turkomans).

Parmi les tombeaux des saints personnages, on remarque celui de l'Imam Djafer Essadiq, que le salut soit sur lui ! Il est connu sous le nom de Gouri Sourkh (le tombeau rouge). On voit là deux meules dont chacune a une épaisseur de vingt coudées et un diamètre de trente coudées. — Nou^het oui Qouloub, page 421.

Aboul Faradj Qpudamah (337-948; mentionne cette muraille dans son ouvrage qui a pour titre : « Sana'at oui Kitabèh ». Les Turks, dit-il, sortaient de leur désert et pénétraient dans le Djourdjan. Les habitants de cette province élevèrent une muraille de briques pour se mettre à l'abri de leurs incursions. Mais les Turks finirent par être vainqueurs et un de leurs chefs, nommé Soi, s'empara du pays qui fut ensuite conquis par les Musulmans.

« Sur la frontière du Gourgan, dit Sa'id el Djourdjany, on a élevé une muraille de briques cuites, qui s'étend depuis le sommet de la montagne d'Aly âbad jusqu'à Siavechek et Abisgoun. Chacune des briques qui ont servi à cette construction pèse trente ou

Du temps de Sultan Mahmoud et de Sultan Messoud, princes de la dynastie des Gaznévides, la richesse et la densité de la population du Djourdan étaient devenues proverbiales. Plus tard, l'Emir Qabous, fils de Vechmguir, et ses descendants gouvernèrent le Djourdjan d'une manière indépendante. La coupole qui recouvre le tombeau de Qabous existe encore aujourd'hui dans le désert des Turkomans ; elle est intacte et elle a toutes les apparences de la plus grande solidité.

Ce tombeau a été construit, il y a près de six cents ans, par Menoutcheher, fils de Qabous.

La tribu des Turkomans Ata Bay dont Qara Khan est le chef est fixée sur les bords du Gourgan. Celle des Djafer Bay est établie sur les bords de la mer d'Esterâbad \

quarante mans.» Ce mur, au dire de l'auteur, s'étendrait à travers le désert jusqu'à Serakhs. Les habitants lui donnent le nom de Bakhtiar. — Messalik oui Memalik, manuscrit de ma collection, f° 78.

1 Je crois devoir donner ici, d'après M. Melgunof, quelques détails sur les Turkomans des bords du Gourgan.

La tribu Yomout des Djafer bay se divise en Yar Aly et Nour Aly.

Les Yar Aly se composent des branches suivantes: Ounlouk Taumadj, 25o tentes; Ery Toumadj, 140 tentes; Tchoughan, 83 tentes; Fourkhas, 1 10 tentes; Aryq, 100 tentes; Kal, 45 tentes; Qpus Aly, 45 tentes; Qizil, 90 tentes; Saqally ou Aryq Saqally, 90 tentes.

Les principaux lieux de campement des Yar Aly sont Qara Senguer et Gumuch Tèpèh aux environs du Gourgan.

Les Nour Aly comprennent les branches suivantes : Kam, 220 tentes; Qir, 60 tentes; Qourt ou Qpurt thayfèh, 60 tentes; Qarendjik ou Qaradjèh, 200 tentes; Pan ou Pan Koutouk, i5o tentes; Igdir Koutchek, 25o tentes; Keltèh, 170 tentes. Les aouls ou résidences des Nour Aly sont : Khodja Nefes, Gumuch Tèpèh et Hassan Qpuly sur les bords de TEtrek. Les Yomout de la tribu Ogourtch Aly se divisent en Aq et en Ata bay. Ils vivent sur la rive droite du Gourgan. Les Aq se composent des Ouzoun Aq avec 320 tentes et des Qisqah Aq avec 280 tentes. Les Ata bay se subdivisent en Sahanèh, 100 tentes; les Saqy, jb tentes; les Yanpey, 40 tentes; les Mohammed Oulouk 170 tentes; les Saridjly, 40 tentes; Qaza, 45 tentes; Qaza Halgah, i5o tentes ; Dauguendjèh, 80 tentes; Taana, 200 tentes; Qandjermèh, 80 tentes; Qpullar, 20 tentes Qaradachlou, 20 tentes.

Tchouny, fils de Yomout, est considéré comme étant la souche des Ata bay.

DE L'AMBASSADE AU KHAREZM 5g

La mer d'Esterâbad plus connue sous le nom de Bahri Khazer ou mer Caspienne.

La mer Caspienne est désignée sous le nom des différents pays qui se trouvent sur ses bords. Elle porte ceux de mer du Guilan, du Thabarestan, du Gourgan, deBab oui Ebwab (Derbend), de Khazer et de Qoulzoum. Cette dernière dénomination est erronée. Sa longueur, de l'Orient à l'Occident, est de deux cent soixante fersengs et sa largeur de deux cents. Elle reçoit les eaux d'un grand nombre de fleuves qui viennent se décharger dans son sein. Je citerai le Gourgan, le Volga et TAraxe. Cette mer n'ayant aucune communication avec le grand Océan, le flux et le reflux ne s'y font pas sentir. Ses flots sont toujours agités et bouleversés. Les pays du Kharezm et de Saqsin sont situés à l'orient de cette mer. Au nord,, se trouve le désert de Khazer, à l'occident le Chirvan, au sud le Guilan , le Mazanderan et la province d'Esterâbad. Ses rives sont fréquentées par des tribus turkomanes. On affirme que cette mer renferme deux cents îles. Abiskoun était l'une d'elles, mais elle est, aujourd'hui, couverte par les eaux.

Le 10 de Redjeb (i i mai). Nous quittâmes la rive du Gourgan et nous nous mîmes en route en implorant l'assistance de Dieu. Après avoir parcouru deux ou trois fersengs, nous arrivâmes à Aq Qalèh,, aujourd'hui en ruines et qui fut la résidence des Qadjars \

Aq Qalèh fut autrefois une ville florissante où s'étaient fixés les Qadjars, tribu qui anciennement émigra duTurkestan en Perse. Ils se divisèrent dans cette ville en deux partis : les Achagha

i. Aq Qalèh est entouré de buttes et de monticules de terre qui sont certainement les restes de fortifications et de villages ; mais les plantes et une végétation abondante ont remplacé la population. Aq Qalèh semble avoir été une solide place forte de forme carrée. Les amas de terre et de briques permettent de se représenter la ligne des murailles et des bastions. — Fraser, Travels, etc., page 620.

bach et les Yokharou bach l. Il ne reste que peu de vestiges de cette place forte; cependant on peut, grâce à des indices certains et en procédant par inductions, distinguer les ruines d'une porte, remplacement de plusieurs grands édifices et reconnaître une chaussée, une écurie, un vaste édifice et le bazar. Cette ville était bâtie dans une heureuse situation , à peu de distance du Gourgan.

Nous traversâmes Aq Qalèh et nous arrivâmes sur le bord du Gourgan, à Fendroit où nous devions le traverser. Le bonheur qui préside aux destinées du Roi nous permit de franchir la rivière à gué et, arrivés sur la rive opposée, nous rendîmes grâces à Dieu et nous lui offrîmes les témoignages de notre reconnaissance. Nous fîmes halte pour attendre que les bagages, les gens de notre suite, les pauvres gens qui nous accompagnaient et les pèlerins de Khoqand eussent traversé le fleuve sains et saufs. Notre caravane se composait de plus de deux cents personnes, cavaliers, piétons ou gens montés sur des chameaux. Nous nous arrêtâmes après avoir franchi un ferseng au-delà du Gourgan.

Le ii Redjeb (12 mai). Nous congédiâmes les Khans Turkomans , qui nous avaient accompagnés au-delà du fleuve. Pour reconnaître les services qu'ils nous avaient rendus, je leur fis cadeau de robes tissées d'or.

Hassan Tchoughan vint me trouver en compagnie de Qouly Khan et d'une troupe de Turkomans. Ils passèrent tous la nuit dans notre campement, et, le lendemain matin, ils continuèrent leur route vers le but de leur voyage.

Le Qazhy des Turkomans, qui prétendait descendre des Mogols et appartenir à la famille de Djenguiz Khan, nous fit aussi ses adieux et retourna au campement de sa tribu.

Nous nous enfonçâmes alors dans l'immensité du désert. Nous tournions le dos aux montagnes d'Esterâbad; le lendemain, nous les perdîmes de vue. Nous marchions vers le Nord,

Achagha bach, tête en bas ; Yokharou bach, tête en haut.

DE L'AMBASSADE AU KHAREZM 6l

laissant la direction de la Mekke derrière nous. Sur la route, le cheval de mon fils Aly Qouly l mit le pied dans un trou creusé par un rat et s'abattit. Mon fils resta sous sa monture et reçut de violentes contusions aux reins, à la figure et aux pieds. Quand il revint de son évanouissement, il ne put remonter à cheval. Je fis, en conséquence, avancer le chameau qui portait la litière restée inoccupée , et je l'y fis installer après lui avoir fait prendre de la moumia dont je m'étais muni par précaution 2. Le soir nous campâmes et nous pûmes goûter le repos.

Les Turkomans Yomout.

Les Turkomans forment une population innombrable. C'est chose difficile que d'en faire le dénombrement. Ils ne possèdent, en effet, aucune ville et ils ne restent pas dans un lieu fixe où Ton puisse déterminer leur nombre. Us SGnt dispersés

i. Aly Qouly Khan, Moukhbir oud Daoulèh, est aujourd'hui directeur général des lignes télégraphiques' de Perse.

2. Le moumia ou moumiay est une substance bitumineuse à laquelle les Persans attribuent les propriétés les plus efficaces pour la guérison des plaies et des blessures.

« Le véritable fameux moumiay persan, celui qu'on pourrait d'après les indigènes, « appeler miraculeux, ne se trouve qu'en quantités très-minimes, exsudant d'étroites « crevasses de montagnes près de Behbehan, de Nasgoun, de Tengui Toghâb, de Darab « et de Djaroun, localités de la province de Fars. Celui de Tengui Toghâb est le plus « estimé. » — Schlimmer : Terminologie [médico-pharmaceutique et anthropologique française-persane. Téhéran, 1874, page 60.

Kœmpfer (Amœnitatum exoticarum , fasciculi V, Lemgoviœ, 17 12, pp. 5i6-522) a donné une longue description du moumia. « Il y en a deux mines ou sources (de mumie) en Perse, dit Chardin. L'une dans la Caramanie déserte, au pays de Sar, et c'est la meilleure ; car on assure que quelque moulu, brisé ou fracassé, qu'un corps humain puisse être, une demi dragme de cette mumie le rétablit en vingt-quatre heures, de quoi personne ne doute en Perse, sur l'expérience des cures merveilleuses qu'ils font tous les

jours avec cette précieuse drogue Les Persans disent que le prophète Daniel leur

a enseigné la préparation et l'usage de la mumie. » — Voyages du chevalier Chardin en Perse, etc., tome III, p. 3 11, édition de 181 1.

dans la vaste étendue du désert de la province du Gourgan et du Kharezm.

Les uns pensent que leur nombre s'élève à trente mille ; l'estimation d'autres personnes est plus forte ou moindre.

On les trouve partout dans le désert, depuis Esterâbad jusqu'à Khiva. Les Turkomans parcourent en vingt jours la distance qui sépare ces deux villes, en faisant chaque jour deux étapes. Il faut donc compter quarante journées de marche. Audelà d'Esterâbad se trouvent les Gouklan. Les Gouklan et les Yomout sont divisés par une profonde inimitié. Si je voulais donner les noms des subdivisions et des différentes branches de ces deux tribus, ces détails m'entraîneraient trop loin r.

i. Je crois devoir suppléer ici au silence de Riza Qouly Khan et donner, d'après M. Melgunof, le nom des subdivisions des grandes tribus des Yomout et des Gouklan.

Outre les fractions des Yomout Djafer Bay et Ogourtch Aly, il faut signaler la branche des Yomout Yelqay qui comprend les Saqâr, 65 tentes; les Vekyly, ig5 tentes; les Qyr, 40 tentes; les Mirza Aly, 65 tentes; les Ourazly, 25 tentes, et les Ounlouk, 140 tentes.

Les Yomout Doudjy se subdivisent en Oudek, 140 tentes; Sarydjèh Meyout, 70 tentes; Khivaqy, io5 tentes; Kurèh 100 tentes; Abdal Idjmek, 120 tentes; Baqat, 20 tentes; Qaradjèh Daghy, 55o tentes.

Les Doudjy mènent la vie nomade dans les environs du bulouk de Katoul, sur les bords du Gourgan, dans la province d'Esterâbad.

On rencontre, en outre, des Yomout de la tribu de Daz dans les environs d'Aq Mesdjed et dans le bulouk de Fakhr Imadouddin. Le nombre de leurs tentes s'élève à 65o. Les Yomout Badraq, sur les frontières du bulouk de Katoul, 3oo tentes; les Yomout Qan Jaqmaz à Bibi Chirvan, 200 tentes; les Yomout Eymer, sur les frontières du bulouk de Fenderisk, 375 tentes; les Yomout Koutchek qui se subdivisent en Oustadjiq, 190 tentes; Khourthèh, i85 tentes. Les Koutchek sont nomades et vivent entre Fenderisk et Qaratiken.

Les Yomout Salakh, 2 55 tentes; les Qaravièhprès de l'Etrek, au pied du Balkhan, 260 tentes; les Yomout Qoudjouq Tatar près de Bibi Chirvan, 439 tentes; les Yomout Ata, 90 tentes; les Yomout Makhdoum, 120 tentes.

Les tribus des Gouklan comptent aujourd'hui 255o tentes. Elles comprenaient autrefois douze mille familles, mais leur nombre a considérablement diminué à la suite des guerres qu'elles ont eu à soutenir contre Khiva et les Yomout, et surtout après l'expédition entreprise contre eux par Mohammed Chah en i836.

Les Gouklan nomades vivent dans le bulouk de Kouhsar dépendant de la province d'Esterâbad et sur les bords du Gourgan et du Guerm Roud.

Les Gouklan se divisent en deux grandes tribus : les Doudourqah et les Halqah Daghly.

Les Doudourqah comprennent les Qiriq qui se subdivisent en Koundlik, 100 tentes; Soufyan, 100 tentes; Koukdjèh, 100 tentes; Dehanèh, 100 tentes; Ichèkèh, 76 tentes.

Chacune de ces tribus est indépendante sur son propre territoire. Elles ne se prêtent aucune aide entre elles : leur esprit d'indépendance est poussé si loin, que le plus infime chamelier n'obéit point aux ordres du Khan de sa tribu. Les Turkomans ont la plus grande ressemblance avec les Arabes du désert si ce n'est que la langue de ceux-ci est l'arabe, tandis que ceux-là ne parlent que le turk. Des auteurs prétendent que les Turkomans ne sont point d'origine turque ; qu'ils ont seulement avec les Turcs une certaine ressemblance, ainsi que l'indique leur nom '.

Les Turkomans ne vivent que du fruit de leurs courses et de leurs rapines, de l'élève du chameau, du métier de chamelier de caravane ou du produit de leurs chameaux. Ils se nourrissent de la chair et du lait de ces animaux. Quelques-uns d'entre eux possèdent des moutons. Les femmes tissent des châles, des tapis, de la toile à ballots et des sacs. Ils sont Hanéfltes, mais ils ne connaissent qu'imparfaitement les prescriptions de ce rite.

Le 12 de Redjeb (i3 mai). Nous partîmes de nuit de la

Ces tribus résident à l'ouest du Gourgan, dans les environs de Michk ou Anber. Les Gouklan Bayendir comprennent les Aq Qilidj Khany, 123 tentes, et les Nefes Khany, 107 tentes. Ils campent dans les vallées du Gourgan.

Les Gouklan Yangaq comprennent les Kouty Medjmen, 116 tentes, et les Uteh Qounly, qui vivent à l'ouest du Goumbedi Qabous et à l'est de Keboud Djamèh. Ils possèdent 100 tentes.

Les Gouklan Kerkez sont fixés sur les bords du Gourgan. Le nombre de leurs tentes s'élève à i5o.

Les Qouchtchy et Qarachour, 139 tentes; les Kharouchour, 1 56 tentes.

II. Les Gouklan Halqah dagly comprennent : les « Saqar Beikdily » sur les bords du Gourgan, de l'Etrek et de Hayder âbad, 35o tentes; les « Arab », 3oo tentes; les Ay Dervich dans les vallées du Gourgan et les environs de Qara Cheikh, 66 tentes. Les « Qarabalkhan » se subdivisent en Yokhary Boïlou et vivent dans les vallées du Gourgan et aux environs de Qarenâbad : ils ont i65 tentes. Les Erkekly, à deux fersengs du Gourgan et dans les environs d'Aly Tchechmèh, possèdent 112 tentes.

Les Ghay se subdivisent en Tcmek, avec 56 tentes; en Dary, avec le même nombre de tentes, en Qarnas avec 47 tentes, et en Bouqidjèh qui" possèdent 40 tentes, et sont fixés dans les environs de Michk ou Anber et de Mourghzar.

1. Turkmen ou plutôt turkman, corruption de turkmanend signifie « qui ressemble aux Turk s ».

station appelée par les Turkomans In Tchekèh, et nous arrivâmes à midi à la rivière d'Etrek !. L'eau de cette grosse rivière est saumâtre et salée. Nous la traversâmes et nous prîmes notre repas sur l'autre rive. Les chefs turkomans qui nous avaient accompagnés et qui étaient au nombre de cinquante cavaliers, sollicitèrent une gratification. Nous distribuâmes aux notables des tribus de l'argent et des vêtements; puis, pour nous conformer à cette sentence : « Sépare-toi des Turks, quand bien même ton père serait Turk », nous nous quittâmes des Turks de l'Etrek2. Nous leur dîmes adieu et nous les renvoyâmes à leurs résidences, à leurs tribus et à leurs campements ,

J'écrivis et j'expédiai une lettre au Beylerbey d'Esterâbad pour lui faire connaître notre arrivée sans accident sur les bords de l'Etrek et pour le rassurer sur notre compte.

Nous remontâmes ensuite à cheval et, vers le coucher du soleil, nous atteignîmes une plaine unie où il n'y avait « ni Div, ni ange, ni bête sauvage, ni péri ». Les Turkomans donnent à cette plaine le nom de Kouh Ky. On ne voit, dans cet immense désert, ni végétation, ni arbres, ni pierres, ni aucun signe qui puisse servir de point de repère. Rien n'indique les distances. Nous voyagions le jour et la nuit.

Chaque localité est désignée sous un nom particulier. On trouve des puits d'eau douce connus des Turkomans. Si on voulait noter toutes les stations par lesquelles on passe, ce serait, en vérité, un travail difficile à faire.

Nous franchissions trois étapes toutes les vingt-quatre heures et nous mîmes vingt-deux jours pour atteindre Khiva. Nous eûmes à supporter, pendant ce voyage, les fatigues les plus pénibles.

1. L'Etrek prend sa source dans le Khorassan, dans les montagnes qui s'élèvent sur les confins de Nessa et de Baverd. Il traverse Khabouchan et le Dehistan et se jette dans la mer Caspienne. Son cours a une étendue de cent vingt fersengs. Ce fleuve est extrêmement profond et on ne peut jamais le traverser à gué. Ses rives sont presque toujours infestées par les brigands. Noutfiet oui Qpuloub, f° 455, v.

2. L'auteur joue ici sur les mots Turk, Etrek et tarak : ce dernier mot signifie, en arabe, quitter, abandonner.

Le i3 de Redjeb (14 mai). Nous partîmes de Kouh Ky et, le matin, nous arrivâmes à Alah ; nous ne nous y arrêtâmes pas. Nous mîmes pied à terre à Kessik Minarèh '. On voit là un minaret dont le sommet est abattu. On nous montra, à notre gauche, les ruines d'une ville déserte appelée Mechhedi Misrian 2. Dans les alentours de ce minaret, on trouve une grande quantité de briques cuites. Ce fait nous fournit la preuve que cette localité avait été autrefois bien peuplée.

Le 14(15 mai). Nous voyageâmes toute la nuit, et le matin, nous atteignîmes un puits appelé DachVerdy. Nous trouvâmes, à cette station,, une trentaine de puits remplis d'une eau à peu près douce. Nous nous imaginâmes avoir rencontré le Kaoucer et le Selsebyl 3. Nous fîmes remplir nos outres grandes et petites, et, après les avoir fait charger sur les chameaux, nous nous remîmes en route.

Le i5 Redjeb (16 mai). Nous nous éloignâmes de ces puits, nous franchîmes quatre étapes, dans un désert sablonneux et imprégné de sel, et nous arrivâmes à la source d'Adoun âta.

Adoun âta était un cheikh turk, disciple de Zenguy âta qui lui-même avait eu pour directeur spirituel Hekim âta. Ces saints personnages jouissent, parmi les Turks et les Turkomans, d'une grande réputation. Leurs tombeaux, situés dans le désert du Kharezm, sont un but de pèlerinage, mais les Turkomans ne connaissent que leurs noms ; ils n'ont aucune notion de leurs actes 4. La fontaine a reçu le nom

1 Le minaret brisé.

2. L'auteur à son retour visita les ruines de cette ville. Le lecteur en trouvera la description dans la dernière partie de cette relation.

3. Le Kaoucer et le Selsebyl sont deux rivières qui coulent dans le paradis. Leur cours est d'un mois de marche; leurs eaux sont plus blanches et plus douces que le lait, et leur écume plus brillante que les étoiles.

4. Khodja Zenguy âta, un des saints les plus révérés du Turkestan, était le fils de Tadj âta, fils du cheikh Bab Arslan. Il naquit à Châch. Il fut le disciple de son père ; puis, à la mort de celui-ci (595-1198), il devint le disciple de Hekim dta dont il recueillit la succession spirituelle. Zenguy âta mourut en 656 (12 58) et fut enterré à Châch. Hekim âta mourut en 582 (1186). Son tombeau se trouve à Aq Qourghan. — Kha\inet oui Eçûa, Lahore, 1283, pages 5i2, 5i3, 514.

cTAdoun âta à cause du tombeau de ce saint qui s'élève dans le voisinage.

A droite,, on nous montra une montagne derrière laquelle est, nous dit-on, la ville de Bouzoundjerd *.

Le 16 et le 17 Redjeb (17-18 mai). Nous partîmes de la station d'Adoun âta, et après avoir franchi quatre étapes, nous arrivâmes à une source appelée Qara Eteklik. Quatre fersengs avant d'arriver à cette station 3 nous vîmes un cours d'eau saumâtre. C'est là que commence le Kharezm.

Nous vîmes aussi une mare d'eau stagnante. Les Kharezmiens qui voyageaient avec nous^ me dirent que le Djihoun traversait autrefois cette région. Les Mogols en détournèrent le cours et, les eaux arrêtées dans un sol déprimé et salin, sont devenues saumâtres. Nous passâmes à deux fersengs de cette mare,, laissant le cours d'eau à notre gauche.

Nous atteignîmes la station de Qara Eteklik où se trouve une source abondante. Nous nous y reposâmes pendant quelque temps et nous en partîmes à trois heures de l'après-midi. Sur notre route ^ nous passâmes par un endroit où Mohammed Rehim Khan avait dû abandonner un canon pendant sa retraite après l'expédition qu'il avait entreprise contre le Gourgan et Esterâbad.

Le commandant de l'artillerie vint lui annoncer qu'un canon était démonté (Top Yattj). Le Khan donna en conséquence à cet endroit le nom de Top Yatty.

J'ai fait, dans l'histoire intitulée Fihris out tewarikh, , et qui sert d'appendice au Raon\et ous Se/a, le récit de l'expédition de Mohammed Rehim Khan de Kharezm contre Esterâbad, du combat qu'il livra et de sa retraite \

1. Bouzoundjerd est la capitale d'un district kurde du nord du Khorassan. Cette ville qui compte trois mille familles, est située dans une vallée parallèle à celle de l'Etrek; elle est entourée de hautes murailles et séparée de Chirwan par une distance de sept fersengs. Fraser la visita en 1822. Cette ville est citée sous le nom de Boudjnourd dans le a Mémoire sur la partie méridionale de V Asie centrale », de M. de Khanikoff. Paris, 1862, in-40, pages 28-38-44.

2. L'expédition de Mohammed Rehim Khan eut lieu en 1233 (1817). Ce prince, à

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Ata Niâz Mahrem expédia de cette station à Khiva un cavalier qu'il chargea de porter une dépêche annonçant mon arrivée et la sienne. Le Khan de Khiva avait déjà quitté sa capitale et le cavalier le rejoignit en route.

Le 19 et le 20 Redjeb (20-21 mai). Nous nous dirigeâmes vers la station de Bek Arslan, située sur une haute montagne. De là, nous gagnâmes Qouimet âta. Nous y trouvâmes une source d'eau douce et de Peau salée ; nous nous en félicitâmes mutuellement et nous réjouîmes d'avoir Tune et l'autre, et de pouvoir choisir.

Le 21 (22 mai). Nous arrivâmes à la station de Qiriman âta, dans une plaine aride. L'eau était salée, mais cavaliers et montures la burent comme de l'eau douce.

Le 22 (23 mai). Nous nous arrêtâmes à la station de Gouklan Qouyou où nous ne trouvâmes que de l'eau saumâtre.

Le 23 (24 mai). Nous limes quatre étapes et nous gravîmes la montagne de Qaplan Qiry. Elle a une grande hauteur et on la franchit en suivant un défilé. Nous fîmes halte au sommet pour faire passer les chameaux chargés et notre caravane. Nous arrivâmes à Tchirichly; l'eau y était douce et nous en profitâmes pour faire la cuisine. Un des moutons que nous avions avec nous fut égorgé; il figura dans un repas copieux et animé auquel nous conviâmes quelques-uns de ceux qui nous accompagnaient; les estomacs délabrés furent réconfortés, et tout le monde rassasié et tranquille goûta un sommeil bienfaisant.

Le 24 (25 mai). Nous aperçûmes quelques TurkomansYomout qui se rendaient d'un campement à un autre. Nous rendîmes grâces à Dieu qui nous faisait voir, sur notre route,

l'instigation des chefs des tribus kurdes du Khorassan révoltés contre Fcth Aly Chah, se dirigea sur Esterâbad à la tête de trente mille cavaliers soutenus par quelques pièces d'artillerie, sous prétexte de lever les impôts sur les tribus turkomanes de l'Etrek et du Gourgan. LeSerdar Zoulfeqar Khan marcha à sa rencontre, à la tête des milices de Damghan et de Semnan, et le mit en complète déroute à Pusserek où il s'était retranche. Le canon, qu'il abandonna près de Qara Eteklik, était le seul qu'il avait pu sauver dans son désastre. — Fîhris oui tewarikh. Téhéran, 1274 (1857), in-folio, tome IX, pages 2i5-2iG.

d'autres créatures humaines que celles qui se trouvaient dans notre troupe. Il est clair,, nous disions-nous, qu'il y a ici des traces d'êtres vivants et qu'après avoir franchi cette plaine, nous devons arriver dans des régions cultivées et habitées. Le sol de cette plaine était imprégné de sel et couvert de khari choutour l. La vue de la verdure récréa agréablement nos yeux. L'eau y était saumâtre et en petite quantité, Le nom de cette localité est Ghanghèh Tchachkin 2.

Le 25 (26 mai). Après avoir traversé une plaine aride et sablonneuse et nous nous arrêtâmes à un endroit appelé Chah Sanem 3 où se trouvait jadis une ville fortifiée importante. Nous nous étonnâmes de voir ce nom pompeux donné à une localité envahie par les sables et nous trouvâmes que cette dénomination n'était point justifiée. L'eau y était plus amère que le suc de la coloquinte.

Le 26 (27 mai). Nous traversâmes une plaine salée et nous gravîmes une montagne calcaire, remarquable par sa blancheur. Nous montâmes d'un sol déprimé sur un terrain plus élevé. On nous assura que de cette plaine partait une route conduisant

1. Le khari choutour (épine de chameau) est la même plante que l'alhagi qui croît dans tous les bas terrains arides de la Perse; cette plante fournit la manne dans certaines contrées, telles que le Khorassan, Tebriz, Thebbes, Zerend et Bender Abou Cheher; là où l'alhagi ne fournit aucun produit sucré, il sert de pâture aux chameaux, d'où son nom de khari choutour. Schlimmer, Terminologie, etc., page 3bj.

2. C'est à Ghanghèh Tchachkin que se livra la bataille dans laquelle lltouzer Khan défit les Turkomans Yomout.

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