‹ Relation de l'ambassade au Kharezm (Khiva) de Riza Qouly KhanChapitre 30 sur 32 · Voir page 166, note · texte numérisé non relu

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2. Ces pièces durent leur nom à l'Emir Ghithryf, oncle maternel du Khalife Haroun er Rechid et que ce prince nomma gouverneur général du Khorassan.

3. On peut consulter sur les monnaies de Boukhara le mémoire de M. P. I. Lerch, lu à la troisième session du congrès des Orientalistes et qui a pour titre : « Sur les monnaies des Boukhar Khoudas ou princes de Boukhara, avant la conquête du Mavcra ennahr par les Arabes. Leyde, 1878.

Les dirhem Mousseiybièh et Mohammedièh étaient ainsi nommés parce qu'ils avaient été frappés sous le règne du Khalife Mohammed Mehdy, par l'Emir Mousseiyb ibn Zoheyr ez Zaby qui fut, en l'année i63 ("79), investi du gouvernement général du Khorassan.

le prince Samanide Ahmed ibn Mohammed ben Nouh, un ouvrage écrit en arabe et dans un style relevé. Il donnait la description de Boukhara et des villages qui l'entourent, ainsi que celle des monuments de cette capitale. Cet ouvrage avait pour appendice une histoire de la dynastie des Samanides jusqu'au règne d'Abou SalihMançour, fils de Nasr. L'usage de la langue arabe s'étant perdu dans laTransoxiane, Abou Nasr ibn Ahmed el Qobady traduisit en persan le texte de Mohammed ibn Djafer, en élaguant les détails qu'il jugea inutiles ou de peu d'intérêt pour les lecteurs. Cette traduction, achevée en l'année 522 (i 128), fut, cinquante-deux ans plus tard, abrégée par Mohammed ibn Zoufer qui dédia son livre à l'Imam Edjell Abdoul Aziz. C'est cette iroisième rédaction qui est connue sous le nom de Histoire de Boukhara par Nerchakhy et dont il se trouve quelques exemplaires dans la Bibliothèque publique et impériale de Saint-Pétersbourg et dans celle de l'Académie des sciences de cette ville. Il en existe également un exemplaire au British Muséum à Londres. J'en possède moi-même deux, dont l'un est une copie soignée faite au xvie siècle, à Boukhara, pour un Khodja. L'ouvrage de Nerchakhy, autant qu'on en peut juger par l'abrégé qui nous a été conservé, est écrit avec peu d'ordre ; il y règne une certaine confusion et de nombreuses contradictions. Les historiens orientaux négligent, de parti pris, l'histoire antéislamique des pays conquis, excepté pour les pays arabes, et ils se taisent sur les usages, les coutumes et les idées religieuses qu'ils méprisaient, tout en les tolérant .Nous trouvons, cependant, dans Nerchakhy d'anciennes traditions sur la formation géologique de la plaine de Boukhara, sur ses premiers habitants, sur les chefs qui les gouvernèrent avec le titre de Boukhar Khouda. Nous pouvons conclure de quelques-unes de ses assertions que le Bouddhisme, importé de la Chine, et le culte du feu, emprunté aux Persans, étaient les deux religions pratiquées dans l'État de Boukhara I. L'histoire des Boukhar Khouda

1. Lorsque Qouteïbah s'empara de Bikend, il trouva dans cette ville une pagode où

APPENDICE 25q

avant l'invasion arabe est obscure et incomplète, et rien ne peut fixer l'époque à laquelle vécurent quelques-uns de ces personnages. Nous ne possédons de détails certains que sur la Khatoun, épouse de Beydoun, qui gouvernait Boukhara pendant la minorité de son fils Taghchadèh, lorsque les Arabes franchirent le Djihoun. Il est incontestable que l'Islamisme eut beaucoup de peine à s'implanter dans la Transoxiane, et que tous les gouverneurs du Khorassan durent user des plus grands ménagements, surtout envers les classes élevées qui se refusaient à accepter les dogmes de la nouvelle religion. Sous les Khalifes, les gouverneurs généraux du Khorassan se bornèrent à placer dans les principales villes des gouverneurs militaires et, à Boukhara, l'autorité civile fut laissée , jusqu'à l'avènement de la dynastie des Samanides, aux mains des descendants de Taghchadèh qui, dans les premiers temps du moins, se firent remarquer par leur répugnance à professer la religion musulmane.

Aboul Hassan Abdour Rahman ibn Mohammed de Nichabour, dans son ouvrage qui porte pour titre « Khe\aïn oui ouloum » (les trésors des sciences), dit que le sol sur lequel s'élève Boukhara était autrefois envahi par les eaux ; une partie des terrains était couverte de roseaux, d'arbres ou d'herbes, et, dans d'autres endroits, l'eau y avait une telle profondeur qu'aucun animal n'y avait pied. L'accumulation de ces eaux provenait de la fonte des neiges qui couvrent les montagnes dans les environs de Boukhara; elles grossissaient la grande rivière de Samarqand qui porte le nom de Massef , et en rendaient le cours plus rapide. Cette rivière s'était creusé un lit dans le sol, et,

l'on voyait la statue en argent d'une divinité; son poids était de quatre mille dirhem : des vases, également en argent, pesaient cent cinquante misqal. Il trouva également dans cette pagode, deux perles de la grosseur d'un œuf de pigeon. Il en demanda la provenance. Il lui fut répondu que deux oiseaux les avaient apportées dans leur bec et les avaient déposées dans ce temple. Ces perles et les autres objets de prix furent envoyés à Hedjdjadj, avec la lettre de victoire annonçant la prise de Bikend.

Nerchakhy nous apprend aussi qu'Eskedjket épousa une princesse chinoise qui apporta , outre les objets qui constituaient sa dot, les vases et ustensiles nécessaires au service de son culte pour un temple ou une pagode qui fut construite à Rametin.

dans ses débordements, elle déposait au loin une grande quantité de limon; ces terres d'alluvion finirent par combler les cavités du sol. Les eaux dans leurs cours arrivaient jusqu'à Boutek et Ferber, et elles se déversaient dans un lac situé au-delà de ces deux localités. Le territoire de Boukhara fut aplani grâce aux dépôts de limon et le lit de ce grand cours d'eau devint la plaine du Soghd.

Les hommes y affluèrent de tous côtés pour s'y fixer, et la principale immigration vint du Turkestan. Les eaux étaient î abondantes, les arbres en grand nombre et le gibier foisonnait. Les immigrants, séduits par les agréments du pays, s'y établirent. Ils habitèrent d'abord sous des tentes et des huttes. Puis, la population s' accroissant avec le temps, on contruisit des mai- j sons : on choisit, ensuite, un chef qui portait le nom d'Ebrevy, et auquel on délégua le pouvoir.

Boukhara n'existait point encore à cette époque, mais il y avait déjà quelques villages, entre autres Nour, Kharqan Roud, Ferdanèh, Terakhèh, Sefnèh et Isvanèh.

Le gros bourg qui servait de résidence au chef était Bikend et la place de guerre, à laquelle on donnait le nom de ville, était Debous.

La puissance d'Ebrevy s'accrut avec le temps, et son gouvernement devint si tyrannique que les habitants du pays ne purent supporter ses violences. Les gens riches émigrèrent et se réfugièrent dans le Turkestan, où ils fondèrent la ville de Tiraz à laquelle ils donnèrent le nom de Hamouk Ket, en l'honneur du personnage qui était leur chef, lorsqu'ils s'éloignèrent du territoire de Boukhara, Hamouk, en dialecte de Boukhara, veut dire « joyau, bijou » et Ket signifie ville. Hamouk Ket est donc la ville du joyau. A Boukhara, le mot de Hamouk désigne, par extension, tout grand personnage qui, à cause de son rang, doit être tenu en aussi haute estime qu'un joyau. Les gens qui étaient restés à Boukhara expédièrent un envoyé auprès de leurs chefs et de leurs patrons, pour se plaindre des actes' tyranniques d'Ebrevy. Les principaux de ces personnages se

APPENDICE 26l

rendirent auprès du souverain du Turkestan, nommé Qara Djourin Turk et qui avait reçu, à cause de sa puissance,, le surnom de Biaghou. Ils implorèrent son aide. Biaghou confia à son fils, Chiri Kichver *; une nombreuse armée à la tête de laquelle il envahit le territoire de Boukhara. Il s'empara d'Ebrevy dans Bikend et il le fit mourir en renfermant dans un sac que Ton avait rempli de guêpes.

Chiri Kichver trouva le pays agréable : il écrivit à son père pour le prier de lui en faire don et de lui accorder Y autorisation de s'y fixer. Biaghou y consentit.

Chiri Kichver envoya à Hamouk Ket une personne chargée de faire revenir à Boukhara, avec leurs femmes et leurs enfants, tous ceux qui s'étaient éloignés de cette ville. Ceux-ci étaient de grands propriétaires ou des personnages riches : les gens qui étaient restés à Boukhara étaient, au contraire, pauvres et dénués de ressources. Il fut établi, lors du retour des premiers, qu'ils formeraient la classe aristocratique et que les autres leur seraient soumis et les serviraient.

Parmi ceux qui revinrent à Boukhara se trouvait un grand seigneur terrien 3 auquel on donna le titre de Boukhar Khouda, parce qu'il appartenait à une grande famille de Dèhqan. Il possédait la plus grande partie des villages et la plupart des individus de la seconde classe étaient ses vassaux et ses serviteurs. Chiri Kichver bâtit la ville de Boukhara : il fonda les villages de Masty, de Saqmetin, de Semetin et de Tarab Memasty. Il régna pendant vingt ans et eut pour successeur Eskedjket, qui bâtit Chera, Rametin et le village de Verakhchy.

Lorsque les Arabes franchirent le Djihoun sous la conduite de Zyad el Harithy et d'Oubeïd oullah, le Boukhar Khouda Beydoun était mort, laissant un enfant à la mamelle. La Khatoun, sa femme, exerçait le pouvoir au nom de son fils.

1 . Chiri Kichver (le lion du pays) me paraît être la traduction du nom turc d'il Arslan, encore usité de nos jours.

2Ô2 RELATION DE LAMBASSADE AU KHAREZM

Cette princesse était douée d'une fermeté d'esprit et d'une énergie qui lui avaient assuré l'obéissance de ses sujets.

Tous les jours, elle sortait à cheval du palais de Boukhara, par la porte qui s'ouvre sur le Riguistan et que Ton appelle aujourd'hui « La porte des marchands de fourrages » (Dervaqèhi alef fourouchan). Elle s'asseyait sur une estrade, entourée de ses ministres, de ses esclaves et de ses eunuques. Deux cents jeunes gens, appartenant aux familles des Dèhqan.et des gouverneurs, et portant des ceintures dorées et un sabre suspendu à un baudrier, l'attendaient à la sortie du palais. Lorsque la Khatoun paraissait, ils lui présentaient leurs hommages et se formaient sur deux rangs. La Khatoun prenait connaissance des affaires de l'Etat, donnait ses instructions et ses ordres et récompensait ou châtiait qui bon lui semblait. Cette séance durait depuis le matin jusqu'au milieu du jour. La Khatoun rentrait alors au palais et faisait servir un repas à tous ceux qui avaient formé sa suite. Vers le soir, elle sortait dans le même appareil ; elle s'asseyait sur son trône et les fils des Dèhqan et des gouverneurs se rangeaient sur deux files. Au coucher du soleil, elle rentrait au palais et les jeunes gens qui avaient figuré dans son cortège retournaient dans leurs villages.

Le lendemain, une nouvelle troupe arrivait pour remplacer celle qui était partie. L'obligation de paraître devant la Khatoun se renouvelait quatre fois par an.

Les Arabes se montrèrent pour la première fois, dans la Transoxiane, en l'année 53 (672-673). Oubeïdoullah, fils de Zyad el Harithy, gouverneur général du Khorassan au nom du Khalife Moavièh, franchit le Djihoun à la tête vingt-quatre mille hommes et s'empara de Bikend et de Rametin, où il fit de nombreux prisonniers. Il en eut quatre mille pour sa part. Après la prise de ces deux places, il se présenta devant Boukhara, au commencement de l'année 5 4 (674). Il fit construire des machines de guerre pour en faire le siège. La Khatoun dépêcha un émissaire auprès des Turks pour implorer leur secours, et elle fit partir pour le camp d'Oubeïd oullah un envoyé porteur de

présents et chargé de demander un délai de sept jours, au bout desquels elle devait faire sa soumission. Les secours attendus ne s'étant point présentés, IaKhatoun fit offrir de nouveaux cadeaux, en demandant une prolongation de sept jours.

Les tribus Turkes arrivèrent et firent leur jonction avec les troupes de Boukhara. De nombreux combats furent livrés; dans le dernier, les Musulmans mirent les Turks en déroute, en tuèrent et en firent prisonniers un grand nombre. Une énorme quantité d'armes, de vêtements, d'objets en or ou en argent furent le partage des vainqueurs. Une botte ornée de plaques en or incrustées de pierres précieuses, et un bas tissé en or, appartenant à la Khatoun, tombèrent aux mains des Musulmans. La valeur de ces objets fut estimée à la somme de vingt mille dirhem.

La Khatoun se réfugia dans la citadelle. Oubeïd oullah fit couper les arbres et mettre au pillage les villages de la banlieue. Redoutant le même sort pour Boukhara, la Khatoun offrit de faire sa soumission et de conclure la paix. Elle lui fut accordée moyennant le paiement d'une somme d'un million de dirhem, et Oubeïd oullah s'éloigna, chargé de butin et emmenant avec lui les quatre mille prisonniers qu'il s'était attribués.

Il fut destitué du gouvernement général du Khorassan en Tannée 56 (675). Son successeur, Sayd ibn Osman, franchit le Djihoun et se présenta devant Boukhara. La Khatoun lui envoya un ambassadeur, pour lui exposer qu'elle observait les conditions de la paix conclue avec Oubeïd oullah ibn Zyad, et pour lui offrir en présent une somme d'argent considérable.

Tout à coup, elle apprit l'arrivée d'une armée de cent vingt mille hommes, composée de soldats du Soghd, de Nakhcheb et de Kech. Elle se repentit d'avoir fait acte de soumission et d'avoir payé tribut à Sayd. Les Musulmans s'apprêtaient à livrer bataille aux infidèles, quand ceux-ci, saisis d'une terreur panique, prirent la fuite sans combat. La Khatoun dut subir les conditions du vainqueur, payer un tribut plus considérable et livrer, comme otages, quatre-vingts personnages de marque qui

devaient garantir à Sayd la sécurité du retour, lorsqu'il reviendrait de Samarqand, contre laquelle il entreprenait une expédition. Rentré àBoukhara, Sayd étant tombé malade, séjourna pendant quelque temps dans cette ville. Il fut séduit par la beauté de la Khatoun et ses amours servirent de sujet à des chansons qui furent composées à cette époque.

Qouteïbah, fils de Mouslim, investi par Hedjdjadj du gouvernement du Khorassan, rétablit l'ordre dans cette province et se rendit maître du Thakharistan. Il passa le Djihoun en Tannée 88 (706). Les habitants de Bikend, instruits de son approche., fortifièrent leur ville. Le siège en fut des plus pénibles et, pendant cinquante jours, les assiégés repoussèrent les attaques des Musulmans. Qouteïbah fit jouer une mine qui ouvrit une brèche dans la muraille. Au moment de donner l'assaut, Qouteïbah fit proclamer qu'il payerait le prix du sang à ceux qui y monteraient et il promit de donner la même somme aux enfants de ceux qui viendraient à succomber. La ville fut emportée et les habitants demandèrent quartier. Qouteïbah le leur accorda et les frappa d'un tribut. Werqa ibn Nasr el Bahily fut établi comme gouverneur militaire. Qouteïbah se dirigea alors vers Boukhara; mais, arrivé à Khenboun, il apprit que lés habitants de Bikend s'étaient soulevés et avaient tué Werqa. Celuici avait, lui-même, provoqué cette révolte en enlevant, à un habitant de la ville, ses deux filles qui étaient d'une beauté remarquable. « Bikend, lui avait dit leur père, est une grande ville ; tu n'as donc pu y trouver d'autres femmes que mes deuxfilles? » Werqa ne lui ayant pas répondu, il s'était précipité sur lui et lui avait porté un coup de couteau dans la région du nombril. La blessure ne fut pas mortelle et Werqa se rétablit promptement. En apprenant cette nouvelle, Qouteïbah revint sur ses pas. Tous les habitants de Bikend, en état de porter les armes , furent passés au fil de Fépée; les autres furent réduits en esclavage.

Bikend fut entièrement dépeuplée et ruinée. Un grand nombre des habitants, qui se livraient au négoce, s'étaient rendus en Chine et dans d'autres pays, pour les besoins de leur com-

merce. A leur retour, ils rachetèrent leurs femmes et leurs enfants et il s'établirent de nouveau dans la ville qui recouvra son ancienne prospérité.

Après la prise de Bikend, Qouteïbah marcha sur Khenboun : de nombreux engagements eurent lieu dans les environs de cette localité. Khenboun,, Tarab et beaucoup d'autres villages tombèrent au pouvoir de Qouteïbah, qui se dirigea alors sur Werdanèh. Ce district était gouverné par un prince qui portait le titre de Werdan Khouda ; ft mourut et Qouteïbah s'empara de ses domaines. Mais les ennemis se réunirent en grand nombre entre Werdanèh, Tarab et Ramin et entourèrent Qouteïbah. Therkhoun, prince du Soghd, HenekKhouda et Werdan Khouda avec leurs troupes se joignirent à eux. Ils avaient pris à leur solde Gour Neghanoun, neveu de l'Empereur de Chine, qui leur avait amené quarante mille hommes de renfort.

La jonction de tous ces corps de troupes rendit la situation de Qouteïbah très-difficile : ses soldats manquaient d'armes. Il fit vœu de ne point les laisser se débarrasser de celles qu'ils avaient et quitter le camp. Les armes y atteignirent un prix élevé : une lance valut cinquante dirhem > un bouclier , cinquante ou soixante, et une cotte de mailles, sept cents.

Au moment de livrer une bataille qui devait être décisive, Haiyan Nabathy dit à Qouteïbah : « Je pense qu'il est utile de laisser aux officiers la disposition d'une journée , avant d'engager le combat. » Le lendemain, Haiyan Nabathy envoya un messager au prince du Soghd pour lui faire savoir qu'il avait un conseil à lui donner, et qu'il était indispensable qu'ils eussent une entrevue. Therkhoun l'accepta et demanda à quel moment elle pourrait avoir lieu. « Lorsque les troupes en seront venues aux mains, répondit Haiyan, et lorsque la bataille sera vigoureusement engagée. » Voici comment les choses se passèrent : au plus fort de l'action, Haiyan alla trouver Therkhoun et lui dit : « Tu vas perdre la souveraineté et tu l'ignores! » « Et comment? » demanda ce dernier. « Nous ne pouvons rester ici, reprit Haiyan, que pendant le temps des

chaleurs. Le froid vient d'arriver et il nous oblige à nous éloigner. Tant que nous serons ici, les Turks seront occupés à nous combattre; mais, lorsque nous serons partis, ils t'attaqueront. Le Soghd est un pays délicieux et on n'en trouve point, dans le monde, un seul qui réunisse autant d'agréments. Les Turks s'en empareront et ne retourneront plus dans le Turkestan ; tu seras la proie de l'infortune et ton royaume te sera ravi. » — « Que faut-il faire? » demanda Therkhoun. « Conclure la paix avec Qouteïbah, répondit Haiyan, lui payer un tribut et faire savoir aux Turks qu'un puissant secours de troupes envoyées par Hedjdjadj à Qouteïbah, arrive par la route de Kech et de Nakhcheb. Tu leur diras, ajouta Haiyan, que tu te retires, afin qu'ils battent aussi en retraite. Lorsque tu auras fait la paix avec nous, que nous serons liés par un pacte, nous te traiterons avec égards et tu échapperas au malheur qui te menace. » — « Tu m'as donné un conseil salutaire, répartit Therkhoun et je le suivrai. Je me retirerai cette nuit même. » En effet, Therkhoun envoya un messager à Qouteïbah pour régler les conditions de la paix et verser entre ses mains, à titre de tribut, une somme de deux mille dirhem ; puis, il fit sonner les trompettes et se mit en marche.

Les Dèhqan et les officiers de son armée lui demandèrent le mobile de sa détermination. « Tenez-vous sur vos gardes, leur répondit-il, et usez de toutes sortes de précautions; Hedjdjadj a expédié à Qouteïbah des troupes qui arrivent par la route de Kech et de Nakhcheb. Elles ont la mission de nous cerner. Je retourne dans mon pays. » Gour Neghanoun , de son côté , fit demander à Therkhoun le motif de sa conduite. Quand il l'eut appris , il fit aussi sonner la retraite et il se retira en ravageant et en pillant le pays sur son passage.

Dieu éloigna des Musulmans la catastrophe qui les menaçait. Qouteïbah était resté quatre mois entouré par l'ennemi. Pendant ce laps de temps, Hedjdjadj n'avait reçu de lui aucune nouvelle et son esprit était assiégé par les plus cruelles appré-

hensions. Dans toutes les mosquées, on récitait le Qoran, on faisait des vœux et des prières publiques pour la délivrance de Qouteïbah.

Après un succès aussi décisif, Qouteïbah marcha contre Boukhara pour la quatrième fois,, et il en prit définitivement possession : la moitié des maisons de la ville et des propriétés rurales fut attribuée à ses soldats. L'impôt à payer fut fixé au chiffre de deux cent mille dirhem qui devaient être versés, chaque année, dans le trésor du Khalife, plus dix mille dirhem destinés au gouverneur général du Khorassan. Les paysans des environs de Boukhara furent, en outre, astreints à fournir aux Arabes le bois et les fourrages qui leur étaient nécessaires.

Pendant les premières expéditions, les habitants de Boukhara feignaient, en présence des Arabes, de pratiquer l'Islamisme, mais, après leur départ, ils retournaient aux pratiques de leur ancien culte.

Qouteïbah leur imposa l'Islamisme et il donna aux Arabes, établis dans la ville, la mission de surveiller la conduite de leurs nouveaux coreligionnaires et de signaler toutes leurs infractions à la loi religieuse.

Nerchakhy nous fournit, dans son histoire, quelques détails sur les Boukhar Khouda qui paraissent avoir exercé l'autorité civile sur Boukhara. Mais les renseignements que Ton trouve dans divers passages de son ouvrage sont contradictoires et confus. Les mêmes personnages sont désignés sous des noms différents et les dates me semblent inexactes. Les monuments historiques pouvant nous servir à contrôler et à rectifier le récit de Nerchakhy ne sont point parvenus jusqu'à nous; je crois cependant devoir insérer ici les données éparses dans l'histoire de Boukhara.

La Khatoun, veuve de Beydoun, mourut après la dernière expédition de Qouteïbah ; son fils Taghchadèh, qui eut, après elle, le titre de Boukhar Khouda, était jeune, sans expérience et entouré d'ennemis. Qouteïbah le prit sous sa protection, réduisit ses ennemis à l'impuissance et affermit l'autorité entre

ses mains. Taghchadèh fit profession de foi à l'Islamisme entre les mains de Qouteïbah, mais sa conversion ne paraît pas avoir été bien sincère. Il fut assassiné à Samarqand, où il était allé voir le gouverneur général du Khorassan, Nasr ibn Seiyar, dans les circonstances suivantes :

En Tannée i56 (772), Essed ibn Abdillah mourut à Merv. Le Khalife Hicham, fils d'Abd el Melik, fils de Merwan, donna l'investiture du gouvernement du Khorassan à Nasr ibn Seiyar, qui se rendit dans la Transoxiane pour faire une expédition contre les Turks; il les battit, les dispersa et s'empara de Ferghanèh. Il revint ensuite à Samarqand où Taghchadèh Boukhar Khouda alla le trouver. Nasr qui avait demandé sa fille en mariage l'accueillit avec les plus grands honneurs et lui témoigna la plus haute considération. Nasr ibn Seiyar, lorsqu'il reçut la visite de Taghchadèh, était assis à la porte de sa tente. On était au mois de Ramazan et le soleil était sur le point de se coucher; ces deux personnages causaient ensemble, lorsque deux Dèhqan de Boukhara, parents du Taghchadèh, et dont Nasr ibn Seiyar avait reçu la profession de foi à l'Islamisme, se présentèrent devant lui pour se plaindre de Taghchadèh qui s'était, disaient-ils, emparé violemment de leurs villages. Ils réclamèrent aussi justice contre Wacil ibn Amrou, gouverneur militaire, qui, selon eux, faisait cause commune avec le Boukhar Khouda pour dépouiller les gens de leurs biens. Taghchadèh s'entretenait, en ce moment, à voix basse avec Nasr ibn Seiyar. Les deux Dèhqan s'imaginèrent qu'il demandait leur mort et ils prirent, après s'être concertés, la résolution de le tuer. Taghchadèh faisait remarquer à l'Emir Nasr que ces deux personnages qui avaient embrassé l'Islamisme par ses soins, portaient des poignards à leur ceinture. Nasr leur demanda pourquoi ils étaient ainsi armés. « C'est, répondirent-ils, parce que nous sommes les ennemis de Taghchadèh, qui ne nous inspire aucune confiance pour notre sûreté. » Nasr ibn Seiyar leur témoigna son mécontentement et donna à Haroun, fils de Siavech, l'ordre de leur enlever leurs poignards. Les Dèhqan s'éloi-

gnèrent. Nasr se leva alors pour faire la prière à la tète des Musulmans qui l'entouraient.

1 aghchadèh, qui pratiquait encore secrètement l'idolâtrie, demeura assis sur son siège. Nasr, après avoir achevé sa prière, rentra dans sa tente et invita Taghchadèh à le suivre. Celui-ci avait à peine posé le pied sur le seuil qu'un des Dèhqan se précipita sur lui et lui plongea son couteau dans le ventre. L'autre s'élança sur Wacil ibn Amrou qui n'avait point encore achevé sa prière et il le frappa également d'un coup de couteau. Wacil qui avait vu son mouvement eut le temps de tirer son sabre et de lui en asséner un coup sur la tête. Tous deux tombèrent morts. Nasr ibn Seiyar fit immédiatement tuer le Dèhqan qui avait frappé Taghchadèh; il fit transporter ce dernier dans sa tente et étendre sur son lit. Les médecins appelés en hâte ne purent le sauver, et il succomba au bout d'une heure, après avoir fait connaître ses dernières volontés.

Les serviteurs de Taghchadèh réclamèrent son corps : ils détachèrent les chairs de ses os qu'ils transportèrent à Boukhara. Son fils Bêcher fut investi de la dignité de Boukhar Khouda et Kalid ibn Djouneïd succéda à Wacil comme gouverneur militaire. Taghchadèh avait exercé le pouvoir pendant trente-deux ans.

Taghchadèh avait eu, après sa conversion à l'Islamisme, un fils auquel il avait donné le nom de Qouteïbah par affection pour ce dernier. Ce fils gouverna Boukhara après la mort de son père. Après avoir pratiqué Flslamisme, il apostasia secrètement. Informé de ce fait, Abou Mouslim le fit mettre à mort, lui et ses serviteurs. Il fut remplacé par son frère Beniyat qui suivit, pendant quelque temps, les préceptes de l'Islamisme. Mais, à l'époque où Mouqannah proclama sa mission, et lorsque les Sefid Djamègan parurent dans les environs de Boukhara, Beniyat embrassa leurs doctrines et leur prêta aide et assistance. Ces faits furent portés à la connaissance du Khalife Mehdy par le chef de la police. Lors-

que ce souverain fut débarrassé de toute crainte du côté des Sefid Djamègan, il envoya des cavaliers pour mettre à mort Beniyat.

Ce prince était dans le kiosque du village de Verakhchy, se livrant au plaisir du via, lorqu'il aperçut du haut du balcon, dans le lointain,, des cavaliers qui arrivaient à toute bride. Il comprit immédiatement que ces gens étaient envoyés par le Khalife. En effet, dès qu'ils parurent, ils mirent le sabre à la main et, sans lui dire un mot, lui coupèrent la tête. Cet événement eut lieu en l'année 166 (782). Les gens de la suite de Beniyat se dispersèrent et les cavaliers s'en retournèrent. Abou Mouslim, après avoir fait mettre à mort Qouteïbah pour le punir de son apostasie,, avait fait don de tous les domaines et de tous les immeubles de sa famille à Beniyat. Ces biens demeurèrent entre les mains de ses descendants jusqu'à l'époque de l'Emir Ismayl le Samanide.

La dernière personne qui les posséda fut Abou Ishaqfils d'Ibrahim, fils de Khalid, fils de Beniyat, qui résidait à Boukhara et qui, tous les ans, faisait parvenir à son frère Nasr une partie des revenus et des récoltes pour les remettre entre les mains du Khalife Mouhadhad. Voici le motif qui détermina l'Emir Ismayl à le dépouiller. Ahmed 3 fils de Mohammed Leïs, chef de la police, lui dit un jour : « Tous ces villages si prospères qui produisent tant de céréales et qui sont aux mains d'Abou Ishaq ne sont point sa propriété; ils appartiennent à l'Etat. Le Khalife les a confisqués à cause des apostasies répétées de ses aïeux et ils ont été réunis au domaine public. L'administration lui en a été confiée à la condition de payer certains revenus et certaines redevances., mais il ne s'acquitte pas de ses obligations et il s'imagine que ces villages sont sa propriété légitime. » La conversation en était là lorsqu'Abou Ishaq, fils d'Ibrahim, entra. « Abou Ishaq ! lui demanda l'Emir Ismayl, combien tes villages te rapportent-ils de blé chaque année? » — « J'en récolte à grand' peine pour vingt mille dirhem après avoir fait des frais con-

sidérables. » — « Eh bien, dit l'Emir à Ahmed ibn Mohammed Leïs, prends ces domaines et dis à Aboul Hassan Ariz de donner, chaque année, à Abou Ishaq la somme de vingt mille dirhem. » Ces propriétés échappèrent ainsi pour toujours à cette famille. Abou Ishaq mourut en 3oi (913) et ses enfants se fixèrent dans les villages de Sefnèh et de Siounedj.

La citadelle de Boukhara.

Aboul Hassan Nichaboury dit, dans son ouvrage qui porte le nom de « Khe\aïn oui ouloum » (Les trésors des sciences), que Siavech, fils de Key Kaous, s' étant enfui de la cour de son père, franchit le Djihoun et se réfugia auprès d'Afrassiab. Ce prince l'accueillit avec bienveillance et lui accorda sa fille en mariage. Siavech voulut laisser une trace de son séjour dans le pays où il ne devait demeurer que temporairement. Il construisit le château de Boukhara et il y établit sa résidence. Des propos malveillants, attribués à Siavech,, furent rapportés à Afrassiab qui le fit mettre à mort. Il fut enterré dans l'intérieur de la citadelle, près de la porte orientale appelée Derva\ehi Ghourian. Les Mough (mages) de Boukhara ont pour le lieu de sa sépulture une vénération particulière, et chacun d'eux y sacrifie tous les ans un coq le jour du Naurouz ■ avant le lever du soleil.

Les habitants de Boukhara ont composé sur la mort de Siavech des élégies qui sont répandues partout 3 les musiciens ont composé des airs pour les chanter, et les conteurs publics les désignent sous le nom de « Les pleurs des Mough » (Guiristeni moughan). Les événements dont je viens de parler se sont accomplis il y a plus de trois mille ans.

Selon une autre version, la citadelle aurait été construite par Afrassiab lui-même. Elle tomba en ruines et resta en cet état pendant de longues années. Lorsque Beydoun, mari de la Kha-

1. Le 21 mars, jour où le soleil entre dans le signe du bélier.

toun et père de Taghchadèh, devint souverain de Boukhara, il la fit relever et il construisit dans l'intérieur un grand palais. Au-dessus de la porte, il fit fixer solidement une plaque de fer qui portait son nom. Cette plaque existait encore à l'époque où écrivait Mohammed ibn Zoufer. Aboul Hassan Nichaboury dit que ce palais, bâti par Beydoun Boukhar Khouda, s'écroula à plusieurs reprises, et qu'il fut chaque fois reconstruit. Pour conjurer un nouveau malheur, on réunit des savants qui furent d'avis de le réédifier en lui donnant la configuration de la constellation de la grande Ourse et en le faisant soutenir par sept piliers.

Cet expédient le préserva de tout accident. Depuis sa reconstruction, on constata encore une particularité singulière. Aucun des souverains qui ont établi leur résidence dans ce château n'a jamais éprouvé de défaites, et ils ont tous constamment été victorieux. Autre fait extraordinaire : aucun prince n'y est mort, ni au temps de l'idolâtrie ni pendant l'Islamisme. Lorsque Theure de la mort approchait pour l'un d'eux, il survenait une circonstance qui le forçait à s'éloigner, et il allait rendre ailleurs le dernier soupir. Les choses se sont toujours passées ainsi, depuis le jour où ce château a été construit, jusqu'au jour où il a été détruit.

La citadelle a deux portes dont Tune s'ouvre à l'orient et l'autre à l'occident. Celle-ci porte le nom de porte du Riguistan, celle-là s'appelle porte des Ghoury (Derva\ehi Ghourian).

Le nom de la première porte a été, du temps de Mohammed ibn Zoufer, changé en celui de porte des marchands de fourrages (Deri alef fourouchan). Un chemin en droite ligne relie ces deux portes entre elles. La citadelle a été, depuis les temps les plus anciens, la résidence des souverains, des Emirs (gouverneurs militaires) et celle des grands officiers. Elle renfermait la prison, les bureaux des princes, le palais où ils demeuraient, le harem et le trésor.

A l'époque de Mohammed ibn Zoufer, cette citadelle était

en ruines; mais, quelques années plus tard, Arslan Khan la fit reconstruire; il y fixa sa résidence et, pour y assurer le bon ordre, il y établit comme gouverneur un Emir d'un rang élevé. Le peuple avait pour cette citadelle un respect tout particulier. Lorsque le Kharezm Chah entra à Boukhara dans le courant de Tannée 534 (lî^9)-> l'Emir Zenguy Aly Khalifèh en était le gouverneur au nom du Sultan Sindjar. Le Kharezm Chah le fit prisonnier et le mit à mort. La citadelle fut alors démolie. Elle resta en ruines pendant deux ans; en 536 (1 141), Alp Tekin, nommé gouverneur de Boukhara par Gour Khan, donna l'ordre de la reconstruire, et il y établit sa résidence.

En 538 (1143), les Ghouzz se présentèrent devant Boukhara et y assiégèrent Ain oudDaoulèh Qaradjèh Beket le Vézir Chehab oud Din ; après de violents assauts et de rudes combats, les Ghouzz se rendirent maîtres de la citadelle, la rasèrent et mirent à mort le Vézir Chehab oud Din. Elle resta en ruines jusqu'à l'année 56o (1164). A cette époque, on résolut de construire un faubourg qui devait être entouré d'une muraille de briques cuites. On employa à cette construction les matériaux dont étaient bâtis les murs et les tours de la citadelle. 11 ne resta alors aucun vestige ni de la citadelle ni du palais. En 604 (1207), le Kharezm Chah Mohammed, fils de Sultan Tekich, s'empara de Boukhara et fit reconstruire la citadelle. En 616 (12 19), elle fut prise, après douze jours de siège, par les Tatars commandés par Djenguiz Khan, et complètement rasée.

La grande mosquée de Boukhara.

Qouteïbah ibn Mouslim construisit, en l'année 94 (712)3 la grande mosquée dans l'intérieur de la citadelle de Boukhara, sur l'emplacement d'un temple consacré à l'idolâtrie.

Tous les habitants furent astreints, par un cri public, à se rendre tous les vendredis à la grande mosquée pour assister à la prière. Chaque habitant pauvre recevait, à cet effet, deux

dirhem. Les Boukhares qui , dans les premiers temps de l'Islamisme, ne pouvaient comprendre l'arabe,, récitaient en persan les prières et les chapitres du Qoran. Lorsque les fidèles devaient s'incliner, un homme placé derrière l'assistance disait à haute voix : Negninéta Negainet, et, lorsqu'ils devaient se prosterner la face contre terre, il criait : Nigounja, Nigoutty *j

Mohammed ibn Djafer dit avoir vu sculptées, sur les portes de la grande mosquée, des représentations de personnages dont la figure avait été effacée, mais dont le reste avait été respecté. Ces portes provenaient des habitations de plaisance des environs de Boukhara. C'étaient des demeures occupées par des gens riches qui n'avaient aucune sympathie pour l'Islamisme. Les pauvres seuls allaient, le vendredi, à la mosquée pour y recevoir les deux dirhem qu'on leur donnait.

Un vendredi, les Musulmans se portèrent dans le quartier des fiches pour en inviter les habitants à se rendre à la prière ; ceux-ci refusèrent; les Musulmans insistèrent, ils furent repoussés à coups de pierres lancées du haut des terrasses et il s'ensuivit une échauffourée. Les Musulmans vainqueurs arrachèrent les portes des maisons, les transportèrent dans la ville et les placèrent dans la grande mosquée, après avoir fait disparaître les figures des idoles que l'on y avait fait sculpter.

Lorsque l'Islamisme se fut définitivement établi à Boukhara et que le nombre de ses adhérents se fut considérablement augmenté, la grande mosquée de Qouteïbah ne fut plus assez vaste pour contenir tous les fidèles. Les habitants s'associèrent, sous l'administration de Fadhl ibn Yahya le Barmécide, Emir du Khorassan au nom du Khalife Haroun er Rechid, et ils bâtirent, en l'année 179 (795), une grande mosquée sur un terrain situé entre la ville et la forteresse. Fadhl ibn Yahya affecta à sa construction des sommes considérables. L'ancienne mosquée de Qouteïbah fut abandonnée, et on y établit les bureaux de la

1. Ces mots sont persans d'origine. L'ancien verbe neguiniden veut dire être rond, se courber, s'incliner; il n'en reste plus aujourd'hui de trace que dans le substantif neguin, anneau, bague. Nigouniden et nigouhiden signifient être la tête en bas.

perception des impôts. L'Emir Ismayl le Samanide acheta un grand nombre de maisons et agrandit cette mosquée d'un tiers. Sous le règne de l'Emir Sayd, fils de Mohammed, fils d'Ismayl, la mosquée s'écroula subitement, un vendredi du mois de Ramazan, pendant que le peuple y était réuni. Un grand nombre de gens furent tués sur le coup ; ceux qui furent retirés de dessous les décombres avaient les bras et les jambes brisés, et ils ne tardèrent pas à succomber. Le deuil fut universel dans la ville qui fut à peu près dépeuplée. Cependant, grâce aux secours du gouvernement et à la bonne volonté des fidèles, la mosquée fut reconstruite dans l'espace d'un an. L'année suivante, les deux côtés du Qiblèh s'écroulèrent; mais, à ce moment, la mosquée était déserte, et personne ne perdit la vie.

Le minaret de la mosquée fut construit dans l'espace de cinq ans par Oubeïd oullah ibn el Haiyany, Vézir de l'Emir en l'année 3o6 (918) et la dépense en fut faite sur ses revenus particuliers. Le sommet était couvert en bois. Pendant les combats livrés par Chems oui Moulk Nasr ibn Ibrahim, des matières incendiaires furent lancées du château sur le minaret pour en déloger les archers qui inquiétaient les soldats renfermés dans la citadelle. Le haut prit feu et des tisons enflammés tombèrent dans l'intérieur de la mosquée qui fut entièrement consumée (460 — 1067).

Chems oui Moulk, devenu maître de Boukhara, la fit reconstruire ; le sommet du minaret fut rebâti en briques cuites et on creusa un large fossé pour séparer la mosquée de la citadelle. Les fonctionnaires et les gens riches contribuèrent à l'envi à cette reconstruction qui fut terminée dans l'espace d'une année. Le maqçourèh, le minber et le mihrab furent fabriqués et ornés de sculptures à Samarqand et apportés ensuite à Boukhara. Arslan Khan Mohammed ibn Souleyman, voulant éviter les accidents qui s'étaient produits du temps de Chems oui Moulk, résolut de faire reconstruire la grande mosquée à une plus grande distance de la citadelle. Il acheta un nombre considérable de maisons

276 RELATION DE LAMBASSADE AU KHAREZM

dans l'intérieur de la ville et il fit bâtir la mosquée sur leur emplacement. Le minaret qui s'élevait à-côté de l'ancienne mosquée fut abattu, pour être réédifié à côté de la nouvelle. Il était de la plus grande élégance, couvert d'ornements, et il n'avait point son pareil. La construction en était à peu près achevée et le faîte était posé, lorsqu'une influence maligne le fit écrouler, et, dans sa chute, il détruisit le tiers de la mosquée et brisa les poutres couvertes de peintures ainsi que les ouvrages de menuiserie. Arslan Khan la fit immédiatement reconstruire, et relever le minaret qui fut bâti en briques cuites. La mosquée d' Arslan Khan fut achevée en Tannée 5 1 5 (1 121) et les dépenses de sa construction furent prélevées sur les revenus particuliers de ce prince.

Il y a dans la mosquée cinq chapelles intérieures : les deux qui se trouvent du côté de la ville sont , ainsi que le minaret, l'œuvre d'Arslan Khan. La grande chapelle et le maqcourèh sont dus à Chems oui Moulk. Au milieu s'élèvent les deux autres chapelles,, celle qui est la plus rapprochée de la citadelle date du règne de l'Emir Ismayl le Samanide qui la construisit en l'année 290 (902), l'autre qui donne sur le palais du gouverneur général du Khorassan a été bâtie par l'Emir Hamid Nouh ibn Nasr bin Ismayl en 340 (95 1).

Le Mouçalla de Boukhara \\

Qouteïbah, après avoir construit la grande mosquée dans l'intérieur de la citadelle,, établit le Mouçalla à l'extérieur de la ville 3 dans l'endroit qui a reçu le nom de Riguistan. L'Islamisme n'étant point encore solidement établi à Boukhara et les infidèles n'inspirant aucune confiance, Qouteïbah donna l'ordre aux Musulmans de se rendre armés au Mouçalla.

1. Le Mouçalla est un emplacement entoure' de murs et généralement situé hors de la ville, où toute la population musulmane se rend pour assister à la prière de la fête de la rupture du jeûne et à celle de la fête des sacrifices.

Cet usage a été conservé depuis comme une tradition religieuse

On y rit la prière des fêtes jusqu'à l'époque de TEmir Mançour ibn Nouh, fils de Nasr (35i-366 A. H., A. D. 962-976). Celui-ci acheta à grand prix des maisons et des jardins situés sur la route de Semetin et il dépensa des sommes considérables pour y établir un Mouçalla. Il fit construire un minber et un mihrab d'une grande beauté et il fît élever des tours pour servir à l'appel de la prière.

Le Mouçalla était à la distance d'un demi-ferseng de la porte de la citadelle et la foule y était considérable. On y fit la prière depuis l'année 36o (970) jusqu'à l'époque d'Arslan Khan (495-1 101), qui affecta pour l'établissement du Mouçalla remplacement de Chems Abad, ancienne propriété royale située près de la porte d'Ibrahim, dont les constructions étaient tombées en ruines et dont les terres avaient été mises en culture. Il le rapprocha de la ville pour épargner une grande fatigue aux fidèles et les mettre, en cas de guerre, à l'abri d'un coup de main. Le Mouçalla fut alors entouré d'une enceinte formée par une haute muraille : on construisit dans Tintérieur un minber et un mihrab en briques cuites et on y éleva également des tours pour servir à l'appel de la prière. Ce Mouçalla fut achevé en Tannée 5i3 (1119).

Muraille de Boukhara, vulgairement appelée Kounsserck .

Le Khalife Mehdy confia le gouvernement du Khorassan à l'Emir Aboul Abbas ibn el Fadhl bin Souleyman de Thous qui arriva en 166 (782) à Merv et y établit sa résidence. Il reçut dans cette ville la visite de tous les grands personnages et de tous les notables du Khorassan. Ceux du Soghd se rendirent aussi auprès de lui, pour lui présenter leurs hommages. L'Emir s'enquit de la situation de leur pays. « Nous avons à souffrir, dirent-ils, des Turks idolâtres. Ils font des incursions con-

278 RELATION DE LAMBASSADE AU KHAREZM

tinuelles, et pillent nos villages ; tout dernièrement encore,, ils ont saccagé le village de Samedoun et ils ont emmené des Musulmans en captivité. » — « Avez-vous, reprit l'Emir, un moyen de porter remède à cette situation; j'en ordonnerai l'exécution. » Yezid, fils de Ghourek, était présent à l'entrevue : « Que la durée de la vie de TEmir soit éternelle! dit-il. Dans les temps anciens, à l'époque de l'idolâtrie, les Turks livraient le Soghd au pillage. Une femme le gouvernait alors; elle fît élever un mur fortifié et le Soghd n'eut plus à redouter les invasions des Turks. » L'Emir donna Tordre à Mouhtedy ibn Hammad bin Amrou ed Dehely, gouverneur de Boukhara, de faire construire une muraille et de comprendre dans son enceinte tous les villages de la banlieue pour assurer leur sécurité contre les attaques des Turks. On perça des portes de distance en distance, et, à chaque demimille , on éleva une tour d'une construction solide. Saad ibn Khalif, Qadi de Boukhara surveilla les travaux qui furent achevés à l'époque de Mohammed, fils de Mançour, fils de Heldjid, fils de Waraq, en Tannée 21 5 (83o). Les gouverneurs qui se succédèrent veillèrent à Tentretien de cette enceinte. On prélevait, à cet effet, tous les ans des sommes considérables sur les habitants de la ville. Cet impôt fut perçu jusqu'au règne de l'Emir Ismayl qui le supprima et laissa la muraille tomber en ruines. « Tant que je serai vivant, dit ce prince, je serai le rempart de Boukhara. » En effet, il paya toujours de sa personne et il ne laissa aucun ennemi pénétrer en vainqueur sur son territoire.

En 235 (849), lorsque Mohammed ibn Abdallah bin Qalhah était gouverneur du Khorassan, Boukhara fut entourée d'une enceinte fortifiée, flanquée de tours et qui était réparée chaque fois que Boukhara se trouvait menacée.

Arslan Khan fit élever une autre enceinte devant celle qui existait; elles tombèrent toutes deux en ruines et elles furent successivement relevées par Arslan Khan, par Messoud Qilidj Thamghadj Khan en 56o (1164) et par le Kharezm Chah Mohammed, fils de Sultan Tekich. Les Tatars la rasèrent en Tannée 616 (12 19).

Le palais des rois à Boukhara.

Depuis la porte de l'Occident (Deri Gharby) jusqu'à celle de l'oratoire {Deri Maabed) s'étend un terrain qui a reçu le nom de Riguistan. C'est sur cet emplacement que Ton a élevé, depuis les temps les plus reculés, depuis l'époque de l'idolâtrie, le palais des princes qui ont gouverné Boukhara.

Sous la dynastie des Samanides , l'Emir Sayd , fils d'Ahmed , fils d'Ismayl, fils de Nouh, fit bâtir un palais somptueux pour la construction duquel on dépensa des sommes considérables. Il fit élever, à proximité, d'autres bâtiments destinés à renfermer les administrations des hauts fonctionnaires de l'État, telles que le divan du Vézir, celui du ministre des finances, le divan de l'Amyd oui Moulk, les bureaux du maître de la police, le divan du SahibMoueyyed, le divan de la noblesse, celui du domaine privé, celui du Mohtessib, le divan des fondations pieuses et celui du Qadi. A l'époque de l'Emir RechidAmyd oui Moulk, fils deNouh, fils de Nasr, fils d'Ismayl, son Vézir Aboul Nasr Mohammed el Outby, auteur de l'ouvrage qui porte le titre de « Yeminy » ■ et dont le tombeau se trouve dans le quartier de la porte de Mançour, dans le voisinage du bain du Khan, fit construire, en face du Medressèh, une mosquée qui donna à cette place un aspect irréprochable. L'Emir Rechid tomba de cheval et mourut des suites de cette chute. La nuit de sa mort, ses esclaves pénétrèrent dans le palais et se mirent à le piller. Les femmes du prince et les servantes allumèrent un incendie, en voulant résister aux envahisseurs. Le palais fut entièrement brûlé, jusqu'à ses fondements, et tous les objets précieux en or ou en argent qui s'y trouvaient furent anéantis.

Quand l'Emir Mançour, fils de Nouh, parvint au trône, au

1. Le Tarikhi Yeminy est l'histoire de Sultan Mahmoud, fils de Sebektekin Yemin oud Daoulèh.

mois de Chevval 35o (novembre 961), il donna l'ordre de construire le palais qui avait été anéanti et il y accumula des objets encore plus précieux que ceux qui avaient été détruits. Lorsqu'il fut achevé, l'Emir s'y établit : l'année ne s'était point écoulée que, pendant la nuit du Sour, on alluma, selon l'usage antique, un grand feu *i Des étincelles jaillirent sur le toit et l'embrasèrent : le palais fut entièrement consumé. L'Emir Mançour se transporta cette nuit même à Djouy Mevalian, après avoir donné Tordre de faire enlever, par des gens de confiance, les trésors et les objets conservés dans les souterrains et de les transporter à Djouy Mevalian. Au jour , on s'assura que rien n'avait été perdu, à l'exception d'une tasse en or.

Le Vézir en fit faire, à ses frais, une autre du poids de sept cents miçqal et il l'envoya au trésor.

Le Riguistan demeura une place sablonneuse et couverte de ruines.

Les souverains continuèrent à résider à Djouy Mevalian. Cet endroit est, en effet, le plus agréable de Boukhara à cause des palais qui s'y élèvent, des jardins, des prairies, des vergers, des eaux courantes qui serpentent au milieu des prés en se confondant les unes avec les autres.

Un poète dit à ce sujet : « L'eau de la fontaine de Jouvence coule au milieu de la prairie et elle s'éloigne en gémissant : elle pleure en voyant qu'il lui faut quitter ces jardins remplis de fleurs. »

L'espace qui s'étend de la porte du Riguistan jusqu'à Dechtek est entièrement couvert de superbes allées, de magnifiques bassins, de caravansérails décorés de peintures, de maisons en pierres d'une grande élévation, bâties dans de belles proportions et ornées d'arabesques sculptés. Des ormes y forment des voûtes impénétrables aux rayons du soleil.

Les allées sont plantées en arbres fruitiers de toutes sortes,

1. La nuit du Sour ou de la fête est le nom de celle qui précède le Naurouz. L'usage d'allumer de grands feux était général dans les pays de langue persane, et cette coutume existe encore dans plusieurs parties de la Perse.

APPENDICE 28l

nachpaty, amandiers, pistachiers, cerisiers, jujubiers; bref on y voit tous les arbres qui se trouvent dans le paradis.

Le village du Djouy Mevalian avait appartenu jadis à Taghchadèh, qui en avait attribué une partie à ses enfants et à ses gendres. L'Emir Ismayl le Samanide acheta ce village de Hassan ibn Mohammed bin Thalout, général du Khalife Moustaïn, fils de Moustacim. Il y fit construire des palais et des jardins ; il affecta les revenus de la plus grande partie de ces propriétés à des fondations pieuses. Ces domaines sont encore aujourd'hui des biens de main-morte.

L'Emir Ismayl était continuellement préoccupé du sort de ses affranchis. Un jour, dans le château de Boukhara , il portait ses regards dans la direction de Djouy Mevalian; Sima el Kebir, affranchi de son père et pour lequel il avait la plus vive amitié, se tenait debout devant lui : « Fasse Dieu, lui dit l'Emir Ismayl, que j'aie l'occasion d'acquérir ce village pour vous, et puisse ma vie se prolonger assez longtemps pour que je vous voie le posséder, car ce village est, des environs de Boukhara, le plus beau, le plus agréable et celui qui jouit du climat le plus salubre ! »

Dieu lui permit de l'acheter et il le donna à ses affranchis. C'est pour ce motif que le village reçut le nom de Djouy Mevalian (le canal ou la rivière des affranchis) que le peuple prononce Djouy Moulian. Une plaine qui porte le nom de Dechtek s'étend à partir de la porte de la citadelle. Elle était couverte de roseaux ; l'Emir Ismayl l'acheta aussi à Hassan Thalout pour dix mille dirhem. La première année la récolte des roseaux produisit cette somme.

L'Emir Ismayl affecta les revenus de Dechtek aux dépenses de la grande mosquée.

La beauté du site, les charmes et les agréments de Djouy Mevalian déterminèrent les descendants de l'Emir Ismayl à y planter des jardins et à y construire des kiosques. Les princes Samanides fixèrent leur séjour à Djouy Mevalian et à Kareki Alevyan jusqu'à la chute de leur dynastie. Puis les palais tombèrent

282 RELATION DE i/AMBASSADE AU KHAREZM

en ruines et la résidence officielle fut de nouveau établie dans le château de Boukhara, jusqu'à l'époque de Chems oui Moulk Nasr ibn Ibrahim ben Thamghadj Khan qui habita Chems Abad.

Le Ba\ar de Makh .

Ce marché se tenait deux fois par an, et chaque fois, il s'y faisait des transactions pour la somme de cinquante mille dirhem. On y vendait des statuettes d'idoles. Ce marché existait encore à l'époque de Mohammed ibn Djafer qui questionna, à ce sujet, les vieillards et les notables de Boukhara. Ceux-ci lui répondirent que ce marché était fort ancien; qu'autrefois les habitants de Boukhara étaient idolâtres et que c'était là que Ton vendait les figures de dieux.

Aboul Hassan de Nichabour rapporte, dans son « Khe\aïn oui ouloum, » qu'un roi, portant le nom de Makh, régna jadis à Boukhara. Il ordonna aux ouvriers en bois et aux peintres de fabriquer un certain nombre d'idoles que l'on exposait en vente dans ce marché, à des jours déterminés. Ceux dont les idoles avaient été perdues ou endommagées y venaient en acheter d'autres.

L'endroit où s'élève aujourd'hui la mosquée de Makh, sur le bord de la rivière, était une plaine couverte d'arbres, à l'ombre desquels on tenait le marché que le roi présidait luimême, assis sur son trône.

On éleva ensuite, sur cet emplacement, un pyrée qui était fréquenté, le jour du marché , par la population. Les gens y entraient, adoraient le feu, se livraient à leurs achats et retournaient chez eux. Ce pyrée a subsisté jusqu'à l'époque où l'Islamisme fut prédominant à Boukhara. On le convertit en une mosquée qui est une de celles qui jouissent de la plus grande vénération.

La fabrique de tissus (Beit outh Thira^) qui existait et existe encore aujourd'hui à Boukhara.

Boukhara possédait une fabrique de tissus située entre la citadelle et la ville, à proximité de la grande mosquée. On y fabriquait des tapis, des tentes, des Ye\dis, des coussins et des tapis de prières, de couleur vert-clair, qui étaient réservés pour l'usage du Khalife. Les impôts de Boukhara servaient à payer la confection d'une seule grande tente. Tous les ans, un fonctionnaire spécialement désigné arrivait à Boukhara et emportait des tissus pour une somme équivalente à celle des impôts.

Le travail cessa dans cette fabrique et les ouvriers qui y étaient employés se dispersèrent et allèrent s'établir dans les villes du Khorassan. Les marchands y venaient acheter les étoffes fabriquées là, ainsi que le Zendpitchy l et ils les portaient en Egypte, en Syrie et dans les villes de l'Asie Mineure. Un fait est à noter pour sa singularité: bien que ces étoffes fussent fabriquées avec les mêmes procédés que ceux qui étaient employés à 'Boukhara, elles n'avaient ni le lustre ni l'éclat qu'on leur donnait dans cette ville. Il n'y avait ni roi ni émir, ni ministre, ni haut fonctionnaire qui n'en possédât. On en fabriquait de rouges, de blanches et de vertes. Aujourd'hui, le Zendpitchy est plus connu dans tous les pays.

1. Le Zendpitchy est une mousseline très fine et de couleur blanche. Les Guèbres enroulaient autour de leur tête une pièce de Zendpitchy, lorsqu'ils faisaient la lecture de leurs livres sacrés et c'est à cet usage que cette étoffe doit son nom (Zend et pitchyden, rouler, enrouler).

Les poètes persansdu moyen âge comparent la neige au Zendpitchy.

MOUQANNAH

Les historiens musulmans sont, en général, fort sobres de détails sur la mission religieuse que s'était attribuée Mouqannah, et sur les troubles que ses prédications et celles de ses missionnaires excitèrent dans l'Asie centrale.

Thabary ne donne que peu de renseignements sur cet imposteur. Ibn el Athir se contente de dire qu'il professait la doctrine de la métempsycose; qu'il prétendait être une incarnation de la Divinité qui s'était, avant lui, manifestée dans le corps d'Adam et, en dernier lieu, dans celui d'Abou Mouslim ; qu'il séduisit les populations et leur fit abandonner les croyances de l'Islam; qu'il recruta de nombreux partisans parmi les Turks idolâtres; et, enfin, que le cri de guerre de ses soldats était : O Hachim, sois-nous en aide!

Les annalistes persans Hafiz Abrou, Mirkhond, Khondemir ne font que reproduire, sans y rien ajouter, les renseignements donnés par les auteurs que je viens de citer.

Il semble que les historiens musulmans aient répugné à parler des anciennes croyances persanes et indiennes, qui avaient encore de profondes racines dans l'esprit des peuples du Khorassan et de la Transoxiane.

La révolte de Mouqannah mit en péril, dans la Transoxiane, l'autorité du Khalife Mehdy, et les plus grands efforts furent

faits par ce prince pour anéantir une secte qui menaçait de détruire son pouvoir dans toute l'Asie centrale.

Abou Bekr Mohammed Nerchakhy a consacré à Mouqannah, dans son « Histoire de Boukhara, » un chapitre assez étendu. Il s'appuie sur le témoignage d'un certain Ibrahim qui, sous le titre de « Akhbar Mouqannah » avait composé une histoire de cet imposteur. Ce document ne nous est pas parvenu.

Il ne m'a pas paru inutile de donner ici la traduction du récit d'Abou Bekr Nerchakhy : il renferme des détails curieux qui donnent une idée exacte de l'état de la Transoxiane, à la fin du IIe siècle de l'hégire, et je me plais à espérer qu'ils offriront quelque intérêt au lecteur.

Je dois d'abord donner l'explication du surnom de « Lune de Nakhcheb » ou de « faiseur de lune de Nakhcheb » donné à Mouqannah.

Qazwiny rapporte l qu'il avait, dans cette ville, creusé, selon les règles de la géométrie, un puits, duquel il semblait faire sortir une lune, et que l'on accourait de toutes parts pour être témoin de ce prodige. Le vulgaire y voyait une œuvre surnaturelle, mais ce résultat était obtenu au moyen d'un grand bassin rempli de mercure qui renvoyait au loin l'éclat des rayons qui venaient s'y refléter. Ce fait causa un étonnement général; on y fit allusion dans des poésies; il donna naissance à des proverbes et on le cita dans les entretiens littéraires.

Ibrahim, auteur des « Akhbar Mouqannah » et Mohammed ibn Djerir Thabary disent que Mouqannah reçut le jour à Kazèh, village de la banlieue de Merv. Son nom était Hachim, fils de Hekim.

« Il exerça, d'abord, le métier de blanchisssur de toiles (Ka\erguery). Il se livra ensuite à l'étude et acquit les connaissances les plus variées. Il devint habile dans la pratique de la

(i) Açar oui bilad, Cosmographie de Zékerya ibn Mohammed et Qflfwiny, publié par M. Wustenfeld. Gœtîingue, 1848, page 3 12,

magie blanche,, de la sorcellerie et dans l'art des incantations. Il eut la prétention de se faire passer pour prophète. Il périt en l'an 167 (783) sous le règne du Khalife Mehdy, fils de Mançour.

« Mouqannah était un homme d'un esprit délié et plein de ruses; il avait lu un grand nombre des livres de sciences de l'antiquité et il était très-versé dans la connaissance des choses surnaturelles.

« Hekim, son père, était originaire de Balkh, et il avait servi comme officier dans les troupes de l'Emir Abou Djafer Dewaniqy, gouverneur général du Khorassan.

« Mouqannah était d'un aspect repoussant -, il était teigneux et borgne. L'habitude qu'il avait de se couvrir le visage d'un Aoile vert (Miqnaah) pour cacher sa laideur lui fit donner le surnom sous lequel il est connu. Il avait été lui-même au service militaire, dans l'armée du Khorassan,, sous les ordres du Vézir Abdoul Djebbar, à l'époque d'Abou Mouslim K 11 se donna comme prophète; Abou Djafer Dewaniqy le fit arrêter et l'envoya à Bagdad où il resta en prison pendant quelques années. Il fut, à la fin, élargi et il retourna à Merv, où il réunit autour de lui un certain nombre de gens.

« Savez-vous qui je suis? demandait-il.

— Tu es, lui répondait-on, Hachim, fils de Hékim. »

— Vous êtes dans Terreur, disait-il ; je suis votre Dieu et le Dieu de tout l'univers. Je prends les noms qu'il me plaît, car je suis celui qui s'est successivement incarné dans Adam, dans Noé, dans Abraham, dans Moïse, dans Jésus, dans Mohammed, puis dans Abou Mouslim. J'ai pris enfin la forme sous laquelle vous me voyez aujourd'hui.

— Ceux qui t'ont précédé, lui fut-il répondu, se donnaient comme prophètes, mais toi, tu prétends être Dieu.

— Ces prophètes, répliquait-il, étaient revêtus d'une forroe

1. Abdoul Djebbar ibn Adirrahman el Azdy fut nommé gouverneur du Khorassan en 140. Cf. Kamilfit Tarikh d'Ibn el Athir, tome V, pages 38o-'J85-387.

matérielle,, mais moi, je suis l'essence spirituelle qui les animait. J'ai, de plus, le pouvoir de me manifester sous telle forme que je choisis. »

« Mouqannah résidait encore à Merv quand il envoya, de tous côtés, des missionnaires qu'il chargea de détourner les peuples de leur foi. Il écrivit des lettres qu'il confia à ses émissaires qui devaient les répandre dans tous les pays. Elles étaient conçues en ces termes : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux. Louange au Dieu en dehors duquel il n'y a point d'autre divinité! Il est le Dieu d'Adam, deNoé, d'Abraham, de Moïse, de Jésus, de Mohammed et d'Abou Mouslim. La puissance, la souveraineté, la gloire et la révélation sont mon partage. La royauté et la puissance créatrice m'appartiennent, 11 n'y a point d'autre Dieu que moi! Celui qui croira en moi entrera dans le paradis, celui qui sera incrédule sera précipité dans l'enfer. »

« Ses missionnaires détournèrent un grand nombre de gens de la voie du devoir.

« Un Arabe, fixé à Merv, nommé Abdoullah ibn Amr, embrassa ses doctrines et lui donna sa fille en mariage. Cet Abdoullah passa le Djihoun et se rendit à Nakhcheb et à Kech où il fit un grand nombre de prosélytes; ses prédications eurent surtout du succès à Kech et dans les villages des environs de cette ville.

« Le village de Choubeck 3 fut le premier dont les habitants firent profession publique de la nouvelle religion; ils se soulevèrent, prirent pour chef Amrou Choubekhy et massacrèrent leur gouverneur qui était un Arabe attaché à l'Islamisme.

« Le plus grand nombre des villages du Soghd embrassa le parti de Mouqannah, et beaucoup de localités relevant de Boukhara abandonnèrent, ouvertement, les pratiques religieuses de l'Islamisme.

« La révolte prit de vastes proportions et la situation des fidèles

i. Yaqout orthographie le nom de cette localité Soubekh. Moudjem, tome III, page 182.

APPENDICE 28g

devint extrêmement pénible. Les caravanes furent attaquées et les villages pillés ; le pays se couvrit de ruines. La nouvelle de ces troubles se répandit dans le Khorassan. L'Emir Homeïd ibnQahthabah ', qui en était le gouverneur, donna l'ordre d'arrêter Mouqannah; mais celui-ci s'enfuit du village où il résidait et il se tint caché jusqu'au moment où il apprit que, dans la Transoxiane, un grand nombre de gens avaient embrassé sa religion et la pratiquaient publiquement. Il résolut de franchir le Djihoun. L'Emir du Khorassan en faisait surveiller les rives, et cent cavaliers qui faisaient des patrouilles continuelles avaient l'ordre de l'arrêter quand il se présenterait.

« Mouqannah arriva sur les bords du fleuve et il le passa avec trente-six de ses partisans. Il gagna la ville de Kech qui se soumit à lui et où il fut accueilli avec des transports de joie.

« Sur le mont Siam 2 s'élevait une vaste enceinte entourée de solides murailles ; dans l'intérieur se trouvaient des eaux courantes, des arbres et des champs cultivés : on y avait aussi construit un château d'une extrême solidité. Mouqannah le fit réparer et il y fît déposer de grandes richesses et d'immenses approvisionnements, dont il confia la garde à une garnison qu'il y établit.

« Le nombre des Sefid Djamègan 3 devint très-considérable et les Musulmans ne purent leur résister. »

« Le bruit de cette sédition parvint à Bagdad et le Khalife Mehdy en fut profondément affecté. Il fit partir une puissante armée pour réduire ces sectaires, et il se rendit lui-même à Nichabour pour étouffer la révolte. Ce prince craignait l'anéan-

1. On peut consulter sur ce personnage le Kami l fît Tarikh, édition de M. Tornberg, tomes V et VI, passim.

2. Le mont Siam est situé dans les environs de Nakhcheb. Le poète Roudeky en cite le nom dans une pièce de vers.

3. Le mot Sefid Djamègan signifie aies gens vêtus de blanc». Les historiens arabes les désignent sous le nom de « Moubaiydèh » qui a le même sens.

La couleur blanche avait été adoptée par Mouqannah, soit comme emblème de la pureté Je ses doctrines, soit comme marque d'opposition à la dynastie des Abassides dont les vêtements et les drapeaux étaient noirs.

2gO RELATION DE L AMBASSADE AU KHAREZM

tissement de F Islamisme et le triomphe sur toute la terre de la religion de Mouqannah.

« Celui-ci implora alors le secours des Turks ; il leur promit qu'il leur serait licite de verser le sang des Musulmans et de s'emparer de leurs biens. Attirées par l'appât du pillage, des hordes accoururent du Turkestan; elles ravagèrent les campagnes, réduisirent en esclavage les femmes et les enfants, et massacrèrent les Musulmans.

« Une troupe de Sefid Djamègan, qui avaient prêté serment à Mouqannah, parut devant Boukhara et envahit pendant la nuit le village de Nemdjeket ; elle tua les muezzins de la mosquée et quinze personnes ; puis, le lendemain, elle passa toute la population au fil de l'épée.

« Cet événement eut lieu dans le courant de Tannée 1 59 (775) alors que l'Emir Hussein, fils de Ma'az, était gouverneur militaire de Boukhara.

« Parmi les chefs des bandes de Mouqannah, se trouvait un habitant de Boukhara appelé Hekim Ahmed. Il avait avec lui trois officiers, dont deux nommés Khachouy et Baghy étaient nés à Kouchki Fezil. Le troisième, qui portait le nom de Guirdek, était originaire du Ghoudjevan. Ces trois personnages se faisaient remarquer par leur courage, par un esprit fertile en expédients et en stratagèmes et par la rapidité de leurs marches et de leurs mouvements.

« Lorsque la nouvelle du massacre des gens de Nemdjeket parvint à Boukhara, les habitants de cette ville se réunirent et se présentèrent devant l'Emir. « Il faut, lui dirent-ils, livrer bataille aux Sefid Djamègan. » L'Emir Hussein, accompagné par le Qadi Amir ibn Imran, sortit de la ville suivi par ses troupes et par la population (Redjeb 159 — mai 776). Il s'avança jusqu'au village de Nerchakh, appelé aujourd'hui Nerdjaq, et il y établit son camp en face de l'ennemi. Le Qadi représenta qu'il fallait inviter les rebelles à embrasser la vraie religion, et qu'il ne convenait pas de les attaquer avant d'avoir fait cette démarche.

APPENDICK 29I

• Le Qadi et quelques hommes pieux se rendirent clans le village, pour faire rentrer les révoltés dans la voie de l'Islamisme. « Nous ne reconnaissons rien de tout ce que vous dites », répondirent-ils au Qadi et, persistant dans leurs blasphèmes, ils rejetèrent les conseils qui leur étaient donnés. L'attaque fut donc résolue et Faction s'engagea. Le guerrier qui le premier fondit sur les rebelles fut un arabe nommé Naym, fils de Sehl. Il combattit pendant longtemps, tua quelques Sefid Djamègan, mais à la fin il succomba. Les partisans de Mouqannah furent mis en fuite après avoir perdu sept cents des leurs. Le lendemain, ils envoyèrent un député pour demander quartier, affirmant qu'ils étaient devenus Musulmans. La paix leur fut accordée et un traité stipula comme conditions : « qu'ils ne battraient plus les grands chemins; qu'ils ne tueraient plus les Musulmans; qu'ils se disperseraient et retourneraient dans leurs villages où ils reconnaîtraient l'autorité des chefs. »

« Enfin, comme clause spéciale, ils devaient s'engager à obéir aux ordres de Dieu et à ceux du Prophète. Tous les notables de Boukhara apposèrent leur signature sur ce traité.

« Lorsque les Musulmans se furent retirés, les Sefîd Djamègan rompirent les engagements qu'ils avaient pris. Ils infestèrent les routes, massacrèrent les Musulmans, coupèrent les blés encore verts et les transportèrent dans le château de Nerchakh. La situation des Musulmans devint des plus critiques.

« Le Khalife Mehdy fît partir le Vézir Djebrayl ibn Yahya ■ et le chargea de réduire Mouqannah. Celui-ci arriva à Boukhara et établit son camp à la porte de Samarqand.

« L'Emir Hussein ibnMa'azse rendit auprès de Djebrayl et lui dit : « Accordez-moi votre assistance pour combattre les Sefld Djamègan, et, quand nous serons venus à bout de cette entreprise, je me joindrai à vous pour attaquer Mouqannah. »

« Djebrayl accueillit cette demande. Il leva son camp et se di-

I. Djebrayl ibn Yahya el Badjely est cité dans ie K.vniljiL Tarikh, tomes Y, pages 382, 441, 452 et tome VI pages 26 et 27.

rigea vers Nerchakh. Il fit creuser un fossé entre le village et son camp et il recommanda à ses soldats de se tenir sur leurs gardes, prévoyant que les Sefid Djamègan feraient une sortie et les attaqueraient pendant la nuit. Les choses se passèrent ainsi ; mais les assaillants furent repoussés après avoir éprouvé de grandes pertes.

« Le gouverneur de Boukhara, Hussein ibn Ma'az, témoin de ce fait d'armes, exprima à Djebrayl la plus vive reconnaissance et il le pria de ne marcher contre Kech que lorsque Nerchakh serait emporté. Djebrayl y consentit : pendant quatre mois, on se livra matin et soir des combats incessants. L'avantage restait toujours aux Sefid Djamègan et les Musulmans furent réduits à la dernière extrémité.

« On chercha un expédient qui pût assurer le succès. Malik ibn Fàrim proposa de pratiquer une mine , qui partant du camp, aboutirait à la muraille de Nerchakh. On donna l'ordre à des soldats armés de creuser un fossé dont les parois furent consolidées avec des pièces de bois et qui fut couvert de claies de roseaux et de terre. On arriva ainsi jusqu'aux fondements de la muraille sous laquelle on fit une excavation de cinquante guei (coudées) de largeur. On la soutint avec des poutres, puis, on la remplit de bois sur lequel on répandit du naphte et on y mit le feu, pour que, les poutres une fois consumées, la muraille s'écroulât.

« Le manque de courant d'air ne permit pas au feu de se développer. On dressa alors, en face de la tour minée, des machines de guerre avec lesquelles on lança des pierres. On pratiqua une brèche qui donna naissance à un courant d'air : la flamme jaillit dans la mine, les poutres qui la soutenaient furent brûlées et la muraille s'effondra sur une largeur de cinquante coudées. Les Musulmans s'élancèrent à l'assaut, le sabre à la main, et massacrèrent une partie des défenseurs de la place, le reste demanda la vie sauve. On fit accord sur les mêmes bases que dans le premier traité, c'est-à-dire que les Sefid Djamègan durent s'engager à s'abstenir de toute violence à

APPKNDICK 2û3

Tégard des Musulmans; à retourner dans leurs villages; à envoyer leurs chefs auprès du Khalife et à renoncer à porter des armes.

« Ces conditions furent acceptées. Les Sefid Djamègan sortirent de la place et franchirent le fossé. Ils avaient cependant sur eux des armes cachées.

« Le Vézir Djebrayl remit Hekim, leur chef, à son fils Abbas. « Conduis-le à ma tente, lui dit-il, et fais-le mettre secrètement à mort. » Cet ordre fut exécuté. Djebrayl regagnait le camp quand il vit arriver Khachouy, compagnon de Hekim, envoyé pour lui faire savoir que les Sefid Djamègan ne s'éloigneraient pas, si Hekim ne leur était pas rendu.

« Khachouy, qui était à cheval et portait des bottes jaunes, faisait cette déclaration au Vézir, quand Abbas vint lui dire que Hekim avait été mis à mort. Djebrayl donna aussitôt Tordre de jeter Khachouy à bas de son cheval et de le tuer. A cette vue, les Sefid Djamègan poussèrent de grands cris, et, saisissant leurs armes, ils fondirent sur les soldats de Djebrayl. Celui-ci fit monter ses gens à cheval, il s'engagea un combat qui fut le plus rude de tous ceux qui avaient été livrés jusqu'alors. Les Sefid Djamègan furent battus et ceux qui échappèrent à la mort se dispersèrent.

« Le village de Nerchakh était la propriété d'une femme dont le mari, appelé Echref, avait été officier au service d'Abou Mouslim qui l'avait fait exécuter. On l'amena devant Djebrayl. Elle se présenta accompagnée par un de ses cousins qui était aveugle, d'un extérieur repoussant et d'un méchant caractère. « Pardonne à Abou Mouslim, lui dit Djebrayl. » — « Non, répondit cette femme, on appelle Abou Mouslimle père des Musulmans, mais il ne mérite pas ce nom, car il a tué mon mari ! « Djebrayl la fit couper par le milieu du corps et il fit également exécuter son cousin.

« Guirdek se réfugia auprès de Mouqannah. Baghy périt les armes à la main. Djebrayl fit porter dans le Soghd les tûtes des Sefid Djamègan qui avaient succombé, afin de répandre la

terreur parmi les habitants de cette contrée. Ceux-ci avaient pour chef un homme appelé Soghdian. Dans un des derniers engagements qui furent livrés., Soghdian fut tué par un habitant de Boukhara. Ses partisans se dispersèrent. De Nerchakh, Djebrayl se rendit à Samarqand et il livra dans les environs de cette ville de nombreux combats aux Sefid Djamègan et aux Turks.

« En l'année 161 (777), il alla à Merv avec le gouverneur du Khorassan, l'Emir Ma'az ibn Mouslim l. De Merv, il se dirigea sur Boukhara en passant par le désert d'Amouy. Il fit, dans cette dernière ville et dans ses environs,, une levée de cent soixante-dix mille hommes. Ma'az ibn Mouslim fit fabriquer une énorme quantité de matériel de guerre et il organisa un corps de trois mille hommes munis de haches, de pioches et de pelles ; il enrôla tous les gens de métier dont la présence est nécessaire dans une armée. Il fit aussi construire des catapultes et des balistes. Il se mit en marche et se dirigea vers le Soghd où les Sefid Djamègan et les Turks étaient réunis en grand nombre. L'Emir de Hérât avait amené avec lui un troupeau de dix mille moutons. L'Emir Ma'az lui dit : « Nous avons près de nous les Turks qui sont nos ennemis et qui' désirent ardemment s'emparer de ces moutons. Laissez-les à Boukhara ou vendez-les moi, afin que j'en fasse le partage entre mes troupes. » L'Emir de Hérât n'y voulut point consentir. Les Turks fondirent à l'improviste sur ces moutons ; ils s'en emparèrent et les conduisirent à leur campement qui était situé entre Zikten et Zermaz. Les troupes se mirent à la poursuite des pillards, en tuèrent quelques-uns et mirent les autres en fuite. Ma'az ibn Mouslim, après avoir, pendant deux ans, guerroyé contre les Sefid Djamègan et les Turks, aux environs de Samarqand et dans le Soghd. et avoir été, tantôt vainqueur, tantôt battu, demanda à être relevé de son gouvernement.

1. On peut consulter sur ce personnage le Kamil fit Tarikh, tome V, page 452, et tome VI, pages 26, 3i, 33, 34 et 41.

« Il fut remplacée Merv, comme gouverneur du Khorassan, par Mousseiyb ibn Zoheyr ez Zaby ' qui fit son entrée à Boukhara au mois de Djoumazy oui evvel de l'année i63 (779).

« L'Émir de Boukhara était alors Djouneïd ibn Khalid. Mousseiyb l'envoya dans le Kharezm, où il livra de nombreux combats à un chef nommé Gouder Tekin que Mouqannah avait envoyé dans cette province, avec un corps de troupes considérable.

« Mohammed ibn Djafer raconte le fait suivant : Cinquante mille soldats d'origine turke qui faisaient partie de l'armée de Mouqannah se réunirent à la porte du château où il résidait. Ils se prosternèrent et demandèrent à grands cris qu'il se montrât à eux. On ne tint pas compte d'abord de leurs prières; ils insistèrent et déclarèrent qu'ils ne partiraient pas sans avoir vu leur Seigneur.

« Mouqannah avait un esclave qui portait le nom de Hadfib. Il lui donna l'ordre de se rendre auprès de ces soldats. « Fais savoir à mes esclaves, lui dit-il, que Pvloïse a désiré voir ma face, mais je n'ai point exaucé sa prière, car il n'aurait point eu la force d'en supporter l'éclat. Quiconque me voit est frappé de mort à l'instant.

« Les Turks redoublèrent leurs prières et leurs supplications. « Nous voulons voir notre seigneur, s'écrièrent-ils, et, si nous devons périr, que notre mort soit licite. » — « Venez tel jour, leur fit dire Mouqannah, et je me montrerai à vous. »

« Mouqannah avait auprès de lui, dans le château qu'il occupait, cent femmes qui toutes étaient filles de Dèhqan du Soghd, de Kech et de Nakhcheb. Partout où se trouvait une fille d'une beauté remarquable, on la lui signalait, et il la faisait amener pour la garder auprès de lui. Il n'y avait, dans le château, que ces femmes et le serviteur intime dont nous venons de parler. Ce dernier ouvrait tous les jours la porte et commandait à un

1. Mousseiyb ibn Zoheyr ibn Amr ibn Mouslim. Kamilfit Tarikh, tome V, pages 3o3, 3io, 3+7, 348, et tome \\ passim.

intendant qui se trouvait à l'extérieur tout ce qui était nécessaire pour les repas : on préparait tout au dehors et on l'introduisait dans le château dont la porte était refermée jusqu'au lendemain.

« Personne ne pouvait ainsi voir la figure repoussante de Mouqannah, recouverte d'un voile vert.

* Mouqannah donna à ses femmes l'ordre de monter sur la terrasse du château et de se placer les unes en face des autres, un miroir à la main. Les soldats turks de Mouqannah ne manquèrent pas de se rassembler au jour fixé. Lorsque le soleil se leva, ses rayons se réfléchirent sur ces miroirs et en firent jaillir des flots de lumière. Mouqannah dit alors à son serviteur : « Crie à mes esclaves que Dieu leur montre sa face : qu'ils la contemplent î

« Ceux-ci, en levant les yeux, virent le haut du château resplendissant de lumière; saisis de terreur, ils se prosternèrent. « Seigneur, s'écrièrent-ils, cette marque de ta puissance et de ta majesté nous suffit. Si tu les manifestais davantage, nous ne pourrions pas en supporter la splendeur! » Et ils restaient la face contre terre. Mouqannah donna Tordre à son serviteur de leur dire ces mots : « Que mon peuple se relève ! Moi qui suis son Dieu, je suis satisfait de lui et je lui pardonne ses péchés ! » Ces gens se tinrent debout pleins de crainte et d'angoisses. « Je vous accorde, ajouta-t-il, la possession de toute la terre ; je vous autorise à verser le sang et à réduire en esclavage les femmes et les enfants de ceux qui ne croiront point en moi. » Ces Turks s'éloignèrent pour aller se livrer au pillage, et ils se faisaient gloire auprès de leurs coreligionnaires d'avoir vu la face de Dieu.

c L'Emir de Hérât fut chargé par Sayd ' de faire le siège du château de Mouqannah. Une nombreuse armée en fit l'investissement. On construisit des maisons et des bains, afin que l'armée pût rester au siège l'été et l'hiver.

1. Sayd ibn Arar, bine! Essoued cl Harachy. Kamiljit Tarikh, tome VI, pages 34-35.

APPJ ND1CE

« La place se composait d'une enceinte fortifiée d§ns laquelle il y avait des eaux courantes, des arbres et des champs cultivés. Elle était défendue par des otliciers de confiance qui avaient sous leurs ordres des troupes aguerries. Dans cette enceinte s'élevait un château fort, bâti sur le sommet de la montagne, et dans lequel personne ne pouvait pénétrer. Il était la résidence de Mouqannah et de ses femmes; il avait l'habitude de prendre ses repas avec elles et de se livrer, en leur compagnie, aux plaisirs du vin.

« L'Emir de Hérât pressa vivement la garnison et la mit en déroute dans toutes ses sorties. A la fin, le chef qui commandait la première enceinte fit sa soumission, ouvrit les portes et embrassa rislamisme. Les Musulmans prirent possession de l'enceinte extérieure, et Mouqannah reconnut alors qu'il ne pourrait pas conserver le château intérieur.

« Mohammed ibn Djafer cite les faits suivants qui lui avaient été rapportés par Abou Aiy Mohammed ibn Haroun, personnage considérable de la ville de Kech :

« Mon aïeule, racontait celui-ci, était une des femmes que Mouqannah s'était réservées et qu'il gardait dans son château. Un jour, disait-elle, Mouqannah nous réunit pour manger avec lui et nous livrer, selon la coutume, aux plaisirs du vin. Il fit donner à chacune de ses femmes un gobelet rempli d'un vin dans lequel on avait mis du poison. « Quand je viderai ma coupe, leur dit-il, vous devrez imiter mon exemple. » Elles se conformèrent toutes à cet ordre, excepté moi qui, en cachette, versai dans mon sein le contenu de mon gobelet. Après avoir bu, toutes les femmes tombèrent et expirèrent sur le champ. Je me laissai choir au milieu d'elles, et je contrefis la morte sans exciter les soupçons de Mouqannah qui se leva, jeta les yeux autour de lui et alla trouver son serviteur. Il lui asséna un coup de sabre et lui abattit la tète. Il avait, depuis trois jours, fait chauffer un brasier-, il se dépouilla de ses vêtements et se jeta dans le feu. Il s'en éleva une colonne de fumée. Je m'approchai de ce brasier, et je n'aperçus aucune trace de Mouqannah. i

« Voici le motif qui le détermina à se précipiter dans cette fournaise. Il ne cessait de répéter : « Lorsque mes esclaves seront rebelles à ma loi, je monterai au ciel et j'en ramènerai des anges pour les châtier. » 11 se voua à la mort, afin que le peuple pût dire : Mouqannah est allé au ciel et il viendra nous secourir avec les anges et il fera fleurir sa religion dans le monde entier.

« Les portes du château furent ouvertes, et Sayd el Harachy enleva tous les trésors qui y étaient entassés.

« Ahmed Ibn Mohammed ben Nasr affirme qu'il existe encore des sectateurs de Mouqannah dans les districts de Kech et de Nakhcheb et dans quelques villages des environs de Boukhara, tels que Kouchki Orner, Kouchki Khochtouvan et Zermaz. Ils ne savent rien au sujet de Mouqannah, mais ils suivent les préceptes de sa religion. Ils ne font point la prière, n'observent pas le jeûne, et ne font point le ghousl (ablution générale) après avoir rempli leurs devoirs conjugaux. Ils dissimulent leurs pratiques aux yeux des vrais croyants, et ils affectent les dehors de sectateurs de l'Islam.

« On assure qu'ils permettent à leurs femmes de se livrer à qui leur plaît. « La femme, disent-ils, est comme la rose- on ne peut empêcher personne d'en respirer l'odeur. »

« Lorsqu'un homme entre chez une femme pour jouir de ses faveurs, il fait une marque sur la porte de la maison afin que le mari, s'il survenait, s'abstienne d'y entrer. Celui-ci ne rentre chez lui que lorsque l'étranger est parti.

« Il y a, dans chaque village, un Reï's (chef) dont ils reconnaissent l'autorité.

« On raconte aussi que, dans chaque village, un homme est chargé de déflorer les jeunes filles, avant qu'elles ne soient remises aux mains de leur mari.

« J'ai, dit Ahmed ibn Mohammed ben Nasr, demandé aux vieillards de ces villages pourquoi ils livraient à un seul homme un bien aussi précieux et pourquoi ils en privaient les autres. On a pour règle, me fut-il répondu, de permettre aux jeunes

APPENDÏCK 29g

gens arrivés à l'âge viril de satisfaire leurs passions sui cet individu. On lui permet, en récompense, de passer la première nuit avec chaque nouvelle mariée. Quand il est affaibli par l'âge, on lui donne un remplaçant. Tous les célibataires de chaque village en usent de la sorte avec ce personnage qui porte le nom de Çoukancèh Je n'ai pu nVassurer par moi-même de l'exactitude de ces faits, mais je les ai entendu raconter par les vieillards de ces villages et par les gens qui habitent les mêmes localités.

« Que Dieu nous préserve de pareilles abominations! »

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