‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 132 sur 360 · DE LA CONTRAINTE ET AUTRES MÉNAGEMENTS PRÉSENTS DE LA COUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA CONTRAINTE ET AUTRES MÉNAGEMENTS PRÉSENTS DE LA COUR DE FRANCE

La dernière réflexion que je puis ajouter, c'est qu'après tout ce que je viens de dire de l'état présent de la cour de France, il n'est pas moins vrai qu'il y a beaucoup de contrainte ou de dissimulation dans la conduite que bien des gens y tiennent. Comme la plupart ne s'y règlent que par les vues d'intérêt ou d'ambition, il faut aussi qu'ils s'éloignent, ou en effet, ou en apparence, de tout ce qui peut s'y opposer ou les y traverser, et au contraire ne paroissent avoir de l'inclination ou de l'attachement que pour les choses qui leur y peuvent servir et se trouver conformes à l'humeur et au goût du présent règne : ce qui est fortifié par l'humeur naturellement soumise de la nation, pour ne pas dire assez esclave envers leur roi, quand on croit qu'il gouverne par lui-même, et ainsi en vue de toute l'autorité que les heureux succès de son règne et de ses établissements passés, et les grandes idées qu'on avoit prises là- dessus de sa conduite et de son bonheur y ont attachée ; en sorte qu'il y a bien lieu de croire qu'un changement ou qu'une révolution contraire des intérêts publics et des avantages de la France, en diminuant ou perdant peu à peu ces mêmes idées, viendroit aussi à diminuer et à affoiblir la considération pour le gouvernement, et par là pourroit avoir d'autres suites moins agréables au présent règne, et avantageuses à ses ennemis. On peut même dire sur ce sujet que, parmi l'affluence des courtisans qu'on voit ordinairement à la cour de

PAR ÉZÉGHIEL SPANHEIM. 155

France, il n'y en a pas beaucoup peut-être dont les acclamations et les hommages y soient fort sincères, et partent autant des sentiments du cœur que de ceux de l'intérêt ou de la crainte. Le respect y a sans doute plus de part que l'inclination, et la joie même et les plaisirs ne s'y goûtent plus avec cet épanchement visible qu'on a vu sous d'autres règnes, et même autrefois sous celui-ci. Tout y est plus concerté, plus réservé , plus contraint , et aussi moins libre , moins ouvert, moins réjouissant, que ne porte le génie ordinaire de la nation, et surtout celui des courtisans : en sorte même que les parties de ^ divertissement, ou les fêtes assez fréquentes que le Roi y dpnne aux principales dames de la cour, font d'autant moins un agrément sensible, qu'elles paroissent concertées pour en attribuer le gré à Mme de Maintenon, et que la contrainte ne laisse pas de régner. Cet attachement même du Roi pour une dame de cet âge et du caractère dont il a été parlé; la mort de la Reine, qui, avec peu de génie et beaucoup de dévotion, ne laissoit pas d'aimer le jeu, les spectacles et la compagnie, et d'y donner lieu ; et au contraire le penchant de Madame la Dauphine pour la retraite, et qui est accru par ses indispositions, l'indifférence de Madame pour d'autres plaisirs que ceux de la chasse, tout cela, dis-je, n'a pu encore que contribuer à donner un air moins gai, moins vif et moins familier à la conduite présente de la cour de France. On peut même ajouter, en dernier lieu, l'état particulier des grands seigneurs et des courtisans qu'on y voit, qui, pour la plupart et hors

\ . Particuliers, corrigé en parties de par Spanheim.

un fort petit nombre comme le prince de Condé*, n'y subsistent presque que des bienfaits du Roi et des appointements de leur charge, et ainsi qui^ en sont plus réservés dans la dépense, moins élevés dans les manières, et d'ailleurs dans une dépendance soumise et aveugle pour les volontés de la cour.

DIFFÉRENCE DE LA COUR d' AUJOURD'HUI AVEC CELLE DES TEMPS PASSÉS.

Il n'en étoit pas de même sous le feu règne et au commencement de celui-ci, qu'il y avoit de grands seigneurs en France, et d'un grand air, comme, entre autres (et sans parler du feu prince de Condé) , le feu duc de Longueville, le duc de Guise, le duc d'Épernon, et après eux le duc de Gandalle, son fils, et le duc de Beaufort, qui, ou par l'élévation de leurs génies et la fierté de leur naturel, ou par le nombre de leurs créatures et de leurs pensionnaires qu'ils avoient soin de s'attirer et d'entretenir, ou par les grands biens qu'ils possédoient, ou enfin par la faveur des peuples et les agréments particuliers de leurs personnes, soutenoient avec hauteur et avec fierté, dans les occasions, la dignité de leur rang, de leurs emplois ou de leur naissance : ce qui a cessé après leur mort, par le défaut d'héritiers ou de descendants qui puissent remplir leur place et satisfaire aux mêmes engagements. Il n'y a eu, après eux, et d'ailleurs avec quelque différence, que le feu prince de Turenne et le maréchal duc de Gramont, et

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