DU COMTE DE LAUZUN
La faveur du comte de Lauzun, qui a paru celui pour qui le Roi a eu le plus de penchant, et qu'il a porté le plus haut, surprit d'autant plus les courtisans qu'elle avoit été précédée d'un emprisonnement du même comte pour punition des paroles hautaines avec lesquelles il traita le Roi et maltraita sa maîtresse, qui étoit la princesse de Monaco, dont il a été parlé, fille du feu maréchal de Gramont, et la proche parente du même comte. D'ailleurs, ce dernier, qui étoit un gentilhomme de Guyenne sans bien et sans appui, hors celui du même maréchal susdit, son oncle, brave véritablement, vif et entreprenant, mais fier à excès, paroissoit d'un caractère assez opposé à celui du Roi. Il n'avoit rien non plus dans l'extérieur qui pût gagner ou attacher l'inclination d'un prince d'un naturel rassis, modéré et sérieux, et le faire préférer à d'autres courtisans d'un tempérament et d'un génie plus conforme à celui de Sa Majesté. Cependant, ou V étoile dudit comte, comme on parle, ou l'opinion que le Roi con-
çut de l'intrépidité et de l'attachement à elle seule de son favori, et aussi l'envie de se faire une créature particulière, tant de son pur choix que d'un homme incapable, vu son humeur altière, d'autre dépendance que de son maître et de son bienfaiteur, tout cela, dis-je, engagea insensiblement Sa Majesté à l'honorer de sa confidence, de ses bienfaits, et à lui donner des marques d'éclat et de distinction : ce qui parut d'autant plus extraordinaire, que ce même comte ne gardoit aucun ménagement avec le marquis de Louvois, avec lequel il étoit fort brouillé, et en avoit peu d'ailleurs pour la maîtresse de Sa Majesté, qui étoit alors Mme de Montespan. Cette faveur, qui dura trois ou quatre ans malgré le pouvoir de la maîtresse et le crédit du ministre, se perdit par l'endroit qui pensa l'élever au comble du bonheur, enfin à une fortune aussi extraordinaire pour un gentilhomme que celle d'avoir été sur le point d'épouser une cousine germaine du Roi et de devenir, par ce mariage avec Mlle de Montpensier, un des premiers princes de son sang, et des plus grands et riches seigneurs du royaume. Il eut le malheur d'y échouer par l'obstacle imprévu qui y survint lorsqu'il s'y attendoit le moins, qu'il ne tint même qu'à lui de prévenir, qu'il ^ se tenoit sûr de son affaire, et lequel obstacle lui fut suscité par les sérieuses remontrances faites au Roi par le duc d'Orléans, son frère, et par le prince de Gondé. Aussi le dépit que ledit comte en conçut et en garda, malgré les bontés avec lesquelles Sa Majesté tâchoit de lui en adoucir le refus, celui qu'il eut encore dans la suite de
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ne parvenir pas à la charge de colonel de l'infanterie françoise, dont il fit sonder le Roi par Mme de Montespan, les emportements qu'il eut là-dessus contre la même dame, qui étoit encore la maîtresse favorite du Roi, et toutes les injures atroces qu'il lui dit, tout cela, dis-je, entraîna enfin la disgrâce de ce comte et son emprisonnement à Pignerol. Il n'en fut tiré, après une prison étroite de près de dix ans, que par la cession que Mlle de Montpensier, avec laquelle on le tenoit marié secrètement, fit de la principauté souveraine de Dombes et autres terres au duc du Maine, fils du Roi et de Mme de Montespan. Il est vrai que la liberté et le retour à Paris dudit comte, qui y arriva durant mon séjour en France, en l'an 1 684, ne fut pas suivi du retour de sa faveur; que celui-là ne lui fut même accordé qu'à condition qu'il ne se tiendroit point à Versailles, et n'approcheroit de la personne du Roi qu'il n'y fût appelé : ce qui a duré jusques à la part qu'il a eue, dans le mois de décembre 1688, à la retraite en France de la reine épouse du roi Jacques, avec son fils réputé prince de Galles; c'est ce qui lui donna lieu de se présenter au Roi à Versailles, d'en être bien reçu, d'avoir permission d'y rester, et qui a été suivi d'un appartement qu'on lui a donné audit château de Versailles, comme aux autres seigneurs de la cour, et d'ailleurs de l'ordre de la Jarretière, que le roi Jacques lui a conféré avant son départ pour l'Irlande. Il n'y a pas apparence, après tout, que sa faveur revienne jamais au point où elle a été, tant par le naturel du Roi, peu porté à ces sortes de retour, et arrêté d'ailleurs par d'autres attachements qui l'en éloignèrent, que par le mérite présent du comte de Lauzun, dont le brillant
de l'esprit a été fort affoibli par sa disgrâce et par sa prison.