IX
mont s*étoit jeté dans Arras dès le commencement de rhiver, et avoit un corps considérable dans cette place. Le duc d'Enghien demeura trois semaines dans Amiens pour attendre les troupes quis*y rendoient, et pour pénétrer les desseins des Espagnols.
Il avoit méoie envoyé Gassion à Dourlens pour les observer de plus près. Enfin, il apprit que Melos avoit mis toutes ses forces ensemble auprès de Douai, et qu'il marcboit vers Landrecies avec un grand équipage d'artillerie.
Le duc d'Engbien assembla aussitôt ce qu'il avoit de troupes auprès d'Amiens, et envoya ordre à celles qui étoient éloignées de le venir joindre dans sa marcbe. Il vint loger le second jour auprès de Péronne; La Ferté-Senneterre, maréchal-de-camp, lui mena quelque infanterie, et celle qui avoit hiverné dans Arras le vint trouver au même lieu.
Ce prince commença dès lors à témoigner une impatience extrême de donner bataille, aimant mieux la hasarder qae de se charger, disoit-il, d^ la honte de voir prendre une place dans les premiers jours de son commandement; mais parce que le maréchal de L'Hospital avoit beaucoup de répugnance à ce dessein, le duc d'Enghien crut qu'il devoit faire par adresse ce qu'il ne vouloit pas encore emporter d'autorité absolue.
C'est pourquoi il ne s'en ouvrit qu'à Gassion seul. Gomme c*étoit un homme qui trouvoit aisées les actions même les plus périlleuses, il eut bientôt conduit l'affaire aux termes que le prince désiroit.
Car, sous prétexte de jeter du monde dans les places, il fit qu'insensiblement le maréchal de L*Hospital se trouva si près des Espagnols qu'il ne fut plus en son pouvoir d'empêcher qu'on n'en vînt à une bataille.
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L'armée continua demarchorTers Guise; c étoit la place la plus exposée de toute la frontière, et celle dont les Espagnols pou- ▼oient le plus aisément entreprendre le siège. Mais Tavant-garde Françoise fiit à peine logée dans Fonsomme que le duc d*Enghien apprit que les Espagnols avoient passé devant Landrecies et la Capelle sans s'y arrêter, et qu'ils marchoient à grandes journées vers la Meuse.
Ce prince crut alors qu'ils avoient quelque dessein sur les places de Champagne, et craignit avec raison de ne pouvoir joindre Melos qu'après que les retranchements de ses quartiers seroient achevés , et peutêtre même après la prise d'une de ces places , qu'il savoit être mal garnies d'hommes et de munitions. Cette prévoyance l'obligea de faire avancer Gassion avec un corps de deux mille chevaux, afin d'observer les desseins des Espagnols et de'
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jeter ses dragons et ses fusiliers dans les lieux qui en auroient le plus de besoin.
Cependant le duc d*Ënghien ne laissa pas de continuer sa marche avec une extrême diligence. Les troupes que commandoit Ëspenan le rencontrèrent à Joigni ; il reçut en ce lieu un avis certain que Melos s*étoit arrêté à Rocroi, et que la même nuit il avoit commencé Fouverture de la tranchée.
Le prince ne songeoit plus quà secourir promptement cette place, lorsqu on lui manda que le roi Louis XIII étoit mort.
Peut-être quen cette occasion un autre que le duc d'Enghien n auroit pas eu la pensée de secourir Rocroi. Son rang, ses afFaires, les intérêts de sa maison, et le conseil de les amis le rappeloient à la cour. Néanmoins , il préféra en cette occasion le bien général à ses avantages particuliers, et l'ardeur qu il avoit pour la gloire ne lui
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permit pas de balancer un moment. Il tint secrète la nouvelle de la mort du roi, et marcha le lendemain vers Rocroi ; persuadant au maréchal de L'Hospital qu*il ne s'avançoit près de cette place que pour y pouvoir jeter un secours d'hommes et de munitions par les bois qui l'environnent.
Gassion le rejoignit dans sa marche à Rumigni, et l'instruisit pleinement de ce que faisoient les Espagnols , lui dépeignit leurs postes, et lui montra le chemin qu'il falloit prendre pour aller à eux. Gassion avoit marché si diligemment, qu'étant arrivé à l'entrée des bois de Rocroi fort peu de temps après que les Espagnols s'étoient postés devant la place, il y avoit jeté ceiit cinquante hommes , et remarqué par la situation des lieux que tout le succès de l'entreprise consistoit à passer le défilé et à mettre en présence des ennemis l'armée en bataille entre les bois et la ville.
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Rocroi est sitaé daos le milieu d'une plaine environnée de bois si épais et si pleins de marécages que, de quelque côté quon y arrive, il est impossible d'éviter des défilés très-longs et très-incommodes.
Il est vrai que du côté de la Champagne il n'y a qu'un quart de lieue de bois , et que dans le défilé même, après avoir passé le commencement qui est fort serré, le chemin s'élargit, et on découvre insensiblement la plaine. Mais parce que le pays est rempli d'une bruyère fort marécageuse, on n'y peut aller que par petites troupes, hormis assez près de Rocroi, où le terrain, s'élevant peu à peu, devient plus sec qae dans les bois , fouiiiit un champ spacieux et capable de contenir de grandes armées.
Melos étoit arrivé le dixième de mai dans cette plaine, avoit séparé son armée en six quartiers, fait ses retranchements, et jeté ses principales forces du côté qui regarde
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les défilés ; se contentant d assurer le reste par la disposition générale de ses troupes , afin d'épargner le temps qu on emploie dordinaire à faire une circonvallation.
Outre ces précautions qu il avoit observées dans ses postes, il avoit mis un gran<i corps-de-garde sur le chemin de Champagne; ses sentinelles et ses batteurs d'estrade étoient si bien disposés que rien ne pouvoit entrer dans la plaine sans qu il en eut avis. Son armée étoit composée de huit mille chevaux conduits par le duc d'Albuquerqae, et de dix-huit mille hommes de pied commandés par le comte deFontaines, entre lesquels étoit l'élite de Finfanterie espagnole.
Le duc d'Enghien, étant informé de ces choses, fit assembler les officiers de son armée à Rumigni, et, après leur avoir exposé ce que Gassion venoit de lui dire, il déclara que sa résolution étoit de tout en-
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treprendre pour secourir Rocroi; cest pourquoi il vouloit s'avancer au plus tôt dans le défilé. Que si les Espagnols s*engageoient à le défendre, ils seroient obligés, en dégarnissant leurs quartiers , de laisser un chemin ouvert au secours qu on voudroit jeter dans la place; ou bien s*ils laissoient passer le défilé sans combattre, on en tireroit d'autres avantages , et que l'armée s'étant une fois élargie dans la plaine, on pourroit engager les Espagnols à une bataille, ou du moins prendre des postes et s'y fortifier en attendant qu'on eût pourvu aux besoins des assiégés.
Enfin le prince leur dit que le roi étoit mort, et que, dans une si fâcheuse conjoncture , il falloit tout hasarder plutôt que de laisser perdre la réputation des armes de France. Qu'à son égard, il n'y avoit point de résolution qu'il ne prît pour empêcher la prise de Rocroi. Tout le monde
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conclut à la bataille, et le maréchal de L*Hospital même fit semblant d'y consentir.
Mais il s'imagina peut-être que les Espagnols disputeroient le défilé, et qu'ainsi Tentreprise se termineroit par une grande escarmouche dans le bois , durant laquelle on jetteroit du secours dans la place, et que Tarmée n'étant point engagée au-delà du défilé, on pourroit se retirer facilement sans s'exposer à un combat général.
La résolution fut donc prise de marcher le lendemain droit à Rocroi. Le duc d'En> ghien s'avança le même jour jusqu'à Bossu, et disposa l'ordre de sa bataille afin que chacun se prépai*àt à cette action dont le succès étoit si important à sa gloire et au salut de la France.
Son armée étoit composée de quinze mille hommes de pied et de sept mille chevaux, et elle devoit combattre sur deux
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. lignes appuyées d'un corps de réserve, le commandement de ce corps fat donné à Sirot. Le maréchal de L'Hospital avoit soin de l'aile gauche, et La Ferté Senneterre y servoit de maréchal-de-camp sous lui.
Espenan commandoit toute Tinfanterie, Gassion étoit sous le duc d'Enghien à Faile droite ; et parce qu il falloit combattre dans des lieux difficiles, on mit entre chaque intervalle des escadrons un peloton de cinquante mousquetaires. Les carabins, les gardes du maréchal de L'Hospital , et ceux du prince , tout ce qui restoit de dragons et de fusiliers , furent mis à droite et à gauche sur les ailes. Ces ordres étant donnés, le duc d'Enghien envoya le bagage à Aubenton avec tout ce qui étoit inutile pour un jour de combat, et marcha en bataille jusqu'à l'entrée du bois.
Melos pressoit si vigoureusementRocroi que, sans le secours que Gassion y avoit
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jeté, on n auroit pas eu le temps de faire lever le siège. La garnison en étoit si foible et si mal pourvue que les Espagnols n entreprenoient rien qui ne leur réussît. Ils étoient informés du mauvais état de la place , et le duc d'Enghien en étoit si éloigné qu'ils ne croy oient pas qu elle pût attendre l'arrivée d'un secours.
Mais l'armée de France s'étoit augmentée peu à peu par des corps qui la venoient joindre dans sa marche, et par ce moyen elle avoit oté aux Espagnols la connoissance de ses forces ; les nouvelles leur en venoient difficilement à cause que tout le •pays étoit françois. Ainsi , Melos ne sut le véritable état de l'armée du duc d'Enghien que le jour même qu'elle entra dans le défilé. Les derniers avis qu'il en avoit eus ne la faisoient que de douze mille hommes ; et il apprit, mais trop tard, qu'elle étoit de près de vingt-trois mille combattants,
et même qu elle commençoit à marcher dans les bois.
Melos fut contraint de délibérer promptement s'il défendroit le défilé ou s'il attendroit dans la plaine qu'on le vînt attaquer.
Rien ne lui étoit plus facile que de disputer le passage en jetant son infanterie dans le bois et en l'appuyant d'un grand corps de cavalerie. Il pouvoit même, en ménageant bien l'avantage des bois et des marécages, occuper l'armée de France avec une partie de ses troupes , et achever avec l'autre partie de réduire la place qui ne poavoit plus tenir que deux jours. Ce parti paroissoit le plus sûr, et il n'y avoit personne qui ne crût que Melos le prendroit.
Mais son ambition ne se bomoit pas à la prise de Rocroi , il s'imaginoit que le gain d'une bataille lui ouvriroit le chemin jasque dans le cœur de la France, et Honnecourt lui faisoit espérer un pareil bonheur
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devant Rocroi. D ailleurs, en hasardant un combat il croyoit ne hasarder tout au plus que la moindre partie de son armée et quelques places de la frontière. Au lieu que, par la défaite du duc d'Enghien, il se proposoit des avantages infinis dans le commencement d'une rég;encc encore mal affermie.
Sur ce raisonnement, Melos, qui, selon le génie espagnol, laissoit quelquefois échapper le présent pour trop penser à Tavenir, se résolut à un combat général.
Et afin d'y engager plus aisément le duc d*Enghien, il l'attendit dans la plaine, et ne fit pas le moindre effort pour disputer le passage du défilé. Ce n est pas que Melos n eût peut-être été obligé de faire par force ce quil fit de son mouvement; car dans le temps qu'il délibéroit là-dessus il n'étoit presque plus temps de délibérer. Les premières troupes du duc d'Enghien parois
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soient déjà, et Tarmée Françoise auroit achevé de passer avant qu'il eût pu assembler ses quartiers. Néanmoins, s*il eût voulu faire de bonne heure tout ce qui dépendoit de lui pour s*opposer à ce passage, le duc d*Enghien auroit eu peine à le forcer, parce qu'il n'y a rien de si difficile dans la guerre que de sortir d'un long défilé de bois et de marécages , à la vue d'une puissante armée postée dans une plaine. Quoi qu'il en soit, on voit bien que Melos s'étoit préparé à un combat général, puisqu'il avoit pris soin de ramasser toutes ses forces, et mandé à Beck, qui étoit vers Palaizeux, de le venir joindre en toute diligence.
Le duc d'Enghien marchoit en bataille sur deux colonnes depuis Bossu jusqu'à l'entrée du défilé. Gassion alloit devant avec quelque cavalerie pour reconnoître les ennemis ; et n'ayant trouvé le passage
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défenda que d une garde de cinquante chevaux, il les poussa, et vint rapporter au duc d*£nf[hien la facilité qu'il y avoit à s'emparer du défilé.
Ce fut en ce lieu que le prince crut devoir parler plus ouvertement au maréchal de L'Hospital, parce que le maréchal voyoit bien quen poussant plus avant dans la plaine il seroit impossible d'éviter de donner bataille. Gassion faisoit tout son possible pour l'engager, et le maréchal s'opposoit toujours à ses avis ; mais le duc d'Enghien finit leur dispute, et dit d'un ton de maître qu'il se chargeoit de l'événement.
Le maréchal ne contesta plus et se mit à la tête des troupes qu'il devoit commander. Le duc d'Enghien fit défiler l'aile droite, logeant de l'infanterie aux endroits les plus difficiles pour assurer le passage du reste de l'armée. En même temps il s'avança avec une partie de la cavalerie jusque
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sur une petite émincnce à demi-portée da canon des Espagnols. Si Melos eût chargé d*abord le duc d*£nghien, il l'eût défait infailliblement; mais ce prince couvrit si bien le haut de cette éminence avec ce qu'il avoit d'escadrons, que les Espagnols ne purent voir ce qui se faisoit derrière lui.
Melos ne put s*imaginer qu'un si grand corps de cavalerie se fût avancé sans être soutenu par l'infanterie. C'est pourquoi il se contenta d'essayer par des escarmouches s'il pourroit voir le derrière de ces escadrons ; mais , n'ayant pu se faire jour au travers, il ne songea plus qu'à ranger ses troupes en bataille.
Ainsi les deux généraux concouroient à un même dessein : le prince s'appliquoit uniquement à achever de passer le défilé, et Melos ne travailloit qu'à rassembler ses quartiers. Le lieu où le duc d'Enghien avoit pris son champ de bataille étoit assez