‹ Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle-Orléans [microforme]Chapitre 11 sur 19 · LETTRE A LA NOUVELLE ORLÉANS · texte numérisé non relu

LETTRE A LA NOUVELLE ORLÉANS

Ce vingt feptiéme Odobre 1727.

Max CHER PÈRE,

J'ai recû l'honneur de la vôtre dattée du fix Avril dernier, je l'ai recûë le vingt de ce mois veüille de Sainte Urfulle fortant de retraite, jugez mon trés-cher Pere, quelle fut ma joye d'apprendre de vos cheres nouvelles, de celles de ma chere Mere, & de toutes mes fœurs, vous avez dû recevoir deux de mes Lettres, l’une écrite la veüille de nôtre Embarquement à l'Orient Ville de baffe Bretagne, & l’autre à la Caille Saint Loüis, un des Ports de l'Ifle Saint Domingue, dans la premiere du vingt-deux Février 1727. Je vous marquois tout ce qui f’étoit pailé fur notre route depuis Roüen jufqu'à nôtre Embarquement

à dans la feconde du quatorze May notre arrivée en cette Ifle, vous voyez, mon cher Pere, que je ne perds pas une feule occafion pour vous témoigner la reconnoiffance parfaite que j'ai de toutes les bontez que vous avez eu pour moi, mais particulierement de l'heureux confentement que vous avez donné à mon départ, contre l'avis de tant de perfonnes qui f'oppofoient aux deffeins de Dieu, de toutes les obligations que je vous ai, je regarde cette derniere, comme la plus grande, & la plus agréable à Dieu, comme ma reconnoif- ‘ance quelque parfaite quelle foit, eft toùjours peu de chofe, je m'adreffe tous les jours à Nôtre- Seigneur, & le prie qu'il foit vôtre récompenfe, & qu'il vous conferve une parfaite fanté.

Ceux qui vous ont dit que nous avions été en péril pendant quinze jours à la Rade de l'Orient, ce font bien trompez, il eft vrai que nous fûmes viron un heure en péril, aprés quoi nous fecouames les oreilles comme font les Ecolieres, & nous nous remimes en route, il n’y parut plus, finon que nôtre vaifleau faifoit un peu d’eau, & qu'on étoit obligé de pomper toutes les deux heures, & quelquefois plus fouvent, il fe peut faire que les habitans de l'Orient nous ayent crûs perdus, mais

quand bien même, cela auroit été, nous n'aurions été perdus avec la grace de Dieu, que pour le monde, mais non, Nôtre-Seigneur ne f'eft point contenté de notre bonne volonté, il veut encore ici en voir l'effet.

Vous m'aprenez que ma fœur Loüifon poftule au Val-de-Grace, je fouhaite de tout mon cœur, quelle foit Religieufe dans cette fainte Maiïfon, elle aura l'avantage d'y vivre avec une perfonne dont j'honore fingulierement le mérite & la vertu, c'eft Madame de Quevreville, le Seigneur lui avoit donné comme à moi, vocation pour nôtre établiffement de la Louifienne, je comptois bien faire ce voyage avec une fi aimable compagnie, mais des raifons de famille l'ont retenüe en France, f'y ma fœur men croît elle fuivra exactement les avis du Révérend Pere Houppeville mon ancien Directeur & à prefent le fien, je defire qu'ils lui {oient auffi falutaires qu'à moi.

J'aurai bien de la joye, fi ma fœur Elifabeth continüe à refter à Saint François, quel bonheur pour elle f’y elle pouvoit y être Religieufe avec ma fœur Aînée, je me flate que vous m'inftruirez des progrès que mon cher frere fera dans les fciences, le plus ardent defir de mon cœur et

qu'il foit un jour, ou un bon faint Prêtre, ou un fervant Miffionnaire Jefuite, le frere d'une de nos Meres, eft Miffionnaire à cinq ou fix cens lieües d'ici c'eft le Révérend Pere Boullanger Jefuite, je fuis cependant un peu fachée contre mon frere de ce qu'il ne m'a point écrit, f’y c’eft une plume qui lui manque qu’il me le dife confidament, & je lui en envoyerai une, où fi c'eft qu'il ait oublié à écrire c'eft une autre affaire je le prie de raprendre, & de me donner par la premiere occafion, de fes nouvelles, j'attens aufli la même grace de ma fœur Dorothée que j'embrafle de tout mon cœur.

Pour mon frere le Religieux, il ne m'a pas fait l'honneur de m'écrire, feroit-il faché contre moi, ou me croît-il fachée contre lui, il eft vrai que pour me détourner de mon deffein, il me dit avant mon départ bien des chofes qui ne devoient pas me faire plaïfir, mais j'ai regardé tout cela comme une épreuves & même comme une marque de fon amitié, mon cher Pere, quand on eft affuré de faire la volonté de Dieu, on compte pour rien les difcours des hommes, bien des gens ont traité nôtre entreprife de folie, mais ce qui eft folie aux yeux du monde, eft fagefle aux yeux du Seigneur,

f'y ce cher frere eft encore faché contre moi de ce que je n'ai pas déferé aveuglement à fes avis, je vous fuplie de faire ma paix avec lui, {y je ne lui écris pas, c'eft que naturellement timide je n'ofe prendre cette liberté qu'il ne m'en ait donné auparavant la permiflion, je crois cependant qu'il ne m'a pas oublié pendant nôtre Navigation. Il me femble même avoir reffenti l'effet de fes fervantes prieres dans plufieurs rencontres, ou je vous affure que nous devions périr, chacun difoit dans notre Vaifleau nommé la Gironde, que de dix Vaiffeaux qui auroient autant de fecouffes que le notre, il n’y en auroit pas un de réchapé, qu'il falloit qu'il y eut de bonnes ames qui priaffent pour nous, à la tête de fes bonnes ames je mettois toûjours ce cher frere, je vous prie de l'affurer que je conferve toûjours pour lui l'attachement le plus fincere Quoi que jene connoiffe pas encore parfaitement le Païs de la Louifienne je vais cependant, mon cher Pere, vous en faire un petit détail, & je puis vous affurer qu'il ne me femble pas être à Mifficipy, il y a autant de magnificence & de politefñle qu'en France, les Etolfes d'or & de Velours y font communes, quoi que trois

fois plus cheres qu'à Roüen, le Pain y coute dix fols la livre, il eft fait de farine de Bled d'inde autrement Bled de Turquie, les œufs quarante-cinq & cinquante fols la douzaine, le lait quatorze fols le pot, moitié mefure de France, nous y mangons de la viande, du Poiflon, des Poix & des Féves Sauvages, & plufieurs fruits & Légumes, comme des Ananas qui eft le plus excellent de tous les fruits, des Melons d'eau, des Patates, des Sabotines, qui font à peu prés comme des Pommes de Rainette grife en France, des Figues Banales, des Pacanes, des Noix d'Arcajous que fi-tôt qu'on en mangent prennent à la gorge, des Girmons, qui font comme des efpeces de Citrouilles, & mille autres fruits qui ne font pas encore venus à ma connoiffance.

Enfin nous vivons de Bœufs Sauvages, de Chevreüils, de Signes, d'Oirs & Dindes Sauvages, de Liévres, Poulles, Canards, Sercelles, Faifants, Perdrix, Cailles & autres Volailles & Gibier de differentes efpeces, les Riviéres y font fécondes en poiffons monftrueux, nottament des Barbües, qui eft un excellent Poiflon, des Rais, des Carpes, des Salmandes, & une infinité d'au-

tres Poiflons qu'on ne connoît point en France, l'on fait beaucoup d’ufage ici de Chocolat au lait & de Caffé, une Dame de ce Païs nous en a donné bonne proviflion, nous en prenons tous les jours l’on fait trois jours gras chaque femaine en Carême, & le cours de l'année le Samedi gras comme aux Ifles Saint Domingue, nous nous accoûtumons à merveilles aux vivre Sauvages de ce Païs, nous mangeons du Pain moitié ris & moitié farine, il y a ici du Raïfin Sauvage, plus gros que le Raïfin François, mais il n’eft point en grape, on le fert dans un plat comme des Prunes, ce que l'on mange davantage & qui eft plus commun eft du Rit au lait, & de la fagamité que l’on fait avec du Bled d'Inde broyé dans un mortier, puis l'on fait bouillir la farine dans de l'eau avec du Beurre ou de la graifle, le peuple de toute la Louifienne trouve ce manger trés-bon.

J'ai été curieufe de m'informer de l’état du terrain de ce Pays, afin, mon cher Pere, de pouvoir vous en donner quelque petite idée, vous apellez ce lieu-ci tantôt la Louifienne & tantôt Miffifipi, mais ce doit être la Louifienne, c'eft le nom que lui donna Monfieur Robeït Cavelier

Sicur de la Salles natif de Roüen, quand il y vint avec le Sieur Jouftel & plufieurs autres perfonnes de la même Ville, faire la premiere découverte en 1676. & en 1685. En confideration du Régne de Loüis le Grand, & ce nom de la Louifienne lui eft refté, mais le nom de MifMifipi c'eft le fleuve qui f'appelloit ainfi, auquel ledit Sieur de la Salle donna le nom de fleuve Colbert, parce que Monfieur Colbert étoit lors Miniftre d'Etat, mais ce nom de Colbert ne lui a pas refté, l’on a continué de le nommer le fleuve de Miffifipi, & plufieurs le nomment à prefent le fleuve Saint Loüis, c'eft le plus grand fleuve qu’il y ait dans toute l'Amérique excepté celui de Saint Laurent, il fe joint à ce fleuve de Miffifipi une infinité de Riviéres, il a fept à huit cens lieües depuis {a fource jufqu'au Golfe du Mexique dans lequel il fe décharge, mais il n’eft pas Navigable il n'y peut monter & defcendre aucuns Bâtimens mais feulement des petites Chaloupes qui peuvent porter douze ou quinze perfonnes, d’autant que ce fleuve étant borné par des Forêts de hauts Arbres, la rapidité de fes eaux cave & creufe la terre du Rivage, de façon que les Arbres y tombent, & il f'en joint à certains lieux

une quantité qui ferment le pañage de la Riviére, ce feroit un travail infini & des dépenfes immenfes, fi l'on vouloit débaraffer tous ces Arbres pour rendre ce fleuve Navigable & en état d'y faire monter & defcendre des Bâteaux, à joindre qu'il y a des bancs de fable par diftance, & qu'il y faudroit faire un Talut. Nous fommes ici plus prés du Soleil qu'à Roüen, fans cependant y avoir de trés-grandes chaleurs, l'Hiver y eft affez modéré, il dure pendant viron trois mois, mais ce ne font que des petites gelées blanche; l'on nous a affuré que le païs de la Louifienne eft quatre fois plus grand que la France, les terres font trés-fertilles, & raportent plufieurs recoltes chaque année, non pas le long du Fleuve & des Rivieres, car ce ne font en la plûpart que des Forêts de Chênes, & autres arbres de hauteur & de groffeur prodigieufe, des Rozeaux & des Cannes qui croiffent de dix quinze & vingt pieds de hauteur, mais à quelques lieües de là ce font des prairies, des pleines, & des Campagnes, où il croit une quantité d'arbres nommez des Cottonniers, quoi qu'ils ne raportent point de Cotton; des Chicomores, Meuriers, Chataigniers, Figuiers, Aman-

diers, Noyers, Citronniers, Orangers, Grenadiers, & autres qui font la beauté des Campagnes, fi le terrain étoit cultivé il n’en feroit pas de meilleur au monde, mais pour cela il faudroit qu'il fût autrement peuplé, & qu'il y vint de France des ouvriers de tous métiers, un Homme y travaillant feulement deux jours à bécher la terre, & y en femenfer du bled, en recueillira plus que fuffisament pour fe nourir pendant toute l’année, mais la plûpart des Peuples y vivent dans l'oifiveté, & ne f'apliquent prefque qu'à la Chafle & à la Pêche; la Compagnie fait beaucoup de Commerce de Pelletrie, Caftors, & autres Marchandifes avec les Sauvages, qui font gens dont la plüpart font trés-fofiable. Voilà tout ce que j'ai pà aprendre de l’état de ce païs, je vous en informerai plus emplement par la fuite, quand j'en ferai plus inftruite.

Vous me marquez, mon cher Pere, avoir acheté deux grandes Cartes de l’état du Mififipi, & que vous n'y trouvez pas la Nouvelle Orleans, il faut aparament que ces Cartes foient anciennes, car l'on n’auroit pas dû y obmettre cette Ville Capitalle du païs; je fuis fachée qu’il vous aye couté cent-dix fols pour n’y pas trouver le lieu

de notre refidence; l'on va je croi faire de nouvelles Cartes où notre établiffement fera marqué.

Nous avons fait huit jours de Retraite avant la Sainte Urfule, le Reverend Pere de Beaubois nous faifoit tous les jours trois Conferences, notre poftulante Demoifelle de Tours a pris l'Habit le jour de Sainte Urfule, & ma Sœur Françoife le va prendre le jour de la Touffains, nous fommes ici autant bien logez que l'on peut fouhaiter, en attendant que notre Couvent foit achevé de bâtir; il n'y a point de Maifon Religieufe qui aye fi bien été dans leur commencement; en arrivant ici le Reverend Pere de Beaubois nous aprit qu'il venoit de perdre neuf Negres qui avoient peri d’un feul coup de vent de Nord, c’eft une perte de neuf mille livres, la Compagnie des Indes nous en a donné huit il y a quinze jours, dont deux fe font enfuits aparament dans les bois ou ailleurs, il f'en eft auffi évadé quatorze ou quinze à la Compagnie le même jour, nous en avons gardé une belle pour nous fervir, & le refte nous les avons envoiyés à notre habitation pour cultiver nos terres, cette habitation n'eft qu'à une lieüe d'ici, nous y avons

un Econome & fa Femme qui ont foin de conferver nos intérêts.

Nous gardons ici la cloture avec autant de regularité que les Convents de France; fi nous avions le malheur que le Reverend Pere de Beaubois fut malade, & qu'il ne püt pas nous venir dire la Meffe, nous la perdrions le jour de Paques, & même pendant fix mois plûütôt que de fortir de notre Couvent pour l'aller chercher à la Paroiile.

Les Reverends Peres Tartarin & Doutrelo, font partis d'ici il y a fix femaines pour trouver leur pote vers les Illinois, notre Reverend Pere Superieur eft maintenant feul ici avec le Frere Pari{el.

Je ne vous parlerai point, mon cher Pere, des mœurs des féculiers de ce Pays ne les connoiffant pas & n'ayant nulle envie de les connoitre, mais l'on dit, que ce font des mœurs bien corrompus & bien médifans, il y a aufli un trésgrand nombre d’honnètes-gens, il ne f'y voit aucunes de fes filles qu'on difoit y avoir été envoyées par force, il n’en eft parvenu aucunes jufques ici, vous dites, mon cher Pere, que le Révérend Pere de Houppeville fait toutes fes

dévotes Réligieufes, nous aurions befoin ici de ce Révérend Pere, non pas pour y faire des Religieufes, mais des dévotes, car un Révérend Pere Capucin nous aflura l'autre jour qu'il ny en avoit pas une dans tout le païs, ny aux environs.

Toutes nos Meres font en parfaite fanté.

excepté nôtre Révérende Mere Supérieure, que nous avons eu le chagrin de voir prefque toùjours malade depuis que nous fommes ici, elle eft cependant un peu mieux qu'elle n'a été, elle vous faluë, ainfi que toute notre Communauté.

Je vous affüre, mon cher Pere, qu'elles ont toûjours mille & mille bontez pour moi, principalement nôtre aimable Mere Supérieure, plus je fuis fous fa conduite, plus je l'aime, je reçois tous les jours de nouvelles marques de fa tendreffe, ce qui me fait peine eft que je ne le merite pas, je fuis contente on ne le peut davantage, enfin autant qu'on le peut être en ce monde, & qui ne le feroit me trouvant dans une fociété de faintes filles, l'on voit bien que c'eft le bon Dieu qui a lui-même choifi fes fujets, car il n'y a pas une de fes Meres qui naye un merite infini, & une dévotion des plus parfaites, nota-

ment notre Révérende Mere Supérieure, & la Mere deS. François Xavier maîtreffe des Novices, qui étoit aux Urfulines du Havre, & avec laquelle je partis de Roüen, nous ne ferions pas furprifes de leur voir faire des miracles, c'eft à moi de marcher fur leurs traces, fuivre leurs exemples, & les imiter en tout ce que je pourrai.

Je fupofe que ma fœur Aïnée fe porte bien, je fuis furprife qu'elle ne m'aye pas écrit, je l'embraffe de tout mon cœur & me recommande à fes faintes prieres.

J'oublie à vous dire, mon cher Pere, que dans le péril où nous avons été dans la Gironde, je promis aux ames du Purgatoire fix Meffes, à condition que vous voudriez bien avoir la bonté de les faire dire, étant perfuadé de votre bon cœur, & que vous ne me les refuferez pas.

Ce paquet va partir dans le Prince de Conty, qui vient de nous aporter des Naigres de la Guinée, la Gironde part d'icy au même-temps, ainfi que le Dromadaire, mais J'efpére que le Prince de Conty, eft le meilleur voillier & qu'il arrivera le premier en France, & mettra à l'inf. tant ce paquet à la pofte de l'Orient pour vous être tenu.

Je vous affüre, mon cher Pere, que mon éloignement ne diminuë en rien l'efime & le refpeét que j'ai toùjours eu pour vous, fi je n'étois auffi contente dans ma vocation que je le fuis, l'éloignement de vos chéres perfonnes feroit pour moi un chagrin trés-grand.

Je me porte parfaitement bien graces au Seigneur, je fouhaite que votre fanté foit aufli bonne, je n'ai été nullement incommodée de la mer, quoi que notre traverfe aye été tréslongue, & trés-difficile, caufée par les vents qui nous ont été prefque toûjours contraires, je vous envoye une Relation de tout notre voyage, elle vous fera fans doute plaifir, je finis crainte de vous ennuyer, adieu mon trés-cher Pere, je vous embrafle mille fois, mais non je ne puis vous êtes trop loin, je prie donc mon cher Frere de f'acquitter pour moi de cette aimable commiffion, je fuis de tout mon cœur, dans un profond refpeét & une parfaite reconnoiffance,

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