‹ Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle-Orléans [microforme]Chapitre 13 sur 19 · DE HOUPPEVILLE · texte numérisé non relu

DE HOUPPEVILLE

PEPFFPFEPPETPETEEP

Ce vingt-feptième Oë@obre 1727.

Ous m'avez témoigné, mon cher Pere, fouhaiter d’avoir une Relation de notre Voyage, c'eft un effet de votre bon cœur, de prendre interêt à ce qui nous regarde, s'en eft un de ma reconnoiffance de vous contenter en tout ce que je pourrai, voici une confeffion généralle de tout ce qui s’eft paflé depuis mon départ de France, voyez combien je fuis fidéle à vous rendre mes comptes.

Nous nous Embarquâmes le vingt-deuxiéme Février 1727. dans le Vaiffeau de la Gironde commandée par Monfieur de Vauberci, le fecond

Capitaine étoit Monfieur Guéret, ce dernier a eu pour nous des égards & des attentions s'y grandes que nous ne pourons jamais lui en marquer affez de reconnoiffance, avant que de nous Embarquer nous fumes prendre congé de Monfieur Dufaillet Commandant de l'Orient, & Direéteur de la Compagnie des Indes, auquel nous avons aufi beaucoup d'obligation , de-là nous nous rendîmes au Vaifleau accompagné de Monfieur & de Madame Morin & de plufieurs de nos amis qui voulurent bien préfider à notre Embarquement, Meflieurs nos Capitaines nous recurent à bord ou ils nous attendoient, mais le vent ayant changé il fut réfolu que nous ne mettrions à la voille que le lendemain, ce retardement nous donna le temps de nous arranger dans notre chambre, c'étoit une clouaifon que l'on avoit faite pour nous dans l’entrepont de dix-huit pieds de long & de fept ou huit de large, nous étions de notre bande dans cet endroit, fix lits chaque coté, trois l'un fur l'autre de forte que nous n'avions pas la commodité d'être afifes fur nos lits fans fentir le plancher, pour moi je puis vous aflurer que j'y ai été fouvent attrapée puifque j'étois une de celles qui couchoient en haut, parce qu’on y avoit mis les

plus legcres, une de nos fœurs qui faifoit la treiziéme couchoit en bas au paffage.

Dans cet endroit il y avoit pour toute fenêtre deux fabots grands comme deux fois la main, encore bien fouvent ne pouvoit-on les ouvrir à caufe des lames d’eau qui venoient nous arrofer jufques dans nos lits, nous étions obligez de nous lever & coucher, les unes aprés les autres, ne pouvans être dans notre chambre plus de deux ou trois à la fois, malgré les extrêmes chaleurs que nous avons efluyez dans cette étuve, le Seigneur nous a toûjours confervez en parfaite fanté, nousavions la confolation d’être feules dans notre chambre, tous les autres paffagers étoient enfemble dans la Sainte Barbe, nos Révérends Peres étoient encor plus mal que nous, ils n'avoient qu'un méchant petit trou qui n’avoit aucun jour, ils furent obligez de le quitter ne pouvant y refter dans les grandes chaleurs, ils prirent le parti de coucher fur la dunette au gré du vent & de la pluye, la tête enfermée dans un panier à laiffive, pour recevoir la pluye quand il en venoit.

L'on mit donc à la voille le lendemain vingttroifiéme Février à deux heures aprés midi le temps étoit beau, nous étions montez bonne com-

pagnie fur la dunette, quand à demie lieüe de l'Orient, notre vaifleau toucha deux fois contre un Rocher, le choc fut trés-rude & caufa l'alarme dans le Vaiffeau, l’on hauffa en même temps les voilles, cela ayant été remarqué au Port de l'Orient, l'on ne manqua pas d'avertir Monfieur Dufaillet que notre Vaiffeau étoit échoué, ce Monfieur & encore plufieurs autres vinrent à notre fecours, il nous dit qu'il auroit été trifte que nous euffions fait naufrage au Port, il nous r'aflura de la crainte que nous avions eüe, & fit travailler avec tant de vigueur que nous nous trouvâmes délivrez de cette premiere frayeur, & en état de continuer notre route, notre Vaifleau ne reçut aucun dommage de ce coup fi terrible, ce fut alors que chacun commença à payer le tribut à la mer, pas une n'en échapa, mais celles qui ont été les moins malades, ce fut la Mere le Boullanger & moi qui en fumes quittes pour quelques maux de cœur.

Les vents changerent & nous devinrent tout à fait contraires, le Vaiffeau étoit dans une agitation continuelle, & faifoit des bonds qui nous renverfoient les uns fur les autres, la fouppe n'étoit pas plutôt mife fur la table qu’elle étoit renverfée

{ur la nappe, à moins qu'on eut la précaution de la bien tenir à deux mains encore falloit-il que ce fut un Marin, car nous autres nous avions aflez que de nous tenir nous-mêmes, cela contribuoit quelquefois à nous faire rire malgré le mal de mer qui eft une maladie trés violente & qui réduit à une efpece d'extrémité, mais quand une fois on la connoît l'on ne s’en inquiete point parce qu'on n'en meurt pas, notre Révérende Mere Supérieure a été celle qui s'en eft reffentie plus long-temps, mais cela n'a rien diminué de fon zéle & de fon courage pour la gloire de Dieu, il fuffifoit de la regarder pour nous animer non-feulement à fouffrir avec patience, mais encore avec joye, nous avons eu la confolation de voir que malgré le mal de mer & les autres épreuves que nous avons eües, caufez par les tempêtes la longueur de la Navigation & la rencontre des Corfaires, aucune ne s’eft repentie du facrifice qu'elle a fait d'elle même à Dieu, ni même qui ait paru s’inquietter des rifques ou nous avons plufieurs fois cru être à caufe des mauvais temps.

Ce fut dans cette fcituation que notre Révérende Mere Supérieure fit un Vœu en fon nom & celui de la Communauté à la Sainte Vierge & à Saint

François Xavier afin de mériter leur protedion, la tempête étoit fi forte & la mer fi orageufe quelle caufa la mort à quarante-neuf moutons, & à une quantité de poulles qu'onavoit embarquez dans notre Vaiffeau pour notre nouriture & celle de l'Equipage, on les trouva étouffez & on les jetta à la mer, de ce qui diminua beaucoup nos vivres % nous réduifit à manger du rit à l'eau, du bœuf fallé & du lard fi mauvais que nous n'en pouvions manger, & des Féves accommodez avec du faindoux n'ayant point de beurre, mais toute cette mauvaife nourriture n'a point affoibli nos fantez.

Enfin le vent étant contraire notre Vaiffeau n'avanfoit gueres, en quinze jours nous ne fimes pas le chemin de trois, cela diminuoit auffi notre eau enforte que nous fumes réduits ainfi que l'équipage à demi pinte d’eau par jour encore étoit elle trés-mauvaife, fi nos Capitaines avoient trouvé le vent favorable ils auroient relaché aux Canaries pour y faire de l'eau, mais le vent n’étoit favorable que pour retourner au Port Loüis, ce qui obligea nôtre Capitaine de relacher à l'Ifle de Madére le douze Mars à trois cens lieuës de l'Orient.

Cette Ifle apartient au Roy de Portugal , elle

eft divifée en trois Villes, la principalle eft Epifcopalle & c’eft celle ou nous fumes en rade, aufiitôt qu'on nous aperçut on envoya un Canot au devant de nous pour fçavoir ce que nous voulions, les envoyez furent fatisfaits aufli-tôt, notre Capitaine falua la Ville par fept coups de canon, la Ville lui répondit par cinq autres, enfuite nous jetèmes l’Ancre, ceux qui étoient venus nous voir ayant raporté qu'il y avoit dans le Vaiffeau un Convent de Religieufes & plufieurs Jefuites Miffionnaires, cette nouvelle picqua la curiofité & nous attira bien des vifites, les Peres de la Compagnie de Jefus qui ont dans cette Ville un fameux College furent des premiers à fe rendre à notre bord, ils ne donnérent pas le temps à nos Peres de les prevenir.

L'on ne peut être plus gratieux que font fes Peres, il ni en avoit qu'un qui parla François, mais il nous dit mille chofes obligeantes au nom de tous, ils nous preférent d’alier à terre, & de prendre notre logement chez eux, mais nous les remerciâmes, nos Révérends Peres furent le lendemain dîner chez eux, on les reçut avec politefle, on les traita avec magnificence & pour prefent on leur donna un Bellier.

Nous eumes aufi part à la générofité de fes Peres, il nous aporterent eux-mêmes de grands pannicrs pleins de toutes fortes de rafraîchiffemens, comme Citrons en abondance, Salades, Confitures & autres, pendant trois jours que nous demeurâmes en rade, ces généreux & gratieux Peres nous firent plufieurs vifites, paroiffans prendre un grand plaifir à nous voir, louant fort le zéle qui nous a fait entreprendre un fi long & pénible voyage, la plus grande peine qu'ils difoient avoir, étoit de ne pouvoir nous faire plus de bien, eftimans ce qu'ils faifoient pour nous comme rien en comparaifon de leur bonne volonté, il y avoit plufieurs de ces Peres qui avoient de grandes lunettes fur le nez à la mode de Portugal, & j'en remarqué un jeune qui les Ôta pour lire quelque chofe, ce qui nous parut fort extraordinaires, du refle leurs manieres font à peu prés comme celles de nos Peres de France, excepté qu'ils portent leurs cheveux plus cours.

Nous vîmes plufieurs autres Meffieurs des plus confiderables de cette Ville, entr'autres Monfieur l'Intendant du lieu qui vinrent nous rendre vifite, tous habillez de noir portant chacun un reliquiere & chapelet à leur col, l'inquifition étant dans cette

Ile comme en Portugal & en Efpagne, les Ecoliers des Jefuites eurent aufli la curiofité & la permiflion de nous venir voir, nous en fumes accablez, ils portent tous un chapelet à la main qui leur fert de contenance, mais l’on dit qu'ils n'en font pas plus dévots, nos Révérends Peres trouvent l'Eglife de fes Peres Jefuites trésmagnifique, la Contretable & le devant d'Autel en eft d'argent mañfif & les murailles de porcelaine , il n’eft point d'Eglife en France fi riche en ornemens, les arbres de cette Ifle étoient chargez de fruits en maturité au mois de Mars, nous ne vimes point de femmes elles ni font pas vifibles, on ne les voit qu'à travers les grilles, elles ne fortent que pour aller à la Meffe & toutes à la même heure, enforte qu'elles forment une efpece de Proceffion, elles marchent couvertes de grands voilles & en filence s'y ce n'eft quelles difent leur chapelet.

Il y a dans cette Ifle deux Convents dont le principal eft de l’ordre de Sainte Claire, l’Abefñe eftune Princefle Portugaife, comme elles font plus libres que les Séculieres, le bruit de nôtre arrivée parvint bien-tôt jufqu'à elles, cette Abefle écrivit une lettre toute gratieufe à notre Révérende Mere

Supérieure pour la convier & toute fa Communauté d'aller chez elle, elle nous donnoit à toutes de grandes loüanges, fon flile étoit trés-tendre, du moins nos Officiers nous l'éxpliquérent de cette maniere; car la lettre étoit écrite en Portugais notre Révérende Mere Supérieure lui répondit en François, & elle reçüût la lettre de notre aimable Mere avec toutes fortes de marques d’eftimes & d'amitié, quoiqu'elle ni dût rien connoître, à moins qu’elle ne fe la fit expliquer par quelque perfonne qui entendit le François & le Portugais, le lendemain une jeune femme du bord lui ayant été rendre vifite de la part de notre Communauté, elle fut comblée d’honètetez & de prefens, les Religieufes de ce Monaftere qui font au nombre de plus de trois cens, voulurent l’embraffer à la porte conventuelle lui réïterant leurs inftances pour nous engager à aller chez elles, mais ne jugeans pas devoir le faire ayans l’eau dons nous avions befoin, nous crûmes devoir édifier le public en demeurant attachez à notre cloture de la Gironde plutôt que de paroître dans une Ville ou les femmes féculieres même ne fe montrent pas, enfin nous remerciâmes la Ville par un coup de canon, & nous primes le larges pour continuer

notre route, je croi que fi nous euflions refté plus long-temps en rade, les Religieufes moins attachez à leur cloture que nous à la notre auroient quitté leur Convent pour nous venir voir, on leur avoit parlé de la modeftie de notre habilement qu'elles trouvoient bien differend du leur, elles en furent charmées aufli bien que les Révérends Peres Jefuites. |

Le vent ne nous fut favorable que pendant deux jours & enfuite il fe changea contre nous, enforte que nous fumes long-temps à faire deux cens lieuës au bout defquels nous découvrimes un Corfaire Forban, ou Saltin, du moins donna-t-il lieu de le juger tel par fa contenance, aufi-tôt l'on fongea à faire tous les préparatifs néceffaires pour le combat, chacun s’arma, les canons furent chargés & tous prirent leurs poîtes, il fut réfolu que pendant le combat nous ferions renfermez dans l’entrepont, les femmes féculieres s’abillerent en hommes, elles n'étoient que trois c'étoit toûjours pour augmenter le nombre de l'Equipage, cependant elles difoient adieu à leurs maris, Mademoifelle de la Chaïifle qui fe rangeoit toùjours avec nous pleuroit amérement de la crainte quelle avoit de perdre Monfieur fon frere dans le

combat, il étoit Enfeigne de notre Vaiffeau, fon poite fur le Pont, celui du premier Capitaine étoit fur la dunette & le Pere Tartarin s’étoit rangé avec lui, le pofte du fecond Capitaine étoit {ur le Gaillard du devant, le Pere Doutrelot s'étoit rangé avec lui, & le frere Cruci fur le Pont à fournir des Gargouces à tous ces guerriers tous armez jusques aux dents & d'un courage admirable, nous autres nous avions pour toutes armes notre chapelet à la main, nous n'étions point triftes graces au Seigneur, perfonne de notre compagnie ne fit paroître aucune foibleffe, nous étions charmés de voir le courage de nos Officiers & paflagers qui fembloient aller abatre l'ennemi du premier coup, tous ces aprêts furent inutils, le Vaifleau ennemi aprés avoir fait plufieurs tours X retours nous voyant en état de deffences & fe croyant aparament le moins fort fe retira & nous laïffa en liberté.

Mais c'étoit une trifte liberté pour des Religieufes que d’être fur un Vaiffeau où il eft impof. ible d’avoir un moment à foi, nous n'avons pas laïffé de prendre du moins le temps de nos Exercices Spirituels, mais c'étoit au milieu de la diffipation qui fe trouve parmi un nombre de

gens qui ne penfent qu'à fe divertir pour pañler le temps, voila ce qui faifoit notre plus grande peine.

Enfin nous arrivâmes fous le Tropique le Vendredi Saint, c’eft-à-dire, fous la ligne du Soleil, la Sainteté du jour empêcha qu'on ne fit la céremonie du Bäâtème dont vous avez fans doute oùi parler, elle fut remife au Samedi l'aprés dîné, je ne vous ferai point le détail de cette céremonie qui n’eft qu'un divertiffement pour les Matelots, d'autant plus grand qu'on ne peut s'en exempter qu'avec de l'argent, comme nous étions plus de vingt de notre compagnie y comprenant les dumeftiques des Révérends Peres ainfi que les notres, 1ls eurent plus de deux piftoles de notre part, ceux des pañlagers qui ne voulurent rien donner eurent plufieurs fceaux d’eau fur le corps, mais le grand chaud qu'il faifoit leur rendoit ce bain agréable.

Quelques jours aprés nous eûmes une feconde allarme, par la rencontre d’un pareil Vaiffeau ennemi, qui nous pourfuivit de trés-prés, on fe mit fur la deffenfive, & lors qu’on fe vit tout proche nous fumes nous enfermer dans le lieu qui nous avoit été indiqué; l'on étoit prêt de tirer fur

l'ennemi, mais il fe retira, ce qui nous raffura pour quelques heures & nous donna Je temps de fouper, & comme l'on remarqua qu'il fe raprochoit, & fe retiroit de temps en temps, on garda toute la nuit, nous fames nouscoucher en atendant toujours que l’on nous vint avertir de nous lever, mais l'on n'eut point cette peine, le Vaifleau te retira.

Si nous avons eu quelque confolation c'eft par l'avantage que nous avions de participer au Saint Sacrifice de la Mefle, on la célébroit tous les jours, & aflez fouvent nous avions le bonheur de nous fortifier du facré Corps de JEesus-CHrisr, nous eumes quelques Sermons par Montieur l'Aumonier du Vaifleau & par nos Reverends Peres, l'on faifoit la Priere quatre fois par jour à quatre & à huit heures du matin, à cinq & huit du foir, l'on chantoit la grande Mefle & les Vüèpres tous les Dimanches & Fêtes, l'on fit le Vendredi-Saint l'Adoration de la Croix aprés la Pailion d'une maniere aflez dévote, nous fumes des premiers adorer la Croix nud pieds, enfuite les Révérends Peres, les Officiers, les Paffagers & l'Equipage tous d’une maniere aflez respeétueute; l'on fit aufli au temps du Saint Sacrement la Proceflion

au tour du Capeftran, enfin il fuffit dans un Vaiffeau que les Officiers donnent l'exemple pour que tout l'Equipage foit en dévotion, l'on ne manque point de fonner & dire l'Angelus quatre fois le jour, revenons à notre route.

Aprés avoir perdu de vûë le Vaiffeau ennemi, la mer continua le lendemain à fe faire craindre, elle étoit quelquefois fi furieufe qu'il étoit impoffible de nous tenir dans nos lits, il falloit des cordes pour nous empêcher de tomber, nous nous trouvions fans difcontinuer tantot d'un coté tantot de l'autre, & toûjours obligez de nous accrocher quelque part, mais nous fouffrions encore davantage de la longueur du Voyage, afpirant de plus en plus aprés cette terre promife & fi ardemment défirée, de jour en jour nous redoublions nos vœux & nos prieres pour obtenir un temps plus favorable, le Seigneur nous en accordoit par intervalles quelques heures, à l’aide de ce fecours nous arrivâämes à la Caille Saint Louis qui eft un Port de lIfle Saint Domingue où nous avons mouillé, & c'eft là où nous commenfimes à conoître Meffieurs les Maringouins ce font de petits animaux que je puis comparer à ce qu'on apelle en France des bibets ou coufins, excepté que leurs

picures font beaucoup plus venimeufes & plus douloureules, elles caufent des empoulles & des demangeflons violentes, on s'emporte la peau & il y vient des ulféres quand on fe grate, fes animaux piquent d'une fi grande fureur que nous avions le vifage & les mains couvertes de leurs marques, mais heureufement que ces bêtes ne paroïflent que le foir aprés le Soleil couché, jufques au lendemain au lever du Soleil.

Comme il n'y a point de maifon Religieufe ni perfonne de connoiffance, & qu'il falloit defcendre pour veiller à notre linge que nous voulions faire blanchir, dès le foir même que nous eumes jetté l’Ancre, les Meffieurs de la Compagnie vinrent nous faire vifite & nous offrirent le Magafin de la Compagnie, nous n'avions garde de refufer une offre fi gratieufe puifque c’étoit une necefité pour nous de defcendre, notre Révérende Mere leur promit que dès le lendemain elle auroit l'honneur avec toute la Communauté de les faluer à terre, ces deux Meffieurs font d'un vrai mérite d’une probité reconnue & d'une grande politeffe, le premier fe nomme Cirou, il eft encore garçon, c'eft un homme tout plain d'efprit & qui pañe pour être trés-integre, il a une converfation

tout à fait agréable malgré fon application continuelle aux affaires, le fecond s'apelle Girard de qui le mérite n'éclate pas moins, nous avons mangé chez eux avec une jeune Dame Creolle du Païs, de qui l’on ne feroit aucune différence d'avec une Parifienne & des mieux élevées, au refte on ne peut rien ajoûter à toutes les gratieufetez que ces deux Meffieurs ont eus pour nous, ils nous ont traitez une fois magnifiquement bien, & le refte du temps que nous avons demeuré chez eux, c'eft-à-dire, prés de quinze jours nous avons été régalez avec propreté & abondance.

Deux jours aprés notre arrivée Montieur le Gouverneur envoya fcavoir l'état de nôtre fanté, & vint lui-même l'aprés-diner nous faire vifite, 1l s'appelle Monfieur de Brache, homme de qualité & riche comme un Créfu, il nous parla d’un tremblement de terre qui étoit arrivé le matin, iln'y eut que moi de toute notre Communauté qui s'en étoit apperçuë, fans fçavoir ce que s'étoit, j'avois regardé ce remuëment-là, comme une imagination que j'avois d’être toujours dans la Gironde, ce Gouverneur nous donna deux fois à manger chez lui avec une magnificence Françoife, on ef agréablement chez lui, & l’on y jouït d'une en-

tiére liberté, nous y fimes nos exercices {pirituels avec plus de commodité que dans le Vaïiieau, il nous marqua avoir beaucoup d'envie d'avoir un établiflement d'Urfüulines dans ce païs, perfonne n'y pourroit mieux contribuer que lui, iln'a point d'enfant & il jouït de cinquante mille livres de rente, les Meffieurs Cirou & Girard ont le même defir pour l'éducation des jeunes Creolles qui ont communément d'heureufes difpofitions, & qu'on eft obligé d'envoyer en France pour les faire inftruire dans les Communautez, ainfi il y a lieu d'efpérer que nous aurons quelque jour encoreune Maiïfon de notre Ordre dans ce pays, ils s’informérent de la maniere qu'il falloit s'y prendre à la Cour de France pour obtenir cette permiflion , nous leur donnämes une courte inftruétion par écrit, s'ils obtiennent cette grace du Roy je ne doute pas qu’il ne fe trouve une infinité de Saintes Religieufes, qui remplies de zéle pour le falut des ames, n'aillent volontiersembrazer toutes fes contrés du feu facré de l'amour Divin, fi l'on fçavoit le plaïfir qu’il y a de brüler d’un tel feu, on défireroit avec ardeur d'en être confumé, ce qui doit exciter davantage le zelle en faveur de ce pays, eft le peu de Religion qu'il y a, les plus dévots

font ceux qui ne menent pas publiquement une vie fcandaleufe, dans tout ce pays il n'y a qu'un feul Prêtre qui eft obligé de dire deux fois la Meffe, tous les Dimanches & Fêtes, fçavoir la Grande Meife à la Paroifle dont il eft Curé, & une feconde Meife au Fort Saint Loüis, qui eft placé au milieu de la mer où il y a un grand nombre d'Officiers & Soldats qui en font la garde, Montieur de Brache en eft le Capitaine, mais comme il n'y va pas fouvent c'eft l'Officier Major qui préfide en fa place, & le Curé demeure dans cet endroit, Monfieur le Gouverneur fouhaita & nous engagea d'aller voir ce Fort, qui eft felon les connoiffeurs une chofe trés-rare en ce genre, nous y trouvämes trois compagnies de belles troupes, qui étoient rangez en ordre fous les armes pour nous y recevoir au fon des tambours pour nous faire plus d'honneur, & avant que de fortir on nous prefenta quelques rafraîchiffemens.

Enfin nous nous rembarquâmes le dix-neuf May, comblez d’honnètetez & de prefens de la part de Meffieurs Cirou & Girard, ils nous donnérent entr'autre chofe un baril de Sucre pefant trois cens livres & autant à nos Révérends Peres pour nous adoucir fans doute le refte du chemin,

qui étoit encor au moins de cinq cens lieuës, le vent nous fut d'abord aflez favorable, mais ce fut pour peu de temps, nous eumes beaucoup de calme & de vents contraires qui nous retardérent, nous renconträmes enfuite trois Vaiffeaux Forbans, dont deux nous cauférent l'allarme, ils tournérent pendant deux jours autour du notre, n'ofant cependant nous attaquer, nous en avons toujours été quitte pour la peine de fe mettre en deflenfe, ils defcendirent un nombre de gens de trés-mauvaife mine, qui fe difoient ètre Anglois de Nation, dans leur Chaloupe, & vinrent à notre bord, feignant de nous demander du vin à acheter, nos Capitaines s'apperçcurent qu'ils venoient uniquement pour reconnoitre l'état de notre Vaifleau & de l'équipage, peu ne s’en fallut qu’on ne les retint prifonniers, ou qu'on ne tira le canon fur leur Chaloupe pour les envoyer boire au fond de la mer, mais on leur fit grace, & on {e contenta de leur commander de fe retirer promptement, ils obéïrent & s'éloignérent à l'inftant fans demander leur refte.

Nous efpérions malgré tous fes contre-temps que nous arriverions vers la fête du Saint Sacrement; mais Nôtre-Seigneur qui avoit refervé la

plus grande épreuve pour la fin, nous envoya des vents fort contraires, ces vents conjointement avec les courans qui fe trouvent dans le Golte du Mexique nous pouflérent malgré nous vers l'Ifle qu'on appelle Blanche, comme nous defirions avec impatience de voir les premieres terres du Müiflifipi, nous reffentimes beaucoup de joye à l'aproche de cette Ifle, mais bon Dieu que ce fut une courte joye, & quelle nous fut chérement venduë, lors que nous y penfions le moins & ou aprés le diner nous étions à pañler le tems fur la dunette, notre Vaifleau fe trouva tout d'un coup arrêté par la terre, ce qui lui fit faire tant de rudes fecoufles, que nous nous crumes dès ce moment perdus fans reflource, nous primes notre Chapelet & dimes notre Zn manus penfant que sen étoit fait, & que nous ferions-là notre établiffement de Religieufes, nos Capitaines quittérent leur diner, car ils dinoient aprés nous à midi, K les Révérends Peres & nous à onze heures, de même nous foupions le foir à cinq heures & nos Officiers à fix, tout l'équipage fut en un inflant en mouvement, l’on haufla les voiles, & l'on fit divers manœuvres, pour nous tirer de ce mauvais pas, le tout fut inutile, & l’on remarqua par la

fonde qu'il falloit que notre vaitleau fut enfoncé de plus de cinq pieds dans le fable, en effet il y avoit déja fait fon lit, & n'avoit aucun mouvement que par le gouvernail, qui de temps en temps laïfoit des fauts qui faifoient trembler, ce qui détermina enfin notre Capitaine à décharger le Vaifleau, l'on commença par les Canons que l'on accommoda fur deux piéces de bois, enforte qu'ils ne putlent couler à fonds, on les conduiit au loin & onles abandonna à la Mer, enfuite on vuida le laifte qui étoit compofé de cailloux, de plomb & de feraille, le tout fut jetté à la mer, tout cela ne fuffifant pas pour alléger le Vaifleau on délibéra auili de jetter les cotires des Paffagers qui étoient en grand nombre dans l’entrepont, les nôtres étoient des premiers, aufli étoit-ce à nous à faire le premier facrifice, nous ne fumes pas long-temps à nous y réfoudre, & nous confentimes de tous nos cœurs à nous voir dénuez de tout afin d'éprouver la plus grande pauvreté, l'on nous affuroit qu'il n'y avoit rien à craindre pour notre vie étant fort proche de la terre, mais nous ni devions defcendre que dans une extrême neceflité, à caufe que cette Îfle n'eft habitée que par des Sauvages, quon nous dit être trés-cruels, non-

feulement ils mangent les Blancs, mais ils leur font fouffrir auparavant des tourmens mille fois plus rudes que la mort, quelquefois ils font boire aux Blancs leur propre fang, enfin ils leur font fouffrir les martyres les plus cruels, il eft vrai que fi nous euflions été dans la trifte néceflité de quitter le Vaifleau, nous étions en comptant l'équipage & les Pailagers une vraye petite armée, qui munie d'Armes que les Sauvages craignent beaucoup, eut été à couvert de toute infulte & même redoutable, mais nous aurions toûjours été en rifque de mourir de faim.

Enfin dans le temps que nous croïons voir jetter nos coffres en mer, Monficur le Capitaine changea d'avis, & fit jetter tous les Sucres, dont il y avoit une bonne quantité dans le Vaifleau, cela fut executé, nos Révérends Peres & nous y perdimes les deux Barils pefant chacun trois cens livres dont Meflieurs Cirou & Girard nous avoient fait préfent en partant de la Caille, cela ne faifant pas encore aflez d'effet, l'on voulut encore en venir aux coffres, mais par la permiflion de Dieu & la protection de la Sainte Vierge, que nous reclamions pendant tout ce temps à chaque fois qu'on alloit prendre nos coffres, le Capitaine chan-

geoit d'avis & faifoit prendre autre chofe on jetta encore foixante-un barils d'Eau-de-Vie & quantité de laifte & de feraille que l’on trouva encore, cette trifte execution fe fit pendant la nuit, nous étions fur la dunette à regarder avec pitié tout ce pauvre ménage, c'étoit la défolation de la défolation même, de voir les pauvres Pañfagers qui trembloient pour leurs cotfres & regrettoient leurs fucres, car jufqu’aux Matelots ils avoient leur petit baril, pas un n'en fut exemté, pas même les Officiers qui en avoient aufli, tout le fucre fut jetté en mer fans choilir à qui il étoit, l'Eau-de-Vie appartenoit à la Compagnie ainfi qu'un nombre infini de ballots qui furent auffi jettez, aprés cela l'on fit de nouveaux effors pour retirer le Vaiffeau, & l'on en vint à bout, ce qui nous remplit tous de joye, ce premier péril dura viron depuis midi jufqu'au lendemain dix à onze heures du matin, perfonne ne coucha cette nuit, cependant l'on jetta l’Encre, on réfolut de ne partir qu'avec la marée qui arriva fort peu d'heures aprés, alors on remit à la voile.

Nous ne fimes pas un quart de lieuë & nous n'étions pas encore revenus de la peur que notre Vaiifeau toucha pour la feconde fois, mais ce fut

avec une telle roideur & avec des fecouifes fi fréquentes qu'il ne nous refta plus d'efpérance que dans la toute puiffance de Dieu, nos Capitaines même étoient furpris que le Vaifleau put réfifter, ils difoient que de dix il y en auroit eu neuf qui auroient été fracailez & brifez dés la premiere fecouffe, & qu’enfin il falloit qu'il fut de fer, l'on ne parloit plus d'aller à terre, alors l'on ne la voyoit plus que de trés loing, tous les Matelots étoient confternez & étoient dans la Chaloupe, & le Canot avec des ancres pour trouver ou tirer le Vaifleau par derriere, on ne leur donnoit guere de temps de refléchir au péril où ils étoient, car on les faifoit travailler fans relâche.

Je vous avoüe, mon cher Pere, que je n'ai jamais crû ny vû la mort de fi prêt, bien que j'efpérafle toûjours dans le fecours de Îa fainte Vierge, la crainte qui étoit peinte fur tous Îles vifages jufques dans les cœurs les plus aflurez, toutes d’un commun accord nous fimes un vœu, chacun en notre particulier, car nous étions dans unétat de trouble & d’allarme à ne pouvoir convenir du Saint auquel on fe recommanderoit, cependant chacun diffimuloit fa crainte & ne

s'occupoit que de fa derniere fin, au premier endroit venu on fe mettoit en priere, le plus fouvent aux pieds de notre aimable Supérieure, qui nous reprefentoit que nous devions avoir moins de peines que les autres à fouffrir la mort, puifque nous avions fait avant que de nous embarquer un Sacrifice entier & parfait de notre vie au Seigneur, je ne vous rapporterai pas tout ce qu'elle nous difoit pour nous animer, j'ajouterai feulement que {es paroles nous encourageoient infiniment, fon feul exemple donnoit un courage tranquille à la vüe de la mort, elle s'entretenoit en fon efprit de Sacrifice avec une liberté furprenante, mais le Seigneur fe contenta encore pour lors de notre bonne volonté, il donna fa Benediétion aux foins de nos Capitaines, & au travail de nos Matelots & Paffagers, qui ne s’épargnerent pas, parmi lefquels nos Révérends Peres fe fignalerent auffi bien que le Frere Cruci, notre Vaifleau fut donc encore une fois retiré, & ce qu'il y avoit de plus étonnant, fans être beaucoup endomagé, au moins felon les aparences, il faut aprés Dieu en avoir l'obligation à Monfieur du Fuyet, Direéteur général de la Compagnie & Commandant à l'Orient, qui avoit donné toutes fes attentions pour mettre ce Vaiffeau

en bon état avant que d'entreprendre notre Voyage.

Aprés cet accident le Canot marcha toûjours devant nous, la fonde d'un Officier en main, jufques à ce que nous fuffions au large, ce qui nous éloigna de plus de quinze lieuës de notre route, ce retardement nous fit d'autant plus de peine que nous manquions d’eau, & qu'il y avoit déja quelques jours que nous étions reduites à une pointe d'eau par jour, on en étoit de même à l'égard du vin, les chaleurs étoient trés-grandes, & la mefure plus petite que celle de Roüen, ainfi nous fouffrions beaucoup de la foif, ce qui nous faifoit échanger notre vin pour de l’eau, l'on ne nous donnoit cependant que bouteille pour bouteille, encore nous trouvions nous heureufes d'en avoir à ce prix, cela dura plus de quinze jours parce que le vent continuoit à nous être contraire & les courents nous emportoient, nous étions contrains d'être prefque toujours à l'ancre qu'on levoit & remétoit plufieurs fois le jour.

Nous arrivâmes à la fin à la vûüë de la terre, mais comme elle étoit inconnuë, il n'y eut que la neceflité où nous étions d’avoir de l’eau, qui nous

détermina à en aprocher, on envoya le Canot

ON

devant, conduit par notre fecond Capitaine pour cher de découvar où nous étions, K° plus nous aprochions plus nous Étons pertuadez que cette le n'étoit habitée que par des Sauvages, ce qui nous le fartoit croire anti, eflque nous v vovons pendant la mot de grands feux allumez, cependant nv avoit pas plus de deux heures que le Canot étoit part, que le vent devint bon, notre premier Capitaine ne jugeant pas à propos de perdre cette occation d'avancer chemin, fit tirer un coup de canon pour avertir le Canot de nous venir rejoindre, À fiten mème tems lever Pancre pour continuer nôtre route, efperant que le Canot avant entendu le tignal te häteroit de revenir, mais on te trompa, car le fecond Capitaine avant pris ce coup de canon pour un coup de tonnerre, continua fa route vers la terre étant loin de nous de plus de trois lieuës, & le vent avant bientôt quitté nous remimes à l'encre pour attendre notre Canot que nous touhaitions fort de revoir, il nous cauta uns league impatience, le vent lui étoit entieremen contraire, K la mer dans une agitation extraordinaire, il v avoit tout fujet de craindre pour lui, nous n'ûmes la joie de le revoir que le lendemain matin, & l'on remit en mème tems la

Chaloupe en mer pour aller faire de Peau a cette He que nous croyons ètre Fe de Ste Roze.

Nous retlämes lrtrois ott quatre jours à encre attendant un vent favorable, & pendant ce temps notre fecond Capitaine qui étoit parti dans la Chaloupe, mayant pa trouver d'eau douce dans cette Ile, fit creufer untrou fur te bord de Tamer, oil trouva de Peau douce dont il fitemplir quel ques barils qu'on apporta dans notre Vaitfeanr, ce qui nous fit bien plailir car nous commencions d'en manquer enticrement; le vent changea & devint favorable, on leva Fencre & nous rermîmes a la voille & continuämes notre route, quelques jours aprés avoir repris le large nous découvrimes Pile Dauphine, & en même temps un Brigantin qui VEnOIt à NOUS, COMINE NOUS n'attendions de là que des amis, cette vüë nous caufa beaticoup de joie, cfperant aprendre par ce moyen des nou velles de la Nouvelle Orleans, notre efperance ne fut pas vaine, nous eûmesle plaifir de voir aborder ce Brigantin, dont le Capitaine étoit ami des nôtres, il demanda à nous faluer, & ce fut de lui que nous aprimes des premieres nouvelles du Révérend Pere de Beaubois qui nous attendoit avec impatience, que notre logement étoit tout

difpofé pour nous recevoir, en attendant que notre Monaftére fut achevé de bâtir, je vous affure, mon cher Pere, que ce fut là la premiere joie exterieure que nous ayons goûtée depuis notre embarquement, elle nous fut fi fenfible qu'elle nous fit oublier toutes les fatigues pañtées.

Nous continuâmes accompagnée du Brigantin vers l'Ifle Dauphine où nous mouillâmes dans l'intention d'y faire encore de l'eau, mais le vent étant devenu favorable, on remit à la voille & reprimes notre chemin vers la Balifle où nous arrivèmes à la Rade, le vingt-trois Juillet, cinq mois jour pour jour depuis notre embarquement, éloignez de Roüen de viron deux mille quatre cens lieues, c'eft un Port qui eft à l'entrée du Fleuve du Mififipi, du côté du Soleil couchant; Monfieur Duvergé y eft Commandant pour la Compagnie, 1l vint aufli-tôt à bord pour nous voir, & nous offrir fa Maifon en attendant que nous puiffions avoir des voitures de la Nouvelle Orleans pour monter ce Fleuve ; nous acceptâmes ce parti qui nous étoit offert de fi bonne grace, & le vingt-fix Fête de Sainte Anne, décendîimes dans la Chaloupe avec une partie de notre bagage le

plus néceffaire, Monfieur Duvergé étoit venu nous prendre pour nous y conduire, & bien nous en prit car le temps étoit alors fort mauvais, le vent contraire, & notre Chaloupe trop chargée, & qui pis eft nos Matelots trés-jures & prefque fans raifon, nous nous trouvâmes dans un péril manifefte, & dont nous n'aurions jamais pù nous tirer fi Monfieur Duvergé ne les eût obligez de relâcher dans une petite Ifle nommée l'Ifle aux Canons, fituée à l'embouchure du Fleuve du Miffifipi, & peu avancée dans la Riviere : cette Ifle ne contient au plus que demie acre, mais elle commande à toute l'embouchure du Fleuve, nous eûmes beaucoup de peines à y aborder, car nous ne ceflions de nous enbourber, nous n'avions jamais à la vie entendu fi bien jurer que faifoient alors nos Matelois, & nous courümes rifque de pañler la nuit dans cette Ifle où il y a viron une douzaine d'Ouvriers de la Compagnie qui font ocupez à conftruire une efpece de Fort, fous la conduite dudit Sieur Duvergé, qui envoya fes Ouvriers pour nous chercher des Pirogues à la Baliffe, & fit mettre un Pavillon pour avertir à ia Baliffe qu'il étoit là & qu’il vouloit des Voitures, ces Pirogues font des arbres creufez, & qui font quelque fois

aflez grandes pour contenir feize perfonnes, les trois qu'on nous amena étoient moindres, nous fumes obligés de nous feparer en deux bandes, la troifiéme Pirogue fut ocupée par Monfieur Duvergé & le Pere Doutrelo.

Ce fut de cette maniere que nous arrivâmes à la Baliffe chez led. Sieur Duvergé, il nous traita tout le mieux qu'il lui fut poffible, ce Monfieur eft trés gracieux, & quoi que jeune & fans Femme, il méne une vie reglée & des plus folitaires, étant apliqué fans relâche aux affaires qui lui font confiées, nous fommes perfuadez que la Compagnie a peu d'employez auffi dignes que ce Monfieur, il y a lieu de croire, ou qu'il a des ennemis, {la vraye vertu étant toûjours perfecutée) ou qu'il n’eft pas connu des Mrs de la Compagnie, car fi il en étoit connu, il feroit fans doute plus avancé, ces Meffieurs fe faifant un plaifir & un devoir de récompenfer le vrai merite, celui du Sieur Duvergénous a paru digne des emplois les plus importans.

Nous reftâämes chez lui jufques au vingt-neuf du même mois, attendant des nouvelles de la Nouvelle Orleans ; le Révérend Pere Tartarin nous avoit devanfés étant parti de la Gironde quelques jours avant nous pour nôus aller annon-

cer au Révérend Pere de Beaubois qu'il furprit agréablement par fon arrivée, notre longue navisation avoit allarmé tout le païs, & plufieurs nous croyoient perdus, le Révérend Pere de Beaubois ne tarda pas à nous envoyer une Chaloupe & des Pirogues pour nous prendre, fortant de maladie iln'étoit pas en état de venir lui-même audevant de nous, il chargea de cette commiflion Monfieur Mafñy, Frere de notre poftulante, ce Monfieur mit ès mains de notre Révérende Mere Superieure une lettre de Monfieur Perier, Gouverneur & Chevalier de Saint Loüis, & une de Monfieur de la Chaiïfe, Directeur général de la Compagnie, ces deux Meflieurs lui marquoient une obligeante impatience de nous voir.

La Chaloupe fe trouva trop petite pour contenir notre Compagnie, il fallut fe féparer, notre Révérende Mere Supérieure choïit de fe mettre dans la Pirogue avec les plus jeunes de fes filles, ainfi j'en étois du nombre, accompagnez du Révérend Pere Doutrelot & du frere Crucy, le refte de nos Meres {e mirent dans la Chaloupe avec Montieur Mañli & nos deux fervantes, il y avoit encore une petite Pirogue pour les domeftiques & ouvriers des Révérends Peres, il faut avoüer que toutes

les fatigues de la Gironde n'avoient rien de comparable à celles que nous eumes dans cette petite traverfe, qui n’eft que de trente lieües de Riviére à monter depuis la Baliffe jufqu'à la Nouvelle Orleans que l’on ne fait ordinairement qu'en fix jours, nous y avons été fept ayant voulu aller de compagnie avec la Chaloupe, mais comme elle alloit trop doucement, nous prîmes le devant & nous arrivâmes un jour plütôt que les autres, nous étions partis de la Balifle le jour de Saint Ignace & la Chaloupe n’arriva ici que le jour de l'Octave : ce qui rend cette traverfe fi fatiguante, eft qu'il faut Cabaner toutes les nuits, & on le fait une heure avant le Soleil couché, afin d’avoir le temps de faire des berres & de fouper, parce qu'aufli-tôt le Soleil couché il vient des Maringouins dont on eft aflailli, pareils à ceux que nous avions commencé de voir à la Caille Saint Loüis, leurs camarades que l’on apelle des Frapes d’abord, ne font pas moins redoutables, on les aperçoit plus facilement parce qu'ils font plus gros, quelquefois ils font en fi grand nombre qu'on les couperoit au couteau, mais ils ne font pas plus pitoyables que les Maringouins, les uns & les autres piquent fans mifericorde & leurs pi-

queures font trés-mauvaifes, le long du fleuve il n'y a point de terre cultivées ce ne font que de grands Bois Sauvages uniquement habités par des bêtes de toutes couleurs, Serpans, Couleuvres, Scorpions, Crocodiles, Viperes, Tacqs, Crapeaux & autres qui ne nous faifoient aucun mal, quoi qu'ils nous ayent aprochez de trés-prés, nous en avons vû de toutes les fortes & en grand nombre, les herbes font fi hautes en ce lieu là, qu'on n’y peut cabanner que fur les bords de la Riviére, nos: Matelots pour faire nos berres fichoient des Canes en terre en forme de berceau autour d’un Matelas, & nous enfermoient deux à deux dans nos berres où nous couchions tous habilez, puis couvroient le berceau d'une grande toille, de façon que les Maringouins & les Frapes d’abord, ne puilent trouver aucun petit pañlage pour nous venir vifiter.

Nous couchâmes deux fois au milieu de la boüe & des eaux, qui tomboient du Ciel en abondance & qui nous pénétrerent auffi-bien que nos Matelats qui nageoint prefque dans l’eau, le tonnerre & l'orage ayant donné vers le milieu de la nuit, le lendemain la Pirogue ne pouvoit avancer étant elle-même aufli-bien que nos habits & nos Ma-

telats pénetrée d'eau, dans cette occafion plufieurs de nos Meres furent fort incommodcées, les unes gagnérent des rhumes & des fluxions, aux autres le vifage & les jambes enflérent, un autre en eut une maladie plus confidérable, pour moi quoi que j'eufle également été baignée d’eau, je n'en fus nullement indifpofée, nous avions encore lincommodité dans la Pirogue, de ne pouvoir être affis, debout, ni à genoux & encore fans pouvoir branler, car la Pirogue auroit fait capot & nous aurions fervi de nourriture aux Poiflons, tout notre Equipage de Matelats & coflres l'empliffoient, il nous falloit être par-deiflus tout cela en un petit toupin, & quand la Pirogue s’arrètoit nous changions de fituation, nous mangions du bifcuit & de la viande fallée venant de la Gironde, que notre Maître de la Pirogue nous faïfoit cuire les foirs dans fa marmite ; toutes ces petites peines fatiguent dans le temps, mais on eft bien récompenfé dans la fuite par le plaifir qu'on trouve à fe raconter chacun fes petites avantures & l’on eit furpris quand on confidere la force & le courage, que Dieu donne dans ces rencontres, ce qui prouve bien qu'ilne manque jamais à perfonne & qu'il ne permet pas que nous foyons tentez au-deflus de

nos forces, nous donnant des graces proportionnées aux épreuves qui nous arrivent, il eft vrai que le defir ardent que nous avions d'arriver à cette terre promife, nous faifoit tout endurer avec joye.

Lors que nous fumes à huit ou dix lieües de la Nouvelle Orleans, nous commençämes à rencontrer des Habitans, c’étoit à qui nous pouvoit arrêter pour entrer chez eux, nous étions par tout reçûs avec des acclamations de joyes, au de-là de notre attente nous trouvämes là quantité d'honnêtes gens qui font venus de France & du Canada s'établir dans ce Païs, on nous y promit par tout des Penfionnaires & plufieurs vouloient déja nous les livrer, notre dernier coucher fut dans l’habitation de Montieur Mafñli frere de notre poftulante, où nous nous trouvämes aufli-bien que chez nous, nous contions de nous y delaffer quelques jours, mais le Révérend Pere T'artarin étant venu nous y joindre avec Monfieur de la Chaife le Fils, il nous dit que le Révérend Pere de Beaubois nous attendoit le lendemain de grand matin, ainfi nous nous rembarquâmes dès trois heures du matin & nous arrivämes à cinq heures à la Nouvelle Orleans.

11 feroit trop long & même inutile de vous exprimer, mon cher Pere, notre joye à la vûüé d'une terre aprés laquelle nous afpirions depuis un fi long temps & combien notre confolation fut grande en mettant pied à terre, nous trouvèmes peu de monde fur ce Port à caufe de l'heure matinalle, ainfi nous nous acheminâmes fans embarras vers la maifon du R. P. de Beaubois, nous le rencontrâmes bien-tôt venant au-devant de nous avec une joye non pareille, parce que le retardement de notre arrivée lui avoit caufé beaucoup d'inquiétude, il apréhendoïit que nous ne fuffions péris fur la route, d'autant que le voyage fe fait ordinairement en trois mois, quand on a le vent un peu favorable & que nous y avons té cinq à caufe des vents contraires, il nous conduifit chez lui, où aprés nous être un peu repofez & entretenu avec lui, il nous fit fervir un trés-beau déjeuner qui fut interrompu par un grand nombre de fes amis, qui nous vinrent faluër & de compagnie nous amenérent chez nous fur les dix à onze heures du matin.

C’eft une maifon que la Compagnie loüe quinze cens livres par an, pour nous loger en attendant que notre Monaftere foit achevé de bâtir, elle eft

directement au bout de la Ville & la Maiïfon qu'on nous bâtit à l’autre bout. Nous ne contons prendre poffeflion de notre Monaftere & de l'HGpital que dans un an ou peut-être plus : car les Ouvriers ne font pas ici fi communs qu'en France, d'autant plus que l’on veut nous bâtir à demeure & que notre Maifon foit toute de bricques; en attendant on nous bâtit aétuellement un petit logement dans notre réfidence pour y inftruire les externes & y loger des Pentionnaires, le Propriétaire de la Maifon fournit le bois & nous les Ouvriers, il y a déja plus de trente Penfionnaires qui demandent avec inftance à y être reçûës tant d'ici que de la Balifle K des environs, les Peres & Meres font tran{portez de joye de nous voir, difant qu'ils ne fe foucient plus de retourner en France, puifqu’ils ont ici dequoi procurer l'éducation à leurs filles, cette bonne difpofition des Habitans les rend attentifs à ne nous laiffer manquer de rien, & c'eft à qui nous envoira le plus, ce qui nous charge d'obligations pretque envers tout le monde.

Nous avons fur tout pour nous Monfieur Paris Commandant & Madame fon Epoufe, qui font des perfonnes plaines de mérite & d'une aimable

{ocieté, ce Monfieur s’eft acquis en trois mois l'eftime de tout le Païs, auffi ne peut-on trouver à reprendre fur fa conduite, ne s'apliquant qu'à rendre juftice & portant les intérêts de la Compagnie d'une maniére fi douce & fi infinuante qu'ila prefque appaifé les troubles & la défunion qui étoit dans cette Ville, il à établi par tout une Police bien réglée, il déclare la guerre au vice, il fait chaffer tous ceux qui menent une vie fcandaleufe, il y a punition corporelle pour les filles de mauvaife vie, les Procès s’y terminent en trois ou quatre jours, on y pend & rouë pour le moindre vol, le Confeil eft Souverain. Il n'y a point d'Apel, l'on amene des Illinois de quatre cens lieuës loing, cela n'empêche pas qu'il y ait dans ces lieux des juftices, mais on en apelle à celle-ci.

Nous rece ons aufli beaucoup de gracieufeté & de prévenance de la part de Monfieur de la Chaife, Direéteur général de la Compagnie, il ne nous a encore rien refufé de ce que nous lui avons demandé.

Nous avons tout lieu d’efperer que notre établiffement procurera la gloire de Dieu, & qu'avec le tempsil produira de grands biens pour le Salut des Ames, tel a été notre principal but, fi l'on

Si

fcavoit combien il est doux de fouffrir pour Jesus-CHrisr, dans l'efperance de lui gagner des Ames qu'il a rachetées au prix de fon Sang, je ne doute nullement qu'un grand nombre de faintes Filles Religieufes ne fuiviffent notre exemple, & ne s'offriflent à l'établiflement du Convent de notre Ordre qu'on poura faire comme je l'ai marqué à la Caille Saint Loüis, ou du moins ne viennent volontiers nous joindre fi par la fuite nous avons encore befoin de quelques Religieufes pour nous aider à inftruire & convertir ces pauvres Sauvages, que la longueur & les fatigues du voyage ne dégoute perfonne, fi l'on fcavoit combien le Seigneur récompenfe magnifiquement ce que l'on fait pour lui, l'on conteroit tout cela pour rien ou pour trés-peu de chofe, je fcai par ma propre experience que le Seigneur fe plaît à faire éclater la force de fon bras dans les fujets les plus foibles.

Depuis le lendemain de notre arrivée nous avons la Meffe ici tous les jours par le Révérend Pere de Beaubois, & il y eut hier vingt-fix O£tobre trois femaines que nous avons le Saint Sacrement dans le Tabernacle que nous avons fait faire ici; qu'il foit adoré, aimé, glorifié, & refpetté par

toute la terre, & nous donne à tous fa Sainte Bénédiction.

J'ai l'honneur d'être avec tout le refpeët poffible.

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