LUE
Dans la séance be la Société littéraire ïre Cyott ,
du 6 août 1835.
Pour un médecin praticien , une existence occupée et entourée de quelque considération , une fortune suffisante pour vivre honorablement quand est venu l’âge des infirmités ; voilà le but honorable 5 l’unique but vers lequel ses efforts peuvent tendre avec quelqu’espoir de succès. Mais il faut en convenir, en raison du grand nombre d’hommes qui entrent dans la carrière , il en est peu qui arrivent à ce résultat heureux , et modeste cependant , si on le compare à ce qu’il a coûté de travail opiniâtre , d’études longues, ingrates et difficiles. Quelques uns, j’en conviens aussi, dépassent ce but d’une ambition raisonnable et mesurée , et doivent tantôt à leur génie , tantôt au bon vent de la fortune , une position brillante de renommée et de richesses. Mais pour les uns et les autres , cette vie de médecin praticien absorbe tous les moments ; leur esprit est constamment tendu , il ne saurait perdre de vue la marche des maladies qu’il s’est
chargé de conduire ; c’est le pilote qui verrait bientôt le bâtiment s’engloutir s’il en abandonnait un instant le gouvernail.
Précisément parce que, sur plus d’un point, elle est conjecturale , la médecine est une science de progrès. Eh bien ! ce progrès auquel travaille le monde médical tout entier , doit être constamment suivi par le praticien , et sa vie ne peut jamais cesser d’être une vie d’études. Dépositaire des intérêts les plus sacrés et les plus chers de ses clients, le médecin se doit donc exclusivement à leur conservation et nulle autre distraction ne lui est permise que celles indispensablement nécessaires à l’entretien de sa propre santé.
Ce fut pour satisfaire à ce dernier besoin que je formai , vers la fin de l’hiver de 1834, le projet d’un voyage dans le Midi , avec la résolution cependant , tout en prenant les distractions et le repos que ma situation réclamait, de recueillir des notes sur les choses les plus remarquables qui s’offriraient à mes regards ; et surtout des documents médicaux sur les hospices , les maladies endémiques , les méthodes de traitement mises en usage par les médecins des diverses localités , et enfin sur tous les établissements créés dans l’intérêt de la santé humaine.
Ne pouvant disposer que d’un laps de temps assez courte connaissant d’ailleurs plusieurs villes du Midi, je résolus d’aller directement en Afrique. Il y a peu d’années qu’il eut été difficile de parcourir ce trajet en moins de quinze à vingt jours , et encore sous la condition d’un vent favorable : aujourd’hui et grâce à la découverte des Wat et des Fulton ^ ce voyage peut se faire en moins de six jours.
Je partis de Lyon, le 22 avril, à six heures du matin , et j’arrivai le soir à Avignon ; je restai jusqu’au lendemain dans cette ville qui fut pendant près d’un siècle, la propriété et la résidence des papes.
L’hôpital est dans la campagne , à un assez grand éloignement des quartiers le plus peuplés : il a, par conséquent, l’avantage d’une position salubre et l’inconvénient très-grand pour certains malades , d’un long trajet à faire pour y arriver ; le bâtiment peu élevé est d’une architecture simple mais régulière les infirmeries Sont assez aérées ; les lits suffisamment espacés , et l’accès des
salles facile. M. le docteur Chauffard , qui jouit d’une réputation aussi brillante que bien acquise, est médecin de cette hôpital, dont M. le docteur Clément père est chirurgien en chef. On cite l’habileté opératoire de ce chirurgien qui , sur soixante et dixhuit taillés , a eu le bonheur de ne perdre que deux malades. Des sœurs religieuses de St-Joseph et des infirmiers , sont chargés du service domestique.
Les individus atteints de maladies curables et les femmes en couches sont reçus dans cet hôpital : un autre hospice est spécialement affecté aux enfans abandonnés.
Cette ville possède aussi un hospice des aliénés qui a joui pendant long-temps d’une grande réputation: il date d’une époque où les maisons de charité consacrées aux infirmités de ce genre , étaient peu nombreuses , d’où il suit qu’il devait alors servir d’asile aux insensés d’Avignon , et de plusieurs provinces, même éloignées ; c’est apparemment ce qui le met encore aujourd’hui au nombre des établissements sur lesquels plusieurs départements dirigent leurs aliénés. L’entrée en est interdite aux étrangers ; mais cette défense ne date que de quelques années : un malade ayant retrouvé , dans un visiteur, une connaissance dont la vue réveilla en lui d’anciennes passions , passa d’un état d’aliénation mentale tranquille à un état de fureur qu’il fut difficile de calmer.
Si j’en juge d’après les renseignements que j’ai recueillis, les méthodes de traitement employées se ressentent des progrès qu’a faits la science, mais sont loin encore de ce que l’on devrait attendre de ces progrès -, et la disposition , ainsi que la tenue intérieure de la maison , sontfort en arrière de ce que l’on remarque dans les hospices de ce genre créés depuis la fin du 18e siècle.
Un établissement magnifique , dont Avignon peut se glorifier à juste titre, c’est l’Hôtel des Invalides , admirable par la tenue intérieure , par la grandeur et la beauté des jardins , et par le soin que l’on a pris d’entourer les huit à neuf cents braves qui l’habitent, de tous les emblèmes d’héroïsme et de gloire dont le souvenir puisse agréablement bercer leur vieillesse. On ne saurait faire un pas dans les parterres sans rencontrer un monument ou une inscription qui rappelle un fait d’armes honorable
pour la France, un trait de valeur qui ait immortalisé un de ses soldais.
Les règles de l’hygiène sont rigoureusement observées dans cet hospice d’un genre très relevé : l’art y accomplit tout ce qu’il est possible de faire pour prolonger les jours de ces braves qui ont si dignement servi la patrie 5 pour leur rendre supportables des souffrances et des infirmités qu’ils doivent moins encore aux années qu’aux hasards sanglants de la guerre et aux privations du champ de bataille. M. le docteur Vincent est médecin en chef de l’Hôtel des Invalides, dont M. le docteur Levesque est chirurgienmajor. •
Tels sont les principaux établissements destinés dans cette ville au soulagement de l’humanité, et que je m’étais proposé d’examiner. Je n’ai pu , cependant, me décider à quitter Avignon sans visiter les débris du Palais Papal , qui est maintenant converti en caserne, et le Musée ou conservatoire des objets d’art et d’antiquités.
Il n’est point nécessaire d’être voué au culte des arts pour se sentir frappé d’admiration à la vue de ce qui reste de ce premier monument, dont la façade est remarquable par un grandiose et une pureté de lignes que l’on chercherait en vain dans les édifices du 19e siècle. Quelques constructions, devenues nécessaires dans l’intérieur de ce palais pour l’approprier à sa desth nation actuelle en masquent considérablement les beautés architecturales; et lors de mon passage, des ouvriers étaient occupés à restaurer quelques parties de ce monument, qui étaient près de tomber en ruines.
Quant au Musée il a été établi depuis peu de temps dans un bel hôtel de la rue Calade : c’est là aussi que se trouve la Bibliothèque publique. Les salles sont vastes et surtout très bien éclairées ; il en est une qui renferme , entr’autres morceaux précieux, plusieurs tableaux originaux de Joseph, d’Horace et de Carie Vernet > qui se sont plus à enrichir de leurs chefs-d'œuvre la cité dans laquelle ils ont reçu le jour.
Le 23 , je remontai dans le bateau à vapeur qui , en moins de trois heures , vint débarquer à Arles.
Considérée sous le rapport médical , la ville d’Arles offre peu
d’intérêt ; depuis les travaux de dessèchement exécutés par ordre du gouvernement , les fièvres y font beaucoup moins de ravages , et le choléra, qui n’épargna point ses habitants en 1832, y est aujourd’hui à-peu-près oublié (1). Les Artésiens et surtout les Arlésiennes ont même un air de santé ^ de force et de grâce , qui frappe agréablement la vue.
Il faudrait être , en fait d’art , d’une barbare indifférence , pour traverser cette ville sans jeter un coup'd’œil sur les antiquités qu’elle renferme -, ses Arènes plus grandes que celles de Nîmes mais beaucoup plus dégradées-, le couvent de St-Euphrime, dont le cloître se fait remarquer par d’heureuses proportions et la légèreté de sa colonnade; les débris assez bien conservés et sur place d’un Théâtre romain ; des tombeaux ornés de bas-reliefs d’une exécution souvent admirable ; de nombreux fragments de portiques , de corniches , de frises ; des statues en marbre , plus ou moins mutilées et dignes encore de figurer à côté des chefsd’œuvre antiques dont nos musées sont enrichis : tels sont les principaux objets qui ont fixé mon attention. Les fouilles se continuent, mais avec lenteur, ce qui n’empêche pas pourtant qu’elles n’aient parfois de nouvelles découvertes pour résultat. Le voyage de Lyon à Arles pouvant se faire maintenant en un jour, est devenu une excursion obligée pour tout lyonnais qui a le goût des beaux-arts.
Le 25 j’arrivai à Marseille. Chemin faisant , je traversai la ville d’Aix^ où je ne restai que quelques moments pour visiter ses eaux thermales. Les fontaines d’où elles jaillissent servent d’ornement à une assez belle promenade ; mais elles rendent peu de services en médecine ; leur température élevée est le seul caractère qui m’ait frappé. Elles m’ont paru insipides , et je n’ai
( 1) Au moment où je faisais ces observations , rien ne semblait présager , aux yeux du vulgaire au moins , la seconde et terrible invasion, dans ces contrées, du fléau asiatique qui vient , tout récemment , de décimer encore la population de Toulon , de Marseille , d’Arles, et de tant d’autres villes!... Combien donc il est heureux que les maux s’oublient vile! Car à peine leurs traces sont-elles effacées qu’on les voit renaître , et nous accabler de nouveau de tous les désastres qu’ils traînent à leur suite....
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pas eu de peine à m’en rapporter aux gens du peuple qui m’assu-^ raient qu’elles étaient bonnes pour les usages domestiques. A peu de distance de cette promenade s’élève un très-beau Palais de Justice, nouvellement construit-, je me rappelai en le voyant que l’on en érige un à Lyon , qui doit être un monument remarquable, et que j’en ai vu plusieurs autres en construction dans différentes villes. Je me dis alors : « Les hommes commencent donc à re- « connaître que la justice est leur premier besoin et leur premier « devoir, celui qui les rapproche le plus de la divinité , et que <c la majesté de son temple doit être digne de l’importance des « arrêts rendus dans son sanctuaire. «
Comme tous ceux qui arrivent à Marseille pour la première fois , j’ai été frappé de tout ce qu’il y a de vraiment beau dans la ville nouvelle , (car l’ancienne cité des Phocéens est bien chétive, bien délabrée et bien malpropre) et particulièrement de l’aspect magnifique du port et de la rade, où se réunissent en un rendez-vous général les navires de toutes les nations , les pavillons de toutes les couleurs et tous les commerces de l’univers. Comme eux, j’ai payé mon tribut de surprise et de ravissement à cet admirable spectacle de la mer , emprisonnée , vaincue et soumise dans une immense étendue ,et couverte de mille vaisseaux qu’elle semble fière de porter.
Toutefois , je ne tenterai pas d’en faire une nouvelle description , lorsqu’il en existe déjà tant d’autres dans des ouvrages d’un mérite supérieur. Je n’oublierai pas que , si j’ai voyagé en curieux et en observateur , c’est surtout en médecin que j’écris ; et , sauf quelques courtes excursions dans le domaine des arts, je saurai me renfermer dans le cercle que me trace ma spécialité médicale.
Marseille, l’une des plus riches et des plus commerçantes villes du royaume , dont la population , qui s’élève maintenant à cent soixante raille âmes, se compose en grande partie d’artisans et d’étrangers , devrait renfermer des établissements de charité en rapport par leur nombre , leur beauté et leur importance, avec la prospérité de la ville et les besoins de celte population. Par malheur il n’en est pas ainsi, et ces établissements ne m’ont point
paru entièrement dignes de la grande et riche cité qui les possède.
L’Hôtel-Dieu se trouve dans la partie la plus élevée de l’ancienne ville , dont les rues sont étroites , souvent tortueuses et mal entretenues. Le claustral n’offre rien autre de remarquable que l’escalier dont Mansard fut, dit-on, l’architecte. Du reste cet hôpital est presque de toutes parts adossé aux maisons voisines ; il manque de lieu de promenade pour les convalescents. Les salles ne sauraient être aérées d une manière convenable, et les malades qui dans plusieurs infirmeries , sont couchés dans des lits entourés de rideaux de coton assez épais > sont soumis à des conditions hygiéniques peu satisfaisantes.
Cet établissement ^ qui sert aussi d’hôpital militaire , peut recevoir jusqu’à huit cents malades, fiévreux ou blessés , sans parler de quelques malades payans , qui y sont également admis.
Le service de santé, qui se fait par trimestre* est confié à MM. les docteurs Cauvière , Sue, Serrier et Dugas pour la médecine ; et Moulaud, Remonet et Remoning (1) pour la chirurgie. Trente sœurs cloîtrées, de l’ordre de St-Augustin, dirigent le service intérieur. Pour terminer des différends qui existaient depuis long-temps , on leur a donné des attributions administratives très étendues , et les choses n'en vont pas plus mal > à ce que m’a dit un des médecins de cette maison > homme d’esprit et de sens.
On trouve encore à Marseille :
Un Hospice de la Maternité , sorte de succursale de l’Hotel-Dieu, et dont M. le docteur Yilleneuve est le chirurgien.
La Maison de St-Joseph, destinée aux incurables et aux vénériens , et dont le service de santé est fait par M. le docteur Martin, également chargé de traiter les calculeux parla lythotritie.
Un Hôpital des Aliénés dont le claustral tombe en ruines, et sur lequel il est inutile de rapporter mes observations, attendu
(1) Le fléau asiatique qui vient de faire à Marseille une si terrible moisson, a enlevé M. le docteur Remoning qui s’était dévoué au service des cholériques avec un zèle au-dessus de tout dioge ; c’est une perte pour la science et pour l’humanité.
que l’on en construit un autre qui 9 par sa position salubre à la campagne, par sa grandeur , par le luxe de l'architecture , et par une heureuse disposition intérieure, sera le plus beau peut-être de ceux qui existent en France ;
Et un Hospice de la Charité, situé , comme l’Hôtel-Dieu, dans un des quartiers de l’ancienne ville , mais beaucoup plus vaste et ayant quelques cours assez aérées pour la promenade de ses nombreux habitants. L’église mérite attention : elle est de forme elliptique, décorée de colonnes , et construite d’après les dessins du Puget.
C’est dans cet hospice que se préparent et se conservent jusqu’à leur emploi les choses nécessaires à l’entretien des autres établissements de charité, dont celui-ci est par conséquent la maison centrale sous le rapport des approvisionnements. Aussi offre-t-il un grand nombre de magasins, d’ateliers et d’entrepôts. Sa destination est de recevoir les enfants abandonnés, les vieillards et les infirmes incurables. Une division , désignée sous le nom de Section d’allaitement , renferme des nourrices qui allaitent les enfants jusqu’au jour où ils sont placés à la campagne. C’est une disposition extrêmement sage , qui doit puissamment contribuer à la conservation de la santé et de la vie des enfants , et qui devrait être mise en pratique dans tous les hôpitaux du même genre.
L’Hospice de la Charité est desservi par des sœurs de St-Augustin , qui ont leur maison-professe dans l’établissement même. Les ateliers sont occupés par les enfans abandonnés , ce qui a le grand avantage de leur donner une profession , de leur inspirer le goût du travail , et de dédommager la maison des dépenses que nécessite leur entretien. Ces enfants reçoivent l’éducation qui convient à leur état dans une école mutuelle, établie dans la maison , et qui paraît fort bien dirigée.
Enfin la ville de Marseille possède l’Hôpital du Lazareth, destiné à la quarantaine des personnes supposées atteintes do quelque maladie contagieuse ; mais l’entrée de cet hôpital , ainsi que du Lazareth lui-même, étant interdite aux étrangers , je ne puis rien dire de ce qu’il ne m’a pas été permis de voir.
Un dispensaire fort bien organisé fournit aux pauvres des sc-
cours à domicile. Non seulement, les malades sont visités par des médecins , mais encore on leur distribue tous les remèdes que leur situation réclame , des objets de première nécessité et môme de l’argent. Il existe encore en cette ville une Ecole secondaire de médecine, établie près de l’Hôtel-Dieu : des médecins et des chirurgiens de cet établissement professent les diverses branches des sciences médicales à cette Ecole dont les cours sont suivis par une centaine d’élèves (1).
Parti de Marseille le 25 au soir, j’arrivai à Toulon le lendemain matin. Cette ville de trente-deux mille âmes est étroitement resserrée entre la mer et une chaîne de montagnes arides ; sa population par conséquent ramassée se distingue par une grande activité. Il existe à Toulon quelques rues assez belles, mais il en est, en bien plus grand nombre , qui sont étroites, malpropres , et peuplées en majeure partie d’artisans et de militaires. Des eaux courantes et même jaillissantes se rencontrent dans la plupart des quartiers. Le port et la rade offrent un spectacle bien différent, bien plus beau , bien plus grand ; un français ne peut voir sans orgueil le port de Toulon, l’un des plus beaux et des plus formidables ; l’arsenal de la marine , où l’on travaille avec activité à mettre le matériel de nos forces navales au niveau de celui des puissances qui régnent sur les mers ; ces officiers , l’élite des officiers français, dont le savoir et le courage sont au-
(1) La plupart des villes un peu importantes que j’ai parcourues, et qui n’ont point de Faculté, m’ont offert un enseignement secondaire établi au sein des principaux hôpitaux. Le gouvernement a voulu profiter ainsi des grandes ressources que ces établissements présentent à l’étude des sciences médicales, mais organisées comme elles le sont, et avec un enseignement plus ou moins incomplet dans la plupart d’entr’elles , ces écoles sont-elles bien réellement profitables? C’est une question qu’il ne convient point de discuter ici. Je dirai seulement que partout l’on semble généralement d’accord sur les deux points suivants : 1° qu’en augmentant le nombre des sujets instruits que réclame le service des hôpitaux, les Ecoles secondaires leur sont véritablement utiles ; 2° que leur conservation intéresse les habitants des villes où elles existent, attendu qu’elle leur laisse la faculté d’avoir sous les yeux et de surveiller plus facilement pendant leurs premières années d’études, ceux de leurs enfants qu’ils destinent à l’art de guérir. De tels avantages ne sont, certainement point à dédaigner.
dessus de nos éloges! On est heureux de penser qu’au milieu de tant et de si puissants éléments de force et de prospérité, un commerce aussi florissant que le nôtre, qui enrichit la France depuis des siècles , ne saurait manquer , grâce à nos conquêtes d’Afrique, de prendre bientôt un essor qui dépassera peut-être tout ce que l’imagination peut concevoir.
Malheureusement la prospérité d’une ville ne la met pas à l’abri des maux qui assiègent l’humanité; et des établissements sanitaires importants et nombreux devaient se rencontrer à Toulon , précisément parce que cette ville est un foyer actif de vie et de fortune. Ces établissements, situés les uns dans la ville même et les autres au tour de la rade , sont : l’Hôpital de la Marine , l’Hôpital Militaire l’Hôpital Civil , l’Hospice des Enfans Abandonnés et celui des Aliénés , l’Hôpital St-Mandrier, l’Infirmerie du Bagne , le Lazareth et la Consigne.
L’Hôpital de la Marine, destiné aux matelots et à leurs officiers, est situé dans la rue Royale ; un bas-relief de grande dimension, ouvrage du Puget, décore son entrée. Il renfermait, lors de ma visite, deux cents malades environ, il pourrait au besoin en recevoir six cents. J’ai remarqué dans ce bel établissement des salles de malades heureusement disposées sous le rapport de la salubrité et de la facilité des communications avec les pièces de desserte et de manutention, une grande propreté., des lits bien garnis et très espacés , et pour les officiers des chambres particulières très bien tenues ; enfin des amphithéâtres consacrés aux cours et aux dissections, une bibliothèque et un cabinet d’anatomie pathologique (1).
(1) Il serait clans l’intérêt des progrès de la science, il serait dans l’intérêt de l’humanité qu’un pareil conservatoire existât dans tous les hôpitaux : que de pièces d’anatomie pathologique, même parmi celles qui sont préparées avec l’intention d’être conservées, finissent par se perdre, faute d’un endroit désigné où elles devraient être placées, faute d’un homme capable, chargé de les défendre contre tous les agens de destruction ! L’Hôtel-Dieu de Lyon nous offrirait l’un des plus beaux musées de ce genre, si les pièces précieuses, recueillies par les médecins et chirurgiens attachés à cet établissement y eussent été déposées; et nous n’aurions pas à gémir sur la perle de la superbe collection laissée par
Les différents services sont très bien organisés et se font avec ordre et précision dans l’Hôpital de la Marine; ils sont confiés à des hommes qui joignent le savoir à l’expérience : ce sont : MM. les docteurs Fleury (1) et Aubert pour la médecine; Rey~ naud et Auban pour la chirurgie ; des pharmaciens instruits , MM. Griœes et Banon , sont chargés de la préparation des remèdes , non-seulement de ceux qui se consomment dans l’hospice mais encore de ceux qui sont journellement embarqués sur les bâtiments de l’état; des sœurs religieuses qui ne franchissent point les limites de leurs attributions , ce qui est rare dans les hôpitaux, président aux soins de propreté et distribuent les aliments; enfin des infirmiers sont chargés des travaux pénibles..
Tout le matériel que je viens de décrire , et môme une partie du personnel, n’est pas seulement employé pour le service des malades , il l’est aussi dans l’intérêt de la science. Le gouvernement a fondé dans cet hôpital une école de médecine, spécialement affectée aux étudiants qui se destinent au service de la marine. Ce n’est ni une Faculté, ni une école secondaire, c’est un ensei * gnement médico-chirurgical , analogue à ceux qui sontlégalement établis prés de certains hôpitaux militaires sous le titre d’école d’instruction ; l’université tient par conséquent compte aux élèves du temps d’études qu’ils passent dans cet hôpital. Les professeurs des différentes branches delà science sont MM. les docteurs Lauvergne (médecine); Reynaud (chirurgie); Fleury (clinique médicale); Aubert (thérapeutique); Auban (opérations); Reynaud (anatomie); Grimes (chimie); Banon et Yicaire (pharmacie.)
La ville possède d’autres sources d’instruction dont les élèves peuvent profiter pour remplir les lacunes qui existent dans l’enseignement de l’hôpital : ce sont les bibliothèques publiques ,
M. A. Petit, si ce chirurgien célèbre avait trouvé, dans cet hôpital, un cabinet pour la recevoir et la conserver.
(1) M. le docteur Fleury, qui malgré son âge avancé, n’avait point quitté l’exercice de la médecine qu’il pratiquait avec distinction , est mort victime de l’épidémie du choléra qui vient d’exercer de si grands ravages dans le Midi de la France,
un cabinet d’histoire naturelle , un cabinet de minéralogie , et un jardin botanique , riche d’un grand nombre de plantes exotiques que l’on doit au zèle et au savoir de M. Robert ^ directeur de cet établissement (1).
L’on rencontre aussi, dans la rue Royale, l’hôpital du St-Esprit, destiné aux habitants de la ville atteints de maladies curables et aux femmes en couches. Les planchers des différentes salles sont un peu bas ; à cela près , elles m’ont paru assez bien disposées ; les servants se composent de quelques sœurs religieuses et d’infirmiers ; le service médical est confié à M. le docteur Meysson , et celui de la chirurgie à M. le docteur Taxile. Il n’y avait 9 lors de ma visite , que quatre-vingts malades dans cet hôpital civil qui pourrait en recevoir deux cents (2). Quoique les artisans soient nombreux à Toulon, iis jouissent d’une certaine aisance et ont de la répugnance pour les secours de la charité publique .
Une espèce de succursale de cet établissement existe à une courte distance, dans une rue étroite et dans une maison vieille et mal construite : elle est destinée aux femmes vénériennes ; je n’y ai vu qu’une douzaine de malades et pas un cas grave. Le traitement mis en pratique par M. le docteur Taxile est simple et
(1) L’enseignement clés sciences médicales à Toulon devrait assurément être plus complet et se rattacher à un système général d’instruction; mais il est à Toulon ce qu’il est à Lyon, ce qu’il est dans toutes les villes qui n’ont que des Ecoles secondaires, un enseignement provisoire et précaire dont la génération actuelle profite, en attendant une loi qui régularise et complète en France les moyens d’instruction médicale et l’exercice de la médecine pratique.
(2) J’ai trouvé peu de malades dans les hôpitaux de toutes les villes du Midi que j’ai parcourues durant ce voyage. Les médecins praticiens, principalement ceux de Marseille, m’ont assuré qu’il n’y avait de même qu’un très petit nombre de malades dans la ville; cependant le choléra n’a pas tardé d’éclater et de sévir avec une excessive rigueur.
Cet état favorable de la santé publique, ne serait-il que l’effet ordinaire du printemps qui, dans le Midi surtout, est la plus admirable saison de l’année? Ou bien, comme le calme parfait de la mer, précurseur accoutumé de la tempête, ne faudrait-il y voir qu’un sinistre avant-coureur de l’invasion de l’épidémie !...
ordinairement suivi de succès ; il consiste à loucher tous le s jours les ulcères siphilitiques avec un plumasseau de charpie attaché à un chalumeau, et imprégné d’une dissolution de deutochlorure de mercure dans l’eau distillée ( dix grains de ce sel dans une once d’eau distillée). Les bubons sont traités dans le même hôpital, à quelque période qu’ils soient parvenus, par l’application d’un vésicatoire sur la tumeur même (1) ; cette médication n’est secondée le plus souvent que par une boisson délayante ^ un régime adoucissant et le repos. La simplicité des moyens curatifs employés aujourd’hui dans le traitement des symptômes réputés vénériens , la gravité moindre de ces phénomènes morbides, ainsi que leur terminaison plus rarement funeste, me portent à croire que cette maladie n’est point destinée à exercer éternellement ses ravages parmi nous , qu’elle est arrivée à sa période de décroissance et qu’elle disparaîtra complètement de la surface du globe.
L’Hôpital Militaire, situé rue du Trésor , est destiné aux troupes de terre : il peut contenir quatre cents malades environ ; considéré sous le rapport de sa tenue intérieure , il est loin d’être à la hauteur de celui de la Marine, et son claustral^ mal placé, dans une rue étroite et peu aérée , serait insuffisant si une guerre étrangère rendait nécessaire, à Toulon, le séjour d’une garnison nombreuse. M. le docteur Herpin est médecin en chef de cet
(1) Le traitement des bubons par l’application d’un vésicatoire sur le centre même de la tumeur, est une méthode mise en usage aujourd’hui par un assez grand nombre de praticiens , et dont la découverte , attribuée d’abord à M. Reynaud , professeur distingué àl’école de médecine de Toulon, revendiquée ensuite en faveur de M. Malapert , puis de Kultinger de Strasbourg, et enfin d’Assalini , qui regardait ce moyen comme le meilleur pour obtenir la résolution des bubons , appartient à plus juste titre à M. A. Petit, de Lyon, qui, le premier, a proposé et tiré un grand parti, dans sa pratique, de l’emploi du vésicatoire appliqué sur le centre même des érysipèles et des flegmons. L’emploi du vésicatoire dans le traitement des bubons n’est qu’une application , qu’une extension de la méthode proposée par M. A. Petit. — Voyez Essai-pratique sur l’emploi des vésicatoires dans les inflammations internes , éclairé par les résultats de leur application sur les inflammations externes , présenté à l’école de médecine de Montpellier, et soutenu le 14 messidore, an VI , par P. Rodamel.
hôpital , et M. le docteur Trastour en est chirurgien principal.
Il existe encore, dans la ville même de Toulon, un hospice peu remarquable , et destiné aux enfans abandonnés et aux vieillards infirmes. Les aliénés sont reçus dans un établissement nouvellement construit ; le service médical y est bien organisé , mal* heureusement , une économie mal entendue a engagé à conserver et à tirer parti de quelques-uns des anciens bâtiments auxquels il a été impossible de donner toutes les dispositions convenables. Il n’y a point d’hospice pour les incurables et le besoin ne s’en fait pas sentir ; les habitants aisés envoyent des secours à domicile au petit nombre d’incurables qui appartiennent à des familles pauvres.
Des eaux abondantes arrivent dans ces hôpitaux qui, sous ce rapport, ne laissent rien à désirer; mais il n’en est pas de même de leur claustral ; ils sont tous en continuité de construction avec les maisons voisines; leurs portes d’entrée et leurs fenêtres s’ouvrentdans des rues plus ou moins étroites ou sur des cours; les jardins et les cours ne sont point assez vastes. Ces hôpitaux sont donc privés d’air et manquent de lieux de promenade pour les convalescents; ce qui est d’autant plus fâcheux qu’ils y sont en outre exposés aux causes générales et assez nombreuses d’insalubrité de la ville.
L’Hôpital du Bagne se trouve dans l’arsenalet par conséquent très rapproché de la mer ; il est réservé pour les forçats et très bien tenu^ comme tout ce qui est du ressort de l’administration de la marine ; cet établissement remplirait toutes les conditions hygiéniques s’il n’était pas , à très peu de distance, entouré d’eaux presque stagnantes; le service s’y fait avec exactitude et sévérité; les médecin et chirurgien chargés du service des malades sont MM. les docteurs Marini, Aubert et Auban.
L’Hôpital de S. Mandrier est dans la campagne, au sud-est de la grande rade et près de la côte ; établissement vraiment monumental, et construit depuis peu d’années, d’après un plan parfaitement approprié à sa destination ; sa situation est salubre. Il se compose de trois grands corps de bâtiment qui décrivent un parallélogramme, et de quelques constructions accessoires; il pourrait recevoir 1500 malades. Les infirmeries renferment cha-
cune environ quatre-vingts lits; elles sont plafonnées, très bien éclairées, aérées par des fenêtres qui peuvent s’ouvrir à toutes les hauteurs , et entourées des pièces de desserte nécessaires pour le service; salles de bains, pharmacie , cuisine, appariements pour les employés, escaliers larges à marches peu élevées , chapelle, jardins vastes et bien cultivés, réservoir ou citerne qui pourrait contenir vingt millions de litres d’eau et tuyaux destinés à conduire cette eau dans toutes les divisions de l’établissement. L’édifice enfin , qu’on le considère dans son ensemble ou dans ses détails, est d’une perfection absolue , tant sous le rapport de l’élégance architecturale que sous celui des règles hygiéniques applicables à la construction des hôpitaux.
Voilà un éloge que je ne crois pas exagéré. Je vais maintenant faire la part de la critique ; 1° quand la mer est mauvaise, cet hôpital est d’un abord difficile, quelquefois même impossible; 2° sa destination primitive fut, dit-on, de recevoir les blessés dans le cas d’un combat naval près de la rade. En conséquence , le gouvernement avait demandé à l’architecte que les bâtiments pussent contenir quatre mille lits , et ils sont loin d’être assez vastes pour remplir cette condition. Il est vrai de dire toutefois que si, par malheur, le besoin venait à s’en faire sentir un jour , il pourrait être facilement satisfait par l’établissement de baraques en bois dans les jardins. Sous un aussi beau ciel, les blessés ne se trouveraient point mal dans ces constructions légères ; et celles destinées aujourd’hui aux diverses manutentions, ainsi qu’aux différents besoins de l’administration, seraient suffisantes pour le service de tous les malades; 3° cet hôpital était à peine achevé que l’on s’aperçut qu’il manquait de solidité, et des travaux importants furent indispensables pour remédier à un vice de construction qui n’est jamais complètement réparable ; 4° la citerne , qui est magnifique, doit être remplie par les eaux douces qui descendent des montagnes , et il a été reconnu, depuis sa construction, que ces eaux seraient insuffisantes; 5° enfin, et voici un grave sujet de reproche : la journée de chaque malade y revient à un prix beaucoup plus élevé que dans les autres hôpitaux , ce qui tient sans doute à son éloignement de Toulon, d’où l’on est forcé de tirer toutes les choses nécessaires à son entretien .
Provisoirement l’on utilise ce vaste établissement, en y déversant, quand il y a lieu , le trop plein des autres hôpitaux de la ville. Je n’y ai trouvé que quelques invalides malades.
Aucun médecin n’est spécialement attaché à l’hôpital St-Mandrier ; quand le service le réclame , on y envoie , seulement pour un temps, un médecin ou un chirurgien de la marine. Il me semble que cet hôpital serait très utile s’il se déclarait à Toulon une maladie contagieuse ayant le caractère épidémique -, il serait avantageux alors d’y envoyer les malades, leur présence dans la ville étant de nature à compromettre sans cesse l’existence de ceux que l’épidémie n’aurait pas encore frappés.
Sur la même côte de la rade, l’on trouve le Lazaret, fort peu remarquable, point assez grand et suffisant à peine aux besoins des q uarant ainaires. La plupart des bâtiments destinés à leur logement^ sont d’anciennes maisons d’habitation qu’on a disposées tant bien que mal pour leur nouvelle destination.
La durée des quarantaines varie suivant la distance et l’état sanitaire des pays d’où viennent les passagers et les marchandises; pour les provenances d’Alger elle est de six jours ; ce ne serait probablement point assez si ces provenances apportaient quelque germe de maladie contagieuse , et c’est beaucoup trop si elles n’en apportent pas. Un bâtiment tenu en quarantaine dans la rade, reste pendant un nombre de jours déterminé dans la grande rade, à une certaine distance de la ville ; plus tard il lui est permis d’entrer dans la petite ; plus tard enfin , il est reçu à libre entrée. Ne croirait-on pas, d’après cela, que la science possède des données bien précises sur la nature , la marche des principes contagieux , et l’influence qu’ils peuvent avoir à telle ou telle distance? Que de sacrifices l’ignorance et la peur imposent à l’état et au commerce (1)...!
(1) Les quarantaines de Toulon et de Marseille ont, depuis 1829, coûté plusieurs millions au ministère de la guerre. La première invasion du choléra dans cette dernière ville a été peu grave dans ce sens qu’elle n’a pas augmenté sensiblement le chiffre ordinaire de la mortalité ; mais elle a fait un grand tort au commerce d’exportation. Les provenances de Marseille , complètement repoussées de certains ports d’Italie, n’étaient admises dans d’autres qu’avec des restrictions de quarantaine qui, par leur durée, équivalaient à une véritable exclusion.
Je terminerai cette esquisse sur Toulon , considéré surtout médicalement^ par quelques mots au sujet de la Consigne , sorte de parloir à triple grille où les quarantainaires viennent passer quelques instants avec leurs parens et leurs amis , dont ils restent séparés par un intervalle de deux à trois mètres. C’est là aussi que les prétendus pestiférés déposent les lettres qu’ils envoient dans les départements. — - Ces lettres, avant d’être expédiées , passent assez rapidement , et sans être dépliées , au travers du vinaigre ou au milieu des vapeurs du chlore ; mesures bien insuffisantes , si les lettres, quelquefois très épaisses , renfermaient le germe de la peste ou du choléra! C’est aussi à travers le vinaigre que l’on fait passer les pièces de monnaie données par les quarantainaires en échange de quelques marchandises.
Un égout , qui s’ouvre près de l’entrée de la Consigne , fait de ce lieu de salubrité administrative un des endroits les plus infects du port.
Le 26 avril , à neuf heures du matin , je montai à bord du bâtiment à vapeur le Crocodile , commandé par le capitaine Janvier. Ce marin appartient à une famille distinguée de la ville de Lyon. Jeune encore, il fut un des officiers qui travaillèrent à la confection des cartes marines en usage aujourd’hui sur les bâtiments de l’état; il est l’auteur d’un ouvrage estimé , le Manuel du Constructeur des machines à vapeur, imprimé à Paris en 1828 ; enfin il a découvert un nouveau système de construction de bâtiments à vapeur, dont l’application sera d’un avantage immense pour la marine royale et marchande.
La traversée de Toulon à Alger se fait ordinairement en cinquante et quelques heures ; mais pour cette fois , il devait en être autrement : 5 à 6 degrés au-dessous de 28 pouces annonçaient un temps orageux ^ et un vent de sud-ouest assez fort menaçait de ralentir notre marche. Le capitaine suspendit le départ et ne se décida à quitter la rade que le soir à huit heures , rassuré par
Déjà M. Duchàtel, ministre du commerce , a apporté des améliorations importantes dans cette branche de notre législation ; mais il lui reste encore beaucoup à faire. Telle est du moins l’opinion du commerce , des corps savans de plusieurs villes du Midi , et même de plusieurs intendances sanitaires.
la brise qui mollissait et par l’époque avancée de la saison. Malheureusement les prédictions du baromètre ne furent pas trompeuses; à mesure que nous avancions , la mer devenait plus houleuse, et lèvent, sans changer de direction, prenait plus de force ; à la hauteur des iles Baléares, la marche du navire fut tellement ralentie par le vent contraire 9 et le roulis devint si fort qu’il fut décidé qu’on relâcherait à Mahon. Nous entrâmes donc dans le port de cette île, Pun des plus beaux de la Méditérannée ; mais les gardes de la santé, dont nous fûmes bientôt entourés, nous déclarèrent que, venant de France , nous étions assujétis à une quarantaine j par rapport au choléra de Marseille. Vainement assurâmes-nous que la maladie prétendue contagieuse avait cessé de régner en France depuis plus d’un mois , cette nouvelle, n’arrivant point par la voie du gouvernement de la reine Isabelle, n’inspira aucune confiance. Il fallut donc rester à bord, occupés à regarder les bâtiments de diverses nations qui nous entouraient et les nombreux et élégants canots de Mahon qui sillonnaient la rade. L’un d’eux s’approcha de nous, il portait M. le consul de France, qui nous exprima ses regrets de n’avoir pu obtenir pour nous, de M. le gouverneur, la permission d’entrer dans la ville.
Les habitants de Mahon vivent dans une ignorance assez complète des choses qui se passent sur les continents ; nous leur apprîmes les nouvelles les plus importantes, et particulièrement le vote des chambres en faveur des 25 millions réclamés par les Américains.
Le 29, le temps étant moins mauvais , nous levâmes l’ancre et fîmes route jusqu’à l’ile de Majorque; mais un coup de vent nous attendait en face de Pal ma , il nous surprit pendant la nuit et nous força de revenir à Mahon , l’obscurité et un orage assez violent ne permettant pas d’aborder avec sécurité dans un port moins rétrograde.
Pendant le gros de l’orage, je n’avais point échappé au mal de mer, dont je m’étais assez bien défendu jusqu’alors. Les auteurs ne sont point d’accord sur la nature de celte maladie. Très souffrant moi-même, je n’ai cependant pas éprouvé tous les symptômes que je trouve mentionnés dans leurs descriptions ; je crois
donc utile de dire ce que j’ai senti, ce que j’ai vu et ce que j’ai appris sur les lieux où l’on peut considérer cette maladie comme endémique.
Le mal de mer est plus fréquent sur les bâtiments à vapeur que sur les vaisseaux à voiles, ce qui tient sans doute à ce que les premiers, luttant directement contre les vents, sont bien plus exposés au roulis et au tangage. L’un des passagers du
Crocodile , M. le docteur L . qui navigue depuis près de vingt
ans , eut dans cette occasion, et pour la première fois , le mal de mer ; il ne s’était jamais trouvé, par un aussi mauvais temps, sur un bâtiment à vapeur.
Nous avions à bord un enfant que sa mère allaitait, et sur lequel j’ai pu constater l’existence du mal de mer.
Une femme , enceinte de plus de six mois fut atteinte par le même mal; il n’en résulta rien de fâcheux pour l’enfant qu’elle portait; M. le chirurgien du bord me dit avoir observé que les femmes en état de gestation et les enfants prenaient plus facilement le mal de mer et en guérissaient plus vite.
Quand aux symptômes que j’éprouvai, le premier et le plus permanent consista en une sorte d’étourdissement qui paraissait dépendre d’une oscillation des fluides dans tout le système vasculaire cérébral ; les mouvements du bâtiment me semblaient être l’occasion d’autant de coups de piston qui poussaient de nouvelles injections ; plus tard des nausées se manifestèrent, puis des soulèvements d’estomac et enfin des vomissements, précédés et accompagnés d’efforts douloureux et d’un état d’angoisse indéfinissable; les matières alimentaires encore contenues dans l’estomac furent rendues. Il m’est arrivé , très peu de temps après avoir mangé , de ne vomir qu’un liquide aqueux ; des stries sanguinolentes se trouvèrent dans ces matières ; j’en rendais aussi par une sorte d’expuition durant l’intervalle des vomissements ; cette hémorragie était évidemment le résultat d’une exsudation ou d’une exhalation sanguine et non d’un état inflammatoire. Enfin dans le moment où j’étais le plus souffrant, mes sens et particulièrement celui de l’odorat, éprouvèrent un grand accroissement de sensibilité ; à tel point que l’odeur du goudron , qui est prédominante dans un bâtiment , et qui jusqu’alors ne m’avait point
affecté désagréablement, devint pour moi., durant une nuit, tout-à-fait insupportable. Ces symptômes morbides , les seuls que j’aie éprouvés, ont toujours été en rapport, par leur intensité, avec la force des mouvements que la mer houleuse communiquait au bâtiment.
De toutes les opinions émises par les auteurs sur la nature du mal de mer, la moins invraisemblable, si j’en juge d’après la sensation que j’aie éprouvée pendant que j’étais atteint de ce mal , serait celle de Wollaston qui, comparant le mouvement du sang dans les artères à celui du mercure dans le tube du baromètre ^ suppose que , de même que le métal s’élève quand cet instrument est abaissé avec une certaine rapidité , de même, quand le navire descend avec la vague , il y a ascension des colonnes sanguines et pression de ce fluide sur le cerveau.
A l’égard des phénomènes qui se passent du côté de l’estomac, je les crois sympathiques delà lésion cérébrale; ils ne se rattachent à aucune inflammation des membranes qui composent ce viscère ; les signes d’un état véritablement inflammatoire manquent évidemment.
L’influence de la nier m’a paru n’avoir qu’une action secondaire sur la digestion ; l’appétit se conserve, à moins que le mal ne soit porté à un très-haut degré d’intensité, et la digestion stomacale est seule momentanément interrompue ; celle des intestins se continue très-régulièrement. Je puis même affirmer que pendant vingt jours que j’ai passés sur mer , elle s’est constamment faite beaucoup mieux qu’auparavant.
La partie centrale et la plus basse du bâtiment étant celle où les mouvements de tangage et meme de roulis sont le moins grands , doit aussi être celle où le mal de mer sera le moins fort ; j’en ai fait plusieurs fois l’expérience. Quant aux moyens curatifs , l’art n’en possède aucun; la position horizontale est celle dans laquelle je souffrais le moins, et c’est cependant dans cette position que j’ai eu des vomissements ; la compression des régions abdominales et les boissons acides ne m’ont point réussi; et relativement aux autres moyens préconisés par les auteurs, ils ont souvent été essayés par les médecins de la marine, mais toujours sans succès.
Si le mal de mer est plus fréquent et susceptible de prendra un plus haut degré d’intensité sur les bâtiments à vapeur que sur les voiliers, il n’en est pas de même des autres maladies auxquelles les marins sont sujets; elles sont, sur les premiers,, moins nombreuses et surtout beaucoup moins graves. En voici les principales causes : 1° la combustion d’une énorme quantité de houille , nécessaire pour faire manœuvrer une machine à vapeur de la force de 180 chevaux et souvent plus, entretient dans les parties inférieures du navire des courants d’air , très favorables à leur salubrité ; 2° comme , jusqu’à présent au moins , les bâtiments à vapeur n’ont pas été employés à des voyages de long cours; et comme la nécessité de renouveler la provision de charbon oblige souvent les matelots à descendre à terre , ils en profitent pour s’approvisionner aussi de comestibles frais et de tous les objets nécessaires à l’entretien de la santé. Ils sont donc, beaucoup plus que sur les vaisseaux à voile, à l’abri de toutes les maladies qui naissent d’une mauvaise alimentation et de l’insalubrité de la cale.
Pendant que je faisais ces diverses observations et que la plu part des passagers étaient plus ou moins tourmentés par le mal de mer, le bâtiment avançait rapidement, poussé qu’il était alors par le sud-ouest qui avait cessé de nous être contraire, et, le 30 avril, nous étions rentrés dans Mahon. Cette fois, il nous fut permis de visiter la ville : trois jours d’ailleurs s’étaient écoulés en allées et venues en face des iles Baléares ; M. le gouverneur ne nous fit donc grâce que d’un seul jour, puisque la quarantaine n’est que de quatre.
La ville de Mahon est la patrie du doyen de la Faculté de médecine de Paris, M. Orfila , et le nom de ce médecin distingué, de ce savant chimiste , est en vénération dans cette île, comme il est, en France, l’objet de l’estime et de la reconnaissance de tous les hommes qui portent quelque intérêt aux progrès de la médecine et à la réforme de ses institutions.
Parfaitement accueilli par M. Wals , consul de France, et accompagné par un de ses parens, je visitai la ville et ses établissements principaux; une population de 22 mille âmes, des rues en général assez droites, un pavé plat et bien entretenu, des
maisons d’an ou deux étages qui semblent toutes avoir été blanchies de la veille, des intérieurs d’une très grande propreté., môme chez les artisans , des églises remarquables par la richesse et la surabondance des ornements , et l’une d’elles par un orgue qui est , dit-on dans le pays, le meilleur et le plus beau qui existe en Europe; de riches couvents et des établissements publics importants et bien tenus : voilà ce qui fait de Mahon une des villes que j’ai vues avec le plus d’intérêt.
L’hôpital renferme une soixantaine de lits répartis dans plusieurs petites salles ; le claustral n’est nullement remarquable ; les salles de malades sont propres, suffisament aérées , et les lits assez espacés ; les aliments sont bien préparés ; les malades sont par conséquent dans une position hygiénique satisfaisante. Cet hôpital est dirigé par un prêtre qui ne manqua pas de nous faire admirer un bain de vapeur par encaissement., établi par le docteur Orfda , il y a une douzaine d’années.
L’Hospice des Enfans Abandonnés en renferme une cinquantaine qui m’ont paru frais et bien portants ; ils étaient occupés à diverses industries. Je n’ai point remarqué chez eux cette prédominance du système lymphatique, et ces signes de scrofules si communs dans nos maisons de charité.
Le théâtre est à une très courte distance de cet hospice : point de façade qui annonce sa destination ; une salle petite mais d’une coupe agréable; des décors très propres; trois rangs de loges louées à l’année et à un prix assez élevé; des stalles occupant tout le parterre , tel est ce que cette petite salle offre de plus remarquable. Le spectacle n’est sans doute pas un besoin bien impérieux pour le peuple de Mahon, car aucune place ne m’a paru être d’un prix à la portée de la bourse des prolétaires. L’excédant des recel tes sur les frais d’exploitation de ce théâtre est consacré à l’entretien de l’Hospice des Enfans Trouvés : les Mahonais ont sans doute voulu que les bénéfices faits sur leurs plaisirs servissent à en réparer ^ autant que possible , les suites trop souvent funestes.
Plusieurs établissements, importants aussi, se rencontrent hors de fa ville ou sur la côte qui borde le port : ce sont les cime-
tières , quelques travaux de défense peu redoutables , l’Hôpital* des Américains et le Lazaret.
Il y a à Mahon plusieurs cimetières, mais il en est un qui mérite d’être cité : il est situé à un quart de lieue de la ville ^ et consiste en un vaste cloître dont les galeries sont divisées par un grand nombre de cloisons ; chaque intervalle ou cellule renferme un monument érigé ,1e plus souvent, à une famille, et au-dessous un caveau destiné aux inhumations. Du centre de ce cloître s’élève un obélisque majestueux ; le reste de sa surface est couvert de pierres tumulaires qui ne proéminent pas sensiblement audessus du sol ; à l’entrée est une église. Il résulte de cette disposition que ce cimetière, tout en renfermant un grand nombre de tombes , offre dans son ensemble quelque chose de régulier et de monumental , que l’on ne retrouve pas dans les nôtres.
L’Hôpital des Américains est sur le bord de la rade ; il se présente sous la forme d’un assez joli édifice; il est, dit-on, fort bien tenu., mais je n’ai pu en juger, car il ne renfermait point de malades.
Le Lazaret est dans la même position, mais un peu plus éloigné de la ville; il est remarquable par sa grandeur et par la beauté des bâtiments : trente équipages peuvent y faire quarantaine à la fois, et être pourtant tout-à-fait isolés les uns des autres; dix huit constructions plus ou moins grandes , très belles et séparées par de vastes jardins, sont destinées, les unes à recevoir les marchandises que l’on y soumet à l’action de courants d’air qui les traversent dans tous les sens et à toutes les hauteurs ; les autres à l’exercice du culte divin, au logement des quarantainaires et des employés, aux cuisines, au parloir et à l’observatoire. Une large galerie d’enceinte circonscrit l’établissement et en rend la surveillance facile.
Mahon est un port de station et de relâche pour plusieurs puissances ; la ville est par conséquent fréquemment visitée par les marins. Cette population flottante assez considérable, ajoutée à celle des indigènes, explique pourquoi un si grand nombre de courtisanes se rencontre dans cette ville : quelques rues assez belles en sont presqu’uniquement peuplées. J’ai pris des renseignements sur les ravages que devait faire la maladie siphilitiquo
au milieu de ces éléments de propagation , et j’ai appris des habitants ainsi que de plusieurs chirurgiens de la marine , qu’elle est peu commune dans la ville et que les marins en sont assez rarement affectés. J’ai cru trouver les causes de ce fait dans la température douce du climat ^ dans la grande propreté des habitants, et peut-être dans l’état du système lymphatique qui est rarement prédominant chez les Mahonais.
Le 2 mai , le vent de S.-O. était moins fort et le départ fut ordonné. Mais la ville que nous quittions est pour les marins une seconde Capoue. Deux matelots avaient déserté le bord et restèrent dans l’île ; trois autres payèrent , en cette occasion , leur infraction à la discipline par des punitions sévères et qui du moins en France, ne sont plus en usage qu’à bord des bâtiments.
Nous naviguâmes pendant deux jours, et le troisième , à cinq heures du soir, nous étions dans la rade étroite et peu sûre d’Alger. Enfin je me trouvai bientôt dans cette ville , naguère la terreur de la Chrétienté, aujourd’hui l’une des plus riches colonies du monde chrétien.
C’est une singulière impression que celle que l’on éprouve en parcourant pour la première fois les rues d’Alger ! Dix peuples différents’ qui tous ont conservé leurs habitudes , leur costume et leur langage. Les Maures au maintien grave, au regard froid et sévère ; leurs femmes aux longs vêtements blancs qui les couvrent de la tête aux pieds et leur voilent entièrement la figure; les Turcs qui méprisent toujours les Arabes ; les Juifs, plus malpropres et plus immoraux (1) en Afrique que sur tous les autres points du globe ;les Juives , dont la robe traînante , les ornements dorés et
(i) Les ravages que le choléra vient de faire parmi la population juive d’Alger sont comparativement beaucoup plus grands que ceux qu’il a exercés parmi les autres habitants de cette colonie. C/est là, sans contredit, une nouvelle preuve de l’influence fâcheuse de la malpropreté, de l’entassement d’un grand nombre d’individus dans des logements étroits , et d’une conduite peu régulière, sur le développement et la marche meurtrière de cette épidémie. Les juifs, en effet, offrent toutes ces conditions d’insalubrité à un si haut degré, qu’il est difficile do s’en faire une idée.
le haut sarma rappellent les costumes de la primitive antiquité ; les Bescrys , les Mosabys , appartenant à des tribus éloignées, à peine couverts de misérables haillons et vivant du produit de leur labeur journalier ; les Nègres, habiles à choisir dans leurs vêtements des couleurs qui ressortent et qui tranchent agréablement sur le noir de leur peau ; quelques Négresses , dont la nudité presque complète fait un bizarre contraste avec l’ampleur et la blancheur éblouissante du costume des Mauresques ; les uniformes brillants et variés des militaires français ; les Spahis au rouge burnous ; les Zoaves (1) au costume ottoman ; les Chasseurs d’Afrique à la courte jaquette, tel est le tableau pit toresque et vraiment curieux que présente la population actuelle d’Alger, où l’on voit encore un grand nombre d’autres Européens livrés à diverses industries et profitant déjà , plus que nous peutêtre, du commerce qui sous la protection de nos armes, commence à prospérer dans ce fertile pays.
Quelques rues de la partie basse de la ville ont été élargies et quelques maisons construites à la française ; une vaste place est résultée de la démolition d’un grand nombre de constructions mauresques , mais ces différents travaux ne sont point achevés. Le reste de la ville , qui en comprend au moins les deux tiers , est encore tel qu’il était avant la conquête ; ce sont des rues de six à huit pieds de largeur ^ quelquefois moins, souvent tortueuses • il en est qui sont plus ou moins complètement couvertes par des voûtes ou par les étages supérieurs qui sont en saillie sur le rez-de-chaussée, de sorte que la lumière y pénètre à peine Les maisons sont d’une blancheur qui fatigue la vue ; elles ne prennent sur les rues que des jours précaires. A l’extérieur elles ne présentent aucune espèce d’ornement ; à l’intérieur elles sont toutes construites d’après un plan uniforme, et parfaitement appropriées aux besoins du climat, ainsi qu’aux habitudes et aux mœurs des habitants. La maison du riche diffère de celle du pauvre beaucoup plus par sa grandeur et ses décorations que par le plan de construction qui est à-peu-près le même pour toutes.
(11) Ces deux corps, les Spahis et les Zouaves, se composent de Français et d’Arabes.
Dans quelques quartiers , le prix des loyers doit être aussi cher à Alger que dans nos grandes villes, si j’en juge par l’exiguité de certains locaux; j’ai vu des Maures, marchands d’objets assez précieux, n’avoir pour tout magasin qu’un espace de huit à dix pieds, encombré de marchandises, au milieu desquelles se trouvait une espèce de trou analogue à l’intérieur d’un tonneau , et dans lequel se tient durant le jour le vendeur qui, pendant la nuit, habite un domicile plus vaste et plus commode.
A Alger l’Islamisme est la religion de la majorité ; aussi les mosquées y sont-elles nombreuses ; surmontées d’un dôme et d’un minaret, on peut les voir d’assez loin. Les Algériens que j’y ai rencontrés m’ont tous paru recueillis, pleins de respect et de vénération. Bon nombre de catholiques auraient besoin d’observer à l’église la tenue décente et réservée des enfants de Mahomet dans leurs temples. L’une des plus belles mosquées a été vouée à l’exercice de la religion catholique, et mise en harmonie avec le culte que l’on y célèbre maintenant.
Cette église doit à l’architecture mauresque , qui est noble et sévère , ainsi qu’à l’absence de tout ornement capable de distraire des pensées religieuses, ce double caractère de majesté et de grandeur qui convient au saint lieu, et de simplicité qui rappelle les premiers temps du christianisme. Les catholiques qui habitent Alger suivent peu les cérémonies religieuses ; ils sont trop occupés, ou de la conservation de la conquête ^ ou de spéculations commerciales, pour employer leur temps à d’autres soins (1).
(1) Les Arabes prétendent que les Français manquent de religion, de bravoure et de probité. Voici de quelle manière ils entendent et expliquent une aussi terrible accusation. Comme ils sont, du moins dans les mosquées, scrupuleux observateurs de leur culte, ils nous reprochent de négliger le nôtre et par conséquent d’étre irréligieux; nous n’avons pas de courage , à leur avis, parce que nous ne bravons pas la mort et ne la recevons point avec leur sang-froid et leur impassibilité. Nous sommes enfin sans probité, disent-ils, parce que parmi ceux de nos soldats avec lesquels ces arabes se trouvent en rapport, il s’en rencontre parfois qui ne sont pas d’une fidélité exemplaire à leurs engagements; il est vrai de convenir à celte occasion qu’à Alger, comme dans tout pays conquis, les vainqueurs n’ont pas toujours respecté les propriétés publiques et particulières. Mais
Quarante mille âmes environ forment la population de cette ville. Quelques établissements importants s’y rencontrent: la Cazauba, ancien palais du Dey , qui se trouve dans la partie la plus élevée , est occupée par les troupes françaises qui y sont casernées. Elle se compose de plusieurs bâtiments qui ne forment point monument par leur ensemble, et qui, pour être appropriés à leur nouveau service, ont perdu presque tout ce qu’ils avaient de beau. Les riches ornements de cette habitation ont presque entièrement disparu; e t ^ pour en soustraire quelques débris à une destruction plus complète , le corps du génie a réuni et placé dans un jardin , où leur conservation est provisoirement assurée 7 des colonnes en marbre très bien sculptées , des coupes d’une forme élégante et d’autres objets précieux.
J’ai trouvé trois hôpitaux à Alger : deux dans la ville et un à la campagne.
. L’Hôpital Civil est établi dans une ancienne mosquée située dans la rue Bab-Azoum ; il ne renfermait qu’une quarantaine de malades , et pourrait en contenir soixante-et-dix. L’aspect d’un grand nombre d’Arabes qui, à certains jours, mendient aux portes de la ville, en offrant aux regards des infirmités dégoûtantes, m’a donné à penser que cet hôpital n’est pas ouvert au premier nécessiteux souffrant qui vient y réclamer un asile. Il est fâcheux que l’administration française recule devant la dépense qu’entraînerait une distribution plus large de secours aux indigènes pauvres et malades ; c’est un moyen de civilisation dont nous pourrions retirer d’immenses avantages. Le bâtiment où est placé cet hôpital est dans un état de vétusté et de délabrement déplorables ; les officiers de santé réclament vainement les réparations les plus urgentes. M. le docteur Bohen (d’origine anglaise), médecin, et M. le docteur Bavière, chirurgien, font dans cet établissement tout le bien qu’il est possible de faire avec les faibles moyens que l’administration* civile met à leur disposition.
ce n’est là qu’un abus inséparable de la conquête, heureusement assez rare, beaucoup plus rare même chez les Français que chez tous les autres peuples : comme on voit, les Arabes nient la règle au moyen des exceptions.
Les maladies les plus communes chez les Arabes sont celles des yeux, ophtalmie, goutte sereine., hypopion et cataracte : elles sont dues d’abord à l’action des rayons solaires qui , pendant une grande partie de l’année, sont réfléchis du soldesséché sur les yeux du voyageur; à une poussière très fine que porte souvent à son visage un vent de sud-est nommé le siroco ; à l’habitude de marcher les jambes nues ; et peut-être enfin à la vue habituelle de la ville d’Alger, dont les murailles sont, comme je l’ai dit, d’une blancheur éblouissante. J’ai observé aussi quelques maladies de la peau assez graves , et particulièrement des teignes ; je crois que ces maladies doivent leur existence à l’oubli des règles de l’hygiène , particulièrement à la malpropreté ; leur gravité à l’absence de tout traitement. Quand arrive la saison des chaleurs , les Arabes comme les Français, mais toutefois plus fréquemment que ces derniers, sont sujets aux fièvres et aux dyssenteries. Je parlerai de ces maladies à l’occasion des hôpitaux militaires.
Près de l’Hôpital Civil et toujours dans la rue Bab-Azoum , se trouve celui de Kharratine , destiné au service des troupes. Assez grand pour recevoir 400 malades , il n’en renfermait que 140 lorsque je l’ai parcouru. Quoique les bâtiments n’aient point été construits pour leur destination actuelle, ils n’en sont pas moins assez heureusement disposés; des infirmeries qui ne prennent que des jours précaires à l’extérieur^, suffisants pour établir des courants d’air, mais ne laissant point pénétrer, en trop grande quantité; les rayons brûlants du soleil d’Afrique, sont, au contraire , plus largement ouvertes sur des galeries qui reçoivent elles-mêmes leur jour d’une espèce de cloître. Grâce à une telle disposition, ces salles offrent dans toutes les saisons une température modérée. Les médecin et chirurgien en chef de cet hôpital sont MM. les docteurs Ferat et Moulinart.
L’Hôpital du Dey est situé à un quart de lieue et à l’ouest d’Alger ; il occupe un ancien jardin du Dey , la plus belle des habi" talions des souverains de la régence. Un vaste périmètre à-peuprès carré et entouré de murailles ; plusieurs palais et pavillons d’une grande beauté; des plantations de bananiers, orangers, citronniers, bergamotes, etc., etc.; des allées couvertes de clémalite et de jasmins odorans ; des réservoirs , des colonnes cl
des coupes en marbre du meilleur goût; enfin des eaux jaillissantes dans les jardins et dans les palais, devaient faire de cette habitation un lieu de délices. Il ne reste plus aujourd’hui que les débris de tant de magnificence.
Sept cents soldats malades étaient couchés dans neuf baraques en bois , élevées au milieu des parterres , et qui contiennent chacune cent et quelques lits. Les officiers sont logés dans un des pavillons; on a réservé aussi pour leur promenade un trèsjoli jardin.
C’est encore dans les anciennes et belles constructions dont est semé le jardin du Dey, que l’on a établi la pharmacie , la cuisine,, la boulangerie, et que l’on a logé les divers employés. A certaines époques , tous les lits sont occupés , et l’emplacement est assez vaste pour que l’on pût , au besoin , y établir de nouvelles baraques. La grandeur de cet hôpital est telle que l’on a pu en supprimer d’autres qui se trouvaient dans des lieux moins convenables et surtout moins salubres. On a englobé dans celuici plusieurs bâtiments, désignés sous le nom de la Salpétrière , où existaitent autrefois une fabrique de salpêtre ainsi que de vastes casernes pour les janissaires, et qui sont en continuité de construction avec le jardin du Dey.
MM. les docteurs Antonini , Margraye et Flachat sont chargés du service de santé de ce bel établissement, dont M. Marie est pharmacien en chef (1).
Les hôpitaux militaires dont je viens de parler sont très-bien tenus; ils pourraient, ainsi que je l’ai dit, recevoir un bien plus grand nombre de malades ; mais le printemps est une des saisons où les affections morbides sont le moins nombreuses en ce pays ; pendant l’été, au contraire^ non-seulement ces hôpitaux sont beaucoup plus peuplés, mais leur insuffisance oblige à en ouvrir un de plus dans la ville.
Il résulte des renseignements que j’ai pu recueillir, que les maladies qui régnent alors en Afrique, sont des entérites aiguës et des dyssenteries , traitées avec succès par les antiphlogistiques ,,
(1) M. Marie, homme plein de savoir et qni a été pour moi d’une extrême obligeance , vient malheureusement de mourir victime du choléva
les boissons mucilagineuses et les opiacés ; des fièvres aiguës , traitées par des méthodes variées , suivant la forme qu’elles affeclent^ et quelquefois suivant les idées systématiques du médecin traitant -, et enfin des fièvres intermittentes pernicieuses , de diverses formes , algide, cholérique, pneumonique, pleurétique, etc.; quelquefois compliquées surtout de gastro-entérite ou de péritonite. Les lésions organiques, rencontrées chez les malades qui ont succombé à ces dernières fièvres sont les suivantes : la rate souvent tuméfiée , ramollie et transformée en une substance brunâtre et de consistance huileuse ; la muqueuse intestinale parfois ulcérée sur différents points ; d’autres fois simplement phlogosée ; le système capillaire cérébral souvent injecté et d’autres lésions très-variables par leur forme et par leur siège, mais ayant toujours quelques rapports avec le caractère spécial qu’avait offert la maladie.
Les fièvres pernicieuses sont généralement traitées avec un grand succès par le sulfate de quinine ^ administré dès le début de la maladie, à haute dose, 30, 40, 50, même 60 grains par jour^ et avec toutes les précautions recommandées, par Torti et par M. le professeur Alibert. La sallicine a été mise en usage dans le traitement de ces fièvres ; quelques kilogrammes de ce fébrifuge exotique avaient été envoyés, à cet effet, par le ministre à MM. les pharmaciens en chef des hôpitaux militaires ; mais ces essais n’ont servi qu’à faire ressortir davantage la supériorité du sulfate de quinine.
Très-rarement la saignée a été employée dans le début de ces maladies : si quelque phénomène inflammatoire paraît prédominant, on ne le combat d’ordinaire parles évacuations sanguines qu’après avoir maîtrisé , par le quina^ le caractère intermittent pernicieux. Proportionnellement au nombre général des malades, les fièvres intermittentes pernicieuses ont été moins souvent observées dans les hôpitaux d’Alger que dans ceux de Bougie et de Bone. Ces fièvres, si communes et si meurtrières en Afrique à certaines époques , ont pour cause la température élevée du pays, les variations de l’atmosphère, qui est souvent chaude pendant le jour^ froide et humide pendant la nuit, l’action des effluves marécageuses , et enfin l’influence d’un mauvais
régime alimentaire, qui se compose trop souvent de fruits et de viandes salées. A Bougie particulièrement, où les vivres arrrivent parfois avec difficulté, ou est, plus fréquemment qu’ailleurs , obligé de nourrir la garnison avec les préparations de charcuterie.
Pendant les premières années de notre séjour en Afrique, les fièvres pernicieuses intermittentes étaient traitées par les antiphlogistiques, et la mortalité était grande : elle a considérablement diminué depuis qu’une méthode, sanctionnée dès longtemps par les plus heureux résultats, a été mise en pratique par le zèle éclaire de MM. les docteurs Worins et Maillot.
L’hydrophobie , si commune dans nos climats et dont le nom seul fait frémir , n’a jamais été observée en Afrique, où cependant il existe beaucoup de chiens et même des chiens sauvages et abandonnés.
L’administration militaire à réuni à Alger un trop grand nombre d’hommes instruits et versés dans les sciences médicales, pour qu’elles n’y soient pas cultivées avec fruit ; et , quoiqu’on leur qualité de médecins, chirurgiens et pharmaciens des hôpitaux et de l’armée , ces savans n’aient aucun devoir à remplir comme professeurs, plusieurs d’entr’eux se sont volontairement réunis pour organiser une école d’instruction médicale, fort utile aux étudiants et aux jeunes médecins attachés à différents titres aux administrations civile et militaire. Ils ont déjà un cabinet d’anatomie et d’anatomie pathologique, ainsi qu’une bibliothèque , peu riches encore, il est vrai, mais qui le deviendront sous la surveillance des professeurs remplis de zèle qui les ont fondés. Espérons qu’un établissement aussi utile fixera l’attention du gouvernement et recevra une organisation légale, bien nécessaire à sa prospérité !
Pour avoir une idée complète de nos possessions d’Afrique, il me restait à visiter la campagne , à en examiner le sol, les productions et les habitants. En conséquence, le 8 mai je montai à cheval, accompagné de M. Champanhet (1) capitaine du génie.
(i) M. Champanhet, né à Lyon en 1808; sorti de l’école Polytechnique en qualité de lieutenant de génie, en 1827; fait capitaine et membre de la légiond’honneuren 1831.
Nous parcourûmes d’abord cette partie de la plaine qui environne Alger à l’est, et à peu de distance de la mer. M. Champanhet, digne d’appartenir à une famille qui compte un maréchal de France (1) parmi les hommes distingués qu’elle a déjà donnés à l’état, commande les troupes de son arme qui occupent la Maison-Carrée., dernier des postes français que l’on rencontre dans la direction que nous avions prise. En contact depuis un an avec les Arabes des tribus voisines, Arybs , Crachna , Benimoussa , etc, ce jeune officier sert la France , moins encore peutêtre par la force des armes que par les rapports de bonne intelligence et même d’amitié qu’il entretient avec ces indigènes ^ ainsi que par les routes utiles que le gouvernement fait ouvrir, et dont cet habile officier dirige et surveille l’exécution. La langue des Arabes lui est devenue familière ; il devait donc m’être d’un grand secours dans cette excursion.
J’examinai d’abord ce sol, foulé, il y a plus de huit siècles par ces médecins arabes dont le nom est encore en honneur dans les annales de la science, et habité aujourd’hui par l’ignorance et la barbarie : il me parut généralement fort, riche d’une superbe végétation et arrosé par les eaux qui descendent des montagnes. Les terres voisines de la mer sont les seules qui offrent quelques rochers et qui soient sablonneuses; les parties les moins fertiles des terrains que j’ai parcourus sont couvertes d’aloés et de cactus qui croissent spontanément; et si l’on réussit dans les essais tentés à Toulon et à Paris pour filer et tisser la fibre que l’on rencontre dans la première de ces plantes , l’Afrique nous fournira en abondance un puissant auxiliaire du chanvre et du lin.
Malgré le peu de soins que l’on donne en général à la culture , l’on rencontre en ce pays beaucoup de céréales et de fourrages, ce qui ne laisse pas d’être un nouvel élément de prospérité.
Les orangers, citronniers, oliviers et mûriers y réussissent parfaitement et sont d’une grande beauté; le laurier-rose et le chèvre-feuille y viennent d’eux-mêmes. J’y ai vu de beaux échantillons de canne a sucre et de coton, et la cochenille y est décidément accli-
(1) Le maréchal Sucliet, duc d’Albuféra.
matée. M.le docteur Loze,qui est chargé de ces essais., en me parlant des heureux résultats qu’il en obtenait depuis quelques années, m’exprimait le regret que le ministre ne le mit pas à môme de les faire sur une plus grande échelle. Les animaux sont vigoureux 5 mais en général d’une stature peu élevée ; ceux qu’on emploie le plus souvent aux usages domestiques sont les ânes , les chameaux et les chevaux.
Nous arrivâmes enfin à la Maison-Carrée , dont le nom indique assez bien la forme. Un grand espace est circonscrit par quatre corps de bâtiments où sont casernées des troupes de différentes armes. Quelques parties de la plaine voisine de cette espèce de fort, qui est assez faiblement fortifié, sont basses et - marécageuses ; les fièvres intermittentes graves y sont communes pendant les chaleurs, la Maison-Carrée elle-même, quoique située sur un lieu élevé , devient alors inhabitable , parce qu’elle se trouve sous l’influence des effluves qui se dégagent des marais voisins. Par différents travaux, habilement exécutés, le gouvernement a déjà obtenu le dessèchement de plusieurs de ces marais; et, grâce à sa sollicitude, dans peu d’années auront disparu tous ces marécages , et avec eux ces fièvres meurtrières qui déciment encore quelques-unes de nos garnisons.
Avant de continuer notre promenade, nous nous adjoignîmes des compagnons de voyage, M. G...., lieutenant de génie, un sapeur de la même arme et un turc. Ce fut avec cette faible escorte que nous continuâmes à parcourir la campagne : nous nous dirigeâmes d’abord vers la tribu des Arybs. A quelques heures de marche, nous aperçûmes le Fort de Veau , voisin de la mer, et gardé par des Arabes qui ont leur demeure habituelle sous des lentes de laine., aux environs et au-delà de cette petite forteresse; elle est située dans un lieu élevé, entourée de forêts qui, comme toutes celles du pays, offrent peu de bois de haute futaie; une sentinelle est placée sur le sommet du toit, de sorte qu’il est difficile d’approcher sans être vu. Aussi quelques Arabes vinrentils bientôt nous reconnaître.
Le Fort de Veau est commandé par Bcn-Zecry / descendant de la famille célèbre des Abcncerages , et dont les ayeux ont régné à
Constantine. Ben-Zecry , fidèle allié de la France ^ nous fit un accueil très-gracieux et on ne peut plus amical.
Le hasard nous ménageait une bonne fortune : c’était un jour de fête pour le pays ; des Caïds y des Chëks 5 ainsi que le secrétaire de l’Aga, s’élaient réunis à cette occasion. Nous fûmes introduits dans le lieu de leur assemblée , salle vaste 5 peu éclairée et dépourvue d’ornements. Dans les deux tiers environ de l’étendue de cette salle , une estrade couverte de tapis s’élevait à deux ou trois pieds au-dessus du sol. Les Arabes de distinction, assis à la musulmane sur cette espèce de théâtre et le dos tourné contre la muraille , formaient un assez grand cercle ; la plupart étaient couverts de simples et grossiers burnous , et quelques autres portaient de riches costumes ; des Arabes, d’un ordre inférieur sans-doute , étaient assis à terre et plus rapprochés de la porte ; nous prîmes place près du commandant.
Deux juifs et une courtisanne fumant le narguillet et richement vêtue étaient là pour compléter la fête , les deux premiers par la musique , la troisième par une danse particulière à ces femmes (1). L’un des juifs touchait d’un petit piano placé sur ses genoux, l’autre jouait de la mandoline et tous deux s’accompagnaient de la voix. Cette musique monotone était peu propre à réveiller l’impassible physionomie des Arabes : la poésie en était toute pastorale; ce concert était interrompu de temps en temps par quelques verres de rhum que prenaient les convives. Un repas avait eu lieu avant notre arrivée. On rapporta quelques plats de douceurs que nous trouvâmes délicieux , après quoi Ben- Zecry nous fit passer sa pipe en signe d’amitié et nous invita à fumer.
Nous avions rencontré au Fort de l’eau la plupart des Arabes que nous comptions visiter sous leurs tentes; cette circonstance nous détermina à donner une autre direction à notre course. Nous cheminâmes donc du côté des montagnes, en nous éloignant de la mer; les nouvelles terres sur lesquelles nous marchions alors
O) H est rare qu’une fête ait lieu parmi les Arabes, même une fête de famille, sans l’assistance d’une courtisanne qui y est appelée pour exécuter la danse des p..., après quoi ordinairement elle se retire.
nous parurent aussi fertiles que les premières ; des points de vue agréables et des sites pittoresques nous rappelèrent nos belles campagnes du Lyonnais qu’il est si difficile d’oublier 9 quelque soit le lieu où l’on se trouve.
Dans ce trajet , nous visitâmes la tribu des Adecis , qu’il ne faut point confondre avec les autres habitans de ces contrées. Les Adecis, véritables Bohémiens, qui en ont conservé les mœurs , les traditions et jusqu’à la profession de diseurs de bonne aventure ^ appartiennent à une peuplade nomade et pauvre. Ils voyagent en famille , s’établissent sous des tentes au milieu d’un pré ou d’une terre tant qu’ils y trouvent quelques moyens d’existence. Ceux que nous avons vus sont originaires des environs de Tunis; leur troupe se composait d’une douzaine d’individus, hommes, femmes et enfants, tressaillant tous à la vue de quelques pièces de monnaie. Les femmes, très adonnées au libertinage, avaien la peau olivâtre , le visage tatoué et d’assez beaux traits.
Il nous eût été facile d’aller plus loin en nous rapprochant de l’Atlas et sans nous exposer au moindre danger ; mais je devais me rembarquer le lendemain pour la France, et l’heure avancée nous força de retourner à Alger, dont nous prîmes la route en passant par le camp français de Kouba.
Pendant notre excursion, les habitants de ces campagnes nous ont reçus avec cordialité ; plusieurs d’entr’eux me consultèrent sur les maladies dont ils étaient atteints , même sur les plus légères indispositions , et écoutèrent avec une attention presque religieuse les conseils que je leur donnai. Ils ne m’ont point paru dénués d’esprit naturel. L’un d’eux me témoigna le désir de voir notre capitale de France et voulait que je l’y amenasse : « Vous « venez bien de Paris , me disait-il en Arabe , pour nous visiter , « nous, pauvres sauvages ! Vous ne devez donc pas être étonné « que nous désirions aller, à notre tour , dans cette ville que l’on « nous dit si grande, si belle , si riche , si admirable !...»
Cette réflexion ne manque ni de raison, ni de jugement, ni d’un certain esprit d’observation ; et pour un homme qui se dit barbare , une telle pensée ne l'est certes pas du tout.
Tel est , au reste , le privilège de notre beau pays ! Telle est la puissance du haut degré de civilisation auquel nous sommes par-
venus y qu’il commande la vénération, môme chez les peuples les moins civilisés! Heureux! cent fois heureux, les hommes que le hasard a fait naître sous un ciel si favorisé * sur un point du globe , si riche à la fois de ses productions terrestres , de sa position politique et commerciale , du caractère industrieux , de l’intelligence et du génie de ses habitants (1).
(1) Je termine ici cette relation à laquelle il m’eût été facile de donner plus d’étendue en y consignant une foule d’autres observations faites pendant mon rapide voyage. Mais je ne dois point perdre de vue, en écrivant, que le rapport médical est l’objet, sinon exclusif, du moins le plus important de cet opuscule, que je consacre principalement à la science et à l’intérêt de l’humanité. Mon ambition sera satisfaite si je puis atteindre ce but d’utilité , accomplir ce devoir de philantropie. Quant aux couronnes littéraires, les mains ne manqueront pas pour les cueillir! Le champ est vaste aux descriptions physiques et morales , poétiques et savantes, de nos possessions africaines. J’en laisse le soin à d’autres plus habiles.
Extrait de la Revue du Lyonnais, 12e livraison, Décembre, 1855.