‹ Relation médico-chirurgicale de la campagne d'Orient, du 31 mars 1854, occupation de la Crimée, au 6 juillet 1856, évacuation de la CriméeChapitre 21 sur 31 · RÉSUMÉ D'ENSEMBLE DES FAITS MÉDICAUX · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ D'ENSEMBLE DES FAITS MÉDICAUX

Arrivé au terme de la relation chronologique des faits principaux de la campagne d'Orient, la tâche que ma qualité de chef médical de l'armée m'a imposée n'est pas entièrement achevée ; l'histoire médicale des faits accomplis sur le sol de la Crimée serait incomplète, si je ne résumais pas au moins les plus importants, afin de les apprécier consciencieusement et d'en tirer les conséquences pratiques, destinées à justifier et à consacrer les principes anciens de la médecine des armées, et à faire connaître les nouvelles ressources, dont notre expérience vient de constater les avantages.

En raison des caractères d'analogie et de différence que présentent les principaux faits médicaux de la campagne d'Orient, j'ai dû les réunir en quatre groupes ou catégories qui mettront, je l'espère, dansée travail d'ensemble tout l'ordre et toute la clarté désirables. Voici l'exposé sommaire de ces groupes :

Première catégorie. — Examen des moyens de secours appliqués en faveur des malades et des blessés, dans les diverses localités occupées successivement par l'armée, — Modes variés d'hospitalisation employés suivant les circonstances de la guerre et les ressources du pays ; résultats et conséquences de cet emploi. — Comparaison

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de notre service médical avec le même service chez nos alliés et nos ennemis. — Conséquences à tirer de cette comparaison. — Bénéfice au profit de l'expérience médicale de guerre.

Deuxième catégorie. — Examen des faits médicaux proprement dits. — Considérations générales sur les maladies épidémiques, endémiques, climatériques et ordinaires. — Leur spécialité (en général) de causalité, de marche , de terminaison et de traitement ; la confusion des types morbides par leur fréquente association sur le même individu. — Observations particulières à l'égard de chaque maladie importante : choléra et ses nuances, typhus et ses formes variées, scorbut, diarrhées, dysenteries, fièvres intermittentes et rémittentes, affections de poitrine et maladies ordinaires. — Résultat général chiffré.

Troisième catégorie. — Examen des faits chirurgicaux proprement dits : congélations et leurs variétés, pendant les deux hivers. — Considérations et observations générales sur les blessures de guerre, soumises, pendant le siège et les trois grandes batailles d'Alma, d'Inkermann et de Tractir, à l'observation de nos médecins ; leurs variétés, les accidents, leurs causes déterminantes et les influences de ces causes sur les résultats ; les modifications spéciales que les nouveaux moyens de destruction employés à la guerre de Crimée ont introduites dans l'aspect et la gravité des plaies d'armes à feu, ainsi que dans la pratique de leur traitement. — Étude de la chloroformisation , au point de vue de sa généralisation , couronnée d'un succès complet en Crimée. — Détail des opérations

pratiquées, et des résultats généraux et particuliers obtenus.

Quatrième catégorie. — Fonctionnement du corps de santé pendant la campagne, à tous les points de vue : régiments, ambulances et hôpitaux. — Examen et appréciation des résultats d'ensemble obtenus. — Recherche des moyens de procurer de nouveaux avantages, destinés à profiter au bien-être général.

L'organisation de nos ambulances de guerre réunit, à peu près, toutes les conditions qui assurent un excellent service sur le champ de bataille, et pendant les marches d'une armée en campagne: chaque division d'infanterie, de 10 à 12,000 hommes, est accompagnée de cinq caissons garnis de tous, les moyens matériels, que comporte l'administration des premiers secours; c'est, à l'exception des fournitures de couchage et des abris, la réunion des éléments d'un petit hôpital ambulant qui contient, en outre pour la bataille , le matériel de deux mille pansements. La similitude des modèles, quant à la construction, à l'arrimage et au matériel des caissons d'ambulance, permet de les séparer les uns des autres, et de les envoyer à la suite des portions.de troupes qui sont détachées de la division, sans gêner ou compromeltre le service médical du tout ou des fractions séparées. Outre ce matériel roulant, qui ne peut suivre les troupes que dans les lieux

&5A fttsuMÉ d'ensemble;

où existent des routes carrossables, les ambulances de division doivent posséder, ce qui s'est pratiqué pour la guerre de Crimée, six à huit cantines contenant des boîtes d'instruments à opérations , des objets de pansement et des ustensiles divers à l'usage des blessés sdr le lieu du combat. Ces cantines, portées à dos de mulef, constituent le matériel de l'ambulance légère, dite volante, qui se sépare, pendant le combat, du dépôt d'ambulance de la division, et suit les soldats jusque sur le champ de bataille même. Deux divisions d'ambulance légère pour 10,000 hommes chacune, envoyées d'Algérie et réparties dans nos quinze divisions , y ont rendu de signalés services, et ont pénétré avec leurs mulets jusque dans les parallèles des tranchées. Il est essentiel, que dans toute guerre à venir, ce moyen soit mis en usage, car le service médical ne pourrait jamais être assuré, dans tous les cas, par les caissons seuls, qui ne passent pas partout comme les bêtes de somme.

J'ai eu occasion de faire une remarque concernant nos caissons d'ambulance, c'est le poids énorme du chargement, lorsqu'il est complet, qui ne me paraît pas en rapport avec la solidité des parties constituantes de la voiture. Pendant la route de Gallipoli à Varna, en traversant les Balkans, quelques caissons éprouvèrent des avaries, et si l'armée avait dû se livrer à de fréquentes marches et contre-marches pendant la campagne, il est probable que ce matériel roulant n'aurait pas supporté jusqu'à la fin l'épreuve , que le mauvais état des routes de certains pays rend encore plus compromettante; j'attire toute l'attention de l'autorité sur cette observation,

MOYENS DE SECOUBS. $>§6

car il serait pénible , pendant une guerre exigeant des déplacements nombreux, que les ressources de nos caissons de campagne vinssent à nous manquer.

Quant aux modes de transport des blessés et malades, nous sommes admirablement organisés : les cacolets et lès litières pénètrent où Ton veut sans accidents ; nos caissons d'ambulance, débarrassés de leur contenu en matériel , servent commodément au transport de nombreux blessés sur les routes empierrées ; la sollicitude extrême du gouvernement a de plus ajouté à ce confortable, l'envoi en Orient de voitures élégantes, bien suspendues, spécialement installées pour contenir à l'intérieur deux malades couchés, et sur le siège de devant trois malades assis. Des brancards, des tentes grand modèle, de nombreuses couvertures de laine, complètent le matériel de nos ambulances , qui est aussi parfait que possible, puisqu'il réunit pour toute éventualité les éléments d'un secours provisoire certain et suffisant en faveur des malades et des blessés, et l'avantage de servir sur place ou d'être utilisé à toute sorte de transport, sur toute espèce de terrain. Aussi lorsque nous avons dû séjourner sur cet affreux plateau de Chersonèse et que notre installation hospitalière n'a pas été possible dans des locaux qui n'existaient pas, il a fallu que les ambulances, pendant les premiers temps de notre occupa^ tion, se tirassent d'affaire au moyen de leurs propres ressources;, elles ont remplacé les maisons par des tentes, et les lits par des nattes et des couvertures. Si ce genre d'hospitalisation de nécessité n'était pas très confortable, c'était au moins une protection momentanément

suffisante, qui nous a puissamment aidés à subir, sans trop de déchet, la rigueur des frimats du premier hiver. L'armée anglaise, qui manquait absolument alors des ressources d'un système d'ambulances, organisées comme les nôtres selon tout événement, a éprouvé de cruelles pertes par l'insuffisance, irrémédiable du jour au lendemain, de son service hospitalier.

En arrivant à Gallipoli , l'armée n'avait trouvé dans cette ville, aucun local propre à être converti en hôpital; on avait dû nécessairement, pour abriter les malades, percer des communications dans plusieurs maisons bourgeoises ; système mauvais , en général , 1° à cause de l'infection ordinaire des intérieurs des maisons particulières, depuis longtemps habitées; 2° à cause de la nécessité d'accumuler un trop grand nombre d'hommes dans des appartements obscurs, étroits et mal aérés , surtout lorsqu'on occupe une ville orientale.

Les conséquences fâcheuses de ce mode d'hospitalisation ne tardèrent pas à se manifester, lors de l'invasion du choléra, et forcèrent, malheureusement un peu tard, à abandonner ces locaux malsains, et à les remplacer par des hôpitaux sous baraques (toile et planches), dans la campagne. On aurait certainement prévenu le mal qui est résulté de cette épreuve, si, à l'arrivée de l'armée, le conseil donné par nous de construire tout de suite un baraquement pour les malades, avait été rigoureusement suivi. Le même fait, constaté au Pirée, a eu les mêmes conséquences. Le lazaret de Nagara a présenté, au contraire, les conditions favorables à un établissement de malades ; aussi les guérisons y ont été fréquentes et rapides

et les décès peu nombreux , même en temps d'épidémie.

A Varna, l'insalubre caserne turque mise' à notre disposition fut bientôt, par la nécessité, encombrée de malades et l'influence cholérique se développa par suite de cette hospitalisation mauvaise ; le fléau y sévit avec une telle violence, que la prudence exigea d'abord, de ne plus y faire entrer de nouveaux malades, et plus tard d'en retirer les malades restants, qui y seraient tous morts successivement. Renonçant à cette ressource et ne pouvant la remplacer par d'autres locaux, il fallut établir une série d'hôpitaux sous tentes, espèces d'ambulances de campagne, pourvues d'un mince matériel, mais dans lesquelles la mortalité fût moindre; j'ajouterai que, peu à peu, ces ambulances se garnirent d'un matériel plus complet, qui améliora et facilita le service médical. Cinq hôpitaux de ce genre s'éparpillèrent dans la banlieue de Varna, et comme la saison était des plus favorables, ils nous rendirent de si grands services au milieu des plus graves moments de l'épidémie, que je n'hésite pas à proclamer que cette hospitalisation sous tentes est, de tous les moyens curatifs absolus et généraux, le plus immédiatement efficace pour éteindre les maladies épidémiques et contagieuses. L'heureuse influence de la dissémination des malades sur un emplacement sans limites, et de l'aération permanente qui neutralise ou entraîne les miasmes, ne laisse aucun doute. Nous avons pour témoignage l'atténuation du choléra et du typhus, à plusieursépoques de la campagne. Un dernier avantage, considérable encore, constaté dans les cas urgents, c'est l'extrême

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rapidité d'installation de ces établissements : en quelques heures, on les approvisionne de tout le matériel indispensable. Ainsi, deux de ces hôpitaux volants, destinés aux cholériques évacués de la Dobruska, furent installés et reçurent ces malades, quelques heures après qu'on eût fait le choix de l'emplacement. Plus tard, dans les premiers jours de mai 1854, on appropria, pour recevoir les nouveaux cholériques, un hangar d'artillerie turque, isolé d'autres constructions, mais en dedans du mur d'enceinte de la ville de Varna. L'épidémie terminée, on utilisa de nouveau l'ancienne caserne, comme hôpital, après l'avoir assainie complètement.

Varna, que nous quittâmes, en septembre, pour aller occuper la Crimée , conserva jusqu'à la fin un hôpital français, pour les troupes stationnées dans son voisinage et pour les évacués de Crimée. Le typhus y fut importé, . et le docteur Pégat mourut bientôt victime de son dé^ vouement aux malheureux typhiques.

Pendant le séjour de l'armée en Crimée, nos établissements hospitaliers de guerre subirent diverses transformations avantageuses, que nous allons passer en revue ; mais ils n'offrirent jamais, sous tous les rapports , le bien-être que nos soldats sont habitués à trouver dans nos hôpitaux militaires. Des tentes ou des baraques constituaient des ambulances, ayant un peu de la physionomie des hôpitaux temporaires, et rien çle plus. Les innombrables exigences d'une situation militaire exceptionnelle et l'impossibilité d'avoir recours aux ressources absolument négatives du pays, nous ont condamnés au maintien d'un état provisoire, qui ne comportait que le

strict nécessaire, et nous n'avons pas pu arriver à une organisation définitive et parfaite à tous égards. ;

Nos ambulances durent établir leurs services sur uq terrain complètement nu , avec les simples ressource* des caissons , des tentes et des couvertures de campement. Cependant f au commencement de l'occupation, comme je l'ai dit ailleurs, trois ambulances trouvèrent un noyau d'installation, constitué par trois groupes de bâtiments en maçonnerie , heureusement préservés de \& ruine et du pillage des premiers moments. L'ambulance du quartier général seulement, qui devait être là centre le plus important et le plus actif du service, race* vait chaque jour les approvisionnements :et le matériel d'hôpital, que la prudente prévision de l'intendant et) chef avait accumulés sur quelques bateaux de l'expédia tion , à l'instant du départ général de Varna. Sur l'emr placement destiné à cette ambulance, on construisit suer cessivement deux baraques en bois, qui furent achevées le 12 novembre et qui pouvaient contenir grandement 350 malades ou blessés. En attendant cette installation, 4es tentes ont servi d'abri ; on y couchait les malades et blessés au nombre de 8 à 10 par chaque tente, sur des couvertures pliées en double et séparées du sol par de$ nattes turques ; les accessoires du service hospitalier ont attendu quelque temps aussi une installation convenable : ce fut seulement dans le cours du mois de janvier 1855, que des tentes-ohaufïbirs furent mises à la disposition des services de chirurgie et de pharmacie (4).

(1) Voici ce qu'était une tente-chauffoir 4 Virmfa 4'ûrteU * <m» #)-

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Lorsque le violent ouragan du 14 novembre eut opéré la destruction de nos deux baraques d'ambulance , il fut décidé que des huttes ou taupinières seraient construites avec les débris des baraques, et remplaceraient momentanément ces dernières. Enfin lorsque les baraques préparées en France et en Angleterre arrivèrent, le général en chef Canrobert prescrivit que les ambulances et le service de santé fussent les premiers servis ; un bon nombre de ces baraques, mises d'abord à la disposition des malades en mai et juin, présentèrent plus tard une contenance générale de 4,500 malades et contribuèrent avantageusement à remplacer la majeure partie des tentes qui, malgré leur protection insuffisante contre les frimats, avaient dû servir à l'hospitalisation de nos malades, pendant toute la durée du premier hiver, et ont servi encore en partie à abriter plus de 2,000 malades, pendant quelques mois du second hivernage. A la fin de la campagne, le général directeur du génie m'ayant invité à lui donner officieusement mon

vait d'abord un mur en pierre d'un mètre de hauteur environ , sur une courbe égale à celle de la base d'une grande tente, lorsque cette dernière est montée sur le sol ; le mur prenait un peu plus de hauteur et d'épaisseur à l'endroit, qui devait correspondre à l'une des grandes ouvertures de la tente, et là, on construisait une cheminée dans le mur même ; au point diamétralement opposé, c'est-à-dire k la seconde grande ouverture ou fente de la tente, le mur était interrompu, dans un espace de 50 à 60 centimètres, et terminé de chaque côté de cette interruption par deux montants en pierre de 2 mètres , réunis en haut par une traverse de bois; cette dernière disposition formait le cadre complet de la porte. La tente , dont les montants devaient être allongés de quelques décimètres, était alors posée de manière à coiffer l'intérieur et le pourtour du mur; on la fixait ensuite, au moyen de ses piquets, dans le pourtour extérieur de ce mur.

MOÏEiNS DE SECOURS. 361

opinion sur les avantages et les inconvénients des, baraques employées au service de santé des ambulances, je lui ai répondu par l'appréciation suivante, que je transcris :

Les baraques de bois, qui ont été employées dans les ambulances de l'armée d'Orient, n'ont pas dû être construites dans le but de satisfaire aux besoins et aux exigences d'un service hospitalier ; assez bonnes pour protéger les soldats valides des intempéries des saisons, elles n'ont pas réuni, pour contenir des malades ou des blessés, les conditions de construction qu'exigent les baraques d'hôpitaux temporaires: Munies d'une seule fenêtre de côté pour chacune des deux portes, elles n'ont pas permis une ventilation facile, ni régulière. Nous avons été obligés de parer à eel inconvénient en faisant ouvrir deux auvents de chaque côté sous les pignons du faîte, et six chatières au ras du sol sur chaque face latérale.

Aucune de ces baraques n'a été planchéiée, excepté, mais encore très imparfaitement, celles de l'hôpital de Kamiesch ; ce qui a déterminé très rapidement l'infection du sol ; il n'a pas même été possible d'obtenir un carrelage régulier, ou même un grossier pavage.

Le mode d'application des planches par juxtaposition, avec contre-joints sur leurs bords rapprochés , n'est pas avantageux, à moins de calfater les interstices, ce qui n'a pu se faire que d'une façon incomplète et exceptionnelle. Le mode de superposition des planches, à la manière des tuiles d'un toit, est bien préférable ; l'expérience des anciennes baraques des Anglais l'a démontré complètement, a leur grande ambulance de Balaclava.

Les simpfes planches des parois ne sont pas suffisantes pour offrir une protection convenable pendant un hiver

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rigoureux ; aussi ayons-nous constaté, dans l'intérieur de ces baraques, un froid intense pendant l'hivernage de 1855.

Chez les Sardes et les Anglais, les baraques des malades étaient doublées. On a été obligé de doubler aussi le toit d'un grand nombre de nos baraques , car il tombait beaucoup d'eau à l'intérieur pendant les jours de pluie. Toutes les baraques du grand quartier général ont dû recevoir sur leurs toits une seconde couche de planches imbriquées, afin de les rendre habitables.

En général, le parquet des intérieurs n'a pas été élevé suffisamment au-dessus du Sol, de sorte qu'il en est résulté souvent une humidité permanente, par suite d'infiltration des eaux venant de l'extérieur. A cette humidité s'ajotw taient la boue liquide et la neige, que les allées et venues, nécessaires au service, ne manquaient pas d'apporter du dehors.

Les baraques, s'ouvrant à l'extérieur par une porte çimpJe, étaient soumises à l'inconvénient que je viens de signaler, et en présentaient un autre, très désagréable encore : l'irruption du vent dans la baraque qui se refroidissait, chaque fois qu'on ouvrait une porte pour entrer. Nos alliés, afin d'éviter ces fâcheux résultats, avaient fait précéder l'entrée des baraques de malades d'un cabinet qui, en empêchant l'introduction directe du vent et des gens de service, servait en même temps de lieu de débarras aux objets accessoires du service médical.

Une disposition avantageuse observée aussi chez nos alliés consistait dans une ventilation permanente établie, dans toute l'étendue du toit des baraques, et suffisante pour laisser échapper l'air intérieur, sans permettre l'accès de la pluie ni celui de l'air froid ; il en résultait une espèce de tirage qui produisait le renouvellement de l'air. Nous

n'avons jamais, dans notre armée, joui de cet avantage* Dans les derniers jours de la campagne*, on a soulevé le milieu du toit des baraques, à l'ambulance du quartier général, de manière à produire des chapiteaux , laissant librement passer l'air; mais cette disposition conserve de trop larges ouvertures, et deviendrait fort incommode en hiver, et même pendant l'arrière-saispn.

Les baraques dites françaises nous ont rendu en somme d'assez bons services, malgré les inconvénients sérieux que j'ai indiqués. En effet, elles présentent une capacité en tous sens assez vaste; elles sont solidement établies, peu susceptibles d'être ébranlées par le vent, et les planches qui les constituent ont une forte épaisseur. Il n'aurait fallu qu'y opérer quelques changements de peu d'importance, pour en faire des baraques de malades parfaites, analogues à celles des Anglais et des Sardes. Mon opinion est bien différente à l'égard d'une autre espèce de baraques dites anglaises, qui a été employée au baraquement de la majeure partie de nos ambulances. Basses, étroites, sans ventilation, sans lumière suffisante, construites avec de la volige, elles ne peuvent sans danger être utiliséesdansun service hospitalier convenable ; du reste, elles n'ont été mises à la disposition du service médical, que parte qu'il y avait pénurie de bonnes baraques.

Le médecin en chef de l'armée , Signé Se rive.

Au commencement de l'occupation de la Grimée, il n'avait pas été possible d'avoir assez de fournitures de couchage pour les malades; les quatre ou cinq cents fournitures complètes , transportées par le convoi parti

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de Varna, suffisaient a garnir incomplètement les lits des blessés et fiévreux de l'ambulance du quartier général, et les lits d'officiers des autres ambulances. Plus tard, à la fin de 1855, nous possédions, à la suite d'envois successifs de Constantinople, cinq mille fournitures de lit.

En résumé, rien n'a manqué absolument aux ambulances de Crimée, dans les moments les plus difficiles de la guerre ; le service administratif, au point de vue du matériel, a toujours été assuré, sinon avec luxe, au inoins avec le nécessaire suffisant : les plaintes qui m'ont été adressées à diverses reprises sont bien minimes , lorsqu'on les compare aux difficultés extraordinaires de certains moments; elles portent seulement sur les retards assez fréquents de l'approvisionnement d'eau de quelques ambulances, sur le manque de viande fraîche et la nécessité de faire quelquefois la soupe des malades avec du lard salé ; surtout encore sur le peu de zèle et le peu d'aptitude spéciale des infirmiers auxiliaires (pris dans les corps de troupe), qui constituaient la plus forte portion de l'effectif général des infirmiers, et qui tombaient souvent malades, avant d'être au courant du service des hôpitaux. Il y aurait, à cet égard et à d'autres encore, de nombreuses et utiles réformes à introduire dans la réglementation administrative du corps des infirmiers, pour en obtenir de plus grands services

Les retards fréquents de la distribution alimentaire de dix heures obligèrent à modifier l'ordre réglementaire. Ainsi le matin, à sept heures, avant les pansements, on prit l'habitude de distribuer aux malades et blessés du

thé, du café alcoolisé ou bien une soupe au pain. On faisait venir de temps en temps de Constantinople des légumes frais, qui ont beaucoup amélioré notre alimentation ; la dépense de chaque établissement était largement approvisionnée de lait concentré, de jus de viande, de viandes et de légumes conservés. Lorsque le commerce de la plage eut pris de l'extension , l'intendant général ordonna aux comptables des ambulances de faire, dans l'intérêt du service hospitalier, des achats de diverses denrées sur le marché de Kamiesch ; aucun moyen indispensable n'a jamais manqué non plus, sous le rapport des besoins immédiats de la médecine et de la chirurgie, dans l'exercice de ces deux professions. La quantité nécessaire des médicaments de toute sorte, mise à la disposition des médecins, a toujours été au delà des besoins, et aurait assuré le service dans des éventualités plus sérieuses. J'ai reçu à cet endroit une seule réclamation venant de plusieurs médecins de corps qui, pendant l'invasion foudroyante du choléra de Varna, se sont plaints de ne pas recevoir, en quantité suffisante, les médicaments dont ils avaient besoin.

Raisonnablement, l'observateur le plus exigeant n'au* rait pu trouver matière à reproche que dans quelques dispositions de détail, où l'ordre et la précision n'étaient pas parfaitement observés; il aurait été plus disposé, au contraire, en tenant compte des difficultés terribles à surmonter, à juger que l'ensemble était en résumé satisfaisant, et que ceux qui, ont eu à supporter la lourde responsabilité du service des ambulances de l'armée, ont tiré le meilleur parti possible des ressources envoyées pap

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la France, ou trouvées en Turquie. Si nos établissements hospitaliers ont présenté, à la fin de la campagne, une infériorité notoire , en les comparant à ceux des Anglais, cela est facilement expliqué par la situation, essentiellement différente qui a été faite aux deux armées, pendant la durée de la guerre, et plus particulièrement encore, comme je l'ai démontré, pendant le dernier hiver.

Aussitôt que cela fut possible, nous installâmes des infirmeries régimentaires dans nos divisions : elles se composèrent d'abord de tentes, dont Tune devait avoir une cheminée destinée à préparer lès tisanes et à chauffer les hommes surpris par le froid ; c'est dans cette tente que le médecin faisait encore sa visite du matin ; plus tard , nous pûmes remplacer cette disposition provisoire par une ou deux baraques par régiment. Je dois le dire, ces infirmeries ont rendu de grands services, en prévenant et en diminuant l'encombrement des ambulances, mais elles n'ont pas produit tous les avantages, que j'étais en droit d'attendre de leur organisation , si elle avait été mieux entendue ; je ferai cependant quelques exceptions, malheureusement trop rares, en faveur de plusieurs d'entre elles, qui étaient de véritables modèles d'une installation convenable, je citerai, par exemple, celle du 81e de ligne ; quant aux autres, on n'a pas, en général, fait assez de sacrifices de travail et de soins, pour améliorer complètement ces premières stations hospitalières du soldat malade : aucun aménagement n'a mofiditié heureusement le sol des intérieurs de ces baraques; aussi devint-il humide et fangeux à ce point , qu'il eon-

servait profondément l'empreinte des pieds qui le fou* laient ; les lits de camp étaient généralement irréguliers et mal tenus, quanta leurs garnitures; il n'y avait le plus souvent ni ordre ni régularité dans la gestion de ces infirmeries; aussi le moyen, excellent en lui-même, perdait-il les trois quarts de son efficacité, par la négligence et l'abandon dans lequel on le laissait. Je dois convenir que Içs fatigues extrêmes du service et les péripéties de la guerre ont beaucoup contribué à faire un peu négliger une ressource hospitalière, que Ton considère comme un accessoire de peu de valeur, malgré l'importance réelle qu'elle présente pour une grande armée/ L'installation plus que médiocre de nos infirmeries contrastait désavantageusement avec celle des infirmeries anglaises, qui étaient luxueusement constituées. J'eus occasion de visiter à plusieurs reprises les infirmeries de la garde anglaise et de deux autres divisions, et je puis certifier que, grâce à l'extrême sollicitude des chefs de régiment, ces infirmeries, où ne se traitaient que des maladies simples, étaient établies dans des conditions presque aussi bonnes, que celles que présentaient nos ambulances elles-mêmes; à la fin de la campagne, elles représentaient de véritables hôpitaux temporaires. m miniature. Les Anglais, qui avaient reçu une terrible leçon, au début de la guerre, par le manque des moyens d'hospitalisation nécessaire à une armée en campagne pendant l'hiver, avaient, au second hivernage, pris une superbe revanche : leur infirmerie de la garde se composait de baraques et de grandes tentes doubles, dites

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de conseil ; elles avaient toutes un excellent parquet de bois et pouvaient contenir 80 hommes; l'installation comprenait lits complets , draps et accessoires ; chaque baraque avait une petite chambre particulière, consacrée à la visite des malades par le médecin et au dépôt des cantines, renfermant les moyens de pansement , les ustensiles d'exploitation du service médical, les médicaments de la pharmacie et les boîtes d'instruments de chirurgie. Ces instruments diffèrent notablement des nôtres, et je crois utile d'indiquer les principales différences. L'arsenal chirurgical des médecins militaires anglais comprend quatre boîtes : la boîte n° 1 contient des instruments pour les maladies des yeux; dans la boîte n° 2, se trouve une seringue aspirante armée d'un long tube œsophagien , pour servir à retirer le liquide alcoolique de l'estomac, dans les cas d'extrême ivresse ; les boîtes n" 3 et 4 renferment des instruments à amputations, résections et ligatures; Tune (grande) contient une scie à main (forme d'amphithéâtre) et sa lame de rechange; une petite scie à phalanges et métacarpiens ; une scie en crête de coq , une scie droite, petite et étroite, deux trocarts à pavillon circulaire, vingt-deux bistouris, un ténaculum, une aiguille de Bromfield à ligature d'artère, une paire de cisailles de Liston, deux élévateurs ou leviers, deux tréphines, six couteaux à amputation, deux paires de pinces à artères, une paire de ciseaux ordinaires, une paire de ciseaux en bec de grue, deux tourniquets, un garot. L'autre caisse diffère de la précédente, en ce qu'elle est plus petite et n'a pas un aussi

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grand nombre d'instruments. Les pinces à ligalure n'ont aucune analogie avec les nôtres : elles demeurent, à l'état de repos, fixement fermées par un ressort placé entre les branches, dans la portion que le chirurgien tient dans la main ; par la pression sur cette portion des branches l'une contre l'autre, les crocs des pinces laissent un intervalle libre pour saisir l'objet qui , lorsqu'on relâche la pression, est pincé paï» les dents qui terminent de chaque côté les extrémités des pinces ; de plus, une disposition favorable, pour faciliter l'application du fil sur l'artère sans jamais saisir les pînces , consiste dans la courbe très marquée de leurs crocs. Ces pinces nous seraient très utiles, et l'on devrait en placer dans nos boîtes à amputation . Les instruments de chirurgie, quant à leur qualité, m'ont paru parfaits et bien entretenus. Un coutelier, à la solde du département de la guer*re, a accompagné avec les outils de sa profession l'armée en Crimée , où il a été chargé des soins d'entretien et de réparation de l'arsenal chirurgical. Nous avons joui d'un avantage analogue, mais vers la fin de la campagne seulement : notre artiste était tout simplement un soldat qui aiguisait avec une certaine adresse les couteaux et bistouris, mais dont les connaissances spéciales n'allaient pas jusqu'au raccommodage, ni jusqu'aux difficultés de l'art de la coutellerie.

Outre les infirmeries dont nous venons de parler, les Anglais avaient, en plus, trois hôpitaux de la contenance de 12 à 1400 places, le premier à Balaklava, dans une grande maison (250 lits) ; le second, ayant surtout serv pendant le siège, sur les hauteurs dominant le port de Balaklava, et constitué par des baraques de bois (1000 lits) ;

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le troisième, près du monastère de Saint - Georges (150 lits). Après plusieurs Visites, il nous a été possible de constater que ces établissements sédentaires étaient convenablement tenus, et réunissaient toutes les conditions d'une hospitalisation excellente.

Les Sardes possédaient à Balaklava un hôpital baraqué parfaitement installé et dirigé , au point de vue administratif, par des sœurs de Charité. Le seul inconvénient sérieux que j'aie trouvé à cet établissement, était l'insuffisance de l'aération des intérieurs des baraques, où l'air confiné avait une odeur désagréable de malades : les baraques étaient vastes cependant, et la construction en avait été fort soignée ; peut-être aurait-on pu désirer des fenêtres d'une plus grande dimension. A l'extrémité de chaque baraque, afin d'en protéger l'entrée, il existait une petite chambre de décharge , qu'on devait traverser avant de pénétrer dans la partie occupée par les malades.

L'état sanitaire de l'armée sarde, sans avoir atteint le degré de péril de la nôtre, au double point de vue de la gravité et du nombre des malades , a subi , pendant l'épidémie cholérique de juin et pendant l'hivernage de 1855 à 1856, de très rudes épreuves, bravement supportées par les dignes médecins que dirigeait un savant honorable et modeste , le docteur Conizetti. Les moyens hospitaliers de guerre de cette - nation, étant pour ainsi dire calqués sur ceux de la France, n'ont pas besoin d'être appréciés. Les médecins sardes et les médecins français se sont rendu, à l'occasion, des services réciproques, qui ont resserré de plus en plus le lien d'une sympathique et amicale confraternité , créée dès les premiers

contacts. Les médecins anglais, plus réservés par le caractère et les habitudes nationales, ont tardé longtemps à réunir cordialement leurs mains aux nôtres ; mars la présentation une fois faite dans les règles, nos relations d'amitié et d'égards mutuels ont pris des proportions agréables et fréquemment utiles.

Les Russes, chez lesquels, pendant le siège, le nombre des malades et des blessés a atteint une énorme proportion, ont eu recours, sous l'empire d'extrêmes exigences et de grands besoins , à divers modes d'hospitalisation de circonstance. Le vaste hôpital de Sébastopol recevait primitivement les malades et blessés, qui étaient ensuite évacués, par la rade, à Simphéropol, à Batchi-Séraï et à Pérécop, ou bien disséminés dans les villages , bourgs et villes de la frontière et chez les paysans; une grande baraque, construite à la Belbeck , recevait les malades de l'armée d'observation russe, et servait en même temps de diverticulum, en cas d'encombrement trop considérable de l'hôpital de la ville assiégée ; les forts du Nord aidaient en partie à satisfaire à ce dernier besoin. L'établissement hospitalier de la Belbeck , qui a été visité en détail par M. l'inspecteur Baudens, n'a pas paru à ce médecin réunir toutes les conditions de salubrité voulues.

Notre contact avec quelques médecins de l'armée russe, faits prisonniers à la prise du mamelon Vert et des batteries Blanches , nous a permis de recueillir sur la pratique de la médecine russe quelques détails et renseignements qui ne sont pas dénués d'intérêt. Ainsi la plupart des chirurgiens de cette nation ne reçoivent, en général, que l'éducation professionnelle strictement né-

372 résumé d'ensrmble.

cessaire au but qu'on se propose d'atteindre, c'est-à-dire, des soins convenables aux soldats; ils n'étudient donc que les maladies spéciales à la troupe, et ne s'exercent que sur les genres d'opérations rendues nécessaires par les blessures ou les lésions accidentelles d'un combat. Dans la partie du service chirurgical que nous avons confiée à ces médecins russes, auprès de leurs compatriotes blessés et prisonniers, nous avons eu occasion de remarquer que ces messieurs employaient toujours la même méthode et le même pansement à la suite des amputations, sans tenir compte de la différence matérielle de la région du corps, siège de l'opération. Aux doigts, à la cuisse, au bras, l'opérateur commençait par une incision circulaire de la peau seule, sur laquelle il faisait tomber en avant et en arrière du membre deux incisions perpendiculaires, qui constituaient avec la première incision deux lambeaux quadrilatères, à la façon deRavaton; les lambeaux de peau disséqués et relevés, l'incision des muscles était pratiquée circulairement et d'un seul coup, de la base retroussée des lambeaux jusqu'à l'os. Après la section de l'os et la ligature de l'artère, faite un peu médiatement, un large plumasseau de charpie graissé était placé sur la chair vive et recouvert par les lambeaux de peau, que le chirurgien rabattait sur le plumasseau et réunissait complètement par des bandelettes de sparadrap. Chaque médecin militaire russe est aidé, dans l'exercice de ses fonctions, par deux ou trois sous-officiers détachés des régiments de l'armée, qui sont exercés à la pratique de la petite chirurgie, et qui deviennent en très peu de temps très habiles dans les manœuvres des

pansements, des bandages et même des opérations; ces aides sont absolument subordonnés au médecin, qu'ils doivent suivre et servir dans son travail spécial.

Bien que notre système hospitalier de Crimée n'ait jamais pu atteindre à une perfection matérielle absolue, il convient de lui rendre cette justice, que les conditions générales de son ensemble et de sa marche ont été bonnes, et nous ont donné fréquemment des résultats avantageux, lorsque les circonstances de la guerre n'y ont pas apporté trop d'obstacles. Mais il n'en fut pas toujours ainsi : dans les derniers mois de la campagne, la fôcheuse situation sanitaire de nos camps a fourni un chiffre considérable et quotidien d'entrées, et, par cette exagération, a rendu impossibles les évacuations de malades dans la proportion qui pouvait empêcher les effets funestes de leur concentration dans les ambulances. A cette influence fâcheuse s'est ajouté bientôt le développement du miasme contagieux du typhus, produit de toutes pièces par la déplorable infection des logements et la misère des soldats. Certes l'hospitalisation la plus luxueuse, eût-elle été aussi hygiéniquement installée que possible, n'aurait pas résisté à la multiplicité et à l'énergie des causes délétères. Telle a été la situation de nos établissements hospitaliers pendant la durée du rude hiver de 1855 à 1856; ils sont devenus de véritables foyers d'infection pour les malades et le personnel chargé de l'administration des soins médicaux. C'est de la même manière, toujours par transport du germe contagieux secondé par l'encombrement, qu'à leur tour les hôpitaux de Constantinoplc et de France se sont infectés, et ont augmenté le

374 • résumé d'ensemble.

chiffre des pertes douloureuses éprouvées en Crimée. On peut conclure de cette marche, dont il nous a été possible de saisir les caraetères^que les ambulances et hôpitaux ont subi passivement, pour réagir ensuite, l'influence des apports et de la concentration des miasmes typhiques venus des camps, où la misère les avait engendrés; que les conditions spéciales d'installation de nos malades dans nos services hospitaliers n'ont pas pris, à la propagation du mal , une autre part que celle qui résultait de l'agglomération impérieuse de maladies contagieuses. Si l'armée anglaise a été épargnée par le typhus, dont nous avons subi trop longtemps les épreuves, cette immunité trouve son explication dans les précautions que les Anglais ont eu le loisir de prendre, en épargnant les fatigues à leurs soldats, et en rendant leur vie facile et leurs campements salubres (voyez mon rapport au Conseil de santé des armées, en date du 20 février 1856, 5e période). Par le récit suivant des particularités qui concernent les campements de l'armée anglaise, on jugera de la vérité de ces assertions et de l'immense supériorité que l'installation de leurs camps a offerte sur notre misérable organisation, qui ne permit que des abris de toile et des huttes en torchis. Ces documents sont le résultat d'une visite détaillée, faite par M. l'inspecteur Baudens et moi, aux camps des Anglais, en date du 31 mars 1856.

Les baraques habitées par l'armée anglaise tout entière sont planchéiées, et ont un chemin empierré au centre et allant d'une porte à l'autre; elles sont chauffées par un ou deux poêles à réservoir simple ou double, plein d'eau chaude pour les besoins des habitants ; l'aéra-

tion est complète. L'ordre et la propreté régnent partout. Chaque soldat est muni de vêtements chauds de toute espèce, dont deux gilets et deux caleçons de laine tricotée; le linge de corps, les gilets et les caleçons sont régulièrement changés deux fois par semaine. Dans chaque campement sont installées des baraques-lavoirs qui permettent, par tous les temps, aux soldats, de faire commodément leur lessive : un jour entier leur est accordé par semaine pour cet objet. Les fosses des latrines sont abritées de la pluie et du mauvais temps et recouvertes d'une clairevoie de madriers entrecroisés, qui offrent des appuis d'un mèlre de hauteur pour les bras des hommes. Dans le but de fournir aux soldats d'agréables distractions et de leur permettre de correspondre facilement avec leur famille, des baraques spéciales, chauffées, planchéiées et garnies de tables avec pupitres, encre, plumes et papier, et d'une bibliothèque contenant un certain nombre de livres, sont mises à la disposition de la troupe. L'alimentation enfin, dont il nous a été possible de juger, ne laisse rien à désirer, aux points de vue de la qualité, de la variété et de la quantité. %

Était-il possible, en Crimée, de faire jouir l'armée française de si magnifiques avantages? Je réponds négativement, parce que les règles fondamentales du système de guerre que la France a adopté s'y refusent formellement. Si notre système d'organisation, comparativement au système suivi par les Anglais , a eu , pendant notre deuxième hivernage seulement, des inconvénients très graves, cela ne rompeuse pas les immenses résultats qu0 souvent notre système produit , par la mobilité

876 résumé d'ensemble.

extrême de soldats intelligents, actifs et aptes à suppléer par d'ingénieux moyens aux choses qui leur manquent en campagne. Aussi ai-je la conviction profonde, qu'entre les autres nations et nous, il y a, sous le rapport du système général de guerre, une compensation avantageuse en notre faveur. Toute création systématique d'une armée peut rencontrer, dans une des parties faibles de son mécanisme, des obstacles accidentels et nouveaux que le hasard fait naître, comme cela est arrivé malheureusement à l'armée française à la fin de la campagne. Placée dans une situation exceptionnelle et anormale, au milieu d'une foule de causes désastreuses, elle a dû éprouver l'influence terrible de ces causes, que l'extrême rigueur de l'hiver a rendues plus intenses encore, en paralysant toute tentative d'amélioration; mais l'expérience qui est «acquise par ces cruelles épreuves ne peut être perdue, j:en suis certain : elle servira, entre les mains paternelles du pouvoir, à modifier ce qu'il y a de défectueux dans les rouages de notre système de guerre, et tirera parti des faits accomplis, dans l'intérêt bien entendu, de l'existence du soldat en campagne. Ne pas profiter de ces enseignements serait un crime de lèse-humanité.

Nos évacuations par mer des malades et des blessés de Crimée ont eu lieu sur une échelle si vaste et dans un laps de temps si restreint, qu'il est nécessaire de produire des chiffres pour en donner une idée exacte: en vingtdeux mois, 114,668 malades ou blessés ont été évacués de la Grimée sur les hôpitaux de Constantioople ; les moyennes générales ont atteint 5733 évacués par mois et 190 par jour; cette moyenne quotidienne a été

de 350 en août et juin. Le mouvement mensuel, maximum de tous les mois, s'est présenté, en juin, avec le total de 10,600 évacués; il a dépassé de plusieurs milliers la moyenne générale, pour sept mois sur vingtdeux. On conçoit qu'il n'est guère possible, dans des conditions de cette nature, d'avoir des bateaux installés en hôpitaux et suffisant à ce service gigantesque d'évacuations par mer; on peut le démontrer par le calcul. En effet, pour faire régulièrement face aux besoins éprouvés par notre armée, il aurait fallu comme bateauxhôpitaux, exclusivement employés à ce service spécial : 1° huit grands clippers à vapeur ou corvettes de charge, pouvant contenir à l'aise 350 à 400 malades ; ils seraient partis régulièrement, l'un de Kamiesch les jours pairs, l'autre de Constantinople les jours impairs, la traversée étant en moyenne de trois jours pleins, et le chargement exigeant de un à deux jours ; 2° douze autres bateauxhôpitaux cle la même capacité, pour les évacuations de Constantinople sur Marseille ou Toulon, à deux départs par semaine de l'une ou de l'autre de ces villes. Il aurait donc fallu distraire vingt grands navires à vapeur pour les convertir en bateaux-hôpitaux. La marine, dont les ressources suffisaient à peine pour assurer le service de guerre, le transport des troupes et du matériel, ainsi que les approvisionnements de toute espèce, le pouvait-elle, sans compromettre les intérêts plus graves du service général ? Il à donc fallu employer pour les évacuations, soit les navires disponibles de l'État, soit, le plus ordinairement, les bateaux du commerce, qui venaient à Kamiesch déposer leur chargement de denrées et de

matériel , et s'en retournaient , chargés de malades , à Constantinople et en France plus tard.

L'impérieuse nécessité d'embarquer des malades et des blessés sur des navires non organisés pour ce service, l'obligation de les loger sur le porjt quand le temps était beau et la mer calme, et, dans les circonstances contraires , de les coucher dans l'entre-pont ou la cale, ont eu certainement une influence fatale sur un grand nombre de nos évacués, qui succombaient parfois pen? dan t la traversée , ou qui arrivaient' à Constantinople dans un épouvantable état. S'il avait été possible de n'évacuer que des convalescents ou des malades légèrer ment atteints, le mal eût été supportable; mais, les entrées étant chaque jour très considérables, les places de malades dans nos établissements de Crimée seraient devenues insuffisantes, si l'on n'avait pas compris sur les listes d'évacuations beaucoup de malades qui devaient nécessairement souffrir de ce douloureux déplacement. On fut même obligé, pour éviter une contagion typhique qui pouvait devenir générale, d'éloigner des foyers d'infection une partie des malades atteints même gravement du typhus, en les évacuant sur les hôpitaux <de Constantinople.

Les services médical et administratif des évacuations de Crimée aux hôpitaux de Constantinople ont été soumis aux règles suivantes. La pénurie oFdinaire du personnel médical de l'armée nous empêchant presque constamment de détacher du service un ou plusieurs médecins pour accompagner, comme le règlement le prescrit, le§ évacuations sur mer, nous avons du confier les soins à

donner aux malades, pendant la traversée, aux médecins civils des paquebots du commerce. Ces confrères ont tous montré, dans celte mission de confiance, un zèle et un dévouement dignes d'éloges, et ils ont mérité une récompense moins matérielle que l'indemnité pécuniaire accordée à chaque voyage. Leur sollicitude, souvent périlleuse, élail féquemment impuissante devant l'excès de besogne offert par un trop grand nombre de malades à secourir et de blessés à panser. Lorsque le bateau d'évacuatjpn ne possédait pas de médecin en titre, nous avions recours à la marine militaire, qui détachait avec une grande bienveillance un chirurgien d'un des bâtiments de la flotte pour accompagner l'évacuation. Les malades désignés formaient un convoi qu'on dirigeait sur Kamiesch, et chaque convoi était accompagné par un médecin et un officier d'administration de l'ambulance qui envoyait les malades. A Kamiesch, rembarquement avait lieu immédiatement,, ou il était momentanément relardé. Dans les deux cas, un autre officier d'administration et un autre médecin , chargés spécialement de ce service, recevaient les malades à leur arrivée; après la visite du médecin, le comptable dirigeait et surveillait l'embarquement, s'il était immédiat; ou, dans le cas contraire, il assignait des places aux malades dans l'hôpital de Kamiesch, jusqu'à l'instant du départ définitif. Il allait à bord et prenait toutes les dispositions nécessaires au bienêtre des malades ; il s'assurait si le nombre des couvertures et les quantités de paille et de foin pouvaient suffire au couchage de tous les évacués , et il faisait embarquer le nombre d'infirmiers jugé par lui indispen-

380 résumé d'ensemble.

sable au service. Le médecin, à son tour, visitait de nouveau les malades à bord : il renvoyait à l'hôpital ceux qui lui paraissaient peu en état de supporter la traversée, et il indiquait la consommation présumée en linge à pansements et en médicaments. Ces fournitures étaient délivrées sur bons par l'administration de Kamiçsch. Enfin il prescrivait toutes les mesures d'hygiène à employer dans le but d'améliorer la position des évacués. Ce médecin rendait compte , après chaque évacuation , des particularités de l'exécution de son service? dans un rapport adressé au médecin en chef de l'armée.

En terminant cet aperçu général du mode d'évacuation des malades de Crimée , je dois faire observer que les envois multipliés et considérables de ces malades aux hôpitaux de Constantinople n'ont pas toujours suffi , puisque, à diverses époques, nos ambulances encombrées avaient un service de 8000 à 10,000 malades et blessés. Dans certains mois, les entrées en maladies étaient, en les comparant à l'effectif, comme 1 est à 6^; ce qui donnait la moyenne de 650 entrants pour chacun des jours de ces mois. Jamais aucune guerre, pendant laquelle une armée n'a pas cessé d'être victorieuse , n'a fourni qne situation hospitalière hérissée d'autant de difficultés matérielles que celles qu'a subies l'armée française pendant son séjour prolongé sur l'aride plateau de Chersonèse : nos tableaux de statistique médicale pour toute la durée de la campagne justifient pleinement cette assertion.

Je crois utile de faire précéder l'examen de chacune des grandes maladies qui ont sévi dans l'armée d'Orient de quelques aperçus généraux sur ces maladies, considérées aux divers points de vue de la spécialité d'nn grand nombre de leurs causes, de la physionomie particulière et des caractères propres qu'elles présenter)), et qui distinguent leur marche désastreuse et envahissante au milieu des grandes réunions d'hommes dans les armées. Je parlerai de l'association fréquente, chez le même sujet, des éléments morbides particuliers à chacune, parce que cette association imprime à la symptomatologie des formes et des aspects nouveaux. Enfin je

démontrerai la nécessité de mettre souvent, par une thé-

rapeutique spéciale, la pratique médicale des armées en rapport avec la nature spéciale des agents causatifs et de leurs effets constatés.

Maladies en général.

Deux grandes séries de causes morbides agissent sur les armées en campagne : 1 • celles inhérentes aux climats et aux localités où le soldat est transplanté, aux constitutions médicales particulières régnant lors de sa transplantation et pendant son séjour dans le nouveau pays occupé ; 2° celles inhérentes à la manière de vivre propre au soldat.

382 résumé d'ensemble.

Les premières comprennent les influences du changement du climat et des habitudes de toute espèce. Ces influences sont générales quant à la latitude du lieu occupé, et locales quant à la configuration géographique des terres; elles varient dans leur action suivant la présence ou l'absence, de marais par exemple, d'eaux croupissantes ou d'eaux non potables, ou bien suivant les conditions du terrain, élevé on non, couvert ou dépouillé de végétation, etc., etc. Ce sont ces causes qui créent par leur association ce qu'on appelle les constitutions médicales d'une localité ; elles agissent ou régulièrement, en déterminant pour chaque saison des maladies analogues ou identiques, qui reparaissent chaque année; ou irrégulièrement, en développant une maladie éventuelle et exceptionnelle, dont la causalité est inexplicable le plus souvent, comme le choléra ou toute autre épidémie.

Les secondes causes, dont les effets sont toujours à peu près les mêmes, quel que soit le pays habité, comprennent la vie des camps, les aliments spéciaux de guerre, l'ancienneté plus ou moins grande dans le métier des armes; les vêtements, les abris appropriés ou non, suivant le pays, théâtre de la guerre; les germes importés d'une affection épidémique, qui se révèlent près ou loin du foyer de l'infection ; les éventualités plus ou moins pénibles de guerre, produisant une influence relative sur le moral ; les germes morbides créés sur place par la concentration souvent inévitable , et par les difficultés qui s'opposent fréquemment à la satisfaction des besoins impérieux de la vie d'une grande, masse d'hommes réunis.

Faits médicaux. 38$

Les agents morbides qui tiennent aux influences climatériques et aux constitutions médicales de la contrée, siège de la guerre, donnent origine à des maladies dont les caractères sont variables, comme les conditions de salubrité ou d'insalubrité des lieux habités par les troupes. En Crimée, dont la salubrité n'est pas contestable, nos soldats auraient conservé un état sanitaire satisfaisant par de simples précautions d'hygiène militaire bien entendue, s'ils n'eussent j>as eu à subir l'action énergique et fatale résultant de l'exagération des causes de la seconde espèce. En effet, sauf les variations atmosphériques fréquentes, dont il est facile, avec des vêtements chauds, de se préserver, le climat de la Crimée, qui est presque l'analogue de celui de la Corse, de l'Italie et du midi de la France, ne produit aucune maladie de nature endémique ou épidémique. Avant d'arriver dans cette contrée, on nous avait fait craindre les darffeers d'une ophthalmie grave, qu'on y disait endémique; mais heureusement rien n'a confirmé cette appréhension. Les marécages de la Tchernaïa ont certainement déterminé l'invasion de nombreuses fièvres intermitlentes ; mais ces affections ont été peu graves en général, et ont, lorsqu'elles n'étaient pas compliquées, cédé à une médication simple. Les saisons extrêmes , été et hiver, n'auraient produit qu'une expression morbide d'importance ordinaire, si les conditions de protection efficace contre le froid en hiver, et d'une existence moins agitée, moins orageuse eri été, eussent été compatibles avec une situation de guerre très active et très fatigante. Les maladies d'été observées, fièvre rémittente, diarrhée, dysen-

384 résumé d'ensemble.

térie, ictère, n'ont jamais eu un cachet grave et compromettant par elles-mêmes ; mais, pour peu que lés causes inhérentes à la vie du soldat y ajoutassent leur influence dépressive, la gravité de ces affections augmentait dans la proportion du degré d'intensité, souvent considérable, de ces nouvelles causes. Il en était de même à la suite de l'association, fréquemment constatée, de ces maladies climatériques avec les maladies épidémiques, telles que choléra, scorbut, typhus, etc., etc. Ces dernières, par compensation, étaient aussi influencées plus ou moins fortement par l'état de l'atmosphère, surtout aux époques d'extrême chaleur, d'extrême froid, de grande humidité de l'air et du sol, de vents violents avec tempêtes répétées de pluie et de neige. Le traitement des maladies climatériques de la Crimée et de celles propres à chaque saison n'a pas nécessité, de la part de nos médecins, des études nouvelles ; habitués à observer et à traiter ces formes pathologiquesdans le midi de la France et en Italie, en Algérie même, ils ont pu tout de suite employer la thérapeutique la plus rationnelle et la plus efficace. Une seule épidémie, conséquence d'une constitution médicale particulière et inconnue dans sa nature, le choléra, a sévi cruellement ay début de la campagne. Nous nous sopmes assez occupé de ce sujet pour n'avoir plus besoin d'y revenir ; disons seulement que le choléra n'a jamais, d'une manière absolue, existé épidémiquement en Crimée; que ses invasions nombreuses ont tenu aux arrivages successifs de 250,000 soldats; que son développement y a été très faible, et qu'il a toujours été possible d'atténuer le mal et d'v fixer des limites.

Les causes du second ordre , celles qui sont inhérentes à l'existence du soldat en campagne, ont eu sur le plateau aride et sans ressource de Chersonèse un résultat bien autrement pernicieux par la gravité extraordinaire et le nombre considérable des maladies que les misères et les fatigues de la troupe ont engendrées. Les modes spéciaux de causalité ont produit, pour chacune de ces maladies, des caractères morbides spéciaux qu'il n'est pas possible de méconnaître. Par leur physionomie si tranchée, elles constituent un groupe distinct dans la pathologie interne, et réclament une place des plus importantes dans le cadre nosologique des études du médecin militaire. On a si bien compris, quoique tardivement, cette vérité, qu'après la guerre d'Orient, une chaire des épidémies des armées a été instituée à l'École impériale de la médecine militaire au Val-de-Grâce, afin de remplir une des lacunes de l'enseignement de cette école. Je dis une des lacunes, parce que je crois qu'il est indispensable d'y créer aussi une chaire destinée exclusivement aux plaies d'armes à feu et autres accidents de guerre, qu'on s'étonne, à juste titre, de ne pas trouver au premier rang dans notre école de médecine militaire

Jamais, du reste, la démonstration de la spécialité du genre d'études des . médecins d'armée n'a été aussi rigoureusement établie que par les situations exceptionnelles des soldats de Crimée pendant toute la durée de la guerre. Presque toujours la constitution médicale des localités occupées par la troupe était complètement dominée par les affections essentielles de la vie misérable

du soldat ; elles s'assimilaient toute maladie simple et

386 résumé d'ensemble.

ordinaire, et lui imprimaient leur cachet pernicieux, dont le résultat était toujours l'accroissement énorme de la mortalité. Je vais tracer la marche des maladies spéciales des troupes d'Orient,- en suivant Tordre chronologique de leurs invasions, pour donner une nouvelle importance aux remarques précédentes.

En quittant Varna pour aller en Crimée, en septembre 1854, nos troupes venaient d'éprouver la rude épreuve du. choléra de la Dobruska ; il y avait encore dans l'armée, à peine débarrassée de l'étreinte du fléau, quelques germes cachés, de nature cholérique, qui s'étaient en partie développés pendant la traversée, et qui produisirent à la suite de la victoire de l'Aima, un chiffre potable de nouvelles invasions. Je pense qu'on peut raisonnablement attribuer cette recrudescence cholérique au séjour trop prolongé des divisions sur le champ dé bataille, où des émanations putrides s'exhalaient de nombreux cadavres de cheVaux tués pendant l'action ; les fatigues des hommes et leur insuffisante alimentation y ont apporté leur part; et ce qui justifie cette dernière opiniew, c'est que les officiers , faute de moyens de transport , furent obligés de vivre à l'ordinaire des soldats, et durent, à ce régime grossier et inaccoutumé, de nombreuses attaques de choléra, dans une proportion qui n'avait jamais été atteinte. Déjà de fréquentes diarrhées commençaient à se manifester dans les troupes, et s'aggravaient par l'abus de raisins trouvés par l'armée sur son passage» Au mois d'octobre, cependant, rétat.sanitaire,qui avait été menacé pendant le mois précédent, présentait des conditions passables. Vers la fin d'octobre ,' la continuation des

tfÀITS MÉDICAUX. 38?

causes débilitantes et modificatrices de l'organisme produisit ses effets : les forces trahirent bientôt le courage de pos soldats, et nos ambulances s'emplirent de nombreux malades, chez lesquels on observait une grande prostration nerveuse, accompagnée de symptômes d'anémie, de diarrhée séreuse, de maigreur déjà marquée; le moral était considérablement affaibli ainsi que la iïk>tilité. Ce mal, sans caractères bien tranchés, était peu grave en général, lorsqu'on pouvait tout de suite le combattre par du repos, un bon régime et l'usage de boissons toniques ; mais il était suivi d'une assez longue convalescence, qui diminuait bien malencontreusement l'effectif valide. Cette situation fâcheuse, au moment où l'armée avait besoin de tout son monde, était due à l'usage prolongé des vivres de guerre qui constituent une alimentation indigeste, peu variée et insuffisante ; elle était due aussi aux fatigues du service, souvent trop pénibles, au* émotions dépressives et à des privations de tout genre. Les influences climatériques n'y étaient pour rien ; «ar à cette époque elles étaient des plus favorables.

Le choléra à reparu à chaque • arrivage de troupes nouvelles; et ces «arrivages ont été tellement fréquents * qu'il* n'y a pas eu, pour ainsi dire$ d'intermittence, de rémission entre une recrudescence et celle qui la suivait. Comme nous l'avons déjà indiqué, ces attaques successives de choléra n'ont pas trouvé dans les conditions climatériques de la Crimée de prédispositions favorables à l'accroissement du mal ; les symptômes étaient souvent peu prononcés, et il était assez facile d'obtenir la réaction; seulement, il arrivait souvent que cette réaction ne se

388 résumé d'ensemble.

soutenait pas et passait à la forme typhoïde. Cette terminaison était assez constante, lorsque les soldats, avant Tinvasion cholérique, avaient présenté les symptômes de prostration nerveuse dont nous avons parlé ; les moyens de traitement les plus sûrs dans ces conditions ont été* les toniques à fortes doses et les excitants diffusibles.

Les diarrhées et dysenteries ont donné , en octobre et en novembre, une bonne partie des entrées, mais sans offrir par elles-mêmes une grande gravité ; elles avaient surtout pour résultat, en affaiblissant la résistance des constitutions, de les disposer aux attaques du choléra. Jusqu'au mois de novembre, la robuste constitution de la grande majorité de nos soldats lutta avec un certain avantage contre les causes destructives ; elle n'était qu'ébranlée et amoindrie; le mal n'avait pas. pris dans l'organisme de profondes racines , et l'on en triomphait facilement. L'hiver vint alors ajouter la rigueur de ses frimas aux autres misères de la vie des soldats, et nous voyons bientôt apparaître, avec l'aggravation des anciennes formes observées , une affection nouvelle, très inquiétante, le scorbut, dont les premiers symptômes se manifestent principalement sur les plus anciens et les plus vigoureux soldat». Les prodromes de cette maladie étaient si peu importants, que le malade qui en subissait l'influence n'en continuait pas moins pendant quelque temps son service : quelques douleurs dans les membres, quelques taches pétéchiales presque imperceptibles sur la peau, et le gonflement léger des gencives, voilà tout, dans l'origine. Pendant le cours de l'hiver,

l'atmosphère s'étant. refroidie beaucoup, nous constatâmes, à diverses époques, jusqu'à 6 et 8 degrés audessous de zéro, et nous eûmes quelques jours de neige et d'ouragan ; ce mauvais temps se prolongea en janvier et ajouta encore aux fâcheuses conditions de notre état sanitaire : on commença même à s'apercevoir que des accidents typhiques, présage de l'invasion du typhus, se présentaient dans nos camps, devenus insalubres par un séjour trop prolongé, et dans nos ambulances, trop souvent encombrées.

Le scorbut- se développa avec une extrême rapidité, sous l'influence du froid et de l'humidité. A la fin de février, on comptait dans les régiments plus de 3000 scorbutique^ dont la maladie était parfaitement caractérisée. Quelques malades n'avaient que le scorbut ; chez d'autres, il s'associait avec la diarrhée, la dysenterie et des affections typhiques ou typhoïdes, surtout avec les congélations qu'il rendait plus faciles. Cette alliance était redoutable; les malades n'y résistaient pas, et grossissaient lé chiffre journalier de notre nécrologe. Le scorbut et le typhus, à formes atténuées, n'étaient que la conséquence de la vie misérable menée par l'armée; les rigueurs de la saison n'y ajoutaient qu'accessoirement et consécutivement leur influence particulière, pour en activer le développement et en accroître la gravilé.

Les affections typhiques ont pris, en février 1855, une plus grande extension, elles ont produit 250 invasions pendant ce mois. Bien qu'elles aient amené d'assez nombreux décès, elles offraient néanmoins le plus ordinairement des formes atténuées, et étaient peu conta-

390 résumé d'ensemble.

gieuses. A cette époque, ce n'est qu'exceptionnellement que j'ai constaté chez les typhiques l'éruption cutanée, si caractéristique du typhus de l'hiver suivant. De bonnes et larges mesures d'hygiène, appliquées dan* toute l'ar* mée, ont triomphé rapidement de ces formes morbides, qui lavaient bien le vrai caractère du typhus des camps, et qui, comme lui, étaient le résultat ëe la misère, de la malpropreté, de l'infection des abris, de l'alimentation uniforme, insuffisante et de médiocre qualité. Ce fléau pouvait -il manquer de se manifester dans les conditions mauvaises où se trouvaient nos soldats en Crimée!

En mars et avril, la situation sanitaire s'améliora un peu : le typhus, le scorbut et le choléra oat offert une moindre expression ; le chiffre des entrées et des décès £st devenu presque normal . Le retour du beau temps, la mise à exécution de grandes mesures d'hygiène dans les camps et les ambulances, et les envois de nombreuses ressources par la mère patrie, ont contribué à rendre la position meilleure. 11 était temps que cette amélioration arrivât, car nos efforts médicaux devenaient impuissants, non-seulement à l'endroit des maladies internes, dont la gravité s'exagérait, mais encore 3 l'égard des blessures du siège, qui prenaient un aspect blafard; se gangrenaient facilement, et faisaient cyaindre l'invasion prochaine de la terriWe pourriture d'hôpital. Pendant le mois de mai 185$, l'état de santé des soldats aurait été tout à fait satisfaisant, si une nouvelle recrudescence cholérique n'eût assombri le tableau et inspiré des inquiétudes qui se r&dpè*eçt eu juin et

juillet : pendant ces deux mois le choléra parcourut successivement toutes nos divisions, et il frappa plus de 8000 hommes.

A la fin de mai, l'occupation par nos troupes des bords marécageux de la Tcheroaïa ne tarda pas à être la cause du développement d'un grand nombre de fièvres intermittentes heureusement peu graves, mais constituant pour notre effectif, déjà considérablement diminué, une nouvelle cause de déchet. C'est aussi à cette époque que, sous l'influence des chaleurs de Télé, des émanations paludéennes et des fatigues du service, parurent pour la première fois les fièvres rémittentes, qui, pendant les mois de juin, juillet, août et septembre, amenèrent dans nos ambulances plusieurs milliers d'hommes. Peu graves, lorsqu'elles se présentaient sans complication , ces lièvres avaient une durée moyenne de trois septénaires, sans compter le temps de la convalescence, qui était assez long, et, pendant lequel le sujet conservait une grande faiblesse; elles s'associaient à presque tous les types morbides graves du moment, et surtout aux formes typhiques et typhoïdes. En juillet, à l!époque de la plus grande, sécheresse de Tété, qui nous priva

de végétation, nous eûmes une recrudescence épidémique de scorbut si forte, que, dans l'espace de trois mois,, il y eut près de 5000 iovasioos.

Dans les conditions de .cet étçit sanitaire, très fâcheux à cause du, pombre énorme des fiévreux encombrant les ambulances et de la gravité de la plupart des maladies* Içs événements de guerre se multipliaient et surchargeaient nos servteçs hospitaliers de leur sanglant contiiv»

392 résumé d'ensemble.

gent. Chaque jour, citait 100 ou 200 blessés nouveaux qui s'ajoutaient aux anciens ; dans les grandes attaques, c'était par milliers que les blessés affluaient. Enfin, la prise de Sébastopol, si chèrement achetée, mais si glorieuse pour notre armée, vint mettre un terme à cette situation tendue et menaçante ; un peu de calme remplaça dans notre hospitalisation l'agitation extraordinaire qu'y avaient provoquée les terribles péripéties des derniers événements. L'été et ses chaleurs énervantes firent place à une saison plus favorable; aussi, pendant la durée du mois d'octobre et de novembre, le nombre des malades, descendu à une proportion normale, nous aurait laissé espérer que l'amélioration constatée dans la santé des troupes serait durable, si nous n'eussions pas été menacés d'un second hivernage, impérieusement commandé par les circonstances. Pour comble de malheur, ce nouvel hiver fut d'une rigueur exceptionnelle : les moyens (te protefctron, fournis par des abris mauvais et insuffisants , manquèrent ; des difficultés de tout genre, dont j'ai fait plusieurs fois déjà l'énumération dans cet ouvrage, s'adjoignirent à ces causes puissantes. On vit paraître d'abord le scorbut, qui prit* sous l'influence du froid humide, une intensité désespérante, et à sa suite un fléau dévastateur par excellence, le typhus des armées, qui détruit tout, dans les grandes réunions d'hommes, en y propageant par contagion son principe délétère. Cette dernière épreuve a été la plus cruelle et la plus désastreuse de toutes celles auxquelles l'armée d'Orient a été soumise : on peut en juger ainsi, en suivant la marche du fléau typhique que j'ai décrite avec le plus

grand soin possible dans mes rapports officiels au Conseil de santé des armées (5* période).

Le chiffre des pertes par le typhus, dans nos camps et nos hôpitaux, s'élève approximativement au chiffre important de 18,000 pour la Crimée, la Turquie et la France, en réunissant les cas de typhus spontanés et les cas communiqués par infection.

L'esquisse qui. vient d'être tracée rapidement de la marche chronologique des grandes maladies de l'armée française démontre d'une manière péremptoire, à mon avis , que les affections spéciales- ou spécifiques créées par les conditions anormales inhérentes à la vie du soldat pendant la guerre d'Orient ont puissamment dominé les maladies climatériques et saisonnières, par le chiffre bien plus élevé de leurs invasions, par leur gravité dépassant toute mesure, et par leurs conséquences fréquemment fatales. Jamais, dans une autre guerre, la privation des ressources que Ton trouve habituellement dans un pays ennemi ne s'est fait sentir aussi énergiquement et pendant un temps si long; jamais non plus il n'a été possible à l'observation médicale de suivre plus complètement et plus assidûment l'évolution des maux qui accablent les armées, en raison de la réunion de nombreuses troupes sur un terrain peu étendu, et de la stabilité forcément imposée à l'armée par les nécessités du but principal de l'entreprise , la prise de Sébastopol. L'occasion a donc été très favorable pour étudier à fond, dans leur ensemble, les caractères morbides bien tranchés-qui président à l'étiologie et à la pathologie spéciales des soldats en campagne, et en même

S9& RÉSUHÉ DENSEMBtE.

temps pour expérimentait pour sanctionner les pratiques médicales les plus propres à conjurer les périls éventuels de l'état sanitaire, ou seulement à tés rendre moins désastreux. Nous terminerons nos considérations générales sur les maladies de l'armée d'Orient par l'exposé des moyens médioaux et hygiéniques qui ont réussi , et par l'examen des modifications qu'il conviendrait d'introduire dans les mesures préventives de notre médecine militaire , afin de lui donner une plus grande puissance.

Je dois d'abord, pour être juste, dire que depuis le début de la guerre jusqu'à sa fin, la vigilance des médecins français, chacun dans la limite dé ses attributions hiérarchiques, a constamment éveillé l'attention de l'autorité sur les mesures locales et partielles à prendre dans l'intérêt de la conservation de la santé publique ; je dois dire encore que des commissions d'hygiène, instituées dans les divers quartiers généraux et dans chaque campement de troupes, se sont occupées aveo un rôle digne d'éloges des questions de salubrité. Je n'entrerai point dans les détails de cette action préventive contre l'invasion des maladies, que je désire ne signaler ici qu'afin de constater la part honorable que nos officiers de santé ont prise individuellement dans ces travaux de modeste mais importante prophylaxie ; mais ce qui me paraît important , c'est d'énumérer dans leur ordre d'exécution, en indiquant la valeur de leur portée et de leurs résultats, les grandes mesures d'hygiène générale et de préserva* tien morbide mises en pratique à l'armée dUrient dans lea moments difficiles des opérations mihtaîmu Reçues

et autorisées avec une sollicitude empressée par 1$ commandement, ces mesures de prophylaxie gènes raie ont émané de l'initiative du médecin en chef de l'armée, qui soumettait à un sérieux examen les diverses faces des questions médicales de circonstance, et s'éolai* rait, à leur sujet, des sages conseils des médecins les plus expérimentés qu'il avait sous ses ordres comme collabo-» rateursv <

Voici ces mesures, avec les dates de la mise à exéeu* tion de chacune :

N° 1. — 17 juillet 1854. Dispositions hygiénique* à prendre pour l'armée d'Orient. Surveillance- du régime alimentaire et des boissons de la troupe ; mélange or-* donné de l'eau-de-vie à l'eau potable; mesures préventives et répressives contre l'ivrognerie ; précautions contre les brusques changements de l'atmosphère et de la température ; alternatives de repos et d'exercice des troupes ; exécution stricte des soins généraux de propreté ; danger de se baigner isolément ; prescriptions médicales relatives aux diarrhées prodromiques du cho* léra ; prescriptions hygiéniques pour les campements.

N° 2. — 1 9t juillet 1854. Proposition à l'autorité, qui accepte, de la création d'ambulances sous terttes, afin d'y traiter tous les malades nouveaux que l'armée fournira, l'hôpital de Varna devenaat un foyer d'infection choies rique. Premier hôpital sous tente établi le 20 jui^et, sur le plateau de Franka, en rase campagne ; extension plus tard de cette bienfaisante pratique,, à la suite de la. d$* bâcle cholérique de la Bobruska, et création successive, sous la direction de M« l'inspecteur Lévy, d'un nouvel

396 résumé d'ensemble.

hôpital sous tente , annexe de celui de Franka , et de trois autres établissements du même genre pour les cholériques que Ton a installés dans la campagne de Varna et près du bord de la mer ; évacuation définitive et complète de l'hôpital de Varna.

N° 3. — Octobre et novembre 1854. Recrudescences cholériques dues aux arrivages de nombreux renforts ; isolement des cholériques sous des tentes contenant quatre, cinq et six malades au maximum ; aération permanente; dissémination des troupes infectées sur de vastes espaces de terrain isolés du reste de l'armée.

N° 4. — Octobre et novembre 1854. Amélioration de la ration du soldat, qui est jugée insuffisante.

N° 5. — Décembre 1854. Établissement d'un dépôt de convalescents sur les hauteurs entre les baies de Kamiesch et de Casach ; insuccès «de cette mesure, bonne en elle-même, à cause du défaut d'abris suffisants et des difficultés occasionnées par la saison d'hiver.

N> 6. — 20 décembre 1854. Création d'infirmeries régimentairès, qui produit un soulagement marqué dans le service trop tendu des ambulances, en procurant un diverticulum avantageux à un grand nombre de malades.

N° 7. — 4 janvier 1855. Prescriptions préventives et curatives, par ordre général, des accidents de congélation et des modes de secours efficaces, dans la congélation générale et partielle.

N° 8. — 22 février 1855.' Prescriptions générales et mesures à mettre à exécution pour le scorbut, devenu épidémique parmi les soldats. Diriger sur les hôpitaux de Constantinople les scorbutiques non susceptibles de

guérir en Crimée ; multiplier les distributions de viande fraîche ; mettre en usage les légumes- conserves Chollet;^ ordonner quotidiennement l'aération des tentes, des vêtements et des couvertures ; exciter le soldat à la recherche du pissenlit croissant près de nos camps; soumettre enfin les. scorbutiques légèrement atteints à un régime approprié, organisé dans les infirmeries.

N° 9. — .28 février 1855. Rapport officieux sur les causes d'insalubrité du port de Kamiesch, qui font craindre l'invasion d'une épidémie ; moyens conseillés : Supprimer l'hôpital * des Turcs ; repousser loin des rives de la baie les établissements de commerce de la colonie ; veiller à l'enlèvement journalier et à la destruction des* immondices ; . créer une commission d'hygiène permanente, en outre de celle chargée de la visite habituelle des denrées et des boissons.

N° 10. — Ordre général de l'armée du 1" mars 1855; changement général des campements et leur assainissement complet , en vue de la saison nouvelle : Placer les tentes sur un sol oeuf, sec et non creusé; interdire l'habitation des huttes ou taupinières ; hrûler sous le vent des camps les fumiers et autres immondices ; surveiller les conditions de propreté des fosses d'aisances, les renouveler souvent ; se servir de la chaux pour les enfouissements des cadavres à la profondeur de 1 mètre ; distribuer le plus souvent possible des légumes-conserves et de la viande fraîche ; exciter les soldats à la recherche du pissenlit.

N° 11. — En date du même jour 17 mars, circulaire aux chefs du service médical, sur la direction et l'applK

398 RÉSUME t)' ENSEMBLE.

cation des moyens de désinfection : Assainissement des foyers putrides signalés dans le voisinage des camps, au moyen de la combustion et des désinfectants ; doses à employer. Exécution rigoureuse des règles- des campements; modifications à introduire dan» les baraques pour leur régulière aération (aux ambulances). Surveillance attentive au point de vue de la régularité des inhumations et des pratiques à suivre ; mêmes observations à l'endroit des produits des voiries et des abattoirs. Modes divers d'assainissement des lieux habités ou non habités ; moyens variés de désinfection des terrains malsains avec vignettes explicatives ; impulsion et gestion confiées aux médecins en chef des corps d'armée.

N* 12. — 10 mai 1855. Prescriptions médicales et hygiéniques,' à l'occasion d'une forte- recrudescence de choléra.

N° 18. — 17 et 21 mai. Comptes rendus d'une visite sanitaire particulière aux campements de TartiHerie, et d'une visite générale aux campements de toute l'armée, -suivis de conseils de médecine préventive.

N° 44. — 10 août 1855. Prescriptions préservatrices contre les fièvres de la Tchernaïa i Entretenir des feux pendant la nuit autour des camps ; commencer tard le travail ; . donner des aliments et des boissons toniques avant le travail- ; imposer l'usage des vêtements de lahie ; ordonner la fermeture hermétique des tentes, et interdire le vagabondage des soldats pendant la nuit ; soutenir les forces et augmenter la résistance aux miasmes paludéens par une bonne alimentation; couper le travail par de fréquents repos»

N° 15. — 5 janvier 1856. Circulaire médicale pour F assainissement complet des ambulances de l'armée : Ventilation, plusieurs fois répétée par jour, de l'intérieur des baraques ; aération, à l'extérieur, des fournitures de couchage et des vêtements des malades ; désinfection du sol et des baraques, au irtoyen du sulfate de fer en solution et du chlorure de chaux; désinfection de temps en temps par le chlore pur ; prescriptions en faveur de la conservation de la santé des infirmiers; désinfection constante des baquets et immondices ; sorties obligées des convalescents hors des salles de malades, lorsque le temps le permet.

N° 16* — 6 février 1856. Compte rendu de la situation fâcheuse delà santé des troupes d'Eupatoria. Conseils donnés pour modifier avantageusement cette situation ; faire camper le plus tôt possible les troupes sous tentes, à l'extérieur des murs d'enceinte de la ville ; diminuer l'en* combrement par le départ d'un ou de deux régiments de cavalerie, envoyés à Kamieseh; créer une commission d'hygiène permanente dans la cité, et assainir cette dernière en se conformant à la circulaire du 17 mai 1855.

N° 17. — 22 février 1856. Compte rendu des mesures générales et particulières d'hygiène prises en Crimée(àM. l'inspecteur Baudens) : Conseil du changement absolu et impérieux des campements de l'armée ; assainissement des tentes par le chlorure de chaux et la veft* tilationr en attendant le temps favorable au changement complet; demandes incessantes de nombreuses évacua* tàora, dans le but de désencombrer nofc services hospita* l|etS} pour les ambulances, désinfection avec le chlorure

400 résumé d'ensemble.

de chaux et le chlore pur ; dissémination des typhiques sous des tentes j surveillance des convalescents de typhus à l'ambulance et au régiment, afin d'empêcher la propagation par contagion ; mesures prises dans l'intérêt de nos infirmiers.

N° 18. — 14 février 1856. Rapport au maréchal commandant en chef, sur la situation sanitaire de l'armée et sur la nécessité impérieuse de prendre au plus vite les mesures générales d'assainissement, qui ont si bien réussi par Tordre du 27 mars 1855.

On voit, par ce qui précède, que l'organisation de la défense, dans la lutte de la médecine contre les terribles maladies écloses à l'armée d'Orient, n'a pas manqué de moyens efficaces et nombreux de résistance. C'est surtout contre les influences des causes inhérentes à la vie exceptionnelle des soldats, et contre les maladies spéciales et graves qui en résultaient, qu'il a fallu accumuler en plus grande quantité les obstacles préventifs et curatifs de la thérapeutique. Ces obstacles, pour avoir du succès, ont du le plus souvent être choisis dans, une thérapeutique spéciale, en raison de la spécialité des causes et des effets. On ne peut méconnaître que, dans une campagne anormale sous tous les rapports, comme celle de Crimée, les médecins militaires ont besoin d'avoir reçu une éducation médicale particulière , . résultat de l'expérience de la guerre, pour ne pas commettre d,'erreurs préjudiciables dans Téliologie, le diagnostic et le traitement des maladies spéciales au soldat, et lutter contre elles avec avantage. C'est surtout dans ces grandes explosions d'épidémies désastreuses, qui surprennent à l' improviste les armées,

que les puissants modificateurs de l'hygiène et de la thérapeutique trouvent leur application rationnelle et bienfaisante ; c'est dans, ces circonstances que leurs résultats deviennent merveilleux, lorsque la médecine qui conseille, et l'autorité qui ordonne et exécute, agissent avec ensemble parfait et complète solidarité. Le plus souvent cette harmonie de concours a existé à l'armée d'Orient; aussi a-t-il été permis à la médecine militaire, généreusement secondée, de démontrer l'efficacité préventive et curative de plusieurs grandes pratiques médicales, qui auront forcede loi pour l'avenir. En effet, n'estil pas acquis à la science médicale que nul moyen ne prévient, n'efface ou n'atténue les caractères destructeurs des maladies épidémiques infectieuses et contagieuses, comme l'isolement des malades qui en sont atteints ; leur dissémination dans la campagne, sur un terrain sans limites, vierge de souillure ; leur aération constante sous de simples abris de toile qui même, dans les pays tempérés, peuvent être utilisés pendant huit mois de l'année. Il a encore été prouvé et acquis expérimentalement que l'alimentation des vivres de guerre, à cause de ses défauts de grossièreté et d'absence de variété, devient nuisible après un certain temps de son usage ; que le manque d'un végétal frais dans cette alimentation produit le développement funestedu scorbut, qui s'attaque principalement aux meilleurs soldats. Nous avons encore obtenu la démonstration rigoureuse des conséquences fâcheuses et fréquemment irrémédiables des hivernages longs et rudes, sous des abris insuffisants à protéger efficacement des intempéries de saison, et s'infectant bientôt sous l'in-

fluence de la vie commune de nombreux habitants. Les faits que nous venons d'exposer contiennent un grand enseignement, en témoignant que la somme de forces de résistance préventive, contre les maladies spéciales et destructives des armées, n'est pas suffisante chez nos soldats ; ils démontrent que dans toute guerre future, analogue à celle qui vient de se terminer, si l'on veut éviter les pertes nombreuses et cruelles, que nos énergiques mesures d'hygiène ont seulement palliées, il est urgent de travailler activement à doter dès à présent, dans l'intérêt de l'avenir, l'armée française de sages institutions d'hygiène préservatrice, destinées à modifier avantageusement et à faire disparaître les conditions défectieuses ou vicieuses, que présente notre système de guerre sous les rapports des vivres, des abris et de tous les besoins , en général , des soldats d'une • armée. Pourquoi n'imiterions- nous pas en France l'exemple donné par une. nationalité voisine et amie , l'Allemagne, qui a soumis ses soldats à un code hygiénique, dont les prescriptions, établies dans un tangage simple et facile à comprendre, sont exécutées réglementairement par les sous-officiers et officiers subalternes, lorsque ceux-ci ont fait de ces règles une étude, qui leur en rend la pratique promptement familière ? Quels immenses bienfaits une œuvre de ce genre procurerait à l'armée française, qui est si intelligente déjà à tirer parti en campagne des moindres ressources ! Combien de maux affreux lui seraient épargnés! Qu'on en soit bien convaincu, la plupart des soldats d'une armée sont de grands enfants, qui s'abandonnent avec insouciance aux diverses chances

de leur fortune, bonnes ou mauvaises,, vivant au jour le jour et négligeant toutes les précautions qui conservent la santé; ils ont toujours besoin, dans l'intérêt de cette santé dont ils s'inquiètent trop peu, d'une direction su* périeure qui règle disciplinairement tous les actes physiques et moraux de leur vie, en paix comme en guerre. Aucune mesure n'introduirait dans l'existence du soldat une régularité plus précise et plus fructueuse, qu'une exécution journalière et ordonnée impérativement des préceptes, sanctionnés par l'expérience, d'une hygiène élémentaire. Le règlement qui contiendrait ces préceptes serait modifié par les soins de la médecine, lorsqu'un changement de climat entraînerait la nécessité de changer les anciennes prescriptions, ou de leur en adjoindre de nouvelles. De cette façon, on verrait disparaître cette gênante variété d'opinions sur les questions d'hygiène et de médecine qui intéressent chaque corps isolé de troupe, et les conséquences fâcheuses de méthodes ou de pratiques dissemblables, qui, appliquées dans une intention louable au point de vue du bien-être de chacun , manquent souvent le but recherché , et compromettent les intérêts généraux, par défaut d'expérience dans la matière, par parti pris d'une manière de faire accoutumée, par manque enfin de vues d'ensemble, seules susceptibles de bien diriger. Il suffirait, afin de rendre tout à fait rigoureuse l'exécution des pratiques d'hygiène devenues réglementaires, de faire exercer sur elles un contrôle médical indépendant et expérimenté, sur lequel nous reviendrons plus tard, en raison de son utilité ; contrôle portant , sous d'autres rapports , sa

kO II RÉSUMÉ D* ENSEMBLE.

surveillance scrupuleuse et incessante dans les corps de troupe et dans les hôpitaux, pour servir à éclairer l'autorité et à la conseiller utilement. J'ai la conviction qu'avec de semblables conditions l'état sanitaire d'une armée serait toujours satisfaisant.

Il y a aussi une réforme à introduire dans la nature des vivres de guerre à l'usage des soldats français. Notre biscuit est de passable qualité ; mais il est encore trop massif et trop grossier pour, après une épreuve un peu durable de cet aliment essentiel, ne pas devenir difficile à digérer, et plus tard insupportable à l'estomac ; il provoque de plus, par son extrême dureté, des gingivites nombreuses chez les recrues. Qu'il devienne moins épais, plus friable, plus ilanc; que la ration réglementaire en soit augmentée en poids, car elle n'est pas suffisante, et il serait toujours-eonvenablement assimilé par l'estomac, qui ne s'en fatiguera plus, et ne subira plus les conséquences morbides désagréables que nous avons constatées par l'emploi continu de cet aliment.

Les progrès incessants de la chimie alimentaire ont fourni des ressources précieuses, dont les approvisionnements de guerre profiteront, au grand avantage de la santé des troupes. Si la viande sur pied qui suit les armées devient mauvaise, elle doit être remplacée par les conserves de jus de viande (bouillon concentré) et de bœuf bouilli, qui nous ont accidentellement rendu d'immenses services à la fin de la campagne de Crimée. La viande salée de bœuf doit, autant que possible, être bannie des approvisionnements des armées de terre; c'est, par le fait des difficultés des transports., une nourriture

qui devient plus que médiocre, et qui subit des transformations susceptibles de nuire davantage encore. Les végétaux frais que la dessiccation a réduits à un petit volume, et qui dans cet état se conservent pour ainsi dire indéfiniment, s'ils sont l'objet de soins convenables, doivent entrer dans le régime réglé des troupes en campagne, et à parties égales avec les légumes secs et le riz. A cette dose, ils préserveront infailliblement du scorbut, et donneront à l'alimentation une variété que l'organisation humaine exige impérieusement.

Un dernier desideratum dont le besoin se fait vivement sentir, c'est la réglementation, par une commission spéciale, des conditions de campement et des. modes d'abris, qui compromettent le moins la santé des hommes dans les circonstances variées des situations de guerre en pays étranger, en tenant compte des différences de climat, de lieux, de terrains. Cette vaste question des abris de la troupe me paraît être d'une extrême importance, si j'en juge par le résultat fatal qui a suivi l'habitation pendant deux hivers dans les abris insuffisants et insalubres des soldats de l'armée d'Orient. J'engage l'autorité à faire mettre à l'étude cette grave question , dont la solution intéresse puissamment la conservation de la santé des gens de guerre.

Il ne faut pas, enfin, oublierque l'expérience que nous venons d'acquérir prescrit encore la nécessité de proportionner le genre et la nature des vêtements des soldats aux besoins de protection efficace que le climat du pays occupé comporte absolument.

Maladies en particulier.

Choléra. — L'examen complet que nous avons fait du choléra, les détails dans lesquels nous sommes entré à l'égard de cette maladie et de chacune de ses invasions et recrudescences, nous dispensent de revenir sur ce sujet ; on trouvera, dans la deuxième période, l'historique et l'appréciation de la plus terrible des épidémies cholériques subies par l'armée, le choléra de la Dobrutcha ; dans les troisième et quatrième périodes, nous avons signalé les recrudescences cholériques que les arrivages des troupes nouvelles ont souvent provoquées.

Je me contenterai d'inscrire ci-dessous les totaux généraux des invasions et des décès, pendant toute la durée de la campagne, et les moyennes générales des invasions à l'effectif et des décès aux invasions :

Total des entrées cholériques • . 18,600

Total des décès cholériques *. . 11,000

Moyenne des invasions . • 1 sur 15 de l'effectif. Moyenne des décès. . . . 1 sur 16/10 des entrées.

Typhus. — Déjà, pendant le premier hivernage, les affections infectieuses, dont le typhus proprement dit est la plus formidable expression, s'étaient manifestées. A la page 30 de mon Esquisse historique , j'appréciais de la manière suivante les conséquences de ces maladies :

« Les maladies infectieuses ont été très nombreuses ; » après le choléra, ce sont elles qui ont produit le plus

» grand nombre de victimes. Elles ont presque toujours » transformé les autres affections observées, pour leur » imposer leur caractère et les aggraver. Élément des- » tructeur de la vitalité , créé par les privations , les » misères de toute espèce, les émanations miasmatiques » des grandes réunions d'hommes, la malpropreté, les » variations atmosphériques les plus variées, l'alimenta* » tion toujours grossière et quelquefois peu saine deâ » gens de guerre ; enfin, par les émotions morales les plus » déprimantes et les plus continues, l'agent inconnu des » fièvres infectieuses s'est attaqué avec acharnement aux » constitutions ébranlées et fatiguées de nos officiers et » de nos soldats, et en a trop souvent triomphé. L'attaque » était sûre et la mort infaillible, si déjà une maladie an* » térieure avait préparé le terrain de l'infection.

» Les maladies infectieuses ont fait alliance avec les » scorbuts, les fièvres rémittentes, le choléra, les diar- » rhées, les dysenteries ordinairement curables, produits » de l'influence climatérique, et même nos blessures ; » car après Malakoff la pourriture d'hôpital qui, pour la » première fois, a envahi nos salles de chirurgie en Cri- » mée, n'est-elle pas pour beaucoup de médecins un vé- » ritable ertfant du typhus? Tantôt les maladies infectieuses » prenaient la forme de la fièvre typhoïde régulière que » nous observons si fréquemment en France, tantôt elles » pouvaient, par l'expression symptomatique présentée, » passer pour un véritable typhus, mais isolé et atténué » quant à ses formes. Dans ce dernier cas, elles offraient » les caractères pathologiques suivants : céphalalgie con » stante et tenace, délire loquace sans être bruyant, de

» la diarrhée quelquefois, mais rarement; de la constipa- » tion souvent à un degré extrême ; un pouls saccadé, » quelquefois peu régulier, petit en général ; une modi- » fication profonde de l'innervation qui rendait les mou- » vements automatiques et incertains, et procuraient aux » sens des illusions bizarres ; perte de mémoire se con- » tinuant même dans la convalescence. Un de ces cas » était mortel sur trois. En d'autres circonstances, on » observait les caractères localisés de la dvsentérie asso- » ciés aux troubles profonds de l'innervation. Prévenir » ces terribles influences, les détruire lors de leur déve- » loppement, c'était et ce sera toujours chose impossible » à l'art. Ce qu'il faut seulement faire dans ce cas d'em- » poisonnement miasmatique, c'est d'élever une barrière » qui s'oppose à l'extension exagérée du mal, et à sa » dégénérescence en ce typhus terrible des anciennes » guerres qui a défruit des armées. »

D'après cet aperçu des premiers effets des affections infectieuses, il est facile de voir que les phénomènes de l'empoisonnement typhique avaient déjà été engendrés par les misères de notre premier hiver; mais le poison miasmatique n'avait pas atteint un degré de violence suffisant pour produire de nombreux et funestes désordres. Au second hivernage, qui fut bien plus rigoureux que le premier, les mêmes causes de misère absolue et d'encombrement, agissant sur des troupes usées de plus en plus par les pénibles fatigues d'un service de guerre exagéré, le miasme délétère du typhus se développa sur une plus vaste surface, et son intensité s'accrut dans une énorme proportion.. Ce ne fut plus contre des maladies

typhiques assez peu» nombreuses, à formes atténuées, à influence contagieuse peu inquiétante, comme par le passé, que la médecine eut à lutter; mais bien contre des cas de véritable typhus, redoutables et par leur quantité considérable et par leur gravité mortelle. Le& causes qui déterminèrent ces empoisonnements miasmatiques ont été, comme on l'observe ordinairement dans les guerres longues et difficiles, les fatigues excessives, la misère, l'alimentation insuffisante , l'encombrement sous des abris étroits, malpropres, humides, et devenus très insalubres par une habitation prolongée outre mesure.

Les observations nombreuses sur le typhus de l'hiver de 1855 à 1856, que les médecins sous mes ordres ont pu faire, et celles que j'ai recueillies moi-même chaque jour dans mes visites aux ambulances, me permettent de décrire, d'une manière complète, les caractères particuliers que ce fléau a revêtus pendant la durée de sa marche dévorante dans notre armée. Nous allons donc procéder à cette étude importante, en passant en revue successivement l'étiologie du typhus, sa symptomatologie et la marche de ses formes variées, sa durée, ses terminaisons et son traitement.

Le grand caractère étiologique du typhus, qui le différencie des autres maladies infectieuses, c'est que le miasme, qui le produit etqui l'entretient, n'est aucunement lié à des influences climatériques, comme le choléra et la peste, mais prend naissance à la suite de la modification profonde qui s'opère dans l'organisme humain, sous l'action continue des causes que nous avons énumérées. Une fois créé ainsi de toute» pièces, ce miasme a le privi*

lége de faire subir son influence délétère, non-seulement dans le foyer même où il est éclos, mais encore dans les lieux où sont transportés les malades, saturés de ce germe éclos, qui deviennent à leur tour de nouveaux foyers d'infection ; de telle sorte que la maladie s'étend bientôt aux hommes valides et sains, qui respirent l'atmosphère des typhiques et vivent dans cette atmosphère. Le résultat de cette dernière infection, espèce de choc en retour, suit la proportion, pour ses degrés d'action destructive, de l'agglomération plus ou moins considérable de malades, imprégnés du miasme typhique et l'exhalant dans l'air qui les environne. Nous avons pu suivre pas à pas la marche de l'infection épidémique, et mesurer en quelque sorte les degrés variables de son extension par infection ou contagion, peut-être par les deux à la fois, sur les malades atteints de maladies ordinaires, et sur les personnels médical et administratif des ambulances et hôpitaux. Le miasme du typhus agit par empoisonnement, cela ne paraît pas douteux, à la manière des poisons narcotico-âcres ; c'est un agent nuisible et destructeur qui pénètre mêlé à l'air dans les poumons, et parcourt avec le sang les voies circulatoires, en portant partout le trouble et le désordre. C'est ce mode habituel de transmission du miasme organique, imprégnant par le sang en circulation toute l'économie, qui rend compte des symptômes de maladie générale que présente le typhus, et des irrégularités symptomatiques de la marche de cette maladie générale, conservant néanmoins toujours son cachet caractéristique et spécifique qu'un diagnostic exact ne peut jamais méconnaître ; elle explique

encore le défaut de localisation absolue dans tel ou tel autre organe, lorsque la mort permet la recherche des lésions anatomiques ; elle donne la raison du succès des moyens les plus opposés de la thérapeutique, mis en pratique dans des formes typhiques qui au fond semblent identiques, mais qui en réalité attaquent irrégulièrement et plus ou moins activement les systèmes organiques* suivant les prédispositions acquises par chacun de ces systèmes»

Les symptômes du typhus observé en Crimée ont été en général d'une extrême gravité, et ont mis, lorsque la maladie s'est bien caractérisée.; les jours de ceux qui ont été touchés en grand danger. Ils ont rarement suivi une marche régulière, et cela trouve une explication plausible dans les conditions morbides régnantes lors de l'envahissement du typhus dans l'armée : les scorbuts, les diarrhées, les dysenteries, les fièvres rémittentes et intermittentes dominaient à cette époque, et il est permis de penser que, servant de base morbide primitive à l'élément typhique, elles ont dû exercer une certaine influence sur les modes d'expression du fléau chez un grand nombre de nos soldats. Tantôt le typhus se développait brusquement sans prodromes, tantôt il offrait des prodromes très manifestes et d'une durée variable, caractérisés par un sentiment de courbature générale, de lassitude dans les membres, par un changement plus ou moins sensible d'humeur, prenant de préférence le caractère de morosité et de tristesse ; les idées exprimées par la parole ou écrites n'avaient pas de suite ; les mouvements musculaires avaient perdu un peu de leur régularité nor*

maie, et montraient une espèce d'incertitude comme dans un état de légère ébriété ; le faciès se ressentait de cette perturbation nerveuse, et offrait un cachet plus ou moins marqué de faible hébétude. Que ces prodromes manquassent ou non, la maladie débutait très fréquemment par des frissons qui se manifestaient dans le dos. Après quelques jours, de trois à dix, qu'on peut considérer comme la période d'incubation du typhus (1), le mal devenait plus sérieux, et bien qu'il revêtît une des formes morbides suivantes : forme catarrhale, forme cérébrale, forme pectorale, forme rémittente et forme typhoïde, il n'en conservait pas moins toujours, à divers degrés, son empreinte dépressive, caractéristique de la perturbation des fonctions du système nerveux, et son génie particulier de stupeur.

Les typhus communiqués et spontanés ont pris tous, à peu de différences près, les formes que je viens d'indiquer, en les associant les unes aux autres, dans un grand nombre de cas ; ils ont offert une gravité en rapport avec la quantité du miasme absorbé et l'état des

(1) Cette incubation, pour sa durée, m'a toujours paru être en rapport avec l'âge et la force organique des individus; bien que je fixe un terme moyen de trois à dix jours , je suis convaincu qu'exceptionnellement cette incubation peut durer quinze à vingt jours avec diverses alternatives , chez les sujets qui ont dépassé la quarantaine y il n'y a pas à en douter, par les exemples que nous ont donnés quelques-uns de nos chefs d'ambulance atteints de cette maladie ; dans ces cas , la mort est presque certaine, à cause d'une imprégnation plus complète. Les jeunes gens, au contraire , sont plus rapidement frappés par des phénomènes paraissant intenses, mais en réalité peu graves/ ne se terminant que rarement par la mort.

forces relatif des victimes. Lors de la grande intensité de l'épidémie, les invasions typhiques ont été presque toutes mortelles ; au contraire* à l'époque de l'atténuation de l'épidémie, par l'usage devenu possible des moyens répressifs employés contre le fléau, les cas de typhus sont d'abord devenus moins graves ; bientôt le typhus a été remplacé par des accidents typhiques, et même par de simples secousses typhiques, contre lesquelles l'organisme luttait avec avantage et neutralisait le poison en quelques jours, sans que la santé conservât la moindre trace de l'accident ou de la secousse ressentie.

Typhus à forme catarrhale. — Ce fut une des formes observées le plus fréquemment en Crimée ; elle s'annonçait par les phénomènes suivants : État catarrhal plus ou moins marqué des muqueuses oculaire,» nasale, bronchique et stomacale; douleur frontale opiniâtre, semblable à une forte compression exercée par un bandeau, avec les caractères de vertige et de stupeur propres au typhus; divagations dans les idées, dureté de l'ouïe, perte de mémoire et réponses bizarres et saugrenues aux questions que l'on adresse au malade; il semble qu'il rêve tout éveillé; cette espèce de délire a reçu le nom de typhomanie, en raison de sa spécialité; il se montre quelques lueurs de lucidité de temps en temps, mais elles sont peu durables ; souvent idées fixes et déraisonnables, qui conduisent à des actes qui compromettent la vie, sans que le délire offre de l'exaltation, et que les malades exécutent avec le plus grand sang- froid , comme si c'était une chose ordinaire. La faiblesse générale est souvent grande; dans d'autres cas, elle est moindre, il existe de

la fièvre; le pouls est accéléré, plein ou déprimé ; cent vingt pulsations par minute ; la soif est intense et suivie parfois de vomissements, mais rarement ; la langue offre un enduit saburral ; un peu de diarrhée quelquefois, plus ordinairement de la constipation; la peau est sèche ou halitueuse ou brûlante; le malade dort peu et a le sommeil agité ; l'insomnie peut être complète. Cet état dure en moyenne un septénaire et prend alors de l'aggravation : la céphalalgie augmente avec la stupeur et les tremblements nerveux, ainsi que les phénomènes catarrhaux ; le malade s'épuise davantage; sa toux devient plus fatigante ; les congestions sanguines prennent plus de développement ; on en juge par l'injection de la conjonctive; la vie s'affaiblit de plus en plus ; des douleurs parcourent le tronc et les membres; on observe quelquefois des épistaxis à cette période de la maladie, et l'on voit paraître sur le cou, la poitrine et les membres, une éruption exanthémateuse présentant de petites taches arrondies d'un rouge foncé, qui ne dépassent pas le niveau de la peau , ne s'effacent pas sous la pression du doigt, et ne ressemblent ni aux pétécbies ni aux taches rosées de la lièvre typhoïde; Arrivée à ce point, la maladie, ou bien produisait une crise éliminatrice par le gonflement des parotides ou par le développement d'une tache gangreneuse , accidents qui n'ont pas été très fréquents en Crimée, ou bien, après un temps d'arrêt qui m'a souvent donné de trompeuses espérances, exaspérait ses symptômes, et entrait dans ce que l'on pourrait appeler la période nerveuse, présentant pour caractères distinctifs les phénomènes de l'ataxie ou de l'adynamie, dont Jes

nuances se confondaient quelquefois chez le même malade. Dans ces nouvelles phases, si la mort doit terminer la scène , voici ce qui se passe : ou la stupeur est plus profonde et produit l'abolition complète des sens, ou des phénomènes de carphologie et de divagation se manifestent ; la respiration devient fréquente et embarrassée, quelquefois stertoreuse et entrecoupée par le hoquet; l'état du pouls dénote la gêne de la circulation, que le système nerveux ne semble pas suffire à diriger : en effet, l'on sent, en tâtant le pouls, plutôt une suite d'ondulations du sang que des battements artériels; la sécrétion urinaire cesse de se faire ou l'urine s'accumule dans son réservoir devenu inerte. Dans les cas de forme ataxique pure, on remarque les phénomènes d'un délire intense pendant lequel les malades parlent en gesticulant et se lèvent de leur lit; mais je n'ai pas eu occasion d'observer un seul exemple de délire furieux , comme dans la méningite aiguë, par exemple. Le refroidissement des membres arrive bientôt avec sueur froide ; la respiration se ralentit et le râle de l'agonie s'empare du patient. Cette terminaison est la plus fréquente. Si, au contraire, les phénomènes de la période nerveuse ont moins d'énergie, et si la constitution des malades offre une grande résistance à la destruction, le résultat du mal est plus favorable ; sous l'influence de la diminution graduelle des accidents nerveux, ou bien par la révulsion bienfaisante d'une crise, telle que, épistaxîs, sueurs et urines abondantes, éruptions furonculeuses ou phlegmoneuses, qui sont les préludes habituels d'une prochaine guéri son. Typhus à forme cérébrale. — Cette forme a pour

caractère l'exagération du phénomène -type du typhus, la stupeur et l'hébétude, la typhomanie, en un mot. Il y a évidemment dans ce cas prédominance congestive, dès le début, des centres nerveux et du cerveau particulièrement ; je l'ai vue se manifester, sans état catarrhal, sans symptômes marqués du côté de la poitrine et de l 'abdomen; la langue était normale, ainsi que les sécrétions; l'estomac pouvait fonctionner ; nulle diarrhée ; les malades pouvaient se lever et même marcher ; leur démarche était incertaine, comme dans l'ivresse; la céphalalgie était très marquée et les yeux brillants et injectés ; les idées devenaient étranges et n'avaient pas de suite; l'exercice de l'intelligence avait lieu néanmoins, mais sans régularité ni raison, et cela avec un calme parfait. Un de nos médecins les plus distingués, devenu plus tard chef médical d'un corps d'armée, ne voulut point répondre à un de ses camarades qui l'interrogeait, avant de lui demander au préalable, avec le plus imperturbable sangfroid, s'il était nécessaire de dire qu'il fût marié ou non, pour commencer le traitement de sa maladie. Un autre médecin écrivit, bien posément, à sa femme, une lettre dans laquelle il lui faisait part de sa mort comme d'un fait accompli* C'est surtout pendant le premier hivernage que cette forme cérébrale a fourni le plus grand nombre d'exemples. Dans le grand typhus de 1855 à 1856, elle a presque toujours été associée à la forme catarrhale, rémittente et typhoïde; dans ces associations, il n'a été possible que* de constater fréquemment sa prédominance; le caractère de ces typhus à forme cérébrale 'était l'exagération des phénomènes ataxiques qui, quelquefois près-

que subitement, d'autres fois, après les huitième ou dixième jours, s'offraient à l'observation du médecin tels que je les ai décrits dans la dernière période de la forme catarrhale. Lorsque la forme cérébrale allait chez certains malades jusqu'à la carphologie et un coma profond, elle était habituellement mortelle.

Typhus à forme pectorale. — Moins fréquente que les précédentes, cette forme s'est toujours, suivant mon observation, associée à la forme cérébrale à divers degrés. Les phénomènes catarrhaux se montraient d'abord, puis il semblait ensuite que le miasme typhique concentrait plus énergiquement son influence sur les poumons, où se manifestaient des symptômes de pneumonie subaiguë, qui rarement faisait grâce au malade. C'est à cette forme que correspondaient les altérations pathologiques prédominantes des poumons constatées à l'autopsie, comme l'engouement, l'hépatisation rouge, la suffusion sanguine dans quelques points, et la désorganisation plus ou moins complète du parenchyme. Les typhus, entés sur un fond scorbutique ancien, et ayant modifié complètement le sang, prenaient de préférence la forme pectorale; les conditions d'un froid intense, subies à plusieurs reprises, ont contribué aussi à déterminer quelques-unes des formes pectorales du typhus.

Typhus à forme rémittente. — Un nombre considérable de nos typhiques a débuté par les apparences d'une fièvre rémittente simple ; le tableau symptomatologique était si ressemblant, que beaucoup de médecins-majors de régiment envoyaient aux hôpitaux, en timbrant les billets de

fièvre rémittente, des malades qui étaient bel et bien des

ftl8 RÉSUMÉ D'ENSEMBLE.

typhiques, et chez lesquels les caractères propres du typhus se retrouvaient après une recherche méthodique. 11 est probable que cet aspect rémittent, qui obscurcissait l'expression typhique, tenait aux conditions climatériques de la Crimée et des marais de laTchernaïa, qui introduisaient l'élément rémittent chez un grand nombre de soldats campés près de la Tchernaïa. La rémittence, du reste, dans cette forme, persistait pendant la marche du typhus , et offrait un ou deux paroxysmes réguliers par jour. La forme typhoïde, dont nous allons parler, s'est souvent assimilée cette forme, pour la conduire à une terminaison fatale.

Typhus à forme typhoïde. — Le délabrement de la constitution de beaucoup de nos soldats a contribué à donner aux affections typhiques la forme typhoïde, comme terminaison fréquente. C'était ordinairement deux à trois jours après le premier septénaire, que les phénomènes d'adynamie s'emparaient des malades; ils avaient bien la physionomie de la fièvre typhoïde, mais en y regardant de près, on trouvait de notables différences. Ainsi la régularité des périodes manquait; les symptômes pathognomoniques, les taches rosées et lenticulaires, les sudamina, ainsi que le gargouillement dans la fosse iliaque, faisaient défaut. La ressemblance apparente tenait à la communauté de quelques phénomènes abdominaux: ainsi , dans les typhus de cette forme on observait des nausées, quelquefois des vomissements et de la diarrhée, une sensibilité marquée et un empâtement général du ventre; mais les signes abdominaux étaient toujours accompagnés de la stupeur typhique, à un moindre degré

toutefois que dans les autres formes. Lorsque la maladie ne dépassait pas Je degré de gravité symptomatique qui vient d'être indiqué, le retour à l'état normal av^it lieu et souvent très rapidement avec une convalescence courte ; ce qui ne s'observe pas dans la fièvre typhoïde. Dans d'autres cas, du treizième au quinzième jour, le mal s'exaspérait, la langue devenait sèche, parcheminée et se couvrait de fuliginosités fréquemment sanguinolentes; le délire devenait plus intense et plus conslant; la carphologie l'accompagnait; la circulation et la respiration s'affaiblissaient graduellement ; la sueur prenait une odeur fétide et était collante ; les évacuations d'urine et de matières fécales se faisaient involontairement, et le malade succombait avec de vastes eschares sur les parties de son corps soumises à la pression. Dans quelques rares cir constances, une crise heureuse arrêtait les progrès de la maladie, et permettait au malade d'entrer dans une convalescence en général assez lente et difficile.

Les accidents et les secousses typhiques ont présenté presque tous les caractères généraux que nous avons assignés au typhus confirmé ; seulement les symptômes étaient faibles, peu prononcés et peu durables; la réaction la plus simple de l'organisme s'en débarrassait promptement ; il n'y avait pas même, souvent, le plus court espace de temps employé à la convalescence entre l'accident et sa guérison ; une éruption furdnculeuse a fréquemment suivi les influences typhiques atténuées.

La durée du typhus est, avec la période d'incubation, de vingt-cinq à trente-cinq jours, terme moyen; la guérison s'est obtenue fréquemment plus tôt, et certains dé

nos malades sont entrés en convalescence le huitième et le dixième jour de leur maladie. La mort peut arrivera toute époque; il est de ces empoisonnements typhiques sidérants qui tuent presque comme la foudre, en vingtquatre ou trente-six heures; d'autres ne font succomber les malades qu'après une longue lutte. Ce qui nous a principalement surpris, c'est le passage souvent brusque et définitif, sans la moindre rechute, de l'état typhique le plus grave à une convalescence complète ; il en était presque toujours ainsi pour les malades qui résistaient à la destructive influence du fléau; ils pouvaient se livrer sans danger à la satisfaction de leur appétit dévorant, et reprenaient très vite leurs forces. Les seuls phénomènes qui persistaient habituellement étaient les réminiscences de la typhomanie, les rêves pendant la veille, la perte momentanée du souvenir et la dureté de l'ouïe. Ce que nous avons observé de plus bizarre à cet égard , c'est l'idée lixe du partage du corps en deux parties égales ; cette hallucination se manifesta chez un de nos médecins les plus capables, qui nous lit part des baroques combinaisons que ce partage provoquait dans son imagination ; nous avons été témoin d'une autre hallucination, qui donnait à un malade typhique la conviction profonde de sa dualité; on l'entendait causer avec son prétendu sosie. Le résultat chiffré du typhus en Crimée est le suivant:

11,1% typhus entrés aux ambulances pendant la campagne. 6,018 décès, deux invasions pour un décès.

La moyenne proportionnelle des invasions avec l'effectif donne une invasion sur 70 7/*o de l'effectif, mais ce

ne sont que les totaux des décès de typhus spontanés, développés dans les régiments; pour les compléter, il faut 1° ajouter les décès des invasions, communiquées en Crimée à un grand nombre de maladies ordinaires, dysenteries, scorbut, fièvres, blessures, etc. ; 2° ajouter les décès des invasions de Constantinople et de France.

En calculant sur l'excédant de notre mortalité ordinaire, pendant les mois qui se sont écoulés lors du règne du typhus dans nos ambulances, je trouve le total de 4,502.

On peut approximativement évaluer à 7,000 les décès des hôpitaux de Constantinople et de France ; ce qui produirait un total général en décès typhiques de 17,515, qui doit être très près de la vérité, et qui correspondrait à un chiffre d'invasions de 35,000.

Les lésions anatomiques observées après la mort ont démontré que le typhus était bien une maladie générale, une maladie de toute la substance ; suivant la prédominance des symptômes , groupés pendant la vie dans tel ou tel système organique, on y trouvait des traces congestives plus sensibles. Les lésions les plus constamment observées ont été celles du cerveau : on y a remarqué l'injection à divers degrés des méninges, l'épanchement séreux dans les mailles de l'arachnoïde avec la teinte opaline caractéristique , la substance cérébrale ellemême fortement piquetée, et même ramollie. Les poumons ont été trouvés congestionnés ou hépatisés, ramollis, et présentant dans leur parenchyme des foyers d'épanchements sanguins ; la rate et le foie ont offert les mêmes lésions, congestion et ramollissement, mais pas

422 résumé d'ensemble.

d'épanchement sanguin. Les muqueuses stomacale et intestinale ont été fréquemment le siège d'arborisations témoignant d'une congestion active et durable pendant la maladie; mais on n'y a jamais trouvé de traces de granulations ou de modification morbide des glandes de Peyer; rien d'anormal ne s'est manifesté dans l'examen des ganglions mésentériques. L'analyse chimique du sang n'a pas pu être pratiquée, en raison du manque de moyens. Les caractères physiques de ce liquide ont offert tant de variétés, qu'il n'y aurait avantage, ni à les énumérer, ni à les décrire.

Traitement du typhus (1). La médecine militaire a une double mission à remplir, au point de vue du fléau qu'on appelle le typhus. La première, c'est : 1° d'avertir l'autorité que les conditions insalubres et misérables de l'existence des soldats d'une armée font pressentir l'invasion prochaine du typhus, et qu'il y a nécessité impérieuse de prendre des mesures prophylactiques, efficaces à prévenir cette terrible invasion ; 2° si la situation des troupes n'est pas susceptible d'être modifiée avantageusement, par suite d'une impossibilité matérielle que les actes de guerre peuvent entraîner, et si le typhus doit fatalement faire explosion, d'employer les mesures les plus énergiques de l'hygiène, dans le but d'atténuer les progrès d'un mal inévitable et d'empêcher sa propagation sur une vaste surface.

La seconde mission de la médecine militaire , tout

(1) Le traitement du typhus, tel que je vais le décrire, a été suivi de point en point, pendant le cours de la grande épidémie du typhus à l'armée d'Orient, et établi sur les larges bases dont je vais parler.

aussi généreuse et honorable que la première, mais se limitant à de plus étroites attributions, consiste à opposer un traitement rationnel au typhus dans les infirmeries des régiments, les ambulances et les hôpitaux. C'est sôtis ces trois points de vue que nous rangerons les moyens de résistance que la médecine oppose au typhus.

Mesures prophylactiques d'hygiène, — «Toutes les causes que nous avons étudiées, et qui déterminent la naissance du miasme organique, agent inconnu du typhus, doivent être vigoureusement attaquées et détruites ; il faut donc faire cesser l'encombrement des hommes dans des espaces étroits, malpropres et infectés de liquifles et de détritus animaux, et les placer dans des conditions où ils respirent un air pur et renouvelé ; éviter les fatigues excessives ; améliorer au plus tôt l'alimentation, si elle est malsaine, uniforme, insuffisante ; relever par tous les moyens le moral du soldat, s'il est abattu par des passions tristes et déprimantes; imposer les règles de la propreté générale et individuelle, et la nécessité d'une constante et énergique désinfection, par les pratiques certaines de la science, dans tous les lieux que la réunion de masses d'hommes entache si promptement d'insalubrité ; rendre potable, si elle ne l'est pas, par les moyens ordinaires, l'eau qui sert de boisson aux soldats. Telles sont les principales règles à suivre pour prévenir l'invasion du typhus. Si l'autorité a en sa puissance le moyen de leur rigoureuse exécution, les affections typhiques épargneront toute grande réunion d'hommes, à laquelle ces principes seront appliqués. Le miasme du typhus n'est pas lié à des conditions atmosphériques ; c'est la misère seule de

li'lli ItÉSUMÉ D'ENSEMBLE.

l'homme qui l'engendre , qui le grandit jusqu'au désastre, lorsqu'on n'y porte pas le remède. Il appartient donc au pouvoir humain d'empêcher le miasme typhique de naître au milieu des événements d'une guerre longue et pénible. Émettons le vœu qu'il soit fait, parles nations civilisées, puisqu'elles en ont la puissance, tous les sacrifices possibles pour éviter sûrement l'invasion dans leurs armées d'un fléau tel que le typhus.

Traitement général après l'invasion typhique. — Si le typhus a fait son invasion, il est encore possible de le dominer par la mise à exécution des mesures préventives que nous venons d'indiquer, surtout si l'on y joint les pratiques dont notre expérience médicale en Orient a Consacré les immenses bienfaits ; pratiques qui consistent dans l'isolement, la dissémination sur un large espace, en rase campagne, des malades imprégnés de principes miasmatiques, leur aération permanente sous de simples abris de toile, lorsque le temps le permet, le changement et l'assainissement général des camps. A l'égard du traitement général des typhiques, qu'on soit bien persuadé que ce n'est pas de la médecine qu'il y a seulement à faire, mais de l'hygiène, beaucoup d'hygiène, toujours de l'hygiène sur une vaste échelle.

Traitement individuel des typhiques. — On doit d'abord se bien pénétrer de cette vérité, que la thérapeutique indi viduelle des typhiques n'est jamais couronnée de succès, fût-elle la plus efficace possible de sa nature, si elle n'est pas aidée par une hospitalisation salubre par son organisation même et constamment assainie. La réalisation de ces deux conditions est indispensable. Ainsi que je l'ai

déjà dit, les remèdes les plus opposés ont paru agir favorablement dans les cas de typhus, en raison de l'irrégularité d'expression pathologique de cette sorte d'empoisonnement général. La médecine rationnelle est souvent obligée de s'adresser aux symptômes les plus intenses, et de diriger ses plus vives attaques sur les points prédominants de la maladie, vers tel ou tel autre système organique plus exposé au péril de destruction. Les indications principales sont l'élimination du poison miasmatique à provoquer par l'art, si la nature n'y arrive pas d'elle-même par ses efforts; le travail éliminateur naturel à diriger habilement ; les accidents à conjurer, si on ne les a pas prévenus ; les crises enfin à favoriser, à exciter même au besoin. Le traitement médical ne doit comporter ni système ni doctrine : le médecin doit puiser à toutes les sources d'empirisme rationnel.

La thérapeutique suivie généralement dans nos services hospitaliers a consisté, au début de la maladie, en une saignée, ou des sangsues aux apophyses mastoïdes, ou des ventouses scarifiées. Ces évacuations ont été toujours pratiquées avec une extrême réserve, à cause du délabrement de l'organisme, si fréquent chez nos malades, et antérieur à l'invasion typhique. On a fréquemment employé

les éméto-cathartiques et les purgatifs, les potions antiseptiques du Formulaire, excitantes et éthérées, et aussi le calomel; on s'est encore bien trouvé de l'emploi des vins de Porto et de Malaga dans la période nerveuse. Quelques médecins ont dit, dans la forme rémittente, avoir obtenu des résultats favorables de l'usage des préparations de quinine. Je n'ai vu, pour mon compte, aucune consé-

426 résumé d'ensemble.

quence favorable ou défavorable, à la suite de la médecine quininée appliquée aux typhiques. Les révulsifs tels que sinapismes, cataplasmes sinapisés promenés sur le corps, vésicatoires, frictions excitantes, ont. amené de bons effets, ainsi que les limonades acidulés et le thé alcoolisé, selon les périodes; mais, il faut l'avouer, la médication individuelle des typhiques a été souvent bien impuissante. On a été obligé généralement de soumettre très vite les convalescents de typhus à un excellent régime analeptique, et à l'usage d'un vin généreux.

Scorbut. — De toutes les maladies observées à l'armée d'Orient, il n'en est aucune qui se soit élevée à un chiffre d'invasions aussi considérable que le scorbut ; ce chiffre atteint 23,000 invasions, ayant passé par les ambulances de Crimée. Il n'a présenté de nombreux cas graves que dans le second hiver. J'ai énuméré et discuté dans mes rapports à l'autorité, contenus dans cette relation, toutes les particularités intéressantes de cette profonde modification du sang qu'on appelle scorbut, et j'ai conclu que la cause efficiente, unique de cette maladie, était l'absence de végétaux frais dans l'alimentation du soldat ; seule, la privation de cet élément indispensable fait subir au sang la transformation scorbutique , et l'allégation soutenue par plusieurs médecins de mérite, qu'on doit ajouter à cette cause d'autres causes efficientes, n'a pas ébranlé ma conviction, basée sur une expérience de deux ans de séjour sur l'aride plateau de Chersonèse. Certes, lescorbut, une fois engendré par sa cause essentielle, subit, j'en conviens, l'énorme influence des causes morbides ordinaires aux situations précaires des grandes armées ; mais

ces agents causatifs n'ont de résultat que comme causes prédisposantes et activantes. Les influences les plus opposées agissent souvent pour aggraver les symptômes scorbutiques; ainsi nous constatâmes, pendant la campagne, les épidémies de scorbut les plus intenses dans deux saisons complètement différentes, pendant les jours les plus chauds de l'été, et pendant les jours les plus froids et les plus humides de l'hiver (époques de l'année pendant lesquelles la terre est privée de végétation). De toutes les causes aggravantes du scorbut, il n'en existe pas, d'après nos observations, de plus active que l'association du froid et de l'humidité : en quelques jours, les scorbuts légers, sous cette influence combinée, prennent des caractères de gravité extrême, et compromettent même quelquefois la vie des sujets par des œdèmes des poumons, survenant à l'improviste. D'autres conditions mauvaises de la vie du soldat contribuent encore, mais à uu degré moindre, à augmenter la gravité des scorbuts confirmés, telles que l'usage d'une nourriture indigeste, uniforme et insuffisante; le logement dans des abris étroits et peu éclairés, les passions tristes, les fatigues exagérées, l'affaiblissement et l'usure de la constitution. Le scorbut trouve encore d'énergiques adjuvants à son aggravation dans son association, rendue facile par la liquidité du sang, avec le choléra, les typhus, les diarrhées, les fièvres et même les blessures.

Les conséquences de l'invasion des phénomènes du scorbut sur nos troupes ont été très funestes, non pas sous le rapport de la mortalité immédiate à attribuer au scorbut, ce dernier par lui-même ne causait la mort

/r28 résumé d'ensemble.

qu'exceptionnellement ; mais il préparait le terrain aux affections désastreuses qui, en s'assoeiant au scorbut, ont donné lieu à une très forte proportion de mortalité. L'influence scorbutique avait une autre conséquence compromettante : elle nous privait d'un grand nombre de nos soldats de l'armée, et surtout des plus anciens ei des plus aguerris. En effet, le plus souvent, il n'était pas possible de guérir les scorbuts déjà intenses en Crimée, et le traitement, fait à Constantinople, exigeait au moins, avec le temps de la convalescence, cinq à six semaines pour les cas ordinaires, et plusieurs mois pour les cas graves.

Cette épreuve de notre armée par le scorbut, qui n'a pas épargné non plus la flotte, renferme d'utiles enseignements ; ils n'échapperont pas à la sage prévoyance du grand chef de notre nation, et sa vigilante sollicitude, en ordonnant des modifications avantageuses à l'alimentation de la troupe, fera cesser les pertes considérables que le scorbut produit aux armées, surtout parmi les soldats les plus expérimentés et les plus robustes. Comme le typhus, le scorbut peut être créé à volonté; par conséquent, l'homme a le pouvoir de le prévenir, en détruisant la cause qui par son action le fait subir à l 'organisation humaine .

Fièvres intermittentes et rémittentes. — Nombreuses seulement à partir du séjour des troupes près des marais de la Tchernaïa et à l'époque de la canicule, elles ont rempli nos ambulances d'une foule d'officiers et de soldats atteints de ces maladies qui, peu graves par ellesmêmes, sont devenues assez sérieuses chez les soldats encore imprégnés du miasme paludéen d'Algérie, et chez

faits médicaux. 429

ceux dont la constitution était délabrée et peu résistante. Elles n'auraient donné lieu qu'à une mortalité insigni • fiante, si le choléra et surtout le typhus, en s'y associant, n'avaient pas augmenté le chiffre des victimes. Les intermittences cédaient à des doses modérées de sulfate de quinine; les rémittences ,' au contraire, suivaient, malgré le remède spécifique, leur marche régulière pendant plusieurs septénaires, et n'en éprouvaient qu'une modification à peine sensible. De simples soins hygiéniques, de la diète et des boissons délayantes et acidulés suffisaient ordinairement pour le traitement de la fièvre rémittente sans complication.

Diarrhées et dysenteries. — Ces maladies ont atteint les totaux d'entrées de 19,339 pour les premières, et de 6,105 pour les deuxièmes. Le climat spécial de la Crimée, l'influence cholérique, les conditions de la vie pénible des soldats sous tous les rapports, en sont les causes principales. En général, les diarrhées, sauf complication très fréquente du choléra, n'ont pas offert de gravité sérieuse ; elles ont coïncidé souvent, chez le même individu, avec les phénomènes scorbutiques à divers degrés. Les dysenteries, sauf un certain nombre d'entre elles qui ont offert un caractère infectieux, n'ont pas été aussi graves que celles que l'on observe en Algérie ; on en guérissait beaucoup, excepté dans les cas de grave complication et .d'association d'une maladie épidémique, qui augmentaient les dangers d'une fâcheuse terminaison. Elles ont prédominé pendant les jours d'été les plus chauds; mais elles ont aussi été observées à toute époque de l'année. Le traitement consacré par l'expérience mé-

dicale de l'Algérie a procuré de nombreuses guérisons.

Affections de poitrine. — Le premier hiver, moins froid que le second, a produit un petit nombre de maladies de poitrine, très peu de pneumonies et de pleuropneumonies. Par compensation, pendant le deuxième hiver, l'abaissement, extrême à certains moments, de la température, a fourni un nombre assez considérable d'inflammations plus ou moins franches des bronches, des poumons et des plèvres. Dans les cas rares d'absence de complication, ces affections suivaient généralement une marche régulière et heureuse ; mais lorsque le scorbut avait détruit la cohésion du sang chez le malade, par exemple, il se produisait fréquemment, soit des épanchements sanguins dans les poumons, soit un œdème de ces organes, qui ne faisaient qu'exceptionnellement grâce au malade, et qui quelquefois le foudroyaient par asphyxie, en un court espace de temps.

D'autres maladies que celles dont nous venons de nous occuper se sont montrées dans nos divers services de médecine : l'ictère, par exemple, pendant l'été et comme suite du choléra ; l'anémie encore, qui a été si marquée au début du siège ; mais presque toutes, n'ayant qu'une importance relative et médiocre, n'exigent pas une description particulière.

Nous n'avons observé aucun cas de rage, et cependant j'avais à ce sujet quelque inquiétude ; car il y avait dans la campagne une foule de chiens errants, délaissés par leurs propriétaires, qui avaient fui devant nous.

Nous avons constaté un seul cas de morve aiguë, qui a été mortel, chez un jeune lieutenant d'artillerie.

Le nombre des vénériens a toujours été restreint, et pour cause, que je n'ai pas besoin de donner.

Presque tous les hommes atteints de gale ont été soumis au traitement rapide prescrit par circulaire ministérielle, malgré la difficulté souvent grande de l'exécution.

Le total général des soldats fiévreux traités dans les ambulances, pendant toute la durée de la guerre de Crimée, s'est élevé à :

Entrés. Sortis guéris; Évacués à Constantinople. Décédés en Crimée. 155,545. 39,092. 91,777, 24,676.

Congélations. — Les congélations, observées à l'armée d'Orient, se sont présentées sous plusieurs états différents : sous forme d'engelures, de congélations locales et partielles, et d'asphyxie, par suite des effets locaux et généraux du frojd, Les; congélations locales ont offert deux Variétés distinctes selon leurs causes : l'une produite par l'action continue d'un froid peu intense et humide , l'autre par un froid âpre et sec. Les premiers cas de congélation se sont manifestés le lendemain de la tempête du 14 novembre 1854, sous l'influence du refroidissement subit que cette tempête a fait subir à l'atmosphère. À cette époque, nous n'avons observé que des cas d'érythème pernio et d'engelure. Ce premier degré de gelure était peu grave en lui-même, mais fort pénible

/lS2 RÉSUMÉ DKNSEMBLE.

pour les douleurs qu'il procurait aux soldats, el très gênant pour 1 exécution du service du siège ; car il provoquait un gonflement douloureux des pieds qui interdisait aux hommes qui en étaient atteints l'usage de leurs chaussures de cuir, encore humides de la veille ou souvent durcies par leur brusque dessiccation. Nous prîmes contre ces accidents deux dispositions : Tune qui consista à modifier la partie malade par des frictions de pommade camphrée, moyen fort utile; l'autre, qui remplaça les souliers de troupe par des espèces de mocassins taillés dans <Jes peaux de mouton séchées, que l'intendance avait reçues de Constantinople, et dont l'odeur insupportable empêchait l'emploi au couchage des malades dans les ambulances.

Dans les premiers jours de janvier, la gelée arriva, çt pendant tout ce mois et le mois suivant, plus de 3,000 soldats dans l'armée furent atteints d'engelures ulcérées et de congélations locales ; cependant jamais le froid ne dépassa la moyenne de 5 à 6 degrés au-dessous de zéro ; mais on observait àe fréquentes alternatives de gelée, de dégel et de fonte de neige. Les pieds des hommes étaient constamment glacés par cette humidité froide, qui pénétrait la chaussure pendant les longues gardes de nuit et de jour des tranchées. Par la récapitulation générale de ces nouveaux cas de gelure, il fut constaté, que le dixième environ des hommes atteints perdrait par gangrène une portion plus ou moins considérable de leurs pieds frappés de congélation. Ces gangrènes n'auraient certainement pas surpassé une limite raisonnable pour les cas même sérieux, si de nombreuses

FAITS' CHIRURGICAUX. ftSS

causes délétères n'avaient pas puissamment aidé l'action du froid humide, en favorisant l'extension, sur une plus vaste surface, de la mortification des tissus , par leur influence générale débilitante et désorganisatricc. En effet, la vie misérable que les soldats menaient alors avait énormément affaibli la résistance de leur vitalité. Ces conditions mauvaises avaient encore été augmentées par le développement dans l'armée du choléra, du scorbut, de l'anémie, de la diarrhée, de la dysenterie, toutes maladies qui prédominaient en ce moment, et qui ont dû, pour leur part, favoriser considérablement la tendance désorganisatrice , commencée par les effets de l'abaissement de la température. Les tentes, seules ressources d'abri de notre hospitalisation, ne suffisaient pas pour protéger efficacement de l'intensité du froid nos pauvres malades qui, presque sans s'en apercevoir, contractaient des congélations locales aux orteils, et quelquefois des gangrènes du pied tout entier. C'était un bien déplorable spectacle; mais devant le manque de tout, quel remède matériel prévenlif était-il possible d'apporter à ces maux ? La médecine était réduite à des soulagements moraux. L'épuisement des forces était tel chez la plupart de nos infortunés congelés, que la réaction éliminatoire tardait extrêmement; on voyait demeurer dans un état stationnaire, pendant des semaines entières, des orteils et des bouts de pieds frappés de mort. Quelques-uns de nos médecins essayèrent, comme remède, de l'amputation ; mais l'insuccès complet de ces tentatives, heureusement peu nombreuses en Crimée, m'engagea a interdire absolument cette pratique compromettante, en raison de

l'excessive débilité et de la modification morbide profonde de la constitution de nos malades. On se contenta de soumettre les congelés à un régime tonique et fortifiant; en laissant à la nature le soin principal de la cure qui, par l'expérience, avait été refusée à l'art.

Les pertes ont été cruelles et nombreuses dans les cas de congélation du premier hiver ; et ne devait-il pas en être ainsi chez des sujets usés ou malades, dont la force vitale n'était pas assez considérable, pour fournir aux dépenses d'un travail éliminateur et ensuite réparateur? Cette mortalité a pris surtout sa plus forte expression dans les hôpitaux de Constantinople, sur lesquels nos congelés furent rapidement évacués. On peut attribuer un bon nombre de décès aux complications graves d'accidents typhiques, de choléra et de pourriture d'hôpital, qui ont fait alliance avec les conséquences morbides du froid.

Les effets généraux de l'abaissement de la température se sont montrés pendant ce premier hivernage : dix-sept hommes furent apportés morts aux ambulances, par suite d'asphyxie par le froid; ils avaient été surpris, sur les routes des camps, par un subit refroidissement auquel ils avaient succombé. La plupart de ces cas mortels avaient pour cause prédisposante, il faut bien l'avouer, l'ivresse, à laquelle un trop grand nombre de nos braves soldats est enclin; car en général l'intensité du froid n'a jamais été assez marquée pour être irrésistible, et provoquer des phénomènes d'asphyxie chez les soldats valides et surtout de sang- froid. Un ordre général en date du 4 janvier prévint les troupes du danger de l'ivresse pendant les

temps froids, et prescrivit les pratiques usuelles de secours à opposer provisoirement et rationnellement aux cas de congélation, soit locale, soit générale, qui viendraient à se manifester (voy; 3e période, Pièce justificative n°H).

Pendant le second hiver, de 1855 à 1856, qui a été deux fois plus rigoureux que le premier, la protection du corps, au moyen de vêtements chauds, a moins fait défaut ; les soldats n'ont plus été astreints à la dure nécessité de passer de fréquentes nuits dans des tranchées humides et froides comme par le passé ; aussi ces circonstances moins défavorables ont réduit le chiffre des congelés qui a été bien moindre que celui de Tannée précédente, et cependant avec un effectif double. Ce plus satisfaisant résultat a été dû au privilège du froid vif et sec, consacré par l'expérience, moins susceptible de produire des congélations chez les soldats, que le froid peu intense et en même temps humide.

A deux époques du second hiver, le froid a atteint une proportion d'intensité rare en Crimée : 18, 20, 22 et 24 degrés centésimaux au-dessous de zéro ; il en est résulté des congélations d'un autre genre que celles que nous avons décrites, conséquences de l'action subite d'un refroidissement excessif. Ces nouvelles formes ont eu pour siège les parties organiques les plus éloignées du centre circulatoire, les oreilles, le nez, les pieds, les mains et même la verge. Nous avons eu encore à constater quelques décès par les effets généraux du froid, mais en très petit nombre. Comme en raison de Tâpreté grande du froid, les soldats plus ou moins robustes ont

436 résumé d'ensemble.

dû subir son influence, les réactions éliminatrices ont présenté une marche inflammatoire plus rapide et plus normale que jadis ; il est devenu possible de reprendre en faveur de la cure des gangrènes de congélation, avec un succès satisfaisant, la pratique des opérations chirurgicales, à laquelle la prudence nous avait fait renoncer pendant le premier hiver. La variété des degrés de la congélation a été cette fois plus marquée et plus normale, tandis que pendant notre misère du début du siège, le degré le plus constant avait été la mortification large et profonde des tissus.

La thérapeutique employée dans nos services de chirurgie au traitement des congelés n'est pas sortie du cercle de principes établis par l'expérience médicale; nous avons seulement dû y introduire les modifications de nécessité dont j'ai parlé.

Le total général des congelés de la campagne s'est élevé au chiffre de 5 596 entrées ;

Le total des décès à 134 ;

Les moyennes de l'effectif, 1 sur 23 û/lO" entrés pendant les mois de novembre, janvier, février 1854 et 1855; décembre, janvier, février, mars 1855 et 1856 ;

Les moyennes des décès aux entrées 1 sur 181 (en Crimée).

Blessures et accidents de guerre. — Les lésions traumatiques du combat, eu égard à leur nombre et à leur degré de gravité, ont été en rapport direct avec les difficultés excessives d'un siège exigeant trois cent trente-six jours de tranchée ouverte, sans l'investissement d'une place qui avait des ressources immenses en matériel

d'artillerie accumulé depuis longtemps dans ses magasins, et qui pouvait les accroître chaque jour par de nouveaux approvisionnements, rendus, faciles par la liberté des communications de l'ennemi avec le côté nord de la rade; aussi jusqu'au dernier moment du siège, la défense s'est montrée aussi énergique et aussi active qu'au commencement, et a eu pour conséquence de produire de part et d'autre, chez les Russes et chex nous, un énorme chiffre de blessures graves de divers genres, telles que plaies d'armes à feu, plaies d'armes blanches, brûlures, et accidents variés résultat d'explosion de mines et de poudrières. Nous allons passer en revue ces terribles conséquences de la guerre, et en décrire les caractères spéciaux, la marche, les accidents qui les ont compliquées, les terminaisons qu'elles ont eues, et le traitement qui leur a été appliqué.

Les projectiles lancés par les armes à feu, que l'ennemi a employés pour repousser notre attaque, ont été des bombes, des boulets, des obus, des biscaïens de tous calibres, de la mitraille, des boulets rames et des grappes de raisin, projectiles particuliers à la marine, des balles sphériques ordinaires, des balles cylindroconiques et sphéro-cylindriques (Nesler), des grenades de tôle et de verre épais. 800 bouches à feu et 25000 fusils ont envoyé ces projectiles dans nos tranchées, avec telle abondance qu'après la prise de la ville, un espace de terrain de nos attaques, de 10 mètres carrés de surface, était jonché de 163 projectiles russes. On pourra prendre une idée des variétés de ces projectiles en visitant, au Musée de l'École du Val-de-Grâee, la collection d'échan-

438 résumé d'ensemble.

tillons de biscaïens, d'éclats d'obus et de bombes, de balles, extraits- de toutes les parties du corps des blessés de Crimée, et envoyés par moi, au nom de mes camarades, après la campagne.

Les Russes ont fait aussi usage d'une balle incendiaire et foudroyante, dont nous avons trouvé quelques échantillons à Sébastopol, après la prise ; elle consistait en un cylindre de cuivre contenant de la matière détonnante, ayant la forme d'une cartouche ordinaire, et susceptible d'être introduit dans le canon d'un fusil de munition. En touchant son but, ce projectile éclatait avec violence. Cette trouvaille nous donna la clef de quelques plaies d'un effrayant aspect, heureusement Tares dans notre observation, qu'il n'était pas possible d'expliquer par l'action des balles ou des éclats d'obus et de bombes.

En raison de ce que la lutte principale, celle du siège, s'est faite au moyen de canons, d'obusiers et de mortiers, la pluralité des plaies d'armes à feu a revêtu les aspects d'horribles blessures larges et profondes, avec broiement irrégulier des chairs et des os, fréquemment encore avec forte perte de substance ou mutilation complète. La quantité proportionnelle des blessures très graves, comparées aux blessures graves seulement et légères, a atteint la moyenne générale de 1 sur 2 ft/10M. Presque la moitié des blessés ont eu leur vie mise en grand danger, par le fait de leurs plaies reçues dans les tranchées : un blessé sur cinq a succombé sur le terrain même de la lutte, et la même proportion a aussi été constatée dans les trois batailles d'Alma, Inkermann et Traktîr. La moyenne de gravité dans ces dernières circonstances a été de

1 sur 4. Enfin, des amputations ont dû être pratiquées dans la proportion de deux par douze blessés, primitivement, soit à la tranchée même, soit aux dépôts d'ambulance. Presque toutes les blessures graves étaient accom^ pagnées de phénomènes de stupeur et de commotion, généraux et locaux, à divers degrés, causés par l'ébranlement que déterminent de puissants agents vulnérants. Les blessures multiples ont été fréquentes sur le même individu ; on en comptait assez fréquemment deux ou trois, rarement davantage, excepté dans les sorties, où les coups de baïonnette n'étaient pas ménagés. Les éclats de bombes et d'obus traversaient rarement tout à fait l'épaisseur d'un membre. Doués d'une force d'impulsion moindre que les balles, ils s'arrêtaient dans les tissus qui leur résistaient ; aussi était-on obligé très souvent d'en opérer l'extraction. 11 était nécessaire de ne pas tarder à les extraire ; car après quelques heures de séjour, il se développait, dans la cavité qui les logeait, de l'hydrogène sulfuré très nuisible aux suites de ces plaies. Après l'extraction, les tissus affaissés, fortement contus et privés de vie dans leurs points de contact avec le. corps étranger, ne revenaient pas sur eux-mêmes, de sorte que l'excavation produite par le projectile persistait. Nous eûmes occasion d'observer plusieurs fois sur des plaies les effets de la persistance du mouvement de rotation des projectiles orbes, lorsque leur mouvement de translation avait cessé : un des exemples les plus remarquables de ce genre fut offert par la blessure d'un soldat d'infanterie qui reçut dans le dos un biscaïen de gros volume ; ce projectile, après avoir épuisé son mouvemeut de

translation, en suivant d'arrière en avant l'intervalle de deux côtes, s'arrêta sous le sein, où le mouvement de rotation se continuant, usa la peau jusqu'à la percer, et mettre à découvert une portion du projectile coiffé d'un cercle de peau amincie ; il fallut faire, de chaque côté du cercle cutané, une incision de 4 à 5 centimètres, afin d'extraire facilement ce corps étranger. Un effet assez fréquent des gros projectiles creux lancés en bombe était de rouler, sans déterminer autre chose que d'énormes bosses sanguines sur le dos des soldats qui, penchés sur le parapet des tranchées, présentaient une inclinaison du corps parallèle à la trajectoire du projectile. Dans certains cas de lésions traumatiques produites par de gros projectiles qui touchaient obliquement une des surfaces du corps, les désordres pouvaient être énormes dans les organes sous-jacents à la peau, sans que celle-ci fût entamée ; on sentait, au-dessous de l'amincissement du tissu cutané, le broiement en bouillie des muscles et des os. C'est à la suite d'une blessure de ce genre qu'a succombé le général Mayran, sur la poitrine duquel un biscaïen a porté obliquement, en affaissant la peau qui a résisté, mais en brisant plusieurs côtes et en déchirant le poumon. Enfin, tout ce qui a été écrit par les auteurs, sur les modes d'action si variés des projectiles de guerre, a eu sous nos yeux sa complète confirmation pendant la campagne. Je dépasserais les limites que la spécialité de cette relation impose, si je m'étendais davantage sur le détail de ces modes connus et appréciés depuis longtemps ; mais jç dois dire quelques mots d'une espèce de blessures nouvelles, que l'expérience n'avait pas encore

appris à bien connaître avant la guerre d'Orient : ce sont les effets traumatiques des balles Nesler et cylindro-coniques, qui, en raison de l'extrême vitesse imprimée au mouvement de translation du projectile, diffèrent essentiellement des caractères distinctifs des plaies par les balles sphériques ordinaires. La balle cylindro -conique, tirée à une portée moyenne, pénètre facilement au travers de tout tissu organique, quelque soit la densité et le degré de résistance de ce tissu ; elle n'éprouve pas le plus ordinairement de déviation sensible dans son trajet par la rencontre d'un os solide ou d'un muscle en contraction, comme cela a lieu pour la balle ordinaire. Si elle a déterminé deux ouvertures, l'une d'entrée et l'autre de sortie, on peut être presque certain que le trajet entre les deux orifices de la plaie suit une ligne droite; s'il n'existe que l'entrée, en y glissant le doigt, on constate que la direction du coup est encore rectiligne. Dans plusieurs circonstances d'attaques de nuit, nos soldats, obligés de ramper sur le sol, afin de cacher leur présence à l'ennemi, ont présenté d'assez nombreuses blessures d'enfilade produites par les balles eylindro-conîques et cylindro- sphériques. Le projectile parcourait un membre d'un bout à l'autre ou le tronc, en brisant comminutivement les os sur son passage, et conservant, à peu de chose près, sa direction primitive. Les désordres organiques que présentent les plaies de ces balles sont souvent considérables ; les parties molles sont violemment contuses, broyées et déchirées dans une grande étendue ; les os offrent le plus ordinairement des

442 RÉSUMÉ d' ensemble.

fractures comminutives. Il résulte de ces effets, comme conséquence, une inflammation traumatique extrêmement vive, s'étendant sur une vaste surface, amenant fréquemment l'étranglement et la gangrène, et imposant au chirurgien la triste nécessité de recourir, si c'est un membre qui est atteint, à la dernière ressource curative, l'amputation. Lorsque ces sortes de plaies intéressaient la tête, la poitrine ou le ventre, elles avaient très fréquemment un résultat fatal. En général, la mesure de leur gravité dépassait celle des plaies par éclats de bombes et d'obus de même volume ou de même poids; aussi ont-elles exigé de nombreuses amputations primitives et de nombreux débridements préventifs et consécutifs, dans le but de prévenir ou de détruire l'étranglement, suite ordinaire de ces sortes de blessures, lorsque l'on avait des chances de conserver le membre. Une particularité è l'égard de l'extraction des balles cylindro-coniques, des blessures où elles restent engagées, est digne d'être notée : c'est la difficulté plus ou moins grande des opérations d'extraction, qui résulte autant de la forme primitive conservée ou modifiée du projectile, que de la variété des désordres toujours considérables delà plaie.

Le tableau suivant, résumé des relevés statistiques des cahiers des tranchées qui servaient à inscrire les noms des blessés, leurs grades, leurs régiments, les causes des blessures, et, s'il y avait lieu, les opérations pratiquées ou les accidents survenus, indique les proportions de fréquence relative des plaies d'armes â feu, au point de vue de leur siège , dans les principales grandes

régions du corps humain, pendant les opérations du siège :

Tête, 1 blessure sur 3 4/l0.

Cou , i blessure sur 46.

Poitrine , 1 blessure sur 12.

Ventre , 1 blessure sur 15.

Extrémités supérieures (épaules comprises), 1 blessure sur 6 */i0.

Extrémités inférieures (hanches comprises), 1 blessure sur 4 3/io«

L'énorme prédominance du chiffre des plaies de tête, qui est accusée par ce tableau, existe encore dans les totaux des, hommes tués aux tranchées ; la moyenne a toujours atteint un tué par plaie de tête, sur deux tués par d'autres blessures. Cet effet fâcheux démontre combien il serait prudent et avantageux de protéger la tête des troupes employées à un siège, par un casque à répreuve de la balle et des éclats de gros projectiles. Les proportions de fréquence relative ne sont pas les mêmes dans les combats à découvert et les batailles rangées, comme on peut le voir dans le second tableau ci-dessous :

Tête , 1 blessure sur 10.

Cou, 1 blessure sur 112.

Poitrine, 1 blessure sur 20.

Ventre , 1 blessure sur 40.

Extrémités supérieures , 1 blessure sur lx 3/4 0.

Extrémités inférieures , 1 blessure sur 3 */{ 0.

Les plaies par armes blanches ont été peu nombreuses pendant la campagne ; on a observé des plaies de sabre et de lance dans les engagements de cavalerie qui ont eu lieu à Balaclava, à Baidar et à Eupatoria. Les sorties fréquentes des Russes et nos attaques des embuscades en-

tlhk RÉSUMÉ D'ENSEMBLE.

nemies ont produit de nombreux coups de baïonnettes, siégeant dans toutes les parties du corps ; il n'était pas rare de compter sur un blessé français ou russe dix à quinze plaies de cette espèce, à la tête, à la poitrine, au ventre ou dans les membres; quelques-unes ont amené une mort immédiate, ou bien une mort consécutive, par suite de la lésion d'organes essentiels à la vie. Le fait le plus intéressant à cet égard est celui d'un zouave qui, à l'affaire de nuit du 22 février 1855, reçut sous la clavicule gauche un coup de baïonnette, qui occasionna un anévrysme faux primitif de l'artère axillaire ; je fus obligé de pratiquer la ligature du vaisseau largement ouvert à son passage sous le muscle sous-clavier.

Les brûlures de guerre soumises à notre observation ont offert un chiffre considérable, et ont été le résultat des explosions successives de poudrières, qui ont eu lieu par le feu de l'ennemi pendant le siège, et par accident après la prise de la ville. Pendant la première ouverture du feu, le 17 octobre 1854, trois de nos poudrières de batteries sautèrent, et blessèrent grièvement bon nombre d'artilleurs et de fantassins; semblable événement se manifesta encore plusieurs fois pendant la durée des opérations militaires; enfin l'explosion des parcs d'artillerie anglais et français d'Inkermann, causée par un accident, nous a fourni encore quelques brûlures par la déflagration de la poudre. Si ces sortes de lésions traumatiques ne cautérisent pas les tissus dans une grande profondeur, à cause de la combustion instantanée de leur agent causalif, elles sont rendues graves par leur extension sur une vaste surface, et par les incrustations

dans le derme et dans le lissu cellulaire même, de grains de poudre non brûlés, et de graviers mis en mouvement par la violence de l'explosion ; elles sont encore nuisibles par les déplacements brusques des masses d'air qu'elles déterminent, et qui ont pour effet de renverser et de commotionner fortement les hommes placés par hasard près du foyer de l'explosion. En résumé, un chiffre assez élevé de soldais perdit la vie, par l'influence de celte cause destructive spéciale.

Dans la guerre de mines, qu'assiégeants et assiégés se firent avec une animosité peu commune devant Sébastopol, nous n'éprouvâmes que des pertes presque insignifiantes, malgré le grand développement de nos galeries; on peut évaluer à une trentaine de cas, plus ou moins sérieux, le contingent tolal des blessures occasionnées par les travaux souterrains.

En dehors des accidents et plaies variés, attribuables aux opérations de défense de l'ennemi, nous avons constaté un certain nombre de lésions traumatiques, résultant de l'imprudence ou du maniement constant et très «laborieux, dans tes tranchées, des voitures d'artillerie, des pièces de siège et de leurs projectiles ; les accidents suivants : contusions graves, entorses, luxations, plaies avec ou sans fracture, écrasements, ont fréquemment été observés.

Le nombre énorme des lésions chirurgicales, résultat de l'examen auquel nous venons de nous livrer, et leur gravité extraordinaire, qui était la conséquence forcée, d'une lutte opiniâtre contre des difficultés matérielles presque insurmontables, d'une part; les conditions peu

confortables de notre hospitalisation et la situation généralement précaire de la santé des troupes,, d'autre part, ont puissamment contribué à introduire de fâcheux obstacles dans la marche naturelle des blessures de guerre, et à diminuer dans une forte proportion les chances favorables, possibles avec de meilleures circonstances, de leur traitemeut curatif rationnel. Dé plus, de désastreuses épidémies ont, à diverses époques, ajouté leur pernicieux contingent aux conditions mauvaises des blessures de guerre, comme on va le voir par les phases et péripéties de la marche des lésions chirurgicales, dans les ambulances de Crimée, pendant la durée de la campagne.

Pendant les cinq ou six premières semaines du siège, l'état de santé des soldats fut favorable; aussi c'était merveille de voir avec quelle régularité les plaies d'armes à feu, et les opérations chirurgicales marchaient vers la guérison ; les périodes naturelles de l'inflammation traumatique, de la suppuration éliminatrice et du bourgeonnement réparateur se succédaient rapidement pour amener une complète cicatrisation. Les accidents, et les complice-» tions étaient rares, et n'offraient pas de grands caractères de gravité. Cette excellente situation était profitable à l'application d'une chirurgie conservatrice; aussi ne pratiquions-nous d'amputations que dans les cas d'absolue nécessité; l'extraction des esquilles, la régularisation des parties molles déchirées et broyées, l'enlèvement des corps étrangers suffisaient, en faisant une plaie simple d'une plaie compliquée pour aider la constitution des soldats encore robuste et énergique, à conduire à bien le travail de restauration des blessures. Aux ap»

FAITS CHIRURGICAUX. ftfi.7

proches des frimas de l'hiver, quelques jours humides et froids commencèrent à exercer leur influence défavorable sur Tétat sanitaire. A la suite du terrible ouragan du 14 novembre, on put déjà s'apercevoir que la résistance aux causes morbides s'affaiblissait ; les maladies augmentaient en nombre et en gravité ; on observait déjà des nuances légères de scorbut ou d'anémie : ce n'était pas encore sérieux et compromettant, mais cette situation d'imminence maladive ne pouvait présager rien de bon, si Ton tenait compte des difficultés d'existence que, sous tous les rapports, les soldats de l'armée devaient subir. Sous l'influence des rigueurs de l'hiver, les conditions de Tétat sanitaire devinrent très mauvaises, comme il était facile de le prévoir, et nos blessures se ressentirent immédiatement des effets fâcheux de la diminution marquée de la santé générale : les chairs de nos plaies devinrent pâles, sans consistance, d'un aspect blafard même, avec tendance à l'ulcération, à l'hémorrhagie et à l'excès de douleur. Ces phénomènes étaient d'autant plus intenses, que la somme des forces vitales du blessé était moindre, et que sa blessure avait une plus grande gravité; ils allaient quelquefois jusqu'à la gangrène ; nos opérations ne réussissaient plus aussi bien, et des infections purulentes de temps en temps faisaient quelques victimes. Nous dûmes souvent renoncer à conserver des membres qui, dans des. circonstances plus favorables, auraient pu guérir de leurs blessures ; si, dans un cas douteux d'amputation, nous nous laissions aller à l'espérance de la conservation de la partie, cette espérance était souvent trompée, quelqu'accident grave surgissait et nous mettait dans l'obli*

gation de recourir à l'extrême ressource qui, trop tardive alors, avait moins de chances de réussir. Bien des fois nous avons vu une gangrène traumatique prendre subitement une extension rapide, qui compromettait la vie des sujets de notre observation; dans ces cas, nous n'avons pas hésité de suivre la pratique de l'illustre L&rrey, en amputant sans attendre que la mortification des tissus fût limitée; nous avons obtenu d'excellents résultats de cette manière de faire. Les grands débridements nous ont rendu encore de bons services, en faisant cesser les causes nombreuses d'étranglement, que comportent les plaies irrégulières, déchirées, contuses au dernier degré des gros projectiles ; c'est dans ces circonstances, qu'il ne faut pas ménager les incisions en longueur et en profondeur, si Ton veut arrêter les progrès d'une complication imminente, comme gangrène, ou résorption purulente, ou croupissement du pus. Il y avait lieu de s'étonner de ne pas voir, pendant ces mauvais moments, la pourriture d'hôpital envahir nos services, et j'avais à cet endroit de vives inquiétudes, mais, grâce au ciel, ma vigilance, éveillée sur cette terrible complication des plaies, n'a rencontré, dans les ambulances de Crimée, de décembre 1854 à mars 1855, que quelques cas légers, qui ont cédé facilement à l'isolement des blessés contaminés, sous des tentes , et à l'aération permanente de ces dernières.

Le tétanos n'est pas venu, heureusement, rendre plus grave notre situation ; c'est à peine si nous en avons observé une trentaine d'exemples, pendant toute la durée de la campagne. Non-seulement les conséquences de la vie pénible et misérable des soldats, augmentées par les

rigueurs intenses et les maladies régnantes du moment, scorbut, diarrhée, cholérine, choléra et typhus, contribuaient à être très nuisibles à la marche naturelle des blessures, mais encore l'insuffisance de notre hospitalisation, sous le rapport des moyens efficaces de secours et de protection, exerçait sur le traitement des plaies une fâcheuse et même périlleuse influence ; aussi la situation hospitalière était tendue et précaire, et pesait lourdement sur nos blessés, dont elle augmentait le chiffre de mortalité dans une énorme proportion ; l'organisation de nos ambulances, au point de vue des besoins chirurgicaux, qui avait dû être négligée en faveur d'exigences de guenfe plus impérieuses encore, laissait tant à désirer que, dans les premiers jours de janvier, dans notre ambulance principale, celle du grand quartier général, les opérations graves, amputations, ligatures et résections se pratiquaient sous la toile d'une tente, ballottée par tous les vents, sans feu, pendant que la température extérieure était à 5 et 6 degrés au-dessous de zéro ; les doigts des chirurgiens, s'engourdissaient par l'effet du froid, pendant la durée de l'opération. On ne peut se faire une idée de ces tristes instants de rude épreuve, qui émotionnaient douloureusement le cœur des hommes les plus fortement trempés, et contre lesquels il n'y avait à opposer qu'une stérile assistance.

Une amélioration sensible se manifesta dans nos services de chirurgie, à la venue des premiers beaux jours du printemps, qui heureusement ne se firent pas trop attendre; en avril, une détente salutaire se fit remarquer dans la marche des plaies; lep accidents et les complica-

450 résumé d'ensemble*

tions diminuèrent en nombre et en intensité ; il fut permis d'obtenir de meilleurs résultats que par le passé.

Cette amélioration se maintint jusqu'à la fin de mai 1855; mais à cette époque les événements militaires prirent une puissante extension et firent affluer, en peu de Jours, une grande quantité de blessés; le contingent des fiévreux, de son côté, fut énorme en juin et juillet, par suite des épidémies de choléra et de scorbut du moment ; de sorte que le séjour des ambulances, par suite du passage de tant de malades et de l'encombrement que de nombreuses évacuations n'empêchaient pas, fut de nouveau rendu dangereux, et que nous vîmes reparaître les conditions mauvaises de la saison d'hiver, se montrant cette fois dans le moment des plus grandes chaleurs de l'été. Cette nouvelle perturbation cependant fut moins désastreuse que celle de l'hivernage, an point de vue des affaires chirurgicales de notre service ; mais, si elle avait continué dans la même proportion, les médecins, dont la plus grande partie était tombée malade par excès de travail , n'auraient plus été suffisants, pour satisfaire aux exigences d'une besogne prenant un accroissement exagéré. Une suspension des grandes attaques, pendant six semaines, nous tira de ce pas difficile et donna au service de santé le repos momentané; dont il avait si grand besoin ; d'autre part, des évacuations fréquentes débarrassèrent de leur trop-plein nos établissements hospitaliers, et procurèrent une amélioration notable dans la marche des blessures.

En septembre, un immense et dernier effort est tenté et nous livre Sébastopol : plus de 5000 Messes sont

reçus à la suite de cette affaire dans les ambulances, dont le chiffre atteint le total de 10,500; l 'encombrement ne tarda pas à manifester sa pernicieuse influence : c'est alors que la pourriture d'hôpital commença son invasion sur nos blessures, qu'elle avait jusqu'à présent épargnées; une quantité considérable de blessés en furent atteints et les pertes qui résultèrent de l'action nuisible de cette complication ,, ajoutèrent leur lourd contingent à celui d'autres complications ou accidents des plaies, tels que la résorption purulente et la gangrène traumatique , que la tension extrême et les difficultés du service hospitalier de cette époque ont malheureusement trop favorisés. Ce ne fut qu'après six semaines d'efforts continus que la médecine maîtrisa, par des mesures générales et rigoureuses d'hygiène, les conditions d'hospitalisation qui avaient produit de si funestes résultats.

Ici se terminent les phases variées de la marche des lésions traumatiques de guerre, observées dans l'armée d'Orient, jusqu'à la prise de Sébastopol inclusivement; les événements qui ont suivi cette conquête, but principal de l'expédition de Crimée, n'ont que très peu ajouté, par quelques escarmouches et par l'explosion du parc d'artillerie d'Inkermann, au chiffre énorme des pertes antérieures; il n'est donc pas nécessaire de les faire entrer en ligne de compte. Néanmoins je-dois constater que le typhus du second hivernage a frappé un assez bon nombre de blessés, que la gravité dç leurs blessures retenait dans nos établissements hospitaliers d'Orient, lors de l'invasion du fléau.

Les considérations générales qui précèdent sur la phy-

sionomie variée, qu'à diverses époques de la campagne ont offerte les blessures et les accidents de guerre, et sur les obstacles et périls qui ont entravé à chaque instant la régularité de leur marche naturelle, donnent exactement la mesure de leurs résultats définitifs, sans avoir besoin de recourir à la précision des chiffres; à l'avance, on peut dire, sans crainte de se tromper, que la perte par mortalité , suite des blessures elles-mêmes et de leurs complications, suite encore de leur association fréquente avec les maladies régnantes et les épidémies , a dû atteindre un chiffre énorme, dans les conditions exceptionnelles d'une misérable existence imposée aux soldats par les nécessités de la guerre, d'une situation sanitaire toujours précaire^ souvent mauvaise, et d'une hospitalisation réduite au strict nécessaire, en devenant dangereuse par son continuel encombrement.

Quoiqu'il soit difficile d'arriver à une appréciation rigoureuse du total de la mortalité des blessures, les documents que j'ai recueillis de toutes parts me permettent de le fixer approximativement à 16,000, comprenant les hommes tués sur le terrain du combat, disparus dans les attaques ou batailles, et morts des suites de leurs blessures ou des amputations. Le chiffre total des blessures étant de û3,000, la moyenne des morts serait de lsur27/t0.

L'armée anglaise a éprouvé des pertes , par suite de blessures de guerre qui ont une grande analogie pour leurs chiffres avec les nôtres. Elle a donné un total d'accidents, pendant le combat, de 14,63t, qui est à peu près le tiers de 43,000, notre total , de même que son

effectif moyen de troupes a toujours été le tiers de l'effectif moyen des troupes françaises. Il est probable qu là mortalité absolue des Anglais, par accidents de guerre, est de 5500, total général.

Il ne nous reste plus, pour compléter l'ensemble de l'examen des faits chirurgicaux de la campagne , que de nous occuper de la description et de l'appréciation du traitement général et du traitement local, appliqués à la cure des blessures par nos médecins.

Tous les chirurgiens s'accordent à considérer comme étant d'une extrême importance, dans le traitement général des plaies, le repos du corps et celui de l'esprit, la pureté de l'air , Yusage, en faveur des blessés, de boissons convenables et d'un régime alimentaire appropfié. Voyons s'il a été possible de réaliser toutes ces conditions désirables.

Le précepte de nécessité de repos du corps n'a pas pu toujours être exécuté à la lettre ; le besoin, vivement senti de places pour les nouveaux blessés de chaque jour, nous a forcé fréquemment de prononcer l'évacuation d'une grande partie du contenu chirurgical de nos ambulances, avant l'achèvement de la cicatrisation ; et l'on conçoit la perturbation morbide, désavantageuse, qu'entraînent les difficultés plus ou moins pénibles, suivant l'état de la mer, d'une longue traversée. Ensuite on ne doit pas seulement entendre par l'expression repos du corps, l'immobilité des blessés, mais encore la condition d'un excellent mode de couchage. Or, à ce point de vue, les blessés de Crimée n'ont pas été favorisés, car la plupart ont dû coucher sur des nattes ou des couvertes.

454 résumé d'ensemble.

En général, le moral des hommes atteints de blessures n'a rien laissé à désirer; dans toutes les épreuves, il a tenu bon et s'est maintenu à un degré satisfaisant; de sorte que l'on peut dire que le repos de l'esprit n'a pas périclité. Du reste, nous étions constamment vainqueurs, et les soldats avaient confiance dans le présent et dans l'avenir, quelque accident qui leur arrivât ; une préoccupation défavorable s'emparait-elle par hasard de leur esprit, elle en était à l'instant chassée par les paroles généreuses et consolantes du médecin, que le soldat aime comme un frère, et qu'il considère à la guerre, en raison des soins dévoués et affectueux qu'il en reçoit, comme le représentant des sentiments moraux de la famille ; dans cette alliance cordiale du guerrier souffrant et du médecin compatissant, la chirurgie française a trouvé le plus puissant des éléments de ses succès. Mais si la tranquillité de l'esprit a été complète chez presque tous les soldats blessés de l'armée, elle a quelquefois manqué chez les chefs, dans des circonstances heureusement rares : nous avons constaté avec regret que nos recommandations n'ont pas toujours pu triompher des préoccupations, que les habitudes de commander ont amenées chez plusieurs officiers supérieurs ; par le fait de cette tension de leur esprit, incompatible avec la marche paisible, nécessaire au moral comme au physique , pour la réussite du traitement des plaies, nous avons vu survenir des troubles organiques graves , qui ont fini par entraîner la mort.

La pureté de Vair, autre condition essentielle de la marche régulière des plaies, nous a fait défaut plusieurs

fois, malgré notre opiniâtre résistance. On conçoit que dans les conditions précaires de notre situation hospitalière de certains moments, il ait été difficile de ne pas être pris au dépourvu, et de ne pas avoir à subir les effets d'un air corrompu et vicié ; cependant il faut dire que nous avons pu, par des soins constants de propreté, par l'aération constante de nos intérieurs et leur désinfection, conjurer l'invasion de la pourriture d'hôpital jusqu'à l'attaque violente qui nous a livré Sébastopol. Ce qu'il n'a pas été encore possible d'empêcher, ce fut, pendant les hivers, les effets pernicieux de l'âpreté du froid et les changements brusques de la température, par suite de manque de protection efficace et de ressources suffisantes.

Les boissons que l'on conseille le plus ordinairement dans les blessures sont les boissons délayantes, destinées à prévenir les conséquences du traumatisme, et surtout l'excès d'inflammation ; mais il faut pour cela que le blessé soit robuste et vigoureux à l'instant de la blessure* Or ce n'était pas le cas de nos soldats ; la majeure partie de nos blessés avait la constitution usée, affaiblie ou en* tachée d'un principe morbide ancien. Nous avons donc dû tenir compte de cet état anormal de la santé générale, et prescrire des boissons toniques et excitantes, dans le but d'aider le travail de restauration en relevant les forces. Cette indication a été remplie par l'emploi du thé, du thé alcoolisé, des infusions aromatiques, de l'eau vineuse, tant pendant les premiers jours de la blessure qu'à l'époque de la suppuration.

f Le régime alimentaire % subi les mêmes modifications.

fifiB RÉSUMÉ D'ENSEMBLE.

nécessaires que les boissons, et toujours il a fallu mesurer aux degrés de la débilité du blessé la tonicité plus ou moins grande du régime alimentaire à lui prescrire. De bonne heure, nous avons dû faire usage de bons consommés, de soupes grasses, de viande rôtie et de vin généreux; le porto surtout nous a rendu de grands services.

Dans un très petit nombre de circonstances seulement, nos médecins ont eu besoin de recourir aux évacuations sanguines générales, moyen si souvent réclamé par l'intensité de la fièvre traumatique, dépassant toute borne chez les sujets vigoureux et pléthoriques. Les forces des blessés n'ont pas permis, dans la plupart des cas, d'user de cette médication autrement que sous formes, locales, afin d'éviter les pertes de sang, incompatibles avec le peu de vitalité des hommes atteints de blessures.

Aucun médicament spécial, considéré comme favorisant la marche des plaies, tel qu'arnica, opium à fortes doses, purgatifs ou émétiques, n'a été administré en pratique ou méthode générale de traitement. Ces remèdes n'ont été employés , que dans des cas particuliers et isolés.

Enfin, le traitement général comprend la thérapeutique spéciale de la commotion et de la stupeur de l'organisme tout entier, qui ont été combattues par les stimulants et les excitants diftusibles employés à l'intérieur et à l'extérieur, et produisant d'assez bons effets. Cependant, en raison de la médiocre ressource, que Ton rencontrait dans la constitution des troupes en général, la réaction inflammatoire ne se manifestait pas vite et franchement ;

elle a manqué même dans beaucoup de cas graves, qui ont eu un résultat funeste.

Le traitement local des blessures de guerre comprend : Yeœtraction des corps étrangers, les moyens de prévenir et d'arrêter Yhémorrhagie , Vexcès d'inflammation , Y étranglement, le croupissement du pus, la gangrène traumatique, le tétanos, la pourriture d'hôpital et Vin* fection purulente. Il comporte de plus l'emploi opportun, soit primitivement ou consécutivement, des amputations et des résections, les modes de pansement appropriés à la disposition des plaies ; enfin les diverses particularités de thérapeutique chirurgicale qui ont rapport aux différents accidents, suites des brûlures par explosion de poudrières. Nous suivrons l'ordre ci-dessus établi dans l'examen successif des moyens de traitement local, mis en application chez les blessés de l'armée d'Orient.

V extraction immédiate des corps étrangers venus du dehors, ou produits dans les parties organisées par la violence des agents vulnérants, tels qu'esquilles osseuses détachées ou mobiles, fragmenta des tissus charnu et aponévrotique, etc., a été toujours la règle générale de pratique de nos médecins,,; ils ont renoncé à remplir cette indication, dans les cas exceptionnels où les difficultés de la recherche auraient été plus coûteuses que l'abandon du corps étranger dans les organes. Les fortes pinces tire-balle de nos boîtes, les tire-fonds, le trépan et les. élévateurs ont suffi le plps ordinairement, en les aidant au besoin d'incisions plus ou moins larges, à extraire les corps étrangers les plu? volumineux et les plus fortement engagés ; les ciseaux ont servi à séparer

458 RÉSUMÉ d'ensemble.

les esquilles de leurs adhérences aux parties molles. Un de nos colonels d'infanterie des plus distingués, M. P. d'Y. . . , a offert un exemple curieux d'extraction de ia presque totalité de l'apophyse mastoïde, complètement détachée de sa base, qu'il a fallu aller chercher sur le trajet de la balle, à h centimètres de profondeur; le blessé a guéri rapidement à la suite de cette opération. Je n'ai du .reste constaté aucun accident consécutif, attribuable aux nombreuses opérations d'extraction de corps étrangers, qui ont été faites avec habileté et en suivant les règles de Tart. Nous avons été à même de constater l'importance de la prescription du premier maître en médecine militaire, Ambroise Paré, à l'égard de la position à l'instant de la blessure , qu'il est indispensable de faire reprendre au blessé, pour rendre l'exploration des corps étrangers fructueuse.'

Dans les cas assez nombreux d'kémorrhagie, nous avons employé la ligature pour l'oblitération des gros troncs, les astringents et la cautérisation au besoin pour les hémorrhagies en nappe. De tous les astringents, ceux qui nous ont paru les plus efficaces sont les solutions de perchlorure de fer et de persulfate du même métal. Ces sels constituent des moyens hémostatiques précieux, dignes d'être introduits dans la matière médicale des armées. Leur contact avec les tissus organiques produit instantanément une coloration noire de ceux-ci, qui disparaît par la suppuration après quelques jours, sans avoir d'influence marquée en bien ou en mal sur la marche des plaies. Nous avons pratiqué une trentaine de ligatures environ, sur les principaux vaisseaux du corps

humain. Le fait le plus important a été une ligature de Paxillaire sous le bord inférieur de la clavicule gauche, pour un anévrysme faux primitif, suite de coup de baïonnette. Un autre fait est aussi fort curieux : c'est une ligature de la fémorale gauche faite avec succès, et suivie, deux mois après, par une amputation de cuisse au tiers inférieur du même côté, qui, nécessitée par une carie articulaire, a aussi été couronnée par le succès chez un jeune capitaine adjudantnirtajor, M. G

Veoocès d 'inflammation , fréquente complication de nos plaies, a nécessité l'emploi d'un traitement antiphlogistique, que la triste condition de la santé des hommes a obligé souvent de réduire à des fomentations et cataplasmes émollients, saignées locales et incisions par l'instrument tranchant. Dans ces cas, nous aurions été très heureux de procurer aux blessés du soulagement par l'usage de la glace et des irrigations froides, mais le second de ces moyens, qui a été employé exceptionnellement pour quelques blessures d'officiers, n'était pas possible, à cause du peu d'habileté pratique de nos infirmiers, à cause de la disette fréquente d'eau dans certaines ambulances ; il aurait amené, avec ces conditions, plus de mal que de bien. Le premier n'a pas été employé, car la saison d'hiver n'a donné que peu de glace et de neige durables, et la situation, plus que précaire du moment, s'opposait matériellement à l'usage d'un moyen de cette nature, qui exige tant de soins et de sollicitude. -

Le débridement des blessures a remédié d'une manière avantageuse à Y étranglement, à Veoocès d'inflammation, au croupissement du pus et à la gangrène trauma-

&60 RÉSUMÉ DÏNSEMBLE.

tique, et cela dans de nombreuses circonstances. Nous l'avons utilisé comme moyen préventif efficace de ces accidents et d'autres complications des blessures. Dans les conditions de plaies très contuses, irrégulières, étroites, principalement déterminées par les effets des balles cylindro-coniques, des éclats d'obus et de bombes, siégeant dans les organes très sensibles, très vasculaires, que brident des aponévroses résistantes, nous n'avons pas hésité à pratiquer des débrideinents préventifë, au moyen de longues et profondes incisions. Les résultats favorables, qui ont suivi cette pratique, nous ont démontré les bienfaits réels de la dilatation préventive des blessures, qui, si préconisée par Dupuytren, avait été abandonnée par la plupart des chirurgiens. Comme moyen consécutif pour les diverses complications dont nous avons parlé au commencement de ce paragraphe, il a surtout été utile, lorsque le délabrement profond de l'organisme, antérieur aux blessures des soldats, n'associait pas son influence délétère aux accidents propres à ces lésions.

Les cas de tétanos, qui ont à peine atteint une trentaine, ont été soumis au traitement ordinaire, et ont eu tous une terminaison fatale.

La pourriture d'hôpital a été attaquée, sur les surfaces traumatiques où elle apparaissait, par l'alcoolé de camphre, le nitrate acide de mercure, la teinture d'iode, le jus de citron, la poudre de quinquina et de charbon mélangés, enfin la cautérisation. Ces moyens locaux réussissaient d'autant plus facilement, qu'ils étaient aidés davantage par les mesures d'hygièrte générale qui se rapportent à

faits chirurgicaux. 461

l'isolement, à la dissémination et à l'aération permanente des blessés.

Le traitement particulier à Yinfeclion purulente n'a été efficace dans aucun des cas de cette grave complication, lorsqu'ils étaient bien caractérisés ; quand, au contraire, il n'existait que des nuances d'infection ou une simple tendance à la contracter, il a été quelquefois possible, en ne perdant pas de temps, d'en arrêter le développement par l'emploi des toniques, des purgatifs salins à l'intérieur, par l'amputation ou de larges et profonds débridements.

L'expérience acquise en Crimée sur les intéressantes questions qui concernent les amputations a démontré, que ces moyens d'extrême ressource doivent être, à la guerre, largement appliqués. Si l'on hésite dans les cas paraissant douteux, ou si l'on se place un peu trop sur le terrain de la chirurgie dite conservatrice, on ne tarde pas à s'en repentir, et à voir succomber aux suites de leurs blessures des blessés, que souvent l'amputation aurait pu sauver. Nous avons fait trop souvent cette triste expérience. Entraînés par un sentiment de cœur qui s'appuyait sur une espérance trompeuse, nous tentions, pour le plus grand intérêt d'avenir d'un officier, par exemple, de lui conserver un membre, et de lui permettre de continuer, par ce bienfait, la brillante carrière des armes ; le sort se jouait de nos efforts, et les conditions générales mauvaises de la santé publique, les difficultés d'une hospitalisation encombrée et insalubre finissaient par conduire l'infortuné blessé au tombeau. Que de fois avonsnous eu occasion de rendre justice à la conduite louable

de nos prédécesseurs en chirurgie militaire, qu'on accusait jadis d'être trop prompts à amputer ; justice qui du reste déjà leur avait été rendue par de grandis chirur giens, Dupuytren en tête.

Ainsi que l'admet la science, nous avons constaté que les amputations primitives sont les plus fructueuses au point de vue du succès, et que la, proportion de leur réussite dépasse tantôt de moitié, tantôt des deux tiers, les résultats favorables des amputations consécutives. Il est cependant, comme dans toute règle, une exception qui se manifeste, lorsque le couteau de l'opérateur se rapproche trop du bassin : déjà en Algérie, vers 1840, plusieurs exemples malheureux d'amputation coxo-fémorale et d'amputation dans les trochanters avaient éveillé mon attention sur ce surjet ; je fis des recherches qui me donnèrent de nouveaux doutes, dont je fis part dans un mémoire au Conseil de santé. Aujourd'hui je ne doute plus : je suis convaincu que l'amputation dans l'article de la hanche est constamment mortelle, lorsqu'on la pratique primitivement, c'est-à-dire dans les deux ou trois jours qui suivent la blessure ; elle produit une perturbation que la vitalité humaine ne peut supporter ; toutes les désarticulations qui ont été faites, et le chiffre atteint le nombre 9 en Crimée, ont produit la. mort de l'amputé quelques instants ou quelques heures après l'opération, s'il ne succombait pas pendant l'opération, comme j'ai eu l'occasion de le voir plusieurs fois. Les amputations cqnsécutives, au contraire, ont beaucoup plus de chances de succès ; il semble que l'organisme, affaibli matériellement, et conservant peut-être une force nerveuse relati-

faits chirurgicaux. 463

vement supérieure, est capable de supporter mieux la suppression de presque le quart du corps. Trois amputations consécutives de la hanche ont été pratiquées sous mes yeux, une chez un Français, deux chez des Russes blessés, et les opérés ont vécu, le Français cinq jours , les Russes douze et vingt jours. J'ai la conviction que ces opérations auraient réussi, s'il avait été possible de placer ces opérés, dans des conditions hospitalières plus favorables que celles que nous possédions.

Les résections, tentées un très grand nombre de fois, ne nous ont pas en général réussi, sauf an certain nombre de celles pratiquées aux membres supérieurs et principalement la résection de la tête humérale^qdi semble être très privilégiée à cet égard et donner de fréquents succès ; toutes celles qui ont été essayées au membre inférieur , même dans la diaphyse des os, ont généralement échoué; les mêmes revers ont été observés pour la majeure partie des- trépanations du crâne ; il est vrai que la plupart des plaies de tête ont présenté un énorme cachet de gravité ; nous avons eu davantage de succès dans nos résections assez nombreuses de la mâchoire inférieure.

Quant aux modes de pansement, ils ont toujours offert la plus grande simplicité et la plus grande rapidité d'exécution possibles ; en campagne active , le temps devient précieux , à cause des innombrables exigences du service médical ; il faut donc, dans l'intérêt général , ne pas dépasser le strict nécessaire, si Ton vent satisfaire tous les besoins impérieux. Lorsque la blessure marchait bien, le pansement consistait en linge fenêtre ou étoffe de gaze, graissés d'une mince couche de cérat et appliqués à nu

ft*64 bésumé d'ensemble.

sur les surfaces traumatiques ; par-dessus, un gâteau moelleux de charpie était placé et maintenu, le plus ordinairement, par quelques compresses imbriquées, qu'on attachait avec des épingles ; on ne se servait pas de bandes, en général, afin d'éviter une compression trop marquée ; souvent encore des compresses de ouate remplaçaient avantageusement les trois quarts de la charpie servant aux pansements. On renouvelait les appareils aussi souvent que la quantité de suppuration l'exigeait. Si la blessure prenait un caractère morbide insolite, on modifiait le mode du pansement suivant la nature particulière de l'accident ou de la complication qui se manifestait, après les opérations jugées nécessaires ; nous nous sommes bien trouvé de l'emploi d'un digestif composé de styrax et de cérat, qui donnait aux plaies une stimulation dont elles avaient souvent besoin. Nous nous sommes fréquemment servi, dans les cas de blessures graves des membres, d'appareils suspenseurs qui soulageaient beaucoup les blessés; l'appareil à fracture de l'inspecteur Baudens nous a rendu de bons services dans le traitement des fractures des extrémités inférieures. Comme les amputés devaient toujours être transportés des tranchées ou des ambulances volantes aux dépôts ; d'ambulance, nous avons adopté l'usage constant des sutures, après l'amputation et la résection, afin de protéger contre les hémorrhagies consécutives, et d'éviter le déplacement du pansement pendant le transport; ce prudent moyen s'est même généralisé pour les opérations faites dans les dépôts d'ambulance.

Les brûlures et les accidents, suites d'explosion , ont

demandé quelques soins particuliers; ordinairement on couvrait de ouate toutes les brûlures superficielles du premier et du deuxième degré, et Ton passait des sétons de fil au travers des vésicules; pour les brûlures plus profondes, on a utilisé le cérat simple, le cérat de Goulard et le digestif au styrax. Les petits graviers, incrustés dans la peau et sous l'épidémie, ont été extraits avec la pointe d'un bistouri ou d'une lancette, ou au moyen de petites incisions, suivies d'un pansement simple ; quelques graviers et pierres, plus volumineux, ont nécessité les pratiques d'extraction que nous avons indiquées pour les projectiles ordinaires.

De, tous les moyens thérapeutiques employés par l'art chirurgical, en faveur du plus grand soulagement possible des vives douleurs que procurent les blessures de guerre, aucun n'a été aussi efficace et. n'a réussi avec un succès aussi complet que le chloroforme ; les bienfaits de l'emploi de ce merveilleux agent anesthésique ont été immenses à l'armée d'Orient ; jamais, dans aucune circonstance, son maniement sur des milliers de blessés n'a causé le moindre accident sérieux ; non-seulement on s'en est toujours servi , pour obtenir l'insensibilité complète dans toute opération importante, pratique déjà depuis longtemps sanctionnée par l'expérience, mais encore l'étude approfondie , que les occasions nombreuses de l'application du chloroforme nous ont permis de faire, nous a inspiré, après la constatation de son innocuité ab- » solue, l'idée généreuse d'étendre davantage ses bienfaits, en utilisant son emploi en faveur des cas de blessures tout à fait désespérés, et de tous les pansements doulou-

é66 résumé d'ensemble.

reux chez des sujets nerveux et très irritables"; ces essais nouveaux et souvent répétés ont réussi au delà de nos espérances, de sorte que nous devons considérer comme fait acquis définitivement à la pratique chirurgicale, que la chloroformisation peut épargner aux malheureux blessés, les tortures inutiles de la souffrance, dans les circonstances suivantes de blessures graves :

!• Cas désespérés et mortels à la suite de grandes et nombreuses blessures, afin de permettre de les régulariser, de faire cesser les atroces douleurs du patient, et de donner du calme à ses derniers moments (chloroformisation de charité).

2° Cas d'amputation- et de résection normaux, et toute autre opération longue et douloureuse (chloroformisation de nécessité).

3° Pansements pour des plaies compliquées et très sensibles, chez les sujets impressionnables (chloroformisation de prudence).

Le mode d'administration du chloroforme qui nous a paru le plus avantageux, est celui par le moyen d'un appareil spécial, comme celui de Charrière par exemple, qui offre toutes les garanties désirables, en mesurant exactement les doses, et en produisant un mélange convenablement proportionné d'air et de chloroforme ; au contraire, dans le mode d'une simple compresse, roulée en entonnoir, on ne sait pas au juste ce que Ton fait; on peut dépasser la limite et causer quelque accident sérieux. J'ai pu montrer plusieurs fois la preuve de l'absorption en excès du chloroforme par l'emploi de la compresse dans la coloration sombre, presque veineuse, que prend

le sang artériel de la plaie d'amputation ; dans cette cir* constance encore j'ai remarqué que les veines semblent perdre leur mouvement contractile nornlal, et que le sang coule de leurs orifices béants, comme d'un tube inerte. Malgré les inconvénients que je signale dans le mode par la compresse et qui doivent, jeie pense, être évités, ce mode n'a jamais déterminé de conséquence fatale dans notre service hospitalier.

Une autre remarque que nous avons été à même de faire fréquemment, c'est la résistance à l'anesthésie que les blessés offrent le lendemain ou le surlendemain du jour de leurs blessures ; il est nécessaire d'employer, dans ces cas, une dose beaucoup plus forte de chloroforme, et de prolonger l'inhalation de cet agent plus longtemps, avant d'obtenir la perte de la sensibilité ; la période d'excitation a une énergie excessive, et plusieurs hommes sont quelquefois nécessaires pour contenir les blessés, qui présentent des mouvements désordonnés et compromettants. Il faut donc, pouréviter cette surexcitation que produit le traumatisme, amputer, autant que possible, le jour même de la blessure. Lorsque l'amputation consécutive est rendue nécessaire à la suite de l'affaiblissement graduel du blessé par le travail de suppuration, la chloroformisation s'effectue avec le calme le plus parfait du sujet, placé dans ces conditions.

Dans la pratique de la chloroformisation en Crimée, j'aitoujours recommandé expressément au personnel médical de réunir le plus grand nombre de précautions, qui d'abord ont pour principal effet de sauvegarder sûrement les intérêts de conservation de la vie, et pour effet plus

468 résumé d'ensemble.

secondaire, de permettre à l'esprit de l'opérateur de se dégager de toute distraction anesthésique, et à consacrer toute son attention aux manœuvres de l'opération. C'est toujours, je le répète, l'appareil spécial à chloroforme qui, manié par un aide intelligent, offre le plus de garantie contre les accidents attribuables à l'anesthésie artificielle. J'ai prescrit toujours encore de ne pas dépasser la stricte insensibilité, et de ne jamais atteindre la complète résolution des muscles. Je pense que c'est grâce à l'exécution de cette importante prescription, que pas un cas de mort n'a été, à l'armée de Crimée, la conséquence de l'usage du chloroforme.

Les avantages de l'absence de douleurs dans les opérations ont été si vivement sentis par nos soldats, que la crainte de la souffrance n'a jamais, comme jadis, produit dans leur esprit une certaine résistance aux amputations, jugées nécessaires par leurs médecins* Les Russes même connaissaient ces bienfaits : avant les nombreuses opérations que nous dûmes pratiquer aux prisonniers ennemis que la fortune de nos armes nous a livrés, au nombre de presque A000, atteints de blessures graves, ces malheureux nous demandaient, par signes énergiques, la faveur d'être endormis ; et comme notre réponse était toujours affirmative, ils nous en remerciaient avec effusion. A la suite des soins que nous leur prodiguions, sur le champ de bataille et dans nos ambulances, c'était un émouvant spectacle que de voir l'étonnement profond dans lequel les mettaient nos bons traitements, et les sentiments exaltés, que la reconnaissance faisait naître chez ces braves gens trahis par la chance des batailles ; en signe de leur

extrême gratitude, ils nous embrassaient les mains rougîes de leur sang, et rendaient au ciel, en y portant religieusement les yeux, des actions de grâce pour les bienfaits de notre secourable compassion.

Afin de réunir, dans cette troisième catégorie, tout ce qui a rapport aux faits chirurgicaux de la campagne, je la termine par plusieurs tableaux de statistique, qui donneront la connaissance des opérations pratiquées et des résultats produits, et qui fourniront tous les autres documents qu'il nous a été possible de recueillir, ayant trait à l'histoire de nos blessures.

l,r Tableau indiquant les variétés d'amputation* et de résections pratiquée* en Crimée, et leurs conséquences dans les ambulances.

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