‹ Relation médico-chirurgicale de la campagne d'Orient, du 31 mars 1854, occupation de la Crimée, au 6 juillet 1856, évacuation de la CriméeChapitre 3 sur 31 · DI LA · texte numérisé non relu

DI LA

Placé à la tête du service médical de l'armée d'Orient, depuis sa création ; ayant assisté, comme acteur, à tous les émouvants et terribles épisodes auxquels ont mis si glorieusement un terme la prise de Sébastopol et consécutivement la signature de la paix, je crois devoir à la médecine de mon pays, au monde médical même tout entier, la relation des faits médicaux et chirurgicaux de cette grande épopée militaire qui, accomplie en Crimée par les armées alliées, ajoute un si resplendissant fleuron à la couronne de Sa Majesté notre Empereur, et augmente encore la prépondérance de notre florissante patrie dans

le conseil des peuples civilisés. Je le dois, parce que c'est justice de conserver, dans les fastes de notre histoire médicale, les remarquables travaux et les services honorables des médecins militaires français pendant cette campagne mémorable; je le dois surtout, parce que de grands enseignements, dans l'intérêt de la médecine et de la chirurgie pratiques des armées, ont pris naissance dans cette collision sanglante de plusieurs nations, et que l'expérience acquise ne saurait, sans crime, être perdue pour les générations futures.

Peu d'armées ont été aussi cruellement éprouvées que l'armée d'Orient ; lorsqu'à peine réunie, elle se disposait à faire payer chèrement aux Russes leur occupation violente des principautés danubiennes, elle est subitement envahie par le choléra, qui trace à Athènes, à Gallipoli, à Varna et dans la Dobruska un long sillon de mort dans les rangs de nos officiers et de nos soldats. Plus tard, à la suite de la magnifique victoire de l'Aima, pendant notre marche sur Sébastopol, ce terrible fléau immole encore de nouvelles victimes, au nombre desquelles nous avons la douleur de compter l'illustre maréchal de Saint- Arnaud. Ensuite commence cette série si longue de travaux immenses, de dures misères, de privations de toute espèce, de combats continuels, de luttes gigantesques contre l'ennemi, qui résiste énergiquement à nos attaques, et contre les rigueurs de l'hiver, rendues plus pénibles par l'absence absolue de moyens efficaces à leur opposer. C'est alors que, pour un grand nombre de nos braves défenseurs, les forces font défaut à l'énergie morale qui les soutenait jusque-là, et que nous comptons

avec peine, dans la période de janvier 1855, jusqu'à neuf mille entrées aux ambulances : cas nombreux de scorbut, d'anémie, de congélation, de choléra même, et de blessures graves du siège; telle est la physionomie la plus générale que présentent les maladies du moment. Bientôt il est facile de constater de rares cas de typhus, conséquences inévitables d'habitations insuffisantes et infectées par un long séjour, et de la vie misérable que chacun mène ; mais grâce aux rapides et énergiques mesures d'assainissement, ordonnées par MM. le général en chef Canrobert et l'intendant Blanchot, ce typhus ne prend pas d'extension et nous débarrasse enfin de sa présence, après nous avoir fait éprouver quelques regrettables pertes, surtout parmi les médecins.

Avec le beau temps du printemps de 1855, l'état sanitaire s'améliore; mais cette situation favorable dure peu, car on en profite pour pousser les travaux du siège avec une extrême activité : plusieurs attaques impétueuses (batteries Blanches, cimetière de Sébastopol, mamelon Vert, Malakoff et Tractir) sont exécutées et conduisent des milliers de blessés dans nos établissements hospitaliers. Au milieu de ces événements de guerre, vers juillet, une nouvelle épidémie de choléra parcourt successivement nos campements et nous met hors de combat 4,500 hommes. A peu près à la même époque, nous observons une recrudescence sérieuse du scorbut, résultat de la sécheresse extrême du sol, qui prive l'armée de l'usage du pissenlit, seul végétal susceptible d'être mangé, croissant près de nos camps arides.

ft. AVANT-PROPOS.

Enfin, le 8 septembre, un immense effort est tenté, et Sébastopol tombe entre nos mains : la destruction du boulevard de la puissance russe dans la mer Noire était un fait accompli; les nations alliées n'avaient plus qu'à recueillir le fruit de cette grande victoire, mais il fallait rester sur le terrain conquis et y passer un second hiver.

Tant que l'automne dura, notre état sanitaire fut assez prospère, et l'on aurait pu penser que nous passerions Thiver sans grandes pertes; mais les hommes compétents et expérimentés n'étaient pas de cet avis et disaient : La mauvaise saison sera peut-être très rigoureuse; nos soldats vont être disséminés pour la défense sur une ligne de 50 kilomètres de longueur ; ils seront abrités sous des tentes creusées ou des gourbis en torchis, très peu salubres ; il faudra que les troupes aillent bien loin, et tous les jours, chercher le bois, l'eau et les vivres, qu'elles fournissent aux grand'gardes et aux avant -postes, par crainte de surprise, et travaillent aux fortifications de la zone de Kamiesch ; de plus la plupart de nos anciens soldats ont subi une altération profonde de la constitution, que de grandes fatigues et de grandes misères développent toujours dans les guerres d'une certaine durée; ils ne seront plus galvanisés par les émouvantes péripéties d'un siège, comme pendant l'hiver précédent. Toutes ces considérations, et d'autres plus immédiatement médicales encore, nous ont amenés, M. l'inspecteur médical Baudens et moi, ù prévoir que nous n'en serions pas quittes à si bon compte qu'on l'espérait, et qu'il était urgent, selon ce que nous écrivions à l'auto-

rite, de prendre des mesures, afin de pouvoir hospitaliser grandement en Crimée de sept à huit mille malades, chiffre qui nous paraissait susceptible d'être atteint, et même d'être dépassé, au fort de l'hiver.

Nos prévisions n'ont pas été vaines : sur un effectif moyen de 145,120 hommes sous les armes en décembre 1855, du 1er décembre au 1er avril 1856, près de 48,000 entrées aux ambulances ont été constatées (moyenne de 12,000 par mois); le scorbut principalement a produit des chiffres énormes au début de la saison froide: en quelques jours de vieux soldats, qui n'offraient que des prodromes scorbutiques, ont été pris subitement de symptômes graves de cette maladie, causés par l'extrême abaissement de la température et nécessitant forcément leur entrée aux hôpitaux; et c'était par centaines qu'ils y arrivaient. Cette transformation brusque des scorbuts légers en scorbuts graves était encore plus marquée que partout ailleurs dans le 2e corps, composé des quatre plus anciennes divisions de l'armée.

Un peu plus tard apparaît le typhus, engendré par la misère des hommes, au milieu de l'infection générale des abris et des terrains de campement; plus de dix mille cas de typhus bien caractérisés viennent des régiments et ne tardent pas à infecter nos ambulances, où, malgré les précautions les plus rationnelles, il ne fut qu'incomplètement possible d'arrêter l'extension du mal contagieux, qui se propagea nécessairement aux autres malades, aux médecins, aux officiers d'administration et aux infirmiers.

Cette dernière épreuve a été la plus terrible de toutes

celles que nous avons essuyées pendant la campagne ; il n'y avait plus le prestige des combats de Tannée précédente pour opérer une diversion favorable sur le moral des troupes ; de plus, nos grandes et habituellement efficaces mesures d'hygiène étaient constamment, ou empêchées absolument , ou presque annihilées par la rigueur extraordinaire d'un hiver, pendant lequel le thermomètre s'est abaissé jusqu'à 22 et 24 degrés centésimaux au-dessous de zéro, et s'est souvent maintenu plusieurs semaines à 7, 8 et 12 degrés de glace, avec de fréquentes tourmentes de neige et de vent. Au mois d'avril 1856 seulement, on put agir etficacement contre le fléau qui décimait notre pauvre monde ; en peu de jours les puissantes mesures d'assainissement ordonnées par Son Excellence le maréchal Pélissier, commandant en chef, eurent pour résultat de détruire le mal dans sa source et de permettre à nos vieilles et victorieuses cohortes de rentrer en France dans un état de santé satisfaisant.

En dernière analyse, cette terrible guette, sans la moindre interruption pendant les deux années qu'elle a duré, été comme hiver, a nécessité l'envoi successif en Orient de trois cent neuf mille deux cent soixante -huit hommes de troupe, officiers, sous-officiers et soldats, dont deux cent mille sont entrés aux ambulances et hôpitaux et y ont reçu des soins : cinquante mille pour des blessures de guerre, cent cinquante mille pour des maladies de tout genre.

Ce rapide aperçu d'ensemble suffit pour donner une idée générale des énormes difficultés que nos braves officiers et soldats de l'armée d'Orient ont eu à surmonter

sur un théâtre de guerre dépourvu de toute espèce de ressource ; i\ témoigne encore quels effrayants labeurs ont dû incomber aux officiers de santé de l'armée, qui, souvent insuffisants par leur nombre et décimés par les maladies épidémiques, ont si généreusement multiplié leurs efforts, qu'aucun soldat souffrant n'a jamais manqué d'un pansement, d'un remède ou d'une consolation.

Mais si les besoins ont été constamment immenses et impérieux , leur soulagement, par les soins des grands chefs de l'armée, commandement et administration , a toujours atteint , dans l'intérêt du bien-être général , la hauteur des circonstances les plus difficiles : il n'est pas une seule mesure judicieuse, conseillée par les hommes spéciaux, dont ces chefs n'aient, à l'instant même, prescrit la stricte exécution , dans le but si louable d'écarter tout désastreux obstacle d'une situation trop tendue et rendue fréquemment précaire par l'arrivée d'événements imprévus.

On est aussi en droit d'affirmer, sans craindre le moindre démenti , que les plus grands sacrifices, quelque coûteux qu'ils pussent être, ont été religieusement accomplis, au nom de la France, par la puissante volonté de son Empereur, toutes les fois qu'il s'est agi d'améliorer le sort des soldats de l'armée d'Orient et de conduire à bien l'honneur du drapeau français.

Qu'on lise et qu'on médite le beau rapport de Son Excellence le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, concernant les envois en Orient ordonnés par l'Empereur, d'hommes, de chevaux, de matériel et d'approvisionnements de toute sorte, pendant les. vingt- quatre mois de lutte

ouverte avec la Russie, et Ton sera convaincu que la sollicitude ardente et ingénieuse de Sa Majesté Napoléon III a produit, dans cette guerre, l'acte de puissance humaine le plus merveilleux des temps anciens et modernes.

RELATION JHÉ0ICO-CH1RURGICALE.

Sommaire. — L'envoi d'un corps expéditionnaire en Orient est décidé par les puissances alliées. — La presqu'île de Gallipoli est désignée pour lieu de rendez- vous aux armées. — Arrivée des premières troupes françaises à Gallipoli. — Formation de deux camps. — Organisation successive dt l'armée. — Description topographique de la ville et de sa campagne. — Considérations stratégiques qui ont engagé à choisir ce point d'occupation de la Turquie. — Sa salubrité et sa climatologie. — Arrivée du médecin en chef à Gallipoli. — Appréciation de l'état moral du personnel médical et de ses causes ; proposition à l'autorité des moyens de le modifier en bien. — Résultats avantageux obtenus. — Circulaires adressées aux médecins chefs sur les rapports à avoir avec le médecin en chef. — Exercices scientifiques du personnel pour l'action de guerre, conférences, opérations et visite détaillée des caissons d'ambulance. — Desideratum pour l'avenir, en faveur du service des officiers de santé. — Demande raisonnée de la création de centres hospitaliers de diverses lignes , destinés à assurer le service de santé. — Choix définitif des centres. — Organisation des ambulances actives. — Suffisance de leur matériel. — Insuffisance des médecins d'ambulance et d'hôpitaux. — Demandes instantes à cet égard, suivies de succès. — État sanitaire pendant la durée de cette période. — Utiles mesures prises par l'autorité. — Départ successif des divisions pour Varna. — Ordre général en date du 23, qui transfère à Varna le grand quartier général de l'armée.

Aussitôt que l'Angleterre et la France eurent décrété qu'un corps expéditionnaire de troupes serait envoyé en Orient, afin de porter secours au gouvernement ottoman,

une armée française de trois divisions d'abord, de quatre ensuite, fut rapidement organisée sur le papier et mise bientôt en mouvement vers sa destination. Sa première colonne, composée du 3e bataillon de chasseurs à pied, fut embarquée à Marseille, et toucha terre le 31 mars 1854 à Gallipoli, ville turque du détroit des Dardanelles, située à l'extrémité orientale de la côte européenne de ce détroit, faisant partie et donnant son nom à la presqu'île, où les troupes alliées devaient se réunir. Deux grands camps furent constitués ; l'un près de la grande rivière, dans la partie occidentale de la presqu'île ; l'autre à Boulahir, côté oriental, dans le voisinage de la langue de terre qui sert (lç communication entre la presqu'île et le continent européen.

Toutes les troupes françaises qui débarquaient successivement sur la plage de Gallipoli étaient immédiatement dirigées sur ces campements, éloignés de la ville, l'un de douze, l'autre de huit kilomètres. La ville elle-même fiit réservée tout entière aux logements des états-majors, aux ipagasins d'approvisionnements de toute nature, ainsi qu'aux divers établissements d'une armée en campagne.

C'était surtout comme point stratégique important que 1$ presqu'île de Gallipoli avait été choisie : en effet, entourée presque complètement de la mer, elle était facile à défendre, du côté du littoral, parles forts des Dardanelles £t de Marmara, et il suffisait de couper, par quelques ouvrages de fortification passagère, la langue de terre qui l'unit à la Roumélie, pour rendre son territoire inaccessible à des forces ennemies considérables. Dans cette position menaçante, les armées alliées couvraient et proté-

DU 31 MARS AU 2/j. JUIN 1854. 11

geaient la Roumélie et Constantinople, car en quelques jours de marche elles pouvaient se transporter, soit sur les Balkans, soit dans la capitale de l'empire ottoman. Les conditions favorables de sûreté dont nous avons parlé permettaient d'organiser avec rapidité et sécurité l'armée, après en avoir réuni tous les éléments, amenés partielle* ment et successivement par la flotte, et de la présenter compacte et homogène à l'ennemi. Une considération encore d'une certaine valeur, c'était de savoir à l'avance que, malgré l'absence de grandes ressources locales,, le territoire où les troupes se réuniraient était réputé très salubre, et que son climat avait la plus grande analogie avec le nord de l'Algérie et le midi de la France.

La ville en elle-même, que les Turcs considèrent, en raison de son excellente situation géographique, comme leur troisième ville de la Turquie d'Europe, est fort misérable; elle est bâtie, en forme de fera cheval, sur le penchant méridional d'une petite colline descendant en pente assez rapide sur le rivage ; son port de débarquement est très étroit , vaseux , susceptible seulement de servir au petit cabotage, et rendu complètement infect par les immondices de la ville, qui s'y donnent rendez- vous. Les maisons sont petites, irrégulières, bâties en traverses et voliges de bois de sapin sur rez-de-chaussée empierré, tombant pour la plupart en ruines, et n'ayant d'habitable que le premier étage, qui offre en général la disposition suivante : une grande pièce centrale, et quatre petits cabinets aux angles. Les rues sont sinueuses et étroites, fréquemment en pente plus ou moins roide, mal pavées, et garnies dans leurs abords de nombreux foyers (J'infection.

11 existe au bas de la ville un bazar, et un marché sur le port, assez médiocrement pourvus, mais suffisant aux besoins d'une population de six à huit mille habitants, généralement pauvres, et offrant un mélange bigarré de Turcs, de Juife, d'Arméniens et de Grecs.

Quant à la presqu'île, elle présente un terrain soulevé de distance en distance par des petites collines qui bornent quelques grandes plaines très convenables aux campements des troupes ; le sol est, dans beaucoup d'endroits, très fertile, et ses productions sont celles de l'Italie et de la Corse. Il n'existe, à proprement parler, que des lits desséchés de rivière pendant la saison d été ; mais en automne et en hiver les bas-fonds des vallées sont convertis en véritables rivières torrentielles, qui déversent dans la mer du détroit les eaux pluviales excédantes. On trouve çà et là, dans la campagne et dans la ville, un assez bon nombre de fontaines, qui fournissent une eau excellente, mais en petite quantité et souvent trouble, en raison de la négligence des Turcs, qui ne les entretiennent pas et les laissent s'engorger ; on a constaté la présence de sangsues dans quelques eaux potables de la presqu'île. Le climat est assez variable, à cause du voisinage de la mer et des vents qui y régnent ; mais l'air y est très pur et constamment renouvelé, en compensation ; les chaleurs extrêmes de Tété sont tempérées au milieu du jour par la brise de mer, excepté lorsque le vent du sud souffle ; les nuits sont très froides au printemps : nos soldats, en avril et en mai , se sont plaints à plusieurs reprises du froid : ce qui a nécessité une distribution extraordinaire de rhum. Les deux camps de la grande rivière

et de Boulahir m'ont paru bien choisis ; seulement il existait près du dernier des marais qui ont déterminé dans le campement quelques cas de fièvre intermittente peu sérieuse ; il faut dire qu'il y avait nécessité d'occuper cet emplacement, afin d'y élever des fortifications exigées par défense de la presqu'île. Du reste, le séjour de notre armée dans ce pays ne s'est pas prolongé assez longtemps pour donner à nos observations un caractère de certitude expérimentale absolu ; ce que noqs pouvons assurer, c'est que notre état sanitaire, lors de la présence de nos divisions dans les camps de Gallipoli, y a été excellente, preuve démonstrative de la salubrité de la localité. On peut voir, pour plus amples détails, mes premiers rapports médicaux envoyés au Conseil de santé des armées. {Pièces justificatives 1, 2, 3, 8 et 9.)

Il ne me fut pas possible, malgré mon vif désir f. d'arriver de la province d'Oran, où j'étais employé, à Gallipoli, avant le premier mai v ma commission ministérielle portant que je devais m'embarquer avec les troupes de cette province, qui furent envoyées tardivement en Orient. A mon débarquement, je trouvai le personnel médical dans une assez mauvaise situation morale, résultat du peu de ressources mises à sa disposition : ainsi vingt-sept médecins avaient été abrités dans une grande, chambre de 12 mètres carrés de la maison du kaïmacan de Gallipoli, et s'y trouvaient très mal sous tous les rapports ; ne pouvant obtenir d'ordonnances, ils étaient obligés de faire eux-mêmes leur cuisine (les restaurants manquant absolument à Gallipoli), et même de prendre soin de leurs chevaux. Cette situation, qui compromettait les intérêts du

service, ne pouvait durer : aussi mon premier soin fut-il d'exposer à l'autorité la position pénible du personnel et de la prier d'y mettre un terme, en accordant aux médecins les mêmes avantages qu'aux officiers de troupe. Grâôe à la bienveillance active de MM. le général Canrdbert et de l'intendant Blanchot, en peu de jours une ordonnance militaire prise dans les corps de troupe fut concédée à chaque officier de santé; au lieu d'une seule rtrtion de fourrage réglementaire, on accorda une ration et demie, ce qui permit à tout médecin d'avoir pour son service un cheval de selle et un mulet de bât ; on fut encore plus large à l'endroit des logements, et chacun put se caser à peu près convenablement. Par suite de ces rtiesures indispensables, je trouvai bien vite les moyens d'organiser en famille le personnel médical de chaque ambulance, et d'y créer cette communauté de secours mutuels et généraux si nécessaire à l'accomplissement des devoirs humanitaires du médecin militaire dans les éventualités qu'une grande guerre peut offrir.

Aussitôt que les ambulances furent constituées, au point de vue des intérêts matériels et moraux de leur personnel de santé, je dus m'occuper de la question scientifique, qui ne présentait pas une moindre importance : à cet effet, je réunis fréquemment les médecins dans un petit amphithéâtre de l'hôpital de Gallipoli, que j'avais obtenu de l'administration, et dans lequel je leur fis des conférences sur la chirurgie de bataille, en les exerçant en même temps à la pratique des opérations ; la visite détaillée du caisson d'ambulance fut aussi, à plusieurs reprises, pratiquée sous les yeux du personnel,

afin que chaque médecin acquît une connaissance précise des ressources mises à sa disposition. En date du 5 juin, c'est-à-dire un mois après ma venue à l'armée, j'avais si bien réussi dans mes premiers essais, que j'écrivais au président du Conseil de santé : « Le désordre des premiers jours a cessé : chaque personnel d'ambulance ou d'hôpital est groupé à part, ou bien attaché aux divisions, pour en suivre les mouvements; il vit avec la plus confortable indépendance ; tout me donne l'espoir que chacun fera son devoir avec zèle. » Cet excellent résultat n'avait pas été obtenu sans peine : c'est au prix de nombreuses démarches et de persévérantes plaidoiries en Faveur de l'intérêt bien entendu du service de santé. Au

milieu de ces interminables difficultés de l'organisation de notre personnel à Gallipoli, je me suis bien souvent demandé s'il n y aurait pas un bénéfice énorme, sous tous les rapports, à constituer, à l'officier de santé qu'on mobilise pour une guerre, des droits positifs à la satisfaction immédiate des besoins légitimes , que les conditions d'une vie nouvelle et celles de son isolement, conséquence de sa position d'officier sans troupe, créent nécessairement. J'aurai plus tard occasion de revenir à ce desideratum, à propos d'autres situations qui, pour l'officier de santé en campagne, ne me semblent pas suffisamment sauvegardées.

Avant mon arrivée à l'armée d'Orient, trois hôpitaux provisoires avaient été installés : le premier à Gallipoli, avec une succursale, constitués tous deux par plusieurs maisons bourgeoises dans lesquelles on avait établi des communications intérieures ; le seconda Nagara, dans

un ancien lazaret, côte d'Asie, assez proche de la ville des Dardanelles ; le troisième à Rodosto, petite ville sur le bord européen de la mer de Marmara. Ces établissements, tous trois de mince importance, mais de première nécessité, étaient plus que suffisants pour notre armée, dont l'état sanitaire ne laissait rien à désirer ; mais il nous paraissait essentiel de prendre au plus tôt des mesures d'avenir assez larges, afin de couvrir toute éventualité. Or Ton apprit bientôt que le plan de campagne le plus probable était d'obliger les Russes à lever le siège de Silistrie, et que, par conséquent, l'armée alliée commencerait ses opérations militaires sur la rive droite du Danube ; de cette disposition stratégique résultait évidemment la nécessité d'une ligne d'hôpitaux considérables à établir sur nos derrières, de manière a prévenir tout emcombremerit de malades ou de blessés sur les lieux des opérations de l'armée. Il fut convenu, entre M. l'intendant militaire et moi, que deux hôpitaux temporaires de 600 malades chacun seraient créés à Schumla, par exemple, et à Varna ; qu'en même temps on fonderait plusieurs grands centres hospitaliers à Andrinople et à Constantinople, seules villes importantes de la Turquie d'Europe, afin d'y recevoir les évacuations des hôpitaux temporaires. J'avais même (voyez Pièce justificative n° 7) proposé l'installation d'un grand hôpital français à Smyrne, comme complément de la ligne jusqu'à la Méditerranée, utilisant la navigation des malades d'Andrinople par la Maridza et le port d'Énos ; malheureusement cette dernière proposition ne fut pas acceptée. J'ai eu plus tard une nouvelle raison de regretter ce rejet, lorsque le chan-

gement de notre stratégie a rendu l'hôpital d'AndrinopIe inutile ; comme nous aurions été heureux alors de posséder une station hospitalière à Smyrne, qui serait devenue un diverticulum avantageux à l'encombrement de nos malades dans un seul "grand centre, Constantinople!

En calculant sur la proportion de 10 pour 100, que donnent habituellement les grandes guerres en malades et en blessés, nous comptions, d'après le chiffre de l'effectif actuel des troupes (40,000), sur un maximum de malades possible en même temps, atteignant le nombre de 4000 ù 5000 ; c'étaient donc 5000 places que la prudence exigeait dans notre hospitalisation de campagne. Dans le but de réunir ces ressources, considérées comme nécessaires, le docteur Cazalas fut envoyé avec mes instructions à Andrinople et parvint , de concert avec l'autorité administrative, représentée par M. de Séganville, à y constituer un excellent établissement pour 800 malades^ et plus au besoin (Pièces justificatives , n° 6). Moi-même je fus dirigé sur Constantinople, où je me concertai avec M. le sous-intendant militaire Dubut, installé déjà dans cette place, et qui fit avec moi les démarches nécessaires auprès de l'autorité militaire turque, afin d'en obtenir les locaux pouvant être convertis en hôpitaux français. Après dfe nombreuses investigations qui durèrent plusieurs jours, il fut décidé que le grand établissement de Péra, situé au grand Champ des morts et susceptible de contenir, après appropriation, de 1200 à 1500 malades, et 2000 en occupant les corridors, serait choisi, et suffirait largement pour les débuts de la campagne. Nous visitâmes ensuite la magnifique caserne

d'Aoud-Pacha, réservée au casernement de la division de Son Altesse Impériale le prince Napoléon , dont l'arrivée à Constantinople était prochaine, et en raison du grand éloignement de l'hôpital de Péra de cette caserne, nous priâmes le séraskier de nous accorder la jouissance de la moitié des lits de l'hôpital turc de Maltepé (200 environ), afin que les malades de la division du prince eussent un hôpital auprès de leur casernement- La caserne de Ramich-Tiflick, voisine de la précédente, fut aussi l'objet de notre examen, et nous y trouvâmes une infirmerie de la contenance de 200 lits, susceptible de recevoir facilement, suivant la nécessité, une certaine extension. Deux autres commissions furent envoyées à Varna et à Bourgas d'abord, puis plus tard a Routchouck et à Chumla (1), dans le but de constater si les ressources eh locaux de ces villes permettaient d'y établir des hôpitaux temporaires ou de première ligne. La conséquence de ces explorations simultanées fut de mettre à notre disposition les locaux nécessaires à nos prévisions. Il ne restait plus qu'un travail : c'était de les emménager en établissements hospitaliers, opération facile lorsque les approvisionnements de mobilier sont abondants ; et nous nous trouvions dans ce cas favorable. Il était donc aisé d'atteindre le total des 5000 places désirées, en le décomposant de la manière suivante : Hôpitaux temporaires, 1000 places; Andrinople, 1000 places ; Constantinople, 2000 places ; Nagara, Galtipoli, 1000 places.

(1) M. le docteur Tellier, médecin-major, a été chargé des missions médicales de Bourgas, Chumla et Routchouck, et s'en est acquitté avec un talent et un zèle dignes d'éloges.

DU 31 TMARS AU 24 1UIN 1854. 19

Rien ne manquait, du reste, dans les préparatifs des moyens d'action, aa point de vue du matériel des ambulances actives proprement dites. En effet, chaque ambulance avait à sa disposition trois caissons (6000 pansements), 18 tentes complètes et un grand nombre de couvertures de campement; les cantines d'une ambulance légère d'Algérie (pour 10,000 hommes) avaient de plus été partagées entre les divisions, dans le but de constituer à chacune une ambulance volante, à dos de mulets, lorsque le terrain serait impraticable aux voitures. Cette organisation était aussi complète qu'on pourrait le désirer dans lfes conditions de la plus rude guerre. Mais si le matériel ambulant nous paraissait suffisant, il n'esn était pas de même du personnel médical, limité au début à 52 médecins d'ambulance et d'hôpital; aus i, à mon instigation et sur la demande pressante de M. l'intendant, 84 nouveaux médecins furent désignés pour venir renforcer notre premier noyau trop exigu, et nous permettre de compter deux médecins en moyenne pour cent malades, proportion convenable à l'exécution d'un excellent service.

Ayant reçu, à la date du 18 mai, les instructions du conseil de santé, sur le mode de direction à imprimer, au point de vue médical, aux divers services de santé de l'armée, j'adressai aux chefs médicaux dans les hôpitaux, ambulances et corps de troupes, une circulaire détaillée, dans laquelle je leur prescrivais le mode et la nature de la correspondance à entretenir, pendant la campagne, aVec le médecin en chef de l'armée. (Voyez Pièces justificatives\ 4 et 5.)

Deux mois après le débarquement des premières troupes,

c'est-à-dire dans les derniers jours de mai, Tannée, entièrement organisée et comptant 40,000 hommes environ de toutes armes, commença son mouvement de concentration vers le Danube ; mouvement qui ne fut complément effectué sur Varna qu'à la fin de juin et dans les premiers jours de juillet. Pendant la, période de séjour à Gallipoli, les rapports sanitaires avaient produit le tableau suivant des chiffres des entrées en maladie :

Dates. Effectif. Fiévreux. Blessés. Vénériens. Galeux. Décèdes. Ifédec. arrivés.

5 mai.

9 mai.

19 mai.

l€rjUIQ.

15 juin.

Total

(entrés).

Sur ce chiffre général des entrées, il faut déduire 1500 sorties et 25 décès; restent, au 15 juin, en traitement, 813 malades dans les hôpitaux de Gallipoli, Rodosto, Nagara, Maltepé, Andrinople et Varna.

Les maladies le plus fréquemment observées ont été les bronchites fébriles, les pneumonies aiguës franches et les angines inflammatoires; les médecins ont eu à traiter quelques fièvres catarrhales et intermittentes, plusieurs rougeoles, et un certain nombre de fièvres typhoïdes chez de jeunes soldats ; une douzaine de cas de variole se sont présentés, leur incubation ayant eu lieu pendant la traversée sur un bateau de l'État, renfermant quelques varioleux. Il n'y a pas en à constater la moindre

DU 31 MARS AU 2ft JUIN 1854. 21

expression d'influence épidémique, pendant tout le temps d'occupation de la presqu'île de Gallipoli par l'armée. Les affections chirurgicales n ont donné lieu à aucune observation importante; le chef du service, M. le docteur Valette, a signalé seulement l'entrée à son hôpital d'une quarantaine d'hommes, atteints de panaris ou de flegmons des mains, maux provoqués par le travail manuel du soldat.

On peut juger,. d'après les chiffres des entrées et les observations dont nous les avons fait suivre, combien la situation était prospère, au point de vue de la santé générale ; il devait en être ainsi dans les conditions avantageuses où nous nous trouvions. En effet, les troupes étaient solides et énergiquement trempées par l'expérience de la rude vie d'Afrique; le soldat ét(rit convenablement nourri et confortablement campé sur des terrains vierges d'infection ; il n'était pas exténué par le travail, qui, très léger au contraire, contribuait à entretenir ses forces et sa santé; enfin, nous entrions dans la saison la plus favorable de l'année. Je dois encore, pour être juste, attribuer une large part de ces beaux résultats à la vigilance paternelle et éclairée du général commandant en chef provisoirement, qui ne laissait passer aucune occasion de prendre, dans l'intérêt des hommes, les mesures les plus avantageuses, lorsque l'efficacité de ces mesures lui était dûment démontrée. C'est ainsi qu'une ration extraordinaire d'eau-de-vie ou de rhum fut distribuée aux troupes, à la suite des nuits froides et humides; que la ration de viande, à cause des fatigues de la guerre, fut augmentée de 50 grammes, par ordre du 27 mai; que

22 PRKM1ÈKE PÉRIODE.

les ordinaires purent prendre, à titre de remboursement, dans les magasins de l'administration, du lard, du riz, du sucre et du café.

En raison de l'abondance des moutons en Orient, qui obligeait à des distributions fréquentes de cette viande, le général en chef recommanda d'une manière expresse, aux officiers chargés de l'ordinaire, de faire convertir, pour leurs soldats, la viande de mouton en un mets excellent, appelé pilaw, d'un usage général chez les Orientaux. Un de nos savants et spirituels camarades, que je m'honore d'avoir pour ami, le docteur Jeannel, pharmacien en chef (le l'armée, se chargea de trouver la formule la plus convenable de l'apprêt de ce plat oriental, composé de riz, de lard salé et de viande de mouton; cette formule fut immédiatement communiquée aux troupes par l'ordre général n° 33 (1). Comme encore l'eau potable de quelques sources était mêlée à des matières terreuses, contenait de petites sangsues et pouvait, par ces causes, devenir nuisible à la santé, le docteur Jeannel apprit aux soldats à façonner, au moyen d'une couverture de cam-

(1) Le pilaw se prépare de la façon suivante :

On prend Viande de mouton , 9 rations , 2 kil. 250 grammes. Lard salg , l ration, 200 grammes.

Riz, 10 rations, 600 grammes.

On coupe la viande et le lard en morceaux gros comme des noix ; on fait bouillir dans une marmite couverte, pendant une demi-heure, avec un volume d'eau double de celui du riz ; après y avoir mis deux oignons, du laurier, du sel, le riz est écume et lavé, puis jeté dans la marmite, où se trouve déjà la viande. On fait bouillir ensuite le tout pendant dix minutes, puis on retire du feu ; on y ajoute trois pincées de poivre, et on le garde pendant une demi-heure sur des cendres chaudes ; le mets est alors prêt pour être mangé*

peinent, un filtre très simple et en même temps très ingénieux .

Le départ de Gallipoli des divisions composant l'armée d'Orient eut lieu de la manière suivante : la 3e division, commandée par Son Altesse le prince Napoléon, partit la première pour Gonstantinople, par la voie de terre, dans les derniers jours de mai; elle devait arriver à sa destination le 6 ou 7 juin, et occuper pendant quelque temps la caserne d'Aoud-Pacha ; les lre et 2e divisions devaient suivre plus tard ; mais les nouvelles du siège de Silistrie devenant inquiétantes et faisant craindre la prise de cette ville par les Russes, si elle n'était pas secourue en temps, le maréchal de Saint- Arnaud, dans le but de prévenir ce désastre, envoya Tordre d'embarquer immédiatement les troupes pour Varna ; la première brigade de la lre division fut en conséquence embarquée le 31 mai, et arriva à Varna le 2 juin. Les départs maritimes, dans la même direction, se succédèrent dans la proportion des vaisseaux disponibles de la flotte, pour la seconde moitié de la 1" division, pour la 4e division et pour la 3e, qui s'embarqua à Constantinople, où elle était en station. Pendant ces opérations maritimes, la 2e division, une brigade de cavalerie, les parcs du génie, de l'artillerie et du train des équipages, sous la conduite du général Bosquet, avaient pris par terre le chemin d'Andrinople, étaient arrivés dans cette ville et, après un court séjour, marchaient sur Varna. Le grand quartier général fut transféré, le 23 juin, dans cette dernière ville (ordre général, n° 6). La légion étrangère et plusieurs régiments de cavalerie furent laissés à Gallipoli.

Ce départ de la presque totalité de l'armée pour Varna clôt notre première période, qui offre pour caractère principal l'agencement foisonné de tous les éléments militaires, puisés à toutes les sources, pour en constituer définitivement une armée, c'est-à-dire une puissance intelligente, extrêmement mobile, se suffisant à elle-même pour tous ses besoins, et agissant avec force, ensemble et précision, malgré ses rouages si variés et si nombreux, sous la volonté et l'impulsion d'un seul homme, jugé digne d'en être le chef suprême.

Ce qui excite surtout, au plus haut degré, l'admiration dans l'acte de création de l'armée d'Orient, c'est la grandeur imposante d'une nation, qui, à sept cents lieues de lanière patrie, dans un pays étranger et pauvre, en quelques semaines seulement, transporte quarante mille de ses meilleurs soldats, les organise et réunit autour d'eux toutes les innombrables ressources qu'exigent les conditions d'une guerre active et durable.

Page 1