COLLÈGE
Le Collège S. Ignace compte actuellement 90 élèves intt»rnes, nombre bien faible en apparence, mais que Ton trouvera réellement considérable, si l'on sait tenir compte des idées nationales et 'de plusieurs autres raisons qui l'empêclient d'atteindre le développement de nos collèges d'Europe.
En Cliiïie les précepteurs sont nombreux ; car les familles tiennent à honneur d'appeler un maître pour lui confier l'instruction de leurs enfants. L'enfant lui-même est fier de pouvoir dire qu'il ne s'assied pas sur les bancs d'une école comnmne, et de laisser ainsi à entendre que la fortune de ses parents leur permet de lui donner un maître dont il reçoit seul les leçons.
De plus, un pensionnat est une dérogation aux usages du pays. L'enfant, obligé de fréquenter une école, la quitte au moins le soir pour rentrer dans sa famille, qui se prête difficilement à une séparation plus longue. Aussi tout collège, oîi les élèves résident pendant dix mois de l'année, impose à beaucoup de persomies un sacrifice qu'elles ne sauraient accepter. ' '.
A ces deux causes, bien capables de paralyser le développement du Collège S. Ignace, viennent s'en joindre d'autres contre lesquelles nous essaierions vainement de lutter. En effet, beaucoup de chrétiens sont trop pauvres pour nous confier leurs enfants, et d'autres trop éloigne's de Zi-ka-wci pour les y envoyer. De plus, il existe treize petits pensionnats sur divers points de la Mission.
Et cependant, malgré toutes ces difficultés, 90 élèves sont venus à nous : nous aurions tort de nous jjlaindi-e de ce nombre.
L'instruction, ici comme ailleurs, ouvre le chemin à la fortune et aux honneurs. Mais les méthodes employées pour la formation intellectuelle de la jeunesse chinoise diffèrent tellement des nôtres qu'on ne les lira pas sans intérêt. La grande occupation des élèves, celle qui forme la base de l'enseignement, consiste à apprendre par cœur les livres classiques de l'empire, et à en écouter l'explication. Les journées, les mois et les années se consument invariablement dans ce fastidieux travail, jusqu'à ce que l'exercice des compositions littéraires laisse enfin la mémoire en repos, et permette à l'esprit de se mettre à l'œuvre.
Au commencement de la journée, les élèves finissent d'apprendre par cœur la leçon que le maître leur a assignée la veille. Puis, à sept heures et demie, commence la récitation. Chaque enfant se rend alors seul devant son maître respectif, lui ofire le livre qu'il étudie ; et, après lui avoir tourné le dos, se met à réciter les pages apprises pendant les trois jours précédents. Cette répétition achevée, il récite la leçon nouvelle ; grâce à ce système chaque leçon est toujours répétée trois fois de suite, et se grave plus facilement dans l'esprit. La langue et une mémoire heureuse suflSsent ailleurs pour mener la récitation H bonne fin. Mais ici, quand la langue commence à remuer, la tête et le reste du corps se mettent en mouvement et se balancent de droite et de gauche. La cadence de la phrase chinoise provoque, dit-on, cette pantomime qui n'a rien de gracieux. La récitation terminée, le maître euseigTie une nouvelle leçon proportionnée à la dose de mémoire de celui qui doit l'apprendre par cœur, marque sur le livre,
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d'un coup de pinceau imbibé d'encre rouge, la coupe des phrases et les caractères dont l'accent varie dans tel ou tel passage, lit plusieurs fois avec l'élève les pages que celui-ci ne comprend point, et finalement le renvoie à sa place pour les étudier. A cet enfant en succède alors un autre ; et la même manœuvre s'exécute identiquement jusqu'à ce que le dernier ait paru devant le maître.
Mais pendant la durée de la récitation; à quel exercice s'occupent les élèves? Tous, assis sur leurs bancs, répèlent, à haute voix, la leçon quils n'ont pas encore récitée, ou étudient celle qui leur a déjà été indiquée pour le lendemain. Ce moment est le plus solennel de la journée, et le brouhaha est à son comble. Lorsque quatre-vingt-dix enfants j-éunis dans une même salle, chantent en même temps et sur tous les tons la kyrielle de caractères que chacun doit se classer dans la mémoire, le silence ne se trouve plus nulle part. Et cependant maîtres et élèves vivent dans ce milieu sans éprouver le besoin de recourir à une autre méthode.
A neuf heures trois quarts, une récréation beaucoup moins bruyante que l'étude, permet à tous de goûter un peu de repos.
A dix heures cbmmence l'exercice du Ouen-su ; il consiste, comme le mot l'indique, à repasser les livres étudiés autrefois. Repasser Tancien, disent les classiques, et apprendre du nouveau." Pour donner gain de cause à cette maxime, l'élève conserve sur sa table les volumes qu'il a appris par cœur depuis plusieurs années ; il en repasse vingt, trente, voire même quarante pages et s'en va tourner le dos à son maître pour les lui réciter. Midi qui est ici, comme dans les collèges d'Europe, Theure du dîner, vient mettre fin à cette rude besogne, que la récréation fait encore mieux oublier.
A une heure et demie, les jeux et les conversations cessent, et les élèves rentrent dans leur salle d'étude pour s'exercer à la calligraphie jusqu'à deux heures et un quart. Ceux qui reçoivent les premières notions de cet art si estimé en Chine ont entre les mains un modèle formé de caractères rouges ; tout leur travail consiste à promener un pinceau imbibé d'encre noire sur les traits de ces caractères pour leur
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enlever la couleur primitive, sans en altérer la forme. Quand ils ont acquis quelque dexte'rité dans cet exercice, ils passent à un autre, et un nouveau modèle imprimé, ou écrit par un maître habile, devient pour eux l'objet d'un second essai ; ils le recom-rent d'une feuille de papier transparent et doivent le calquer. Les succès obtenus dans ce genre de travail leur permettent de commencer à écrire par eux-mêmes. On leur remet alors des modèles disposés en échiquier et composés de carrés dont les uns sont vides et les autres remplis par im caractère ; ils calquent d'abord le caractère pour s'exercer la main, puis ils l'écrivent dans le carré vide adjacent. Après avoir employé à cet exercice journalier un temps dont la durée dépend de leur degré d'aptitude, ils cessent de calquer et s'exercent définitivement à l'écriture, en imitant des modèles qui, pour la plupart, sont la reproduction de quelques textes anciens gravés sur pierre et reproduits sur papier. Telle est la méthode usitée en Chine pour enseigner la calligraphie.
A la leçon d'écriture succède l'explication des livres que les élèves ont dû apprendre autrefois par cœur sans les comprendre.
Cette explication n'est pas moins nécessaire que celle des classiques grecs et latins dans les collèges d'Europe. En effet, les ouvrages littéraires de la Chine sont composés dans un style qui diffère complètement du langage parlé, même le plus correct ; et ils ne peuvent être compris qu'à l'aide d'un maître qui en possède l'intelhgence. Un travail de version, qui consisterait à traduire en langue viilgaire, à l'aide d'un dictionnaire, le texte des livres classiques et les morceaux choisis de littérature, est chose inconnue dans l'enseignement chinois ; l'élève se contente de prêter l'oreille aux explications du maître ; il ne prend aucune note et laisse à sa mémoire le soin de retenir ce qu'il entend.
L'étude des classiques achevée, vient le temps de la composition littéraù-e ; on la désigne sous le nom de Ouen-tchang. Les honneurs du baccalauréat ne sont accordés qu'à cœux qui en possèdent les secrets, et elle est la grande préoccupation du lettré.
Soumis à des règles minutieuses, le Ouen-tchmm offre des difficultés
dont un talent vulgaire ne saurait triompher. Un texte, empmnt(' ordinairement aux écrits de Confucius, et dont tous les mots doivent figurer dans les développements sortis du pinceau de l'élève, eu forme la matière la plus ordinaire.
Le Ouen-tchang comprend quatre parties : une brève exposition du texte, un exorde de quelques lignes, trois périodes à deux membres correspondants réunies par des transitions habilement ménagées et une conclusion. Ce genre de composition n'est pas dépourvu de mérite ; on y excellait autrefois. La pensée marchait alors de pair avec l'harmonie du rhythme et l'élégance de la diction. Mais les lettrés modernes semblent ignorer que le style n'a de valeur, que quand il se met au service de l'intelligence, et qu'une phrase sonore, et à peu près \àde de sens, n'est point un chef d'œnvre littéraire. Des périodes harmonieuses, semées d'allusions que l'imagination se plaît à déci'ire et auxquelles l'esprit reste presque complètement étranger, tel est aujourd'hui le genre qu' affecte le Ouen-chang. Du reste les étroites limites imposées à cette composition, les règles nombreuses et gênantes auxquelles elle est soumise, l'obligation de sui\Te le sens du commentateur adopté officiellement dans l'empire pour l'explication des livTes, toutes ces causes réunies en feront toujours un tour de force littéraire difficile a exécuter. Et cependant le Ouen-tchang a pour les lettrés tant de charmes qu'ils le regardent comme le type du beau ; ils le récitent avec complaisance ; leur voix prend alors un ton chantant, et leur tête se balance an son des périodes qui s'échappent de leur bouche, (l)
(1) Nous donnons ici un modèle de Ouen-tchang ; c'est le premier d'une collection mise entre les mains des élèves qui débutent dans ce genre de composition. L'auteur païen y développe un texte des livres classiques, en suivant le sens indiqué par le commentaire officiel.
Texte emprunté au Livre des Sentences.