Tome II
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Il y a aussi d’autres arbres qui produisent une cire qui , pour la saveur et pour brûler, ressemble tellement à celle des abeilles, qu’il y a très peu de différence de l’une à l’autre. Il existe une multitude d’arbres de térébenthine extraordinaire ( muj singular) et très fine; on y trouve beaucoup de gomme adragant ( alquitira ), également de très bonne qualité. On y voit des arbres qui, à ce que je crois, produisent la noix muscade, mais je ne puis pas l’assurer, parce qu’ils sont à présent sans fruits, et que je juge que parla saveur et l’odeur de l’écorce, qui sont semblables à celles de la noix muscade. Je vis un Indien qui portait au cou une racine gingembre. On y trouve aussi de Faloès; mais il n’est pas de la même espèce que celui que nous connaissons dans nos pays : il n’y a cependant pas de doute qu’il ne soit de la famille des aloès que distinguent les savans ( los dotores ). On y trouve une espèce de cannelle qui n’est pas , à la vérité, aussi fine que celle que nous avons vue; nous ne savons pas si par hasard cela provient de ce qu’on ne sait pas la recueillir à temps, ou bien si c’est parce que le terrain ne peut en produire de meilleure. On y distingue aussi des mirobolans couleur de citron ( mirobolanos cetrinos); mais en ce moment ils sont tous tombés au pied des arbres, et comme la terre est très
DE CHRISTOPHE COLOMB. 45 1 humide , ils sont pourris. Leur saveur est très amère, et cela provient, à ce que je crois, de ce qu’ils sont gâtés ; mais à l’exception du goût, qui est mauvais, ce sont sous tousses autres rapports de véritables miroboians. ïl y a aussi de la gomme lentisque d’une excellente qualité. Les habitans de toutes les îles que nous avons jusqu’à présent découvertes, ne possèdent aucune espèce de fer. Ils ont beaucoup d’outils, surtout des haches et des erminettes (azueîas)( 1) faites avec des pierres si élégantes et si bien travaillées, qu’on ne peut trop s’étonner de ce qu’ils ont pu les fabriquer sans fer. Leur nourriture consiste en pain fait avec des racines d une herbe qui tient le milieu entre l’arbre et 1 herbe; c’est Y âge (é el âge ) dont j’ai déjà parlé, qui est comme un navet, et qui fournit un fort bon aliment. Ils emploient pour l’assaisonner une espèce d epice qu’ils appellent agi, et avec laquelle ils mangent également le poisson, ainsi que les oiseaux, quand ils peuvent en prendre, et dont il existe une multitude d’espèces, Ils ont des fruits (unos granos) ressemblant aux noisettes, et très bons à manger. Ils mangent toutes les couleuvres, les lézards, les
(1) Azuela , erminette, outil de menuisier.
(JD. L. R.)
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araignées et les vers qu’ils trouvent; c’est par ce motif que je les considère comme plus brutes qu’aucun animal du monde. L’amiral , après s’être déterminé à abandonner la découverte des mines jusqu’à ce qu’il eût expédié les vaisseaux qui devaient partir pour la Castille (i), parce que la majeure partie de ses gens étaient tombés malades, résolut de dépêcher deux escadrilles ( Quadrillas ) avec deux capitaines, l’une à Cibao (2), et l’autre à Niti, où était Caonabo, dont j’ai déjà parlé. Ils furent de retour, l’un le 20 janvier, et l’autre le 21 : celui qui se rendit à Cibao découvrit de l’or dans tant d’endroits, qu’à peine on ose le dire , car en réalité il en trouva dans plus de cinquante ruisseaux ou rivières , et même par terre dans des endroits où les rivières ne passaient pas; de sorte qu’il dit que, dans ce pays-là, on trouvera de For partout où l’on en cherchera. Il en apportait
(1) Il envoya en effet douze bâtimens sous le commandement d’Antoine de Torres , qui mit à la voile du port de la Nativité ( la Navidad) , le 2 février 1494, apportant avec lui la relation de tout ce qui était arrivé. (M. F. de Nav. }
(2) Ce fut Alonso de Hojeda qui, avec quinze hommes,
partit dans le mois de janvier i494> Pour chercher les mines de Cibao , et qui retourna peu de jours apres avec des nouvelles favorables, ayant été très bien reçu partout par les habitans du pays. {Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 453 plusieurs échantillons pris dans différentes parties , qu’il avait trouvés dans les sables des rivières et dans les mares ( hontizuelas ) , et il croyait qu’en fouillant la terre , comme nous savons le faire, on en découvrirait de plus gros morceaux, parce que les Indiens ne savent pas la creuser, et qu’ils n’ont pas les outils nécessaires pour pénétrer à un palme de profondeur. Celui qui se rendit à Niti dit avoir trouvé ce précieux métal dans trois ou quatre endroits différens, et il en apporta aussi des échantillons. C’est ainsi que, dès ce moment, les souverains nos maîtres peuvent être considérés comme les monarques les plus heureux et les plus riches du monde; car jusqu’à nos jours on n’a vu ni entendu rien de semblable sur la terre, et véritablement , dans le prochain voyage que feront les vaisseaux, ils seront porteurs d’une si énorme quantité d’or, que cela causera la plus grande admiration à ceux qui le verront. Il me semble qu’ici je dois terminer mon histoire. Je crois que ceux qui ne me connaissent pas, et qui m’auront entendu raconter des choses aussi extraordinaires, me traiteront de narrateur impertinent ( me ternan por prolijo), et d’homme qui a exagéré un peu; mais Dieu est témoin que je ne me suis pas écarté un instant de la vérité.
Ici se termine la copie de ce qui a rapport aux nouvelles de ces contrées des Indes (i) ; ce qui suit dans la lettre n’est pas relatif à l’objet essentiel , car il ne s’agit que des affaires particulières que ledit docteur Chanca, comme natif de Séville, recommandait à ceux du Chapitre ( Cabildo ) de cette ville, et qui concernaient ses biens et ses parens qu’il avait laissés à Séville , où cette lettre parvint dans le mois de (2) l’an i4q3.
Ceci a été copié d’un registre que possède V Académie royale d’ Histoire, écrit vers le milieu du seizième siècle s et qui fait partie de la collection de documens relatifs aux Indes , que forma Antoine de Aspa , religieux de V ordre de Saint-Jérôme , du monastère de la Mejorada,
(1) Il est vivement à regretter que le docteur Chanca
n’ait pas rapporté les événemens qui eurent lieu postérieurement dans l’île Espagnole, avec d’autant plus de raison qu’ils sont fort importans, et que d’autres historiens contemporains les ont racontés. (M. F. de Nav. )
(2) On trouve une semblable lacune dans l’original; la
date de l’année n’est pas juste. Cette lettre a dû être portée par les vaisseaux de Torres, et par conséquent être écrite à la lin de janvier 14 94? après la première expédition de Hojeda. ( Idem.)
DE CHRISTOPHE COLOMB. 455 près d’Olmedo. Le manuscrit se compose de trente-trois feuilles ; les dix- sept premières contiennent les premier et deuxième Livres des Décades de Pierre Martyr de Angleria, traduites en castillan. Le traducteur , qui écrivait dans les années de i5i2 à i5a4, ci fait plusieurs additions au premier ; le deuxième est une traduction presque littérale. Depuis la feuille dixsept verso, jusqu à la trente-unième, on trouve la relation du docteur Chanca, que nous venons de donner, et qui était restée inédite jusqu à ce moment. Don Manuel Avella en avait tiré une copie , qui se trouve dans la collection de don J. -B. Muhoz , et je V ai eue sous les yeux pour la confronter avec l’original.
A Madrid, le 11 juin 1807.
Signé MARTm-FERNANDEZ.DE NAYARRETE.